Genève, l’Institut et les pays du Sud

En lien avec le projet financé par le Fonds national suisse DEGESUD, nous mettons à disposition des documents issus des AIJJR qui témoignent de la circulation des idées entre la Genève et les pays du Sud à travers les voyages, les contacts et les réseaux des protagonistes de l’Institut J.-J. Rousseau.

La recherche historique s’est jusqu’ici focalisée principalement sur l’émergence et l’institutionnalisation des sciences de l’enfance et de l’éducation dans le monde occidental, laissant relativement dans l’ombre le rôle joué par les acteurs et les pays du Sud. En proposant un décentrement du regard, le projet DEGESUD poursuit deux objectifs. Tout d’abord, il met au jour les manières dont les savants et les pédagogues issus de l’Institut J.-J. Rousseau ont appréhendé le « Sud global », dévoilant ainsi une dimension encore très peu connue de son histoire. Plusieurs exemples peuvent être convoqués. En 1928-1929, Édouard Claparède effectue une mission en Égypte à la demande des autorités locales, où il procède à des tests d’intelligence sur des écoliers. Il propose notamment un plan de réforme du système éducatif, élaboré à partir du « niveau intellectuel des enfants égyptiens » et adapté « aux besoins spéciaux du pays ».

 

 

Pendant l’année académique 1928-1929, Edouard Claparède se rend en Égypte pour expertiser le système scolaire et remet un Rapport général au Ministère de l’Instruction Publique (AIJJR/EdC/5/5/9). Il est notamment appelé par le gouvernement local à proposer un plan de réforme et de modernisation du système scolaire basé sur « le niveau intellectuel des enfants égyptiens, et sur l’adaptation du régime éducatif aux besoins spéciaux du pays ». Claparède séjourne une année durant en Égypte. Il visite des établissements scolaires, s’entretient avec une diversité d’acteurs éducatifs (enseignants, directeurs d’écoles, savants, etc.) et mène une batterie de tests d’intelligence sur plusieurs milliers d’écoliers, suivant le modèle du test de Ballard.

Les résultats semblent montrer un léger retard dans le développement mental des jeunes par rapport aux standards européens, notamment les élèves belges et britanniques. Dans son rapport final, Claparède exclut d’emblée une infériorité naturelle, de même qu’une « paresse native qui serait propre au cerveau de l’enfant égyptien », une hypothèse qu’il qualifie d’« absurde ». Ayant été initié dès l’aube du XXe siècle par la psychopédagogue Alice Descoeudres sur les facteurs sociaux qui affectent les apprentissages, Claparède estime que les résultats s’expliqueraient par le milieu social défavorisé d’où sont issus les écoliers. Mais, dans les faits, c’est la nature même du test qui pose problème. Des pédagogues locaux, comme Ismâ‘îl al-Qabbâni, le trouvent inadapté aux réalités culturelles et sociales égyptiennes. Ce dernier entreprend alors de les ajuster aux conditions culturelles du pays, modifiant notamment les questions adressées aux élèves, ce qui permet finalement de corriger, voire d’invalider, les conclusions préliminaires de Claparède.

La mission de Claparède permet ainsi d’évaluer les visions contrastées de la modernité éducative, éclairant non seulement les circulations scientifiques mais aussi le rôle des acteurs des pays du Sud comme producteurs de savoirs.

En 1931-1932, Adolphe Ferrière voyage dans plusieurs pays d’Amérique latine pour y diffuser les préceptes de l’éducation nouvelle ; dans ses récits et ses articles, il fait part des réalités éducatives du continent, tout en justifiant une éducation adaptée et différenciée pour les populations autochtones, en ligne avec la politique éducative en vigueur dans le monde colonial. En 1934, Pierre Bovet participe au congrès de la New Education Fellowship en Afrique du Sud, qui aborde la question de l’« éducation des indigènes », un sujet auquel la revue Pour l’Ère Nouvelle consacre un numéro en juin 1931. À chaque occasion, des contacts se tissent avec des pédagogues et réformateurs locaux, qui promeuvent quant à eux à des agendas scientifiques et politiques spécifiques à leurs contextes. Le projet DEGESUD examine les visions de la modernité éducative qui sont véhiculées par les uns et les autres, en essayant aussi de comprendre comment les enjeux raciaux et civilisationnels impactent la vision du monde des acteurs genevois.

 

 

En 1930, Adolphe Ferrière publie L’éducation dans la République de l’Equateur dans la revue Pour l’Ère Nouvelle (août-septembre 1930, pp. 169-172)

 

 

En juin 1931, la revue Pour l’Ère Nouvelle publie un numéro consacré à L’Éducation aux colonies reflètant les discours civilisationnels et racistes alors en vogue en Occident

La « Genève internationale » est aussi un lieu qui est réapproprié par des pédagogues des pays du Sud. Le deuxième objectif est du projet DEGESUD est donc celui de mettre en lumière les trajectoires de toute une série d’acteurs jusqu’ici laissé dans l’ombre par la recherche historique. C’est à l’Institut J.-J. Rousseau et à la FPSE que se forment un nombre considérable de savants et d’enseignants : ceux-ci acquièrent des connaissances et tissent des contacts qui sont ensuite mis au profit une fois de retour dans leurs pays, tout en faisant l’objet d’adaptations en fonction des contextes. Des figures comme Mustafa Şekip Tunç dans la Turquie kémaliste des années 1920, Helena Antipoff au Brésil dans les années 1930, ou encore Vĩnh Bang au Vietnam dans les années 1940, témoignent ainsi de la manière dont les acteurs du Sud ont participé de manière originale et novatrice à la production de savoirs sur l’enfance et à la redéfinition des politiques éducatives.

 

Le livre d’or (vol. I et vol. II) de l’Institut J.-J. Rousseau recueille des biographies de nombreux étudiant.es, dont un plusieurs sont issu.es de pays extra-européens (AIJJR/FG.J.3)

 

 

 

Helena Antipoff. Psychologue russe. En 1912, elle vient se former à l’Institut Jean-Jacques Rousseau où elle obtient un certificat avant de repartir en Espagne, puis à Petrograd, où elle poursuit ses recherches sur la psychologie des enfants. De retour à l’Institut Rousseau en 1926, elle y obtient son diplôme puis travaille au laboratoire de psychologie comme assistante-collaboratrice de Claparède jusqu’en 1929. Elle est par la suite appelée à Belo Horizonte au Brésil pour y diriger l’école normale, où elle poursuit ses recherches durant des décennies (AIJJR/HeA).

Le projet DEGESUD met en œuvre une approche d’histoire globale et à « parts égales », attentive non seulement aux interconnexions entre l’Institut J.-J. Rousseau. et les mondes extra-occidentaux, mais aussi aux agentivités des acteurs individuels et collectifs qui en sont issus. En faisant ressortir les logiques sociales, intellectuelles et politiques sous-jacentes à la production de savoirs sur l’enfance et l’éducation à l’échelle globale, cette recherche collaborative permet finalement de repenser les relations Nord-Sud et d’amener un regard inédit sur le « siècle de l’enfant ».

Informations complémentaires

Les documents mis en ligne sont téléchargeables en cliquant dessus. Leur cote doit être indiquée s'ils sont cités et/ou reproduits.

L'inventaire du fonds géneral de l'Institut J.-J. Rousseau est consultable ici.

L'inventaire du fonds Helena Antipoff est consultable ici.

Des photographies sont disponibles ici.

Pour en savoir plus

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