Le virage antipunitif de la Finlande

Depuis les années 1960, le pays nordique a mis en place des mesures politiques et sociales qui ont divisé par 3 son taux d’incarcération en trente ans. Son système est désormais un modèle de décroissance carcérale.
Et si l’on réduisait au strict minimum le nombre de personnes derrière les barreaux? Et si, en plus, une telle démarche s’avérait bénéfique pour tous les citoyens, aussi bien libres qu’incarcérés? C’est précisément le pari qu’a tenté la Finlande à la fin des années 1950, alors que ses prisons étaient pleines et son taux d’incarcération national au plafond, autour des 200 détenus pour 100 000 habitants, soit un chiffre 4 fois plus élevé que dans les autres pays nordiques. À la question a répondu l’action et, après plusieurs décennies d’efforts, de recherches scientifiques et de réformes sociales et législatives, ce chiffre est finalement tombé à 55 détenus pour 100 000 habitants en 2000, un niveau parmi les plus bas du monde et qui est resté plus ou moins stable jusqu’en 2024. Cette prouesse a fait de la Finlande un exemple unique d’une décroissance carcérale massive réussie. Un exemple méconnu, toutefois, souvent éclipsé par celui – différent – de ses voisins scandinaves, et que Mathilde Marendaz, doctorante au Département de géographie et environnement (Faculté des sciences de la société), est allée observer sur place au cours d’une mission de six mois en 2025 dans le cadre de sa thèse et du projet «Décroissance carcérale: géo-ethnographie du réductionnisme carcéral et des alternatives non pénales» (lire l’article principal). Explications.
«L’expérience de la Finlande s’inscrit dans un contexte particulier», avertit d’emblée la chercheuse, qui est aussi depuis 2022 députée au Grand Conseil vaudois (Ensemble à gauche). «Son histoire récente, d’abord, est mouvementée. Après un siècle de domination russe, le pays ne devient indépendant qu’en 1917, juste avant de basculer dans une guerre civile. En 1939, il est attaqué par l’Union soviétique et, au sortir de la Guerre mondiale, se retrouve amputé d’une partie de son territoire et criblé de dettes. La Finlande traverse alors une crise économique sévère qui plonge une part importante de sa population dans une grande précarité. De cette situation découle une explosion de l’alcoolisme qui, étant puni de prison, fait grimper en flèche le taux d’incarcération. Encore sous l’influence de l’URSS, la justice finlandaise est alors en effet particulièrement punitive.»
Rationnelle et humaine La Finlande cherche néanmoins à s’intégrer dans la dynamique régionale. Véritables modèles à suivre, la Suède et la Norvège sont alors sous le feu des projecteurs internationaux pour le progressisme de leurs services publics et de leurs politiques sociales, en particulier de leur système pénal. Dans les années 1960, on y débat beaucoup de droits des détenus et même, bien plus qu’ailleurs en Europe, d’abolition des prisons. Ces idées radicales sont étudiées et parfois embrassées par des criminologues de renom.
Des idées similaires circulent en Finlande qui devient, elle aussi, le siège d’une criminologie progressiste et effervescente. «La figure majeure de ce mouvement est Inkeri Anttila, professeure de droit pénal, qui sera nommée ministre de la Justice en 1975, poursuit Mathilde Marendaz Elle défend une criminologie empirique, c’est-à-dire qu’au-delà des principes et de l’idéologie, elle souhaite que les réponses sociétales à la criminalité soient basées sur des faits, que la science puisse avoir un impact sur la politique et que la politique pénale, en plus d’être rationnelle, soit humaine.»
Pour ce faire, le Ministère de la justice finlandais crée en 1963, sous l’impulsion d’Inkeri Anttila, l’Institut national de recherche sur les politiques juridiques dont le but est de fournir des résultats scientifiques au Ministère de la justice afin de transformer les politiques pénales. Une étude pilote dans différentes villes finlandaises est ainsi conduite dans les années 1970, démontrant que la prise en charge médicale des personnes dépendantes à l’alcool a un impact bien plus satisfaisant sur la récidive que l’incarcération, ce qui confirme le slogan finlandais selon lequel «la meilleure politique pénale, c’est une politique sociale».
En bref, experts, classe politique et autorités partagent la conviction que le droit pénal n’est qu’un moyen de lutte contre la criminalité et qu’il en existe d’autres. Dès 1971, La Finlande se lance dans la refonte de son système pénal, de l’échelle des peines pour certaines infractions et de l’exécution des sanctions pénales, ainsi que du système de libération conditionnelle.
Décriminalisation Cet effort aboutit à la fin des années 1990 à la décriminalisation de certains actes et à un assouplissement général du système pénal. Le sursis est facilité, à tel point que dans certains cas (lorsqu’il s’agit d’infractions ne mettant pas en danger la population), il faut être multirécidiviste pour se retrouver derrière les barreaux. La prison devient la solution de dernier recours. Et quand les auteurs d’infractions sont malgré tout incarcérés, ils font l’objet de traitements différenciés. Ceux qui sont dépendants de drogues, par exemple, ou tombés dans la pauvreté, reçoivent un suivi psychosocial adapté, tout comme ceux condamnés pour des violences sexuelles. «Ce genre de dispositions – qui est bien moindre dans les prisons vaudoises, soit dit en passant – diminuent les risques de récidive, ce qui est après tout un des objectifs principaux que se fixe la prison», fait remarquer la chercheuse qui est également membre de la Commission des visiteurs de prison du Grand Conseil vaudois.
L’alternative privilégiée à la prison ferme est le travail d’intérêt général (TIG), principal outil au service de la décroissance carcérale. Ce «service à la communauté», comme il est appelé là-bas, est mis en place en 1991, d’abord à titre expérimental avant d’être généralisé en 1995. Cette disposition, ordonnée en majorité pour conduite en état d’ivresse, a permis de soulager la surpopulation carcérale. Elle est prononcée pour 40% des peines privatives de liberté de moins de huit mois. Le TIG s’effectue généralement dans l’administration municipale.
Autre exemple de mesure sociale, le gouvernement adopte en 2008 la politique du housing first, le «logement d’abord». Ce concept part du principe que pour résoudre le problème du sans-abrisme – qui avait tendance, via l’alcoolisme là aussi, à fournir son lot de prisonniers – il faut commencer par offrir un toit aux personnes vivant dans la rue avant toute autre mesure visant à leur réinsertion. Cette population marginalisée trouve ainsi soudainement une réponse sociale à ses malheurs, plutôt que punitive.
Le système pénal finlandais se distingue également grâce à ses prisons ouvertes qui représentent aujourd’hui la moitié des établissements du système pénitentiaire et accueillent 50% des détenus du pays. «J’en ai visité trois durant mon séjour en Finlande, indique Mathilde Marendaz. Les détenus – sont appelés les «clients» dans un effort sémantique visant à les déstigmatiser. Ils doivent pointer le matin et le soir mais il n’y a pas de barreaux aux fenêtres. À l’entrée de la prison de Käyrä, près de Turku, où je suis allée, il y a une caméra et un panneau qui indique que c’est une prison et qu’il est interdit au public d’entrer, mais c’est tout. Durant la journée, les pensionnaires doivent signaler leurs mouvements mais ils peuvent aller et venir, travailler, rendre visite à des proches ou les recevoir. L’idée est que, bien que privés de liberté, ils gardent contact avec le monde réel pour qu’au moment de leur sortie, ils sachent comment se comporter, contrairement à ce qui se passe lorsqu’on quitte une prison fermée et qu’on est réintégré dans une société dont on ne maîtrise plus les codes.»
Les prisons ouvertes sont souvent situées en pleine ville ou proches de la nature. Elles sont aussi dotées de «chambres» individuelles – non de cellules – avec cuisine et salle de bains communes. Les rapports entre détenus et avec le voisinage sont apaisés, aussi loin que la chercheuse a pu l’observer. Souvent, les «clients» s’occupent de l’entretien des routes ou effectuent d’autres tâches dans le quartier ou les environs, ce qui les rend visibles aux yeux de la population.
La prison ouverte pour femmes de Vanaja que Mathilde Marendaz a aussi pu visiter – près d’un lac – dispose quant à elle d’une unité pour les familles avec des chambres plus grandes permettant aux mères détenues d’accueillir leur enfant dans des conditions acceptables pour les deux. L’unité est gérée par une organisation non gouvernementale (ONG) qui propose un encadrement adapté, avec des activités, des soins, etc.
La clé de leur liberté «Il y a un très grand nombre d’ONG qui travaillent en parallèle au service de l’État, note Mathilde Marendaz. J’en ai répertorié une vingtaine, actives dans le soutien aux détenus aussi bien durant leur incarcération qu’après leur libération. Elles les aident à trouver un travail ou un logement ou leur offrent simplement un espace de parole et des conseils pour se sortir de cercles vicieux tels que ceux de la drogue ou de la pauvreté. Ces initiatives citoyennes permettent de réduire le taux de récidive dont le risque est au plus haut au moment de la sortie de prison. Ces ONG sont contrôlées par les autorités pénitentiaires afin de s’assurer que leur manière d’interagir avec les détenus soit légale. Elles sont également financées par l’État, ce qui est un signe de l’intérêt et de l’implication de la société dans la problématique carcérale.»
La prison ouverte est destinée aux détenus en fin de peine et qui ont un profil psychologique adapté à la mesure, c’est-à-dire ceux qui ne tenteront pas de prendre la poudre d’escampette. Un personnel de contrôle est présent et si quelqu’un manque à l’appel, cela lui vaut un avertissement. S’il tire trop sur la corde ou qu’il essaye de fuir, il retourne dans une prison fermée, dispositif qui n’a pas cessé d’exister (où se trouvent les récidivistes, les auteurs d’infractions graves impliquant la violence, etc.). Autrement dit, ce sont les pensionnaires qui détiennent la clé de leur propre liberté.
La politique pénale finlandaise a porté ses fruits puisque le taux d’incarcération a chuté de 200 détenus pour 100 000 habitants dans les années 1950 à 1955. À titre de comparaison, il est de 542 aux États-Unis et de 77 en moyenne en Suisse, bien que Vaud (109) et Genève (154) se démarquent nettement. Le taux de récidive est lui aussi tombé très bas, ce qui était un des principaux résultats recherchés. Le taux de criminalité, quant à lui, est resté stable et toujours à un niveau similaire à celui des pays scandinaves voisins. «Les taux d’incarcération et de criminalité sont deux indicateurs décorrélés, rappelle Mathilde Marendaz. Le premier est le reflet de la sévérité de la justice pénale d’un pays mais ne dépend pas du second.»
Test sérieux Le modèle carcéral finlandais est scruté de près et imité par de nombreux pays (l’Estonie en premier lieu, mais aussi le Japon ou l’Allemagne…), mais sa robustesse pourrait bien subir un premier test sérieux de la part de forces internes. Par le jeu des coalitions, le parti de droite populiste des Vrais Finlandais est en effet entré au gouvernement en 2023 et a obtenu les clés du Ministère de la justice. Sans surprise, la prison, qui était en quelque sorte absente du débat public depuis cinquante ans, y a fait son grand retour en étant instrumentalisée par une partie de la classe politique. Ce populisme pénal n’est pas sans effets puisqu’on s’attend déjà à une augmentation significative du taux de détention pour cette année (autour du niveau de la Suisse).
Une autre répercussion de ce virage politique récent est la brusque restriction de l’accès des lieux de détention aux visiteurs. Mathilde Marendaz en a d’ailleurs fait les frais. Six mois avant de partir pour la Finlande, on lui fait savoir qu’elle ne pourra visiter aucun établissement pénitentiaire. Cependant, une fois sur place et au fur et à mesure de ses investigations, elle parvient à rencontrer des personnes clés, dont d’anciens directeurs de prison, qui lui ouvrent les portes de quatre pénitenciers, dont un de haute sécurité, lequel lui a laissé une impression froide et dure, très similaire à celle que font naître les prisons suisses.
«Ce qui est très différent, en revanche, ce sont les directeurs et directrices de prison, s’étonne Mathilde Marendaz. Alors qu’en Suisse, ils n’ont pas le droit de s’exprimer publiquement, en Finlande ils sont très présents dans le débat public. L’une d’entre eux a écrit un livre, plaidant pour la déstigmatisation des détenus et la reconnaissance du fait qu’il s’agit d’individus au parcours cabossé ayant droit à une autre chance. Un autre publie régulièrement des photos de sa prison sur un compte Instagram. Ce phénomène contribue à ne pas faire de la prison un tabou mais à ouvrir les portes sur ce monde mal connu et caricaturé pour en débattre en toute transparence sur la place publique.»