Quand Genève accueillait des zoos humains

Genève a accueilli une dizaine de zoos humains
«Sans mauvais jeu de mots, il y a beaucoup de blancs dans l’histoire des Villages noirs et des shows dits “exotiques” à Genève, écrit Thierry Maurice, collaborateur à la Maison de l’histoire, dans sa contribution à l’ouvrage collectif Genève (post)coloniale, les ambivalences d’une ville suisse et internationale. Des blancs au sens de la couleur de peau de ceux qui organisent ou assistent à ces manifestations […]. Des blancs également au sens des lacunes dont témoignent les archives à ce propos.»
C’est l’Exposition nationale de 1896 à Genève qui montre le premier «Village nègre» (nom officiel) de Suisse romande.
Cette exposition accueille 227 personnes d’Afrique de l’Ouest qui vivent dans des cases sous les yeux des visiteurs curieux venus les observer comme au zoo. La Gazette de Lausanne décrit «de vrais nègres, non dressés à la vie civilisée» qui auraient le «génie de l’imitation les rapprochant des singes».
Dans la continuité de l’Exposition nationale, le parc des Eaux-Vives se transforme en un lieu récréatif permanent et se dote de deux Villages exotiques destinés à être occupés par des «troupes», engagées pour simuler une vie autochtone. En 1906, le parc accueille ainsi pour un mois un Village abyssin, composé de 70 hommes, femmes et enfants.
Et en 1907, c’est un Village hindou qui s’installe, accompagné d’éléphants, zébus, ours dressés, singes et foule de serpents.
Le parc est contraint de fermer ses portes en 1910 pour des raisons financières et est remplacé par un nouveau projet de champ de foire exploité par la société Luna Park.
Au milieu des attractions, une centaine de personne présentées comme issues du Sénégal sont parquées de mai à octobre 1911 dans un Village noir baptisé «L’Afrique mystérieuse». Un simulacre de plus dans lequel la presse voit des membres issus de «tribus féroces» et des visiteurs venus «respirer cette odeur de suif et de bête fauve que répandent nos congénères colorés». Jugé turbulent et malséant, ce dernier Village noir de Genève est finalement supprimé pour être remplacé par un zoo.
Dans sa contribution, Thierry Maurice cite encore un modeste Village togolais, installé en 1903 dans le jardin de la Brasserie des Casernes (rue du Bois-Melly), un Village sénégalais en janvier 1910 au salon de la Brasserie Handwerck (à l’angle de l’avenue du Mail et de la rue du Vieux-Billard) et un village éphémère de «nègres blancs», autrement dit de Blancs grimés en Noirs, dans le Bâtiment électoral (à l’emplacement d’Uni Dufour). C’est le dernier zoo humain recensé à Genève, un spectacle qui devient alors incompatible avec son statut de «ville de la Paix» et de siège de la Société des Nations.
Pour la majorité du public suisse, écrit encore Thierry Maurice, ces manifestations représentent le premier contact direct avec des populations inconnues. Mais en fait, il n’y a ni rencontre ni connaissance d’autrui possibles. «À cet égard, Genève et la Suisse participent pleinement à cette forme de diffusion populaire du racisme et de l’idéologie coloniale qui constitue, entre les années 1870 et 1950, le bruit de fond des relations internationales
et interculturelles.»