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Et l’homme... créa la montagne

Frontière naturelle, creuset identitaire, ressource économique ou laboratoire du développement durable: depuis le XVIIIe siècle, le regard porté par les sociétés humaines sur la montagne n’a cessé d’évoluer. Parfois au détriment de ses habitants

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Les scientifiques s’accordent aujourd’hui à dire que les montagnes (ne) couvrent (que) 25% de la surface de la planète. Peut-on dès lors affirmer, comme le proclamait en 2002 le slogan de l’Année internationale de la montagne, que «nous sommes tous des montagnards»? A la lecture du dernier ouvrage cosigné par Bernard Debarbieux, professeur ordinaire au Département de géographie, et Gilles Rudaz, chercheur au Massachusetts Institute of Technology*, on serait tenté de répondre par l’affirmative. Frontière naturelle, creuset identitaire, réservoir de ressources naturelles ou symbole du développement durable, la montagne est devenue depuis le XVIIIe siècle un objet politique de première importance. Un territoire spécifique qui n’a cessé de faire l’objet de réflexions visant à motiver, accompagner ou rendre possible l’action des pouvoirs publics. C’est particulièrement vrai en Suisse, mais ça l’est également de plus en plus au niveau planétaire. Explications.

«La montagne a toujours fasciné les humains, précise Bernard Debarbieux. L’objectif de ce livre n’est cependant pas d’examiner les très nombreux récits mythiques, religieux ou scientifiques dont elle a fait l’objet au cours des âges. Ce qui nous intéresse ici, c’est de reconstituer la manière dont le regard porté par les sociétés humaines sur ce type de territoire s’est modifié en fonction de l’évolution des connaissances savantes et scientifiques, des représentations sociales et des rapports de forces politiques.»

Contrôler les marges

A cet égard, le siècle des Lumières marque une rupture fondamentale. Pour les Etats modernes, qui sont alors en pleine affirmation, la maîtrise de l’espace et, par extension, le contrôle des frontières, font en effet figure de priorité. Obstacles naturels par excellence, marquant les bornes de la nation tout en lui offrant un rempart contre les agressions extérieures, les montagnes constituent dans cette perspective des lieux d’une importance stratégique considérable. Elles font donc l’objet d’une attention croissante de la part des gouvernements qui cherchent à assurer au mieux le contrôle de ces territoires longtemps restés en marge.

De façon presque simultanée, la montagne devient également le terrain de jeu privilégié des savants et des naturalistes. Pour les sciences naturelles, qui connaissent alors un essor considérable, l’objectif est notamment de comprendre comment se sont formés les reliefs (explication qui ne sera fournie qu’au début du XXe siècle, avec la théorie de la tectonique des plaques). A l’image d’Alexandre de Humbolt ou d’Horace-Bénédict de Saussure, de nombreux érudits chaussent donc leurs guêtres pour aller arpenter les sommets des Alpes ou des Andes. Observées, mesurées, cartographiées durant des décennies, les montagnes se trouvent englobées dans un vaste mouvement de rationalisation qui en modifie radicalement la perception.

L’exercice n’est pas sans conséquences pour ceux qui habitent ces régions car, comme le souligne Bernard Debarbieux, «redéfinir ce qu’est la montagne, c’est aussi redéfinir ceux que l’on va désormais appeler les montagnards». Sous l’œil des naturalistes en effet, les populations de montagne se voient attribuer un certain nombre de traits spécifiques qui en font une classe d’êtres humains à part, des sociétés primitives, dont le développement et l’évolution sont fortement déterminés par le milieu. Portant sur son corps les traces du vent, du froid et du soleil, le montagnard est aussi marqué dans son esprit. Pour le pire, comme en Angleterre, où le «Highlander» écossais, réputé brutal, barbare et belliqueux, devient la figure repoussoir par excellence, mais aussi pour le meilleur, comme en Italie, en Ethiopie et, surtout, en Suisse.

Le mythe du «bon sauvage»

Archétype du «bon sauvage», le montagnard est en effet paré de toutes les vertus par des auteurs comme Jean-Jacques Rousseau (La Nouvelle Héloïse) ou Albrecht von Haller (Die Alpen). Au point de devenir l’incarnation même de l’esprit national. «La Suisse a joué un rôle initiateur qui a été décisif dans l’invention d’un nouveau rapport à la montagne, commente Bernard Debarbieux. C’est le pays qui a été le plus exploré par les naturalistes, c’est aussi le pays qui, à l’époque, était le plus attractif pour les touristes qui s’intéressaient aux montagnes. Lorsque le pays a cherché à se forger une véritable identité nationale, dans la seconde partie du XIXe siècle, il était donc relativement logique de s’appuyer sur cette spécificité déjà largement reconnue à l’extérieur de nos frontières. Le stéréotype n’a ensuite cessé d’être renforcé.» C’est à ce point vrai que la Suisse a choisi d’investir 15 millions de francs pour présenter à l’exposition universelle de 2005, organisée à Aïchi (Japon), un pavillon intitulé «yama», soit «la montagne» en japonais (photo ci-contre). De la même manière, la principale attraction du pavillon helvétique présenté cette année à Shanghai est un télésiège «high-tech» (immobilisé durant six semaines suite à un accident).

La montagne n’est cependant pas qu’un support imaginaire. Dès le début du XIXe siècle, elle devient également un enjeu considérable sur le plan économique. Riches en ressources naturelles (bois et eau principalement), c’est un espace que les pouvoirs publics se doivent de mettre en valeur au profit de la collectivité dans son ensemble. Cette nouvelle conception se traduit un peu partout en Occident par la mise en place de vastes programmes de reboisement. L’idée qui prédomine alors est de lutter contre les éboulements et les glissements de terrain en redonnant à la montagne ce que l’on pense être son équilibre originel. Jugées irresponsables et incapables d’assurer la préservation de leur environnement, les populations locales se voient alors privées de leurs droits séculaires et évincées de la gestion des ressources naturelles de leur habitat traditionnel.

Comme le soulignent les auteurs, l’opposition entre plaine et montagne qui en découle est, dans de nombreux cas, renforcée par le développement des clubs alpins. Se considérant comme les véritables représentants de la montagne, les membres de ces associations sportives qui se multiplient à partir du milieu du XIXe siècle, tendent également à déposséder les montagnards de leurs territoires séculaires, arguant que ces derniers sont le bien de la communauté nationale dans son ensemble.

L’entrée dans la modernité change considérablement la donne. D’abord parce que le développement des barrages et des installations hydrauliques est un vecteur important de croissance économique. Ensuite, parce que l’avènement de l’Etat providence se traduit par la volonté d’éduquer, de soigner et d’élever le niveau de vie des populations de montagne. Pour lutter contre l’isolement des populations (et donc freiner l’exode urbain), on construit partout des routes, des chemins de fer, des câbles reliant les plaines et les hauteurs.

Un laboratoire de la biodiversité

Dans le même temps, l’Etat s’efforce de rationaliser l’économie de montagne, en mettant en place des coopératives laitières ou des politiques spécifiques (aide à l’agriculture de montagne, puis, plus récemment, protection des appellations d’origine contrôlée). De leur côté, les scientifiques manifestent également un regain d’intérêt pour les sociétés montagnardes qui, à partir des années 1950, vont faire l’objet d’une multitude de monographies locales et régionales. Des travaux qui vont mettre en évidence le fait que ces sociétés, jugées jusque-là sous développées, avaient mis en place des systèmes d’adaptation à leur milieu très complexes.

L’ensemble de ces éléments conduit à un nouveau changement de paradigme. A partir des années 1970, en effet, la montagne s’affirme progressivement comme le laboratoire du développement durable. Elle devient un lieu privilégié pour penser la protection et la promotion de la biodiversité. Tendance que la mondialisation ne fera qu’accentuer.

La montagne (au même titre que les océans, les forêts tropicales ou l’Antarctique) fait ainsi son entrée sur la scène mondiale lors du Sommet de la Terre qui s’est tenu à Rio en 1992. «A la suite de cette conférence et de la promulgation de l’Agenda 21, on a vu se développer une nouvelle façon de problématiser la montagne, cette fois à l’échelle de la planète, résume Bernard Debarbieux. Ce qui a notamment changé, c’est que les populations locales ne sont plus perçues comme étant responsables des problèmes environnementaux, mais se voient au contraire reconnues pour la spécificité de leurs cultures et de leurs modes de vie. Ce qui en fait des acteurs clés de la préservation du milieu dont le rôle et les prérogatives sont de plus en plus clairement définis par les textes internationaux.»

Vincent Monnet

«Les faiseurs de montagne», par Bernard Debarbieux et Gilles Rudaz, CNRS éditions, 373 p.