Des souris au service des hommes

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L’expérimentation animale existe depuis l’antiquité, tout comme le débat moral qui l’accompagne. Celui-ci est d’ailleurs réactivé par une énième initiative populaire visant à interdire cette pratique et qui sera prochainement soumise à la population.

Une table ronde, organisée par le Festival Histoire et Cité, a rassemblé un panel de spécialistes de l’Université de Genève autour du débat épineux et sans fin de l’expérimentation animale. Daniele Roppolo, directeur de l’Expérimentation animale au sein de l’UNIGE, Bruno Strasser, professeur à la Section de biologie (Faculté des sciences), Christine Clavien, professeure associée à l’Institut Éthique Histoire Humanités (Faculté de médecine) et Serge Nef, professeur au Département de médecine génétique et développement (Faculté de médecine) ont exposé arguments, faits et opinions dans un contexte politique marqué par l’aboutissement en janvier dernier de l’initiative populaire «Oui à un avenir sans expérimentation animale». Prochainement mis au vote, ce texte lapidaire (lire la colonne à droite) vise à interdire les expérimentations animales, sans exception.

Loi 
Selon la Loi fédérale sur la protection des animaux (LPA), l’expérimentation animale comprend toute intervention sur un animal visant à tester une hypothèse scientifique, une nouvelle substance ou encore une nouvelle procédure. En font également partie le prélèvement de sang, de cellules ou d’organes d’animaux, pour tester l’état sanitaire d’une population d’animaux domestiques ou sauvages, et l’utilisation de bêtes dans la formation, notamment vétérinaire. 
Chaque recherche utilisant des animaux doit recevoir une autorisation du Service cantonal des affaires vétérinaires et doit être revue par une Commission cantonale indépendante qui compte des représentants d’associations pour la protection des animaux. En dernier lieu, la Confédération dispose d’un droit de recours.
Tout projet d’expérimentation animale doit faire preuve d’un intérêt pour la société, que ce soit du point de vue de la santé humaine ou animale, de l’acquisition de connaissances nouvelles ou encore de la protection de l’environnement. La loi indique également que l’expérimentation animale doit être limitée à l’indispensable et qu’il faut préserver la dignité de l’individu, c’est-à-dire la «valeur propre de l’animal».
L’expérimentation animale, détaille Daniele Roppolo, est soumise au principe des 3R (Replace, Reduce, Refine ou remplacer, réduire, raffiner) qui est enseigné dans toutes les formations de base. En d’autres termes, s’il existe une méthode alternative, on n’a pas le droit de recourir à l’expérimentation animale. Dans le cas contraire, c’est légitime mais il faut réduire autant que possible la contrainte (souffrance, anxiété, modifications de son phénotype…) imposée à l’animal ainsi que le nombre d’individus employés. 

Chiffres 
Selon les statistiques de 2024, énonce Daniele Roppolo, l’Université de Genève a élevé ou importé 82 674 animaux dans ses animaleries. De ce total, 33 351 ont été utilisés dans des expériences dans les facultés des sciences et de médecine (un chiffre légèrement supérieur à la moyenne de ces dix dernières années). Environ 40% d’entre eux ont été génétiquement modifiés. L’écrasante majorité de ces bêtes, c’est-à-dire 94,6%, sont des souris, 2,7% sont des rats et les 2,7% restants sont composés de poissons, de reptiles, de lapins, de porcs, d’oiseaux (y compris des œufs fécondés de poules utilisés avant éclosion) et d’autres petits mammifères. La majorité des animaux a été utilisée dans des études portant sur l’oncologie et le système immunitaire (41%), sur les neurosciences (32%) et sur le métabolisme et la physiologie générale (14%). Les 13% restants sont répartis dans les domaines tels que les maladies infectieuses, la biologie fondamentale ou la formation.

Histoire 
L’expérimentation animale n’est pas nouvelle. Elle existe depuis l’Antiquité, pose Bruno Strasser. Et elle a toujours suscité des débats. Les réticences sont anciennes mais leur nature a varié. Ainsi, la question de la souffrance ou de la dignité des animaux, très présente aujourd’hui, n’était pas du tout pertinente jadis. Il faut dire que, jusqu’à récemment, le spectacle de cette souffrance animale faisait partie du quotidien, avec des chevaux de trait, par exemple, tirant des calèches ou des hippomobiles dans des conditions difficiles. Et cela n’émouvait guère la population. 
Par ailleurs, certaines questions ont disparu, ajoute Bruno Strasser, comme celle, centrale au XVIIIe siècle, consistant à savoir quel effet la souffrance animale produisait sur la qualité morale des humains. Le spectacle de la souffrance animale choque alors davantage que la souffrance en tant que telle. Au XIXe siècle, la Société genevoise de la protection des animaux ne trouve ainsi rien à redire contre les nombreuses expérimentations animales que réalise le professeur de physiologie Moritz Schiff à l’École de médecine. Elle en reconnaît la valeur scientifique. Ce qu’elle demande, c’est que l’on épargne au public ce spectacle de violence qui se déroulait alors dans des auditoires. 

Valeur morale 
Aujourd’hui, du point de vue physiologique, on comprend mieux les mécanismes de la souffrance, détaille Christine Clavien. On remarque que la souffrance physique d’un humain peut être phénoménologiquement ressentie de la même manière par de nombreuses espèces animales. On ne peut plus l’ignorer. Du point de vue de la philosophie morale, on arrive de plus en plus à s’abstraire de notre humanité et à prendre une perspective un peu plus objective du monde, ce qui a pour effet d’élargir ce qu’on appelle le «radar moral». Avant, l’humain était le seul à avoir une valeur morale, une dignité. Petit à petit, on s’est rendu compte que les grands singes, très proches de nous, en ont une aussi. Et ainsi de suite. Notre radar moral englobe de plus en plus d’espèces et même des environnements écologiques. Après tout, l’humain ne représente qu’une espèce parmi d’autres, qu’une brindille parmi des millions de branches du vaste arbre phylogénétique. Quand on admet tout cela, il n’est plus si simple de trouver des arguments valables en faveur du fait que notre espèce a plus de valeur que les autres, et en particulier qu’une souris de laboratoire. Il n’en reste pas moins que l’être humain continue de donner plus de valeur à sa propre espèce qu’aux autres. Et il en donne aussi plus aux espèces qui lui sont proches qu’à celles qui sont plus éloignées sur l’arbre phylogénétique. 
La loi établit une hiérarchisation des espèces, basée sur la capacité à ressentir la souffrance qui est elle-même estimée sur la base d’études scientifiques, confirme Daniele Rappolo. Les vertébrés, dont fait partie l’humain, et tous les mammifères sont ainsi protégés par ce texte mais aussi quelques invertébrés. En Suisse, on protège ainsi des céphalopodes (pieuvres, calamars, seiches) et des décapodes marcheurs (homards, crabes…), considérés comme aussi sensibles que les vertébrés.

Souris 
On utilise essentiellement des souris dans l’expérimentation animale car elles se reproduisent vite (une génération dure trois mois) et parce qu’elles partagent 85% de leur génome avec le nôtre, explique Serge Nef. Elles sont si proches de nous que l’on peut comprendre en les étudiant des mécanismes biologiques impliqués dans une pathologie ou dans le développement humain. En même temps, produire des souris génétiquement modifiées est onéreux. Il faut du personnel qualifié pour les générer, les maintenir et les analyser. Il n’y a donc pas seulement l’éthique qui limite l’expérimentation animale. Mais aussi l’argent.
Et Bruno Strasser de préciser que le choix des souris comme animaux de laboratoire s’explique également par le fait qu’au début du XXe siècle, elles étaient considérées comme nuisibles. Elles risquaient moins de provoquer l’opposition des mouvements antivivisection que les lapins ou les chiens, qui représentaient alors souvent des alternatives.

Bien-être 
Les animaleries, en particulier à l’Université de Genève, sont très sécurisées, assure Serge Nef. Des moyens importants ont été investis pour protéger les animaux contre les pathogènes que pourraient apporter les humains. Pour y entrer, il faut prendre une douche, enfiler une combinaison, une charlotte et des gants. Les cages sont ventilées, il n’y a aucune odeur. En général, ils vivent à plusieurs dans la cage, afin qu’ils puissent jouer ou interagir entre eux. L’espace à disposition est proportionnel au nombre d’individus dans la cage. Il y a bien sûr un accès à l’eau et à la nourriture ainsi que des «outils d’enrichissement», c’est-à-dire des jeux.
De manière générale, renchérit Bruno Strasser, depuis que la majorité de la population est devenue urbaine à la fin du XXe siècle, on se construit une image idéalisée de la nature, qui ne serait que du bonheur pour les animaux. La réalité est tout autre. La nature renferme une brutalité permanente. La mort, la souffrance et la maladie y sont omniprésentes, alors que dans les animaleries, tout est mis en œuvre pour les éviter au maximum – au prix de la captivité. Par conséquent, il n’est pas facile de mesurer le bien-être animal et de comparer les conditions de vie entre ces deux milieux. 
Il existe une distinction à faire entre le bien-être et l’intérêt de l’animal, souligne pour sa part Christine Clavien. Dans une animalerie, on peut en effet assurer le bien-être des bêtes et faire en sorte qu’elles soient bien traitées, qu’elles ne souffrent pas trop quand elles interviennent dans des expériences et que leur mise à mort soit sans souffrance. Elles ne seront jamais des proies et n’attraperont aucune maladie (sauf celle qu’on veut leur inculquer, pour les besoins de la recherche). Leur qualité de vie sera meilleure que celle qu’elles auraient eue dans la nature. Mais on pourrait tout aussi bien estimer que l’animal a un intérêt – supérieur? – à vivre une vie sauvage – tout en sachant que les souches de souris employées en sciences ont été conçues par l’homme et n’existeraient pas dans la nature sans lui.

Recherche 
La majorité des souris prélevées pour l’expérimentation animale l’est à des fins de recherche fondamentale, explique Daniele Roppolo. Cela signifie que les scientifiques se posent des questions, essayent de comprendre des mécanismes biologiques et leurs recherches aboutiront, dans certains cas, un jour, à des applications concrètes et utiles à la société.
Si un vaccin à ARN a pu être mis au point aussi rapidement après le début de la pandémie de Covid-19, rappelle encore Serge Nef, c’est parce que la recherche sur la technologie en question avait déjà beaucoup avancé (avec d’autres débouchés en tête) grâce, entre autres, à des travaux menés sur des rongeurs et des singes. Les études portant sur des maladies graves et relativement fréquentes comme Parkinson et Alzheimer – contre lesquelles il n’existe toujours pas de remède – font également usage d’animaux de laboratoire. Quand on identifie un nouveau gène impliqué dans ces affections, on crée des modèles animaux transgéniques afin de répliquer la maladie humaine chez le rongeur. On peut ensuite tester des molécules sur ces bêtes pour vérifier leur efficacité avant de passer à l’être humain. 
Cela dit, le sacrifice d’animaux n’est jamais une chose facile, admet Serge Nef. Du point de vue du scientifique qui le pratique dans le cadre de ses recherches, on se pose pas mal de questions la première fois. Après, on se construit une carapace. Mais ce qui ne disparaît pas, c’est la volonté de faire souffrir le moins possible. C’est ce que dicte la loi, certes, mais c’est aussi, et surtout, une question d’éthique.

Alternatives 
À chaque nouvelle question qui se pose en science, il faut trouver un moyen d’y répondre, développe Serge Nef. On ne sait pas à quoi ressemblera la science de demain mais pour l’instant, l’expérimentation animale fait partie de l’arsenal nécessaire au scientifique pour trouver ses réponses. Il existe parfois des alternatives. Quand c’est possible, on travaille par exemple in silico (c’est-à-dire à l’aide de simulations sur ordinateurs) ou in vitro (avec des lignées cellulaires dans des boîtes de Pétri). Une technologie très prometteuse est celle des organoïdes, qui sont des tissus ou de petits organes cultivés en laboratoire. Mais un pseudo-cœur, par exemple, ne remplacera jamais un cœur entier dans un individu complet dans lequel n’importe quel organe interagit avec toutes les autres parties du corps. À un moment donné, quand on veut comprendre le rôle d’un gène ou d’une molécule, il faut étudier un individu complet. C’est pourquoi on ne peut pas, pour l’instant, se passer de l’expérimentation animale.

Initiative populaire 
L’initiative populaire «Oui à un avenir sans expérimentation animale» sera soumise au vote dans un proche avenir. Si elle devait être acceptée, on assisterait à une décroissance en termes de connaissances, prédit Christine Clavien. Les fonds pour la recherche ne baisseraient pas mais seraient alloués ailleurs que dans l’expérimentation animale. Par conséquent, il y aura certaines questions auxquelles les scientifiques, en Suisse, ne pourront plus apporter de réponses. C’est un choix de société.
La recherche se poursuivra mais sans utiliser des animaux entiers, confirme Daniele Roppolo. Il faut donc rappeler que 18% des animaux utilisés dans l’expérimentation le sont actuellement pour tester de nouvelles molécules avant de commencer des essais cliniques sur l’être humain. Si cette étape est interdite, cela signifie que l’on risquera d’administrer des produits sur l’être humain qui ne sont pas sûrs à 100%.
Le but de cette initiative est de réduire la souffrance animale. Mais si elle est interdite en Suisse, elle continuera à se faire ailleurs, note Serge Nef. On trouvera plus facilement des solutions pour réduire la souffrance des animaux en travaillant ensemble, les chercheurs, les autorités, le public et les associations de protection des animaux, plutôt qu’en posant des interdits. 

Relativité 
Il y a 1000 fois plus de poulets, de porcs, de bœufs et de moutons qui sont sacrifiés pour la nourriture humaine en Suisse chaque année que pour la science, tient à préciser Serge Nef. Et la qualité de vie dans les animaleries est sans commune mesure avec celle qui règne dans les élevages – sans même parler des abattoirs.
Par ailleurs, fait remarquer Christine Clavien, si l’on appliquait la règle des 3R à la consommation de viande, il faudrait immédiatement arrêter d’en manger. Car on peut la remplacer (Replace) facilement. Mais la rigueur exigée par le législateur est plus importante dans le domaine de la science que dans celui de l’industrie carnée.
Et Bruno Strasser d’ajouter que Carl Vogt, un scientifique doublé d’un radical allemand et triplé d’un polémiste invétéré qui débarque à Genève en 1848, traitait déjà les mouvements antivivisection de son époque d’hypocrites. Il leur reprochait, alors qu’ils mangeaient tous de la viande, de rester froids face aux animaux d’abattoirs mais de s’émouvoir pour les animaux sacrifiés pour la science (une cause bien supérieure, selon lui, à celle de se remplir la panse).
Toutes les initiatives précédentes sur ce thème ont été rejetées avec des scores entre 70 à 80%, rappelle encore Bruno Strasser. Le peuple suisse est attaché aux bénéfices que l’on tire de l’expérience animale. Il se rend compte qu’il existe un lien entre cette dernière et les médicaments qu’il consomme abondamment. 
Cela ne signifie pas que les Suisses sont contre la protection des animaux, lance Serge Nef. La loi sur la protection des animaux a été acceptée lors d’un référendum facultatif en 1978 à environ 80% des voix. Et le peuple a également voté en faveur de l’étourdissement des animaux avant l’abattage.

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