L'empire ottoman, ou le colonialisme emprunté

Le Moyen-Orient a connu une histoire coloniale particulière, entre domination ottomane et mandats européens et une période postcoloniale qui a donné naissance au panislamisme.
Quand on parle de colonialisme, on pense presque exclusivement à celui des puissances européennes, principalement du Royaume-Uni et de la France. Et, de fait, c’est une idéologie qui a été développée et mise en pratique à très grande échelle par ces pays. L’Empire ottoman, qui a dominé de vastes territoires en Asie, en Afrique et en Europe durant des siècles, n’est généralement pas classé dans la même catégorie. Pourtant, on peut trouver dans son histoire contemporaine un certain nombre d’éléments qui lui permettraient d’y avoir, si ce n’est une place pleine et entière, au moins un strapontin. Explications avec Aline Schlaepfer, professeure associée au sein de l’Unité d’arabe (Faculté des lettres).
«Le colonialisme est une caractéristique de la modernité, explique la chercheuse. Et au XIXe siècle, l’Empire ottoman, comme toutes les autres puissances, vit une phase de modernisation, malgré le fait qu’il ait été surnommé ‘l’homme malade de l’Europe’. Les réformes, ou Tanzimat en turc, achevées en 1876, par exemple, aboutissent à une plus grande centralisation du pouvoir et à l’adoption de la Constitution ottomane. C’est au même moment que se développe ce que certains estiment être un projet colonial ottoman.»
Un colonialisme que l’historien turc Selim Deringil, de l’Université Boğaziçi à Istanbul, nuance cependant en le qualifiant d’«emprunté». Selon lui, depuis la seconde moitié du XIXe siècle, l’élite ottomane se met à adopter la mentalité de ses ennemis, les puissances impérialistes, et à concevoir sa périphérie comme un espace colonial. Elle développe un discours selon lequel il existerait une distance morale croissante entre le centre impérial à Istanbul les provinces, essentiellement arabes mais aussi arméniennes, kurdes, druzes, etc. Le premier serait moderne et civilisé, les secondes sauvages et lestées de traditions desquelles il convient de les libérer.
Turquisation Plus concrètement, les Ottomans imposent la turquisation de la politique de l’empire, afin d’uniformiser la mentalité et l’administration. Dès 1860, on construit dans les provinces de plus en plus d’écoles gouvernementales gratuites afin d’imposer aux jeunes générations la langue, l’histoire et la culture turques. Une façon de faire qui rappelle celle de la France, résumée par la formule «nos ancêtres les Gaulois», qui a été enseignée – et pour cela moquée – jusque dans le dernier recoin de l’Empire français.
On assiste aussi à la relocalisation de populations entières (les muhâjirûn) au gré des besoins de la politique intérieure, un phénomène étudié par Vladimir Hamed-Troyansky, de l’Université de Californie à Santa Barbara. En l’occurrence, les personnes qui subissent ces déménagements sont essentiellement des réfugiés musulmans fuyant en masse les persécutions de l’Empire russe voisin et que l’Empire ottoman accueille sur son territoire. Alors même qu’elles ne sont ni turcophones ni arabophones, ces populations sont considérées comme loyales envers l’empire et sont installées dans des régions stratégiques. C’est ainsi qu’en 1887, la ville d’Amman, en ruine et à l’abandon depuis des siècles, est repeuplée artificiellement par des Circassiens fuyant le Nord-Caucase où ils subissaient un nettoyage ethnique en règle. La manœuvre permet à Istanbul de faire d’Amman une nouvelle capitale régionale qui lui est loyale, au détriment de l’ancienne, Salt, devenue impossible à contrôler par le pouvoir central.
D’un colonialisme à l’autre «S’il est utilisé pour désigner la puissance ottomane dans la littérature scientifique de ces dernières années, le concept de colonialisme est cependant absent du langage politique médiatique arabe du XIXe siècle, analyse Aline Schlaepfer. Quand il s’agit de dénoncer la domination turque, les élites arabes parlent d’oppression, de tyrannie, de despotisme, voire de prise de possession. Pas de colonialisme.»
Le terme est en réalité déjà associé à la modernité européenne. Et au début, sans connotation négative. Les penseurs arabes se demandent en effet si la colonisation européenne pourrait profiter aux espaces orientaux dans la mesure où elle va de pair avec l’arrivée de nouvelles connaissances et technologies dans l’agriculture, les transports, les sciences, la médecine et même en politique. On observe un débat éthique ou philosophique sur la pertinence du colonialisme, mais cela ne dure pas. Car après le «colonialisme d’emprunt» de l’Empire ottoman survient le colonialisme européen, avec sa puissance et sa violence.
En 1882, l’occupation militaire britannique de l’Égypte, une région certes quasiment autonome de l’Empire ottoman mais qui lui est toujours symboliquement rattachée, lance en effet la colonisation du Moyen-Orient par les puissances européennes. La perception du colonialisme par les Arabes devient dès lors totalement négative.
«Cela apparaît notamment très clairement dans le langage de la revue arabe Al-Manar publiée par Muhammad Rashid Rida, un réformiste musulman d’origine syro-libanaise établi au Caire, explique Aline Schlaepfer. Le terme de «colonialisme» (en arabe al-isti’mar) y est employé pour dénoncer les ambitions impériales des puissances occidentales dans la région.»
Les choses ne feront bien sûr que s’envenimer avec l’octroi en 1918 par la Société des Nations des mandats britanniques et français dépeçant en territoires artificiels ce qui reste des possessions de l’empire. Les frontières tracées par les accords secrets de Sykes-Picot en 1916 qui ont précédé les mandats sont d’ailleurs généralement présentées comme l’illustration la plus évidente de l’impérialisme européen au Moyen-Orient, celui qui a trahi les peuples, divisé le territoire en régions distinctes, fabriqué des États artificiels et détruit les sociétés préexistantes, avec seule motivation l’exploitation des hydrocarbures. Cette vision d’une machinerie coloniale de destruction a notamment été synthétisée en 2011 dans le livre de James Barr, A Line in the Sand: Britain, France and the Struggle that Shaped the Middle East.
Depuis, sans rien enlever à la brutalité de la colonisation, certains historiens comme les Français Louis Le Douarin ou Camille Lefebvre ont nuancé cette vision. Premier constat: l’accord Sykes-Picot ne dessine pas de frontières mais des zones d’influence. Et celles-ci ne correspondent que très peu aux pays actuels. En réalité, les Européens héritent en 1918 de l’organisation territoriale ottomane. Et ce sont les nombreuses limites administratives préexistantes (au niveau des provinces, des districts, etc.) qui sont transformées en frontières internationales mais dans un processus qui durera jusque dans les années 1930, impliquant des acteurs britanniques, français, turcs et locaux. «C’est un mélange subtil entre rupture et continuité, commente Aline Schlaepfer. Les nouveaux dominateurs imposent de fait une rupture, c’est vrai, mais ce qui fonctionne déjà, ils le conservent.» Et il se trouve, selon les dernières recherches, que les partages qui résultent de ces manœuvres épousent dans bien des cas des dynamiques spatiales qui étaient déjà en vigueur au cours des décennies précédentes.
L’anticolonialisme «Les nationalismes arabes – et laïcs – qui naissent après la Première Guerre mondiale s’affirment comme anticoloniaux, explique Aline Schlaepfer. Ces discours se construisent contre la domination européenne, essentiellement franco-britannique, et non pas ottomane. De manière paradoxale, ce type de nationalisme adopte les codes du colonialisme qu’il dénonce, comme l’idée de l’État-nation, d’un peuple homogène pratiquant une langue et une culture communes. C’est un nationalisme à l’européenne, une idéologie moderne que l’Empire ottoman avait essayé d’embrasser. Il faut dire qu’une partie des élites politiques qui dirigent ces nouveaux États a été formée à Istanbul et a rejoint les élus du Parlement avant la chute de l’empire.»
Le panarabisme, dont l’un des plus fervents promoteurs est le président de l’Égypte, Gamal Abdel Nasser, est aussi un mouvement nationaliste anticolonial mais à une échelle qui dépasse celle des États. Il s’agit, là encore, selon la chercheuse genevoise, d’une reproduction d’un modèle européen. Le panarabisme s’inspire en effet du nationalisme allemand, le pangermanisme, qui, à l’instar des écrits de Johann Gottlieb Fichte, plébiscite l’idée selon laquelle la nation précède à l’existence de l’État, qu’elle existe dans le peuple de manière éternelle.
Le panislamisme, qui naît dans l’entre-deux-guerres, est la seule forme de nationalisme qui essaye d’échapper à la reproduction du schéma colonial européen. L’idée qui sous-tend ce mouvement est qu’il existerait une identité islamique et que les musulmans devraient être réunis sous une autorité religieuse. Les mouvements panislamistes, comme le salafisme ou la Société des Frères musulmans née en 1928, rejettent les tenants du panarabisme qu’ils perçoivent comme des bourgeois à la solde du colonialisme. Une position qui amènera plus d’une fois à une alliance de convenance entre la gauche communiste et les islamistes, unis dans la lutte contre la bourgeoisie. Massivement réprimé, le panislamisme est une idéologie qui se développe dans les milieux carcéraux, notamment autour du leader Frère musulman Sayyid Qutb, avant d’essaimer dans la société depuis des milieux clandestins.
«Dans cette histoire postcoloniale, on a l’impression que l’Empire ottoman n’a jamais existé, note Aline Schlaepfer. L’historiographie coloniale a tendance à tout effacer sur son passage. Je travaille pour un projet du Fonds national suisse qui vise à identifier les traces du passé ottoman dans les pays arabes du Moyen-Orient. On en retrouve notamment dans l’architecture mais elles ont tendance à disparaître car il n’y a pas de volonté de patrimonialisation. La langue véhicule des signes du passé ottoman. Les dialectes arabes régionaux regorgent en effet de mots turcs. Et sur le plan politique, certaines des premières constitutions au Moyen-Orient sont inspirées de la constitution ottomane.»
Sur le terrain, le président de la Turquie Recep Tayyip Erdoğan et son parti l’AKP cherchent, eux aussi, à réhabiliter le passé ottoman, mais pour des objectifs moins scientifiques que géopolitiques. Alors que la Turquie s’était tournée vers l’Europe depuis son entrée dans l’OTAN en 1952, elle a connu un revirement vers l’Orient au début des années 2000 en réaction au blocage de son adhésion à l’Union européenne. Le néo-ottomanisme, de plus en plus imprégné d’islamisme, est devenu une stratégie d’influence culturelle, glorifiant le passé impérial et cherchant à étendre et à raffermir le contrôle de la Turquie sur les espaces anciennement dominés par les Ottomans sous couvert d’appel à l’amitié aux pays musulmans de la région.
Les colonies israéliennes ne sont pas la continuation de la colonisation occidentaleDe nombreux mouvements propalestiniens accusent Israël de «coloniser» la Cisjordanie, Jérusalem-Est et le Golan. Du point de vue juridique, en dépit du terme qui est le même dans les deux cas, le phénomène des colonies israéliennes n’a rien à voir avec celui du colonialisme occidental. Explications de Marco Sassòli, professeur honoraire à la Faculté de droit. Campus: Peut-on considérer le phénomène des colonies israéliennes comme une continuation du colonialisme occidental? Les colonies israéliennes dans les territoires occupés sont jugées illégales. Pourquoi? Pour Israël, l’implantation des colonies en Cisjordanie n’est pas illégale. Sur quoi se base le gouvernement israélien pour justifier ces implantations? |