Il y a 6000 ans, hommes et femmes étaient égaux face aux ressources

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Une analyse isotopique de restes humains datant du néolithique a permis d’apporter un éclairage sur l’alimentation et la mobilité de ces individus ayant vécu en valais à l’époque de l’avènement de l’agriculture.

Des restes humains vieux de plus de 6000 ans et mis au jour dans la nécropole de Barmaz en Valais ont parlé. Une analyse des isotopes contenus dans ces os, réalisée par Déborah Rosselet-Christ dans le cadre de son travail de maîtrise universitaire en archéologie préhistorique et publiée dans le Journal of Archaeological Science: Reports du mois de septembre, a montré qu’environ 14% des individus inhumés dans ce site ne sont pas des locaux. L’étude suggère également que cette société agropastorale du Néolithique moyen, l’une des plus anciennes connues de Suisse romande, était relativement égalitaire. Tous les membres de la communauté, y compris les personnes venant d’ailleurs, avaient accès aux mêmes ressources alimentaires.

C’est la première fois que la technique très fine et délicate de l’analyse isotopique est appliquée sur les restes humains appartenant à des populations agropastorales alpines du Néolithique moyen en Suisse romande. L’objectif de ce travail, supervisé par Jocelyne Desideri, chargée de cours au Laboratoire d’archéologie africaine et anthropologie (Faculté des sciences), est d’en savoir plus sur le régime alimentaire et la mobilité de ces individus. Les taux de certains isotopes du carbone, de l’azote, du soufre et du strontium dépendent en effet de l’environnement dans lequel les gens ont vécu et se sont nourris.

Le Néolithique marque le début de l’élevage et de l’agriculture. En Suisse, cette période s’étend entre 5500 et 2200 avant notre ère. Les premières communautés agropastorales passent ainsi progressivement d’une économie de prédation – où la chasse et la cueillette apportent les nutriments essentiels à la survie – à une économie de production. Ces changements profonds bouleversent les habitudes alimentaires et la dynamique de fonctionnement des populations néolithiques. Les os et les dents des individus en gardent des traces chimiques que les scientifiques savent aujourd’hui détecter et interpréter.

La deuxième molaire
Fouillé dans les années 1950 et 1990, le site de Barmaz, à Collombey-Muraz dans le Chablais valaisan, fait partie des plus anciens vestiges des sociétés agropastorales de Suisse romande conservant des restes humains. Il est composé de deux nécropoles ayant renfermé les ossements d’une septantaine d’individus. Pour son travail, Déborah Rosselet-Christ en a sélectionné 49 (comptant presque autant de femmes que d’hommes) sur lesquels elle a systématiquement prélevé des échantillons de collagène sur certains os ainsi que des fragments d’émail de leur deuxième molaire.

«La deuxième molaire est une dent dont la couronne se forme entre 3 et 8 ans, précise Déborah Rosselet-Christ qui est actuellement candidate au doctorat. Une fois formé, l’émail des dents ne se renouvelle plus au cours du reste de la vie. Sa composition chimique est donc le reflet de l’environnement dans lequel son propriétaire a vécu durant son enfance. Le strontium (Sr), en particulier, est un bon marqueur de mobilité. Le rapport d’abondance entre deux de ses isotopes varie en effet beaucoup selon l’âge des roches des alentours. Ces éléments chimiques finissent par se retrouver dans l’émail via la chaîne alimentaire et ils y impriment une signature indélébile qui est propre à chaque environnement.»

L’analyse des rapports isotopiques du strontium chez les 49 individus de Barmaz révèle une grande homogénéité dans la majorité d’entre eux et des valeurs nettement différentes dans seulement 14% des échantillons, indiquant une origine différente.

«La technique permet de déterminer qu’il s’agit d’individus qui n’ont pas vécu les premières années de leur vie là où ils ont été inhumés mais il est plus difficile de déterminer d’où ils viennent, tempère Jocelyne Desideri. Nos résultats montrent que les gens se déplaçaient à cette époque. Ce n’est pas une surprise, plusieurs études mettent en évidence le même phénomène dans d’autres endroits et à d’autres moments du Néolithique.»

Le collagène
Le collagène, lui, permet de déterminer des abondances relatives d’isotopes du carbone (le 13C), de l’azote (15N) et du soufre (34S). Chaque mesure renseigne sur des aspects spécifiques du régime alimentaire tels que les catégories de plantes selon le type de photosynthèse qu’elles utilisent, la quantité de protéines animales ou encore l’apport d’animaux aquatiques. Comme les os se renouvellent sans cesse, les résultats ne concernent que les dernières années de vie des individus. Cela dit, les scientifiques ont pu en déduire que ces anciens résidents de Barmaz avaient un régime alimentaire basé sur des ressources terrestres (et non aquatiques) avec une très forte consommation de protéines animales.

«Ce qui est plus intéressant, c’est que nous n’avons pas mesuré de différences entre les hommes et les femmes, note Déborah Rosselet-Christ. Ni même entre les locaux et les non-locaux. Ces résultats suggèrent donc un accès aux ressources alimentaires égalitaires entre les différents membres du groupe, quels que soient leur origine ou leur sexe. Ce n’est pas toujours le cas. On trouve par exemple des différences alimentaires selon le sexe dans des populations du Néolithique au sud de la France.»

Les scientifiques ont cependant pu mettre en évidence que les inhumés d’origine non locale n’étaient enterrés que dans une des nécropoles (Barmaz I) et que des taux plus élevés pour l’isotope d’azote ont été mesurés dans l’autre (Barmaz II). Les deux nécropoles étant contemporaines (et éloignées de seulement 150 mètres), cette dernière observation pose la question de savoir s’il existe une différence de statut social entre les deux groupes de défunts.

«Nos mesures isotopiques offrent un complément intéressant à d’autres approches utilisées en archéologie, estime Jocelyne Desideri. Elles permettent de préciser l’image que l’on tente de dessiner de la vie de ces premières sociétés agropastorales alpines, de la relation entre les individus et de leur mobilité.»

Déborah Rosselet-Christ poursuit actuellement ce travail dans le cadre de sa thèse de doctorat, financée par le projet ALP du Fonds national suisse pour la recherche scientifique. Aux côtés d’une équipe multidisciplinaire spécialisée en génétique, paléopathologie, tartre et morphologie dentaire, elle élargit son champ d’étude en intégrant d’autres sites en Valais et dans le val d’Aoste en Italie, en couvrant une période plus grande du Néolithique et en utilisant d’autres isotopes, tels que le néodyme, potentiellement intéressants dans le contexte archéologique préhistorique.

Anton Vos