La France, république basse en couleurs

Oscillant entre le rêve universaliste promu par la Révolution et la nécessité de maintenir à flot son empire, la France a longtemps freiné l’accession aux fonctions représentatives des populations issues des colonies. Entre avancées éphémères et reculs brutaux, c’est l’histoire que raconte «Le Corps noir de la République».
Depuis l’assassinat de celui qui fut sans doute son plus grand président, Abraham Lincoln, le 14 avril 1865 dans un théâtre de Washington, on dit volontiers de l’Amérique qu’elle est «un rêve inachevé». Passée à la postérité, la formule pourrait tout aussi bien s’appliquer à l’histoire récente de la France, tant il est vrai que les idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité brandis en étendard lors de la Révolution de 1789 ont eu le plus grand mal à prendre corps dans l’ensemble de la nation. C’est vrai en ce qui concerne les femmes, qui ont dû attendre la Libération de 1945 pour accéder de plain-pied à la citoyenneté. C’est également le cas pour les populations des colonies, dont l’accession à la vie parlementaire n’a été définitivement acquise qu’après un long chemin fait d’avancées éphémères suivies par des reculs brutaux, les idéaux émancipateurs des uns se heurtant de front aux intérêts économiques des autres. C’est la trajectoire de ces pionniers de la députation venus d’abord des Antilles, puis du Sénégal, de Madagascar ou d’Algérie, que reconstitue l’historienne Delphine Gardey, professeure à l’Institut des études genre dans Le Corps noir de la République. Une somme rassemblant les résultats de sept années d’une enquête minutieuse, où s’entrechoquent utopies démocratiques et préjugés colonialistes, brefs espoirs et désillusions durables.
La première étincelle est allumée à Saint-Domingue, où un vent de liberté balaie les règles anciennes dès le lendemain de la prise de la Bastille. Sur le territoire de «la Perle des Antilles», fleuron des possessions françaises d’outre-mer, l’esclavage n’est plus et tout homme libre âgé de plus de 25 ans et ayant participé à la défense de l’île peut prétendre au titre de citoyen et donc être éligible.
Encore faut-il que Paris reconnaisse cette réforme radicale. En vue d’obtenir le blanc-seing de la métropole, une délégation composée de députés est envoyée vers la capitale fin 1793. Après quatre mois d’un voyage riche en péripéties (attaques de pirates à la solde des contre-révolutionnaires français, séjours en prison, détour par New York…), ses membres sont finalement accueillis à la Convention le 15 février 1794. Le moment est à marquer d’une pierre blanche puisqu’au sein des représentants de Saint-Domingue figure un certain Jean-Baptiste Belley, premier homme de couleur à prendre la parole au sein de l’hémicycle et premier ancien esclave à devenir législateur dans l’histoire de l’Occident.
Tous les espoirs semblent alors permis. «Européens, Créoles, Africains ne connaissent plus aujourd’hui d’autres couleurs, d’autres noms que ceux de Français», déclare Louis-Pierre Dufay, colon blanc abolitionniste également membre de la députation de Saint-Domingue, devant la même assemblée.
«L’idéal d’égalité politique, qui procède de la Révolution et de la Déclaration des droits de l’homme, autorise la volonté sans précédent, ni équivalent à l’échelle mondiale, d’émancipation et d’intégration de l’esclave dans le corps national et le corps législatif souverain», appuie Delphine Gardey.
Les pressions exercées par les colons ainsi que la réaction impériale empêchent toutefois l’incendie émancipateur de se propager plus avant. Avec l’arrivée au pouvoir de Napoléon Bonaparte, l’esclavage est rétabli, les élites militaires noires sont reprises en main, la représentation coloniale est supprimée et les territoires ultramarins sont soumis à des régimes d’exception qui permettent aux rapports d’exploitation induits par le système plantationnaire de perdurer.
C’est le printemps des peuples que connaît l’ensemble de l’Europe au milieu du XIXe siècle qui va raviver la flamme. Mais si l’abolition – cette fois définitive – de l’esclavage et l’institution du suffrage universel masculin – qui permet à des millions d’individus de participer pour la première fois au processus démocratique – sapent les fondements du système colonial, la Révolution de 1848 échoue toutefois à le faire vaciller complètement.
Tout d’abord, parce que les colonies restent régies non pas par le droit commun mais par des législations spécifiques, notamment en Algérie, où est introduit le statut dit de l’indigénat, qui soumet les populations autochtones à un régime juridique d’exception.
Ensuite, parce que même aux Antilles, les nouveaux affranchis n’ont d’autre choix que de se soumettre aux règles de travail mises en place par l’administration et les propriétaires. «Sur ces territoires qui restent tributaires de la monoculture du sucre, l’accès à la citoyenneté civile et politique ne se traduit pas par l’émancipation économique et sociale», précise Delphine Gardey.
Enfin, parce que si pour des hommes comme Victor Schoelcher, ministre de la Marine et des Colonies et principal instigateur de ce retournement, l’émancipation des esclaves est indissociable de leur accession aux droits politiques, nombre de républicains radicaux et modérés restent sceptiques quant à la capacité de ces hommes tout juste sortis des fers à exercer leur libre arbitre.
Rien d’étonnant donc à ce que, dès 1849, les débats politiques s’orientent vers une restriction des conditions d’accès au vote des colonisés pour des motifs culturels, voire «anthropologiques». «Au lieu d’être un état juridique, le droit de vote devient une compétence sociale dont sont bientôt privés 2,9 millions d’hommes, soit près d’un tiers des électeurs», résume Delphine Gardey.
De conservateur, le régime devient carrément réactionnaire après le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte, le 2 décembre 1851, et l’avènement du Second Empire, mettant à bas les espérances d’une nouvelle génération de colonisés.
Pour rallumer le feu, il ne faudra rien de moins que l’instauration de la IIIe République en 1870, qui marque l’apogée du régime parlementaire français. Dans ce système, la Chambre des députés joue en effet un rôle primordial, puisque c’est elle qui fait et défait les gouvernements.
Dans un tel contexte, il n’est cependant pas question de donner aux populations de l’ensemble de l’empire colonial, qui connaît au même moment une croissance extraordinaire en termes de territoire et de population (entre 1871 et 1913, la population «indigène» passe de 7 à 49 millions pour atteindre 70 millions en 1938), le droit d’influer sur la marche de la nation.
En vue de geler le statut des colonisés tant que le «processus de civilisation» n’aura pas abouti, se met alors en place un double standard. D’une part, il y a les vieilles possessions antillaises et les Quatre Communes du Sénégal (Dakar, Gorée, Rufisque et Saint-Louis) qui se dirigent vers une assimilation progressive. De l’autre, on trouve l’Algérie, l’Indochine, l’Afrique équatoriale française, ainsi que les protectorats marocains et tunisiens qui sont réduits à un statut subalterne sur le plan des droits pénaux, civils et politiques, privant de fait ces ressortissants français de citoyenneté et de représentation.

Malgré ces restrictions et même si la grande majorité des représentants des colonies au Parlement est fournie par les classes supérieures blanches, l’époque voit émerger une première élite politique composée d’une trentaine d’Antillais issus de familles métisses autochtones ou
descendant des populations noires affranchies en 1848, tels que Gaston Gerville-Réache qui, à 26 ans, devient le plus jeune député de France et qui siégera en continu de 1881 à 1906 ou Pierre-Alexandre Isaac, sénateur qui compte parmi les fondateurs de la Ligue des droits de l’homme en 1898. Dans leur grande majorité, ces hommes revendiquent leur attachement indéfectible à la République, dont ils vantent les vertus assimilatrices.
Avec l’émergence des mouvements de défense de la cause noire, notamment aux États-Unis, puis du panafricanisme, les choses commencent cependant à changer dès le tournant du XXe siècle. À l’image d’Hégésippe Jean Légitimus ou de Blaise Diagne, les élus des colonies se pensent désormais de plus en plus comme les représentants des descendants de ceux qui se trouvent au bas de la hiérarchie sociale et de couleur, associant le combat de la «race noire» à celui du prolétariat international. Ce qui ne les empêche pas d’afficher une loyauté totale envers la France et de faire valoir leur patriotisme lorsque se déclenche la Grande Guerre, Blaise Diagne assumant notamment un rôle clé dans le recrutement des fameux «tirailleurs sénégalais».
Destinées à célébrer les 300 ans du rattachement de la Martinique, de la Guadeloupe et de La Réunion, les festivités organisées en 1935 donnent une nouvelle occasion de constater que, pour les élites colonisées, la France demeure la seule bonne solution. Mais c’est un peu l’arbre qui cache la forêt, car à Paris une nouvelle génération de leaders pose les bases d’un élan bien différent.
«L’espace de la cause des Noirs est modifié à la fin des années 1930 par un mouvement qui rompt avec l’assimilationnisme, recompose le paysage intellectuel et politique de l’époque, reformule identités et solidarités noires et colonisées, expose Delphine Gardey. Les Antilles, la Guyane et le Sénégal sont les trois pôles géographiques et culturels dont proviennent les trois personnalités intellectuelles marquantes de la négritude: le poète et écrivain martiniquais Aimé Césaire, le romancier guyanais Léon-Gontran Damas et le Sénégalais Léopold Sédar Senghor, dont le destin politique le conduira aux plus hautes fonctions de son pays d’origine.»
Pour ces hommes, il ne fait nul doute que l’Afrique et les Africains ont une contribution spécifique à apporter à la civilisation universelle et que le colonialisme constitue un fléau qui «décivilise» autant le colonisé que le colonisateur. Mais il est encore trop tôt pour songer à une rupture radicale avec la métropole et défendre des revendications proprement nationales. D’autant que se profile à l’horizon un nouveau conflit mondial dans lequel les populations colonisées sont une nouvelle fois fortement impliquées.
En septembre 1939, 38 000 soldats africains et 1500 malgaches débarquent ainsi en métropole, tandis que 20 000 soldats africains sont stationnés en Afrique du Nord, l’Algérie servant bientôt de refuge au gouvernement en exil. Et c’est aussi d’Afrique que s’organise la contre-attaque de la France libre, Brazzaville servant de base arrière à l’armée du général de Lattre de Tassigny qui débarque le 15 août 1944 dans le sud de la France pour partir à la reconquête du pays.
Conscients de la dette qu’ils ont contractée envers les populations colonisées, les hommes de la Libération vont cependant, une fois encore, se résoudre à des demi-mesures.
Nombre d’acquis sont certes incontestables. En quelques mois, le statut de l’indigénat, la justice indigène et le travail forcé sont définitivement supprimés. Le droit de réunion et d’association, ainsi que la liberté de la presse et la liberté syndicale sont reconnus sur tout le territoire de l’empire, tandis qu’en 1946, la Martinique, La Réunion et la Guyane sont transformées en départements à part entière.
«Mais la Constituante de 1946, qui fonde la IVe République, accouche d’un dispositif dans lequel les relations entre la France et les territoires colonisés continuent d’être organisées de façon centralisée et inégalitaire, nuance Delphine Gardey. Une troisième assemblée est créée (l’Assemblée de l’Union française) ,censée représenter les peuples et populations de l’Union. Mais elle est uniquement consultative et donc privée de tout pouvoir.»
Le droit de vote des femmes, accordé par une ordonnance signée par le général de Gaulle en avril 1944, est quant à lui élargi aux «vieilles colonies» sans être étendu au reste de l’empire. Pour l’ensemble des Africaines sous domination coloniale française, les droits politiques ne deviendront véritablement universels qu’en 1956, à l’exception des Algériennes musulmanes qui devront patienter jusqu’en 1958 pour y accéder.
Rien d’étonnant dès lors à ce que, parmi les nouvelles générations, émergent des voix toujours plus nombreuses pour exiger un divorce définitif avec Paris. Mais c’est là une autre histoire.