L'histoire sans fin de la fin des colonies

Spécialiste de l’histoire de la décolonisation, Alexander Keese, professeur au Département d’histoire générale (Faculté des lettres), évoque sa discipline, ballotée entre la rigueur des scientifiques et les projections abstraites du grand public.
Campus: Que cela signifie aujourd’hui travailler sur la décolonisation?
Alexander Keese: Jamais je n’aurais pensé, quand j’ai terminé mes études il y a 25 ans, trouver aujourd’hui tant de sensibilité pour ce sujet. C’est une évolution positive inattendue. Mais j’ai parfois l’impression que l’on va un peu trop dans l’extrême. Je remarque par exemple beaucoup de confusion sur la notion de décolonisation. Certains étudiants ne distinguent plus «décolonialité», un néologisme – que je n’utilise jamais – qui décrit un processus intellectuel portant sur des concepts et la sémantique, et «décolonisation», qui est un processus historique – que j’étudie – qui marque la fin des empires et la création de nouvelles nations souveraines et de libertés politiques. J’entends aussi parler parfois du colonialisme comme d’une espèce de tumeur qui couvrirait certaines sociétés et que l’on pourrait simplement arracher pour que tout redevienne comme avant. Pourtant, quoi qu’on en dise, le colonialisme est une réalité vécue par des populations entières qui a imprégné leurs attentes, leur vision de la vie, de manière indélébile. On ne peut pas faire abstraction de cela. Du côté de la communauté scientifique, je remarque que certains apportent moins de nuances à leur analyse, alors que le colonialisme est un sujet très complexe. Ce système de domination a été très brutal dans sa mise en œuvre, personne ne le conteste, mais il a toujours fonctionné à travers des alliances sur place. Si on n’accepte pas cette réalité, entre autres, on ne peut pas comprendre le phénomène.
Sur quoi portent vos travaux dans ce domaine?
Je m’intéresse à la décolonisation telle qu’elle est vécue sur le terrain et en particulier dans les villes secondaires et les zones rurales, essentiellement en Afrique subsaharienne. Un de mes terrains de recherche est le Dahomey, devenu le Bénin en 1975, et son cas constitue un bon exemple. Comme de nombreux autres pays de la région, il a traversé entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et l’indépendance (en 1960) une phase importante qui est connue comme le colonialisme tardif.
Qu’est-ce que le colonialisme tardif?
De manière très générale, avant la guerre, la période du colonialisme en Afrique subsaharienne se caractérise par une présence européenne assez faible, avec peu de cadres et d’investissements (sauf à certains endroits économiquement stratégiques). Après 1945, cependant, les métropoles changent de position et multiplient les investissements générant un développement du secteur agraire et l’expansion des villes, ce qui se traduit par la création de nouvelles professions, occupées par des Européens, certes, mais aussi par des Africains. En même temps, on voit apparaître, lentement et avec beaucoup d’ambivalence, de nouvelles libertés politiques, avec des élections, des politiciens et des députés locaux, etc. Mon analyse dans trois régions du sud du Dahomey a porté sur les mécanismes en œuvre dans cette période. Quels sont les réseaux de recrutement et de mobilisation, quelle est la compréhension de ce qui se passe sur le moment, y a-t-il de la manipulation et de la part de qui, recherche-t-on une amélioration de la vie matérielle, une émancipation politique? Il en ressort que pour beaucoup d’individus, les années précédant la décolonisation correspondent à une forte expansion matérielle. C’est le moment où, probablement, ils reçoivent les meilleurs salaires de leur vie. Après l’indépendance, les nouvelles élites politiques n’ont plus les mêmes possibilités matérielles. La déception domine dans la population. On interpelle les dirigeants sur leurs promesses non tenues. Mais on reste aussi très attentif à ce que les nouvelles autorités ne cèdent pas à la tentation, forte face au manque d’argent, de reproduire une gouvernance qui rappelle celle du temps des colonies.
Et dans les décennies suivantes?
Dans le cas du Dahomey/Bénin, cela reste compliqué. Avec le recul de la Guerre froide, l’accès à certaines ressources financières disparaît. Dès les années 1990, on assiste à des changements politiques, économiques et sociaux importants qui accompagnent une forte urbanisation, typique de toute l’Afrique subsaharienne. De nouveaux acteurs entrent en scène, comme les Chinois. La révolution des télécommunications change profondément la vie des gens jusque dans les campagnes. La religion, et en particulier les évangélistes et les islamistes réformistes, se développe énormément parmi des franges de la population qui n’espèrent plus d’amélioration de leur niveau de vie de la part de leur gouvernement.
Sur quelles sources travaillez-vous?
Les entretiens oraux représentent une source d’information très utilisée dans ma discipline mais que je manipule avec prudence. Les interlocuteurs qui ont vécu des changements dans leur vie entre 1955 et 1965 sont aujourd’hui assez âgés. Ils sont rares et, en plus, à quel point peut-on se fier à leurs souvenirs, après toutes ces décennies? C’est pourquoi j’étudie aussi les archives écrites, injustement dépréciées, à mon avis. On a trop tendance à penser qu’en Afrique subsaharienne, ces documents officiels sont impossibles à consulter car détruits ou interdits d’accès par les autorités. Une opinion qu’un collègue ghanéen critique et traite de «pessimisme archivistique postcolonial». Un pessimisme qui n’est d’ailleurs pas justifié.
Avez-vous un exemple?
Au cours de la dernière décennie, j’ai travaillé avec la direction des Archives nationales de la République du Congo (Congo-Brazzaville) sur des ressources archivistiques régionales, en particulier celles de Pointe-Noire,
la deuxième ville du pays. Quand nous sommes arrivés sur place, nous nous sommes retrouvés devant une montagne de documents, dont une partie posée en vrac. Nous avons travaillé durant des semaines pour réaliser un inventaire complet des registres et nous avons tout rangé dans 500 cartons. Pour moi, ce genre de travail relève autant de la sauvegarde de matériel historique que de la recherche scientifique.
Ce n’est pas le cas de tout le monde?
Une fois de plus, dans les débats actuels et très théoriques sur la question, circule l’idée selon laquelle le fait d’organiser des fonds d’archives dans ces pays, c’est déjà du néocolonialisme. En dehors du fait que je travaille toujours en collaboration avec des membres des universités et des archives locales, ce genre d’arguments me dépasse. Je comprends qu’il faille sans cesse déconstruire et lutter contre une éventuelle perspective eurocentrée qui pourrait biaiser ses propres recherches. Il est également vrai que certains bailleurs de fonds occidentaux – le Fonds national suisse n’en fait pas partie – exigent d’obtenir des copies digitales sur leurs propres serveurs des archives numérisées, ce qui peut poser des problèmes de souveraineté. Mais ces choses peuvent être discutées et, surtout, dans ma discipline, il y a tant de questions de recherche pour lesquelles il est difficile de trouver des sources que je plaide pour un pragmatisme total. Tout ce qui permet de sauvegarder des documents est bon à prendre.
Les autorités acceptent-elles toujours d’ouvrir leurs archives aux chercheurs étrangers?
Les autorisations ne sont pas toujours faciles à obtenir. Cela suppose souvent des négociations constantes. Il existe aussi un débat plus spécifique en ce qui concerne les archives postérieures à l’indépendance des pays concernés. Certains collègues estiment que l’on ne devrait même pas les étudier. C’est une période où l’on touche à des sujets politiquement délicats. De nombreux pays africains sont en effet dans un processus de glorification de leur passé, des pères fondateurs. Certaines figures historiques, des héros de l’indépendance, qui étaient presque oubliées, sont de retour comme références. Il est difficile de travailler sur ces questions, et les archivistes hésitent parfois à communiquer les archives les concernant. Là aussi, je pense qu’il faut au moins essayer, plutôt que de partir perdant dès le départ. En Afrique subsaharienne, il y a probablement quelque 2000 archives régionales en piètre état susceptibles d’intéresser des scientifiques internationaux ou nationaux. Je fais partie d’un petit groupe de chercheurs qui est prêt à se lancer. Malheureusement, le pessimisme est si fort que le processus ne s’enclenche pas. En attendant, les conditions de conservation ne font qu’empirer avec le temps, par manque de moyens. Le budget de fonctionnement d’archives régionales dans une ville moyenne au Ghana (un pays avec des ressources plutôt bonnes), c’est 55 francs par an. De quoi acheter 20 nouveaux cartons de rangement, c’est tout. Je précise toutefois qu’au niveau national, il existe souvent des archives bien organisées, en tout cas jusque dans les années 1950. Et puis, il y a les archives conservées en Europe, bien sûr.
En Europe?
Comme il n’est pas possible d’emmener les étudiants consulter les archives en Afrique, par manque de ressources pour ce type de voyages d’apprentissage, le compromis consiste à se tourner vers des villes européennes comme Nantes, où se trouvent les archives de l’administration coloniale en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale. Je l’ai déjà fait 2 fois. Il ne fait aucun doute que ces documents possèdent des biais eurocentrés. Et certains étudiants prétendent que ces archives sont contaminées par le colonialisme et que cela n’a aucun sens de les étudier. Mais le métier d’historien consiste aussi à comprendre ces filtres déformants, les stéréotypes racistes, les malentendus, les attentes qui ont influencé la rédaction de ces textes afin de les interpréter correctement.
Sur quoi travaillez-vous maintenant?
Ce qui m’intéresse actuellement est le problème de la xénophobie en Afrique subsaharienne. Non pas la xénophobie entre groupes ethniques mais entre personnes de nationalités différentes. C’est un phénomène qui a commencé sous le colonialisme avec la création par les empires européens de territoires plus ou moins artificiels et qui s’est poursuivi après les indépendances, dans les années 1960 et les années 1970. À un certain moment, les gens ont commencé à s’identifier à leur pays nouvellement créé. Et à moins aimer les ressortissants des pays voisins. On observe des éruptions de violences contre les étrangers, des expulsions massives qui étonnent et intéressent beaucoup les sociologues de l’époque alors que le colonialisme est à peine vaincu et que l’idée du panafricanisme est encore très présente dans les esprits. Les historiens n’en parlent presque pas. De mon côté, j’ai assemblé beaucoup de matériel sur la question et je compte profiter d’un congé scientifique prochain pour rédiger une monographie sur le sujet.
Ce phénomène de xénophobie accompagne le développement du modèle d’État-nation qui a été imposé en Afrique par les puissances occidentales. N’est-ce pas une continuation subtile de la colonisation?
Il existait en Afrique avant la colonisation des entités politiques centralisées ou en cours de centralisation qui auraient pu préfigurer le développement de l’État-nation. Mais il faut admettre que le modèle qui s’impose au moment des indépendances vient de l’extérieur. L’idée même du territoire constitutif de l’État-nation est en quelque sorte artificielle. L’introduction des frontières, c’est l’œuvre des colonisateurs à partir de la fin du XIXe siècle. Dans beaucoup de régions africaines, le contrôle du territoire n’était pas un enjeu. Ce qui importait, dans les régions vastes et peu peuplées, c’était le contrôle des populations. Quoi qu’il en soit, les élites ont assez rapidement internalisé le concept d’État-nation, peut-être influencées par le fait qu’elles avaient travaillé pour les administrations coloniales. Mais le phénomène se déploie dans toutes les strates de la société. On observe par exemple très fréquemment dans les archives des dénonciations d’individus par d’autres sous prétexte qu’ils ne possèdent pas la bonne nationalité (et avec l’espoir d’une progression sociale). Et aujourd’hui, l’engouement de la population pour leur équipe nationale est impressionnant. C’est en particulier le cas en Côte d’Ivoire, vainqueur de la Coupe d’Afrique en 2024, et ce, malgré une histoire récente de tensions sociales et politiques très fortes et des élections compliquées qui s’annonçaient. On peut certes considérer que ce sentiment d’appartenance nationale est un héritage colonial, une construction occidentale. Mais ce n’en est pas moins un phénomène bien réel. Il serait arrogant de demander aux Africains de s’en affranchir. C’est un peu la même chose avec l’ethnicité. Cela fait près de trente ans que les historiens et les anthropologues sociaux expliquent que l’ethnicité est une invention occidentale, que tous ces groupes ethniques n’auraient jamais existé sans la colonisation, que personne n’en parlait il y a 100 ou 150 ans. Mais à quoi bon tenter d’effacer quelque chose qui s’est si fortement implanté? Ces catégories ont été intégrées et après des décennies de forte affiliation, il est illusoire de vouloir faire comme si elles n’avaient jamais existé.