Genève, ville coloniale sans colonies

La Cité de Calvin n’a jamais possédé de colonies. Missions protestantes, sciences coloniales et institutions internationales ont pourtant inscrit la ville au cœur des dynamiques impériales des XIXe et XXe siècles. Retour sur un héritage ambivalent.
L’histoire de la colonisation ne s’arrête pas avec l’émancipation de l’immense majorité des territoires autrefois placés sous le joug occidental. Cet épisode a en effet laissé de profonds et durables stigmates dans le monde contemporain. C’est vrai pour le continent africain, où de nombreux conflits liés à l’héritage colonial sont encore à l’œuvre aujourd’hui. C’est valable pour le Moyen-Orient, où la domination ottomane puis l’ère des mandats franco-britanniques ont contribué à faire le lit de la mouvance islamiste. Ça l’est aussi pour une France qui, jusqu’à nos jours, peine à faire cohabiter les idéaux hérités de la Révolution de 1789 avec l’héritage de son défunt empire.
Petit État sans accès à la mer ni possessions ultramarines, la Suisse n’échappe pas à la règle. Car même si son implication dans l’entreprise coloniale semble marginale, elle n’en reste pas moins réelle et elle n’est pas restée sans effet sur la société helvétique. Certains effets, qui sont longtemps restés dans l’angle mort de la recherche scientifique, ont fait l’objet d’une série de travaux récents, qui apporte un éclairage bienvenu. À commencer par l’ouvrage consacré à la Genève coloniale, anticoloniale et postcoloniale publié sous la direction conjointe de Marie-Luce Desgrandchamps et de Damiano Matasci, respectivement chargée d’enseignement au Département d’histoire générale (Faculté des lettres) et collaborateur scientifique au sein de la Section des sciences de l’éducation (FPSE). Entretien à deux voix.
Campus: Quand on évoque le colonialisme, on ne pense pas spontanément à Genève ou à la Suisse. Qu’est-ce qui a motivé le choix de cette problématique?
Damiano Matasci: Comme l’ont illustré les remous autour du bien-fondé du maintien du buste de Carl Vogt sur le parvis du bâtiment des Bastions, la question du passé colonial de Genève fait aujourd’hui l’objet d’un débat assez vif tant au sein de la sphère publique que du monde politique. Et si, du point de vue de l’historiographie, il est aujourd’hui acquis que la Suisse a aussi un passé colonial, cette idée n’est pas encore totalement entrée dans les représentations publiques. Les recherches historiques sur le cas de Genève restent par ailleurs relativement peu nombreuses. C’est pourquoi nous avons organisé un colloque scientifique consacré à la Genève non seulement coloniale, mais aussi anticoloniale et postcoloniale, deux aspects largement sous-étudiés. Colloque dont l’ouvrage publié aujourd’hui reprend les contributions.
Marie-Luce Desgrandchamps: Au-delà de ces considérations locales, les travaux rassemblés dans cet ouvrage montrent également que la colonisation ne se réduit ni aux territoires conquis ni aux administrations impériales, mais qu’elle repose sur un ensemble de réseaux – économiques, religieux, scientifiques, culturels ou diplomatiques – qui irriguent non seulement Genève et la Suisse, mais l’Europe entière.
À cet égard, vous montrez que la Société des missions évangéliques de Paris (SMEP) est un des principaux vecteurs de l’implication genevoise dans le monde colonial dès le début du XIXe siècle…
MLD: De nombreux Genevois s’y engagent en effet en tant que missionnaires, médecins ou enseignants, principalement en Afrique mais aussi en Asie et dans le Pacifique. Et quand ils ne s’impliquent pas directement, les Genevois et les Genevoises soutiennent financièrement et moralement les activités de la Société. Leur engagement s’inscrit pleinement dans l’idéologie de la mission civilisatrice, partagée à l’époque par l’ensemble de l’Europe impériale. Et, ce faisant, il contribue à diffuser un certain nombre de normes culturelles et de représentations hiérarchisées des sociétés colonisées qui influencent la manière dont on va penser les territoires extra-européens depuis la Suisse et depuis Genève.
La présence de ces Genevois dans ces territoires a également des conséquences sur la science. Dans quelle mesure?
DM: De nombreux chercheurs de l’Université ont alimenté le «racisme scientifique» et participé à la production de savoirs coloniaux. Bien qu’il ne soit pas traité dans l’ouvrage, l’exemple le plus connu est celui de Carl Vogt qui, tout en se situant à gauche de l’échiquier politique, a soutenu l’idée qu’il existait une hiérarchie entre les races dans des travaux qui ont eu à l’époque une résonance certaine. On peut également citer l’exemple d’une femme médecin qui œuvrait au Cameroun pour le compte de la SMEP et qui a joué un rôle d’intermédiaire pour alimenter les collections du Musée d’ethnographie de Genève à la demande d’Eugène Pittard, lui-même engagé dans la circulation et l’étude de restes humains. Les territoires colonisés ont également servi de points d’observation pour des études sur l’éducation ou la psychologie de l’enfance, qui ont notamment impliqué des figures comme Adolphe Ferrière et Édouard Claparède, membres de l’Institut Jean-Jacques Rousseau (ancêtre de la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation).
MLD: En marge de ces activités, Genève participe aussi à la mise en scène de l’altérité auprès du grand public en exhibant des populations africaines. Durant l’Exposition nationale de 1896, Émile Yung, biologiste, physiologiste, zoologue et anthropologue à l’Université de Genève, donne d’ailleurs une conférence à partir de sujets vivant dans le fameux Village noir installé aux Vernets sans que cela semble choquer quiconque. Notre ouvrage liste par ailleurs une dizaine de «shows exotiques» présentés notamment au parc des Eaux-Vives entre 1896 et la Première Guerre mondiale (lire en page 19).
Avez-vous pu identifier d’autres formes d’implications de citoyens suisses ou genevois dans le système colonial?
MLD: Outre la participation d’Henry Dunant à la Compagnie genevoise des colonies suisses de Sétif, qui est bien documentée (lire l’article en page 22), l’ouvrage présente le cas d’une famille genevoise qui possède des plantations de café à Saint-Domingue dans la seconde partie du XVIIIe siècle sans manifester d’attention particulière au sort des esclaves qu’elle exploite. Un cas loin d’être isolé puisqu’au moment de la liquidation de la Société française des Indes en 1795–1796, 11% de ses actions se trouvent entre les mains d’investisseurs suisses et 28% entre celles de financiers genevois. Il est par ailleurs avéré qu’un certain nombre de Suisses se sont engagés sous la bannière du roi de Belgique Léopold II à la fin du XIXe siècle afin de contribuer à l’administration de l’État indépendant du Congo.
Ces différentes initiatives relèvent-elles d’acteurs privés ou font-elles partie d’un projet plus vaste qui aurait été piloté par la Confédération?
DM: On a longtemps estimé qu’il s’agissait avant tout d’initiatives privées, mais les travaux les plus récents sur le sujet tendent à montrer que la Confédération est plus impliquée que ce que l’on pense. Au niveau fédéral, il existe bel et bien une volonté politique de se positionner au sein des réseaux coloniaux et de soutenir les Suisses qui veulent y participer d’une manière ou d’une autre.
MLD: Cela se manifeste notamment par l’aide à l’émigration. En s’appuyant sur les réseaux des sociétés de géographie, la Confédération a ainsi mis en place des mesures visant à soutenir l’expansionnisme migratoire et commercial suisse dans les colonies.
Quelle est la position des organisations internationales, et plus particulièrement du CICR, par rapport au fait colonial?
MLD: Chez les pères fondateurs de la Croix-Rouge que sont Henry Dunant et Gustave Moynier, il n’y a pas de contradiction entre la protection des blessés sur le champ de bataille, défendue par le CICR, et l’exploitation humaine inhérente à la colonisation. Tous deux, bien que pour des raisons différentes, estiment que ces deux questions relèvent de la même ambition civilisatrice. Cette vision paternaliste et hiérarchisée du monde et des sociétés se manifeste en 1896 lorsque l’Éthiopie demande à adhérer aux Conventions de Genève. Le CICR refuse au motif que le pays n’est pas encore suffisamment «civilisé». Un état d’esprit qui ne commence à se modifier qu’à partir de la guerre italo-éthiopienne de 1935.
Qu’en est-il de la Société des Nations (SDN), qui s’installe à Genève en 1919?
MLD: La SDN ne remet pas en cause les fondements de la domination coloniale. Elle participe même activement à sa gestion à travers le système des mandats, dont elle assure la supervision et dont l’objectif premier est de poursuivre la «mission sacrée de civilisation» chère aux puissances impérialistes. Au travers de la Commission permanente des mandats, la SDN permet donc aux puissances européennes de poursuivre l’administration de territoires colonisés sous couvert de contrôle international. Cela étant, cette première forme de gouvernance internationale ouvre, un peu malgré elle, des espaces d’action inattendus.
C’est-à-dire?
DM: Les mécanismes de pétition qui sont mis en place au sein de la SDN vont permettre à certaines populations colonisées, ou à leurs soutiens, de faire entendre leurs revendications sur la scène internationale. Et même s’ils restent limités, ces dispositifs contribuent à infléchir la politique coloniale, voire à fissurer la domination occidentale sur certains territoires, processus qui va s’accélérer après la Deuxième Guerre mondiale. À cet égard, la période de la SDN constitue un premier moment de bascule.
Peut-on dire que Genève s’affirme comme un centre de l’anticolonialisme à partir de l’entre-deux-guerres?
DM: Oui, mais de façon progressive. Genève accueille un nombre toujours croissant d’intellectuels engagés dans la lutte contre le colonialisme et le racisme, à l’image de l’intellectuel afro-américain W.E.B. Du Bois, ou de militants directement impliqués dans ces luttes indépendantistes pour qui les diverses organisations internationales peuvent servir de caisse de résonance pour faire entendre leurs revendications, puis, après la Seconde Guerre mondiale, pour renforcer leur intégration dans le concert des nations.
MLD: Genève essaie alors de capitaliser sur son statut de ville internationale, sur la neutralité suisse et sur le fait que la Suisse n’a pas eu d’empire colonial pour se présenter en tant qu’espace où se dessineraient les fondements de l’ordre postcolonial. Au moment de la décolonisation, elle parvient ainsi à occuper une place centrale lors de négociations ou de la signature de traités entre les anciennes puissances coloniales et les pays nouvellement indépendants. Genève est également un lieu où s’expriment les tensions et les anxiétés qui accompagnent l’intégration des États et des populations issus de la décolonisation dans les organisations et les réseaux internationaux jusqu’alors dominés par les Occidentaux.
La création de l’Institut africain, en 1961, s’inscrit-elle dans la même dynamique?
DM: Nous sommes alors en pleine émergence du mouvement tiers-mondiste avec un certain nombre de personnalités comme Pierre Bungener et le sociologue Jean Ziegler [professeur à l’UNIGE entre 1972 et 2002, ndlr], par exemple, qui tentent de diffuser un élan de solidarité internationale. L’idée qui préside à la création de cet Institut est que Genève, qui se présente comme une ville qui n’a pas trempé dans la machinerie coloniale, peut jouer un rôle clé dans la fabrication des élites destinées à gouverner ces pays nouvellement libérés. La démarche n’est pas dénuée d’arrière-pensées puisqu’il s’agit par ce biais de positionner favorablement Genève – et la Suisse dans son ensemble – au sein d’un système de relations internationales profondément bouleversé par la décolonisation et la Guerre froide.
Une tension qui est également perceptible au moment où se popularise la lutte contre le régime de l’apartheid en Afrique du Sud…
DM: Genève est un centre important de la mobilisation anti-apartheid, notamment à travers les réseaux protestants et le Conseil œcuménique des Églises qui, dans les années 1970, est allé jusqu’à financer les systèmes d’éducation et de santé mis en place par certains groupes armés de libération nationale d’inspiration marxiste en Afrique australe. Une démarche qui, aux yeux de nombreux membres des Églises protestantes, allait trop loin. D’une part, parce qu’elle menaçait certains investissements économiques, notamment en Afrique du Sud et, de l’autre, parce que, dans un contexte de Guerre froide, elle semblait faire le lit du communisme.
MLD: Les mouvements anti-impérialistes et de solidarité envers les populations noires d’Afrique australe se développent dans un contexte où la question du racisme se pose également en Suisse, bien que de façon différente. Les années 1960 et 1970 sont en effet marquées par les initiatives Schwarzenbach contre la «surpopulation étrangère». Il est intéressant de remarquer que les personnes qui se mobilisent contre l’apartheid ne s’intéressent pas nécessairement à la question de la lutte contre le racisme en Suisse. Ce sont deux sphères qui se parlent assez peu.
La question du retour ou non du buste de Carl Vogt sur le parvis de l’Université a fait couler beaucoup d’encre. Quel est votre avis sur le sujet?
MLD: Quand on étudie la façon dont des figures comme celle de Carl Vogt ont été installées dans l’espace public, on s’aperçoit que ces choix découlent en partie d’un concours de circonstances: un petit groupe d’étudiants se mobilise pour créer un buste en l’honneur de leur professeur, parce que cela se fait dans la seconde moitié du XIXe siècle. Il y a sûrement eu des hésitations quant à l’emplacement. Le buste aurait pu être installé dans le parc, devant l’aile Jura, mais la place était déjà attribuée (à François-Jules Pictet de la Rive, ancien recteur ayant joué un rôle déterminant dans la création du Muséum d’histoire naturelle). Cela rappelle que l’espace public n’est pas immuable, qu’il résulte d’initiatives prises dans un contexte donné et que la signification accordée au monument à l’époque n’était pas nécessairement celle que l’on imagine aujourd’hui. Sachant tout cela, faudra-t-il replacer Carl Vogt sur le parvis une fois la rénovation d’Uni Bastions terminée? Personnellement, je suis convaincue qu’ôter un buste de l’espace public ne signifie pas «effacer» le personnage représenté de l’histoire. Quelle que soit la décision, il faudra continuer à étudier le rôle de Vogt à la fois dans la fondation de l’Université moderne et dans son implication dans la diffusion de théories racistes et sexistes. À l’heure actuelle, ces dernières ne permettent plus de parvenir à un consensus quant à la légitimité de sa place dans l’espace public. S’il est toutefois choisi de replacer le buste, il me semble donc nécessaire a minima de fournir un travail de contextualisation et d’apporter des explications à sa présence. Les connaissances historiques peuvent nous aider à prendre de la distance par rapport à ces sujets qui suscitent parfois des débats passionnels. En documentant le passé colonial de Genève, c’est précisément ce que nous avons essayé de faire avec ce livre.

Action de la Compagnie genevoise des colonies suisses de Sétif.
Le rêve genevois d’une colonie algérienneEn 1853, les Genevois François-Auguste Sautter de Beauregard et Paul Elisée Lullin créent la Compagnie genevoise des colonies suisses de Sétif dont l’un des objectifs est de fonder en Algérie des villages peuplés de ressortissants helvétiques, une histoire à laquelle Claude Lützelschwab, chargé de cours à la Faculté des sciences de la société, a consacré sa thèse*. Tout commence avec l’octroi, par Napoléon III, de 20 000 hectares de terres près de Sétif dans le Constantinois – une politique de cantonnement, pratiquée sans base légale, qui entraîne la dépossession et le déplacement de fractions entières de tribus. La moitié des terres est réservée aux activités de la Compagnie, à condition d’implanter sur l’autre moitié une dizaine de villages censés accueillir des colons suisses. Pour chaque hameau peuplé, la compagnie reçoit une fraction de la terre réservée. François-Auguste Sautter déniche à Genève des concessionnaires et des investisseurs pour financer l’entreprise. Trouver des colons s’avère plus délicat. Chaque candidat doit payer 3000 francs. Pour pallier le manque de ressources des émigrants, la compagnie imagine des subterfuges: subsides communaux ou cantonaux, systèmes de prêts, comités philanthropiques... Malgré les efforts déployés par ses agents de recrutement – dont un certain Henry Dunant, futur fondateur de la Croix-Rouge –, seules quelques centaines de personnes répondent à l’appel. En Algérie, une épidémie de typhus et de choléra cause la mort et la désertion de nombreux immigrés. Et en 1854, le canton de Vaud interdit les subsides aux futurs colons. Le recrutement se poursuit alors en France, en Savoie et en Italie. Au total, près de 3000 personnes sont envoyées en Algérie par ce canal jusqu’en 1858. Parallèlement à la création des villages de colonisation, la Compagnie genevoise tente de créer dans ces plaines semi-arides à 1000 mètres d’altitude une exploitation agricole ultramoderne, en important notamment les premières moissonneuses sur sol algérien. De leur côté, les colons louent leur terre ou la confient selon le système de métayage à des indigènes. La seule culture envisageable est vivrière, en l’occurrence le blé dur et l’orge, c’est-à-dire ce que cultivent les Algériens depuis longtemps dans cette région. Les activités de la Compagnie ne sont toutefois pas rentables et sont liquidées entre 1858 et 1861. Grâce à un deuxième décret de l’empereur, elle peut néanmoins repartir de zéro avec 15 000 hectares. La Compagnie se replie alors sur la rente foncière. Une partie des terres est louée, l’autre exploitée par des métayers indigènes ou européens. Des superviseurs européens sont engagés pour les encadrer. Un directeur, généralement suisse, est chargé de conduire tout ce monde vers la modernisation agricole. À partir des années 1890, les métayers de la Compagnie sont à la pointe du progrès. L’entreprise devient rentable et l’argent des bénéfices prend chaque année le chemin de Genève. Avant la fin de la Deuxième Guerre mondiale, dès les premières velléités d’indépendance, l’entreprise genevoise cherche à se désengager. Quand l’administration française décide de l’exproprier en 1956 (afin de calmer les insurgés), elle accepte cette décision – et le dédommagement qui l’accompagne – comme une bénédiction. Cela lui permet de quitter le théâtre des opérations avant que la situation ne se dégrade tout à fait. * «La Compagnie genevoise des colonies suisses de Sétif (1853-1956). Un cas de colonisation privée en Algérie», par Claude Lützelschwab, Peter Lang, Berne, 2006. |