Enquête sur la violence des hommes de l'esclavage

Dans la Caraïbe française du XVIIe siècle se met en place un monde essentiellement masculin dans lequel la violence, loin de se limiter à l’opposition entre maîtres et esclaves, traverse l’ensemble du corps social.
Fondé sur l’arrachement de millions d’êtres humains à leur terre natale, sur leur déportation dans des conditions innommables, puis leur asservissement par le travail, le système plantationnaire est, par définition, d’une violence extrême. Mais cette violence ne n’exerce pas uniquement de manière verticale, soit par le dominant sur le dominé. Elle essaime dans l’ensemble du corps social colonial, se diffusant avec une acuité particulière parmi ceux qui occupent les échelons intermédiaires de l’appareil de production. Financé par le Fonds national suisse (FNS) pour une durée de quatre ans (2024-2028), le projet «Masculinités esclavagistes. Genre et violence dans la Caraïbe française» a pour objectifs de cartographier ces comportements déviants, de les documenter de manière aussi précise que possible et de mettre à la disposition de la communauté scientifique un corpus de sources encore largement sous-exploitées. Le point à mi-parcours avec Marie Houllemare, professeure au Département d’histoire générale (Faculté des lettres) et responsable de cet ambitieuse étude.
«Au XVIIIe siècle, l’Europe connaît globalement un reflux de la violence, porté notamment par l’humanisme des Lumières, expose la chercheuse. Mais au même moment, dans l’espace colonial caribéen, c’est tout le contraire qui se produit. Dans ces territoires où tout est à construire, dans la mesure où la population autochtone a été quasiment éradiquée, on voit en effet émerger de nouveaux modèles de masculinités fondés sur l’exercice de la violence. Un processus qui va faire de ces sociétés des sociétés en guerre contre elles-mêmes.»
On ne peut comprendre cette singularité sans tenir compte du facteur démographique. À la veille de la Révolution française, on compte par exemple à Saint-Domingue environ 500 000 esclaves pour 30 000 Blancs et 20 000 libres de couleur. Un déséquilibre massif qui nourrit une peur constante de la révolte et renforce les logiques de surveillance, de contrôle et de répression. À cela s’ajoute le fait que les sociétés coloniales sont très majoritairement masculines, avec tout ce que cela suppose de comportements virilistes et de poussées de testostérone.
Dans cet univers qui, pour beaucoup d’expatriés – pour la plupart jeunes, issus de milieux modestes ou socialement déclassés –, contient la promesse d’une ascension sociale, les litiges liés aux atteintes à l’honneur ou à la dignité sont légion, débouchant parfois sur des provocations en duel à l’issue funeste.
«Des conflits de voisinage portant sur l’accès à l’eau, le bornage des terres ou la coupe sauvage de cannes à sucre peuvent mener à des homicides», précise Marie Houllemare.
Au centre de ce maelström de violence se trouve un groupe de population bien particulier: celui des économes et des gérants de plantations. Des hommes, souvent blancs et venus d’Europe, qui sont chargés d’administrer les exploitations pour le compte de riches propriétaires absentéistes, installés à Paris ou dans les grandes villes européennes.
Dominants vis-à-vis de la main-d’œuvre esclave, mais subordonnés socialement et économiquement aux grands propriétaires, ils se trouvent en quelque sorte entre le marteau et l’enclume. C’est en effet sur eux que se cristallisent les critiques lorsque la violence devient trop visible à l’égard des travailleurs serviles. «À partir des années 1770, les autorités coloniales françaises commencent à s’inquiéter de la brutalité extrême de certains gérants, confirme la chercheuse. Des enquêtes judiciaires, des correspondances et des procès révèlent des pratiques de torture, d’isolement, de privation de nourriture, voire de meurtres. Ce qui conduit à l’adoption d’une loi, en 1784, destinée à encadrer leur activité. Officiellement, il s’agit d’“humaniser” l’esclavage, mais, en réalité, l’enjeu est surtout d’éviter des débordements susceptibles de nourrir les révoltes.»
Car ce qui compte plus que tout dans ce monde, c’est d’optimiser la productivité des terres cultivées. À cette fin, une forme de «proto-industrialisation» se met progressivement en place.
Les grandes plantations où s’échinent parfois jusqu’à 300 ou 400 esclaves fonctionnent ainsi comme de véritables usines avant l’heure. Le travail est continu, avec des roulements nocturnes, la surveillance est permanente et la rationalisation poussée de l’organisation du travail annonce à bien des égards celle des manufactures européennes. De leur côté, les économes sont tenus de produire des rapports, des documents comptables et parfois médicaux, pour justifier leur gestion. Ils sont évalués, contrôlés, et de plus en plus traités comme des salariés, et non plus comme des clients ou des protégés.
Et ce glissement n’est pas sans conséquence. Certains gérants, licenciés ou humiliés par leurs patrons, réagissent par la violence. Des procès font état d’agressions physiques contre les procureurs ou les représentants des propriétaires, trahissant une frustration sociale et économique importante.
La justice coloniale reste cependant profondément racialisée. Les Blancs sont ainsi rarement condamnés à mort, même lorsqu’ils sont reconnus coupables d’homicide, leurs peines étant souvent suivies d’une grâces ou de mesures de clémence, tandis que les individus jugés dangereux ou inadaptés sont fréquemment renvoyés en Europe. «Il faut inspirer la peur et le respect. Mettre un Blanc sur la place publique, c’est créer du désordre», explique Marie Houllemare.
Ces procédures ont malgré tout le mérite de faire entendre des voix qui n’ont habituellement pas droit au chapitre: celles des esclaves qui constituent les principaux témoins dans ces affaires. Même si leur parole n’est pas reconnue juridiquement par le Code noir, elle est pourtant souvent recueillie, faute d’autres sources. Et ces interrogatoires constituent un matériau précieux pour les historiens. Un des enjeux du projet consiste d’ailleurs précisément à publier une partie de ces documents dans une démarche éditoriale ouverte, à destination de la communauté scientifique mais aussi du grand public.