Campus 103

Campus

n° 103 avril-mai 2011
Dossier | architecture émotionnelle

Nouveau Gourna: du rejet à l’adulation

Le village modèle imaginé au milieu des années 1940 par l’architecte égyptien Hassan Fathy a été laissé à l’abandon durant plus d’un demi-siècle avant d’être sauvé grâce à l’intervention d’une association née à l’Université de Genève

Gourma
Commencé en 1945 et stoppé trois ans plus tard avant d’être laissé à l’abandon durant plus de six décennies, le projet du village de Nouveau Gourna, à deux pas du site égyptien de Louxor, est sur le point de connaître une nouvelle jeunesse. Fondée à l’Université de Genève, l’association «Save the Heritage of Hassan Fathy» est en effet parvenue l’an dernier à convaincre l’Unesco de débloquer un million de dollars pour restaurer Nouveau Gourna et y créer un centre de référence mondial pour l’habitat durable. Une trajectoire emblématique des réactions très ambiguës que peuvent susciter les innovations architecturales.

L’histoire de Nouveau Gourna commence au milieu des années 1940. Souhaitant mettre un terme au pillage des sites de la Vallée des Rois, le gouvernement égyptien décide de reloger la population de la région dans un nouvel ensemble plus écarté du site. La mission est confiée à Hassan Fathy.

Un village prototype

Né le 23 mars 1900 à Alexandrie, issu de la bourgeoisie cairote et diplômé de l’école polytechnique de l’Université du Caire, le jeune architecte semble prédestiné par son ouverture à l’Occident et sa culture à adhérer au Mouvement moderne. Il choisit pourtant un tout autre chemin. Sensible à la grande pauvreté des campagnes, il se fixe dès ses premiers travaux pour objectif de réaliser des habitations avec un matériau peu cher et abondant: la brique de terre crue. Dans son esprit, le nouveau village de Gourna doit faire figure de prototype.

S’appuyant sur des paysans-maçons qu’il forme sur place, il réalise un ensemble de maisons, un théâtre, une mosquée et un marché en portant une grande attention à la maîtrise de l’ensoleillement et de la ventilation par des moyens simples accessibles à une économie pauvre. S’inspirant de techniques traditionnelles, il parvient ainsi à obtenir par des moyens naturels basés sur la circulation de l’air une baisse de température de 10° C et plus entre l’intérieur et l’extérieur des maisons.

Le succès n’est hélas pas au rendez-vous. Sur les 900 familles prévues, seule une centaine accepte de s’établir dans le nouveau village. Perçu comme rétrograde dans un pays où les élites sont fascinées par le modèle de la modernité à l’américaine, Fathy est accusé de vouloir imposer des modes de vie archaïques à la population. Devant ces critiques, le gouvernement fait machine arrière. Trois ans à peine après avoir été lancé, le chantier s’arrête. Il restera des décennies durant à l’abandon.

Jusque-là peu connu hors des frontières de son pays, Hassan Fathy se fait un nom en Occident avec la parution, en 1971, de Construire pour le peuple: histoire d’un village d’Egypte, Gourna, ouvrage dans lequel il présente sa conception d’une architecture au service des couches sociales défavorisées.

A une époque marquée à la fois par l’essoufflement du Mouvement moderne et les prémices de l’écologie, l’accueil de son œuvre est, cette fois, radicalement différent. Perçu désormais comme un précurseur du développement durable, Hassan Fathy devient un modèle à suivre pour de nombreux disciples. Signe de cet enthousiasme international, il reçoit en 1980 le Prix Aga Khan d’architecture et le prestigieux Prix Balzan pour l’architecture et l’urbanisme.

Malgré l’émulation qui règne autour de son concepteur, Nouveau Gourna continue cependant à se détériorer. C’est ce qui décide Leïla El-Wakil, maître d’enseignement et de recherche au sein de l’Unité d’histoire de l’art (Faculté des lettres) et présidente de l’Association culturelle égypto-suisse, qui étudie alors depuis quelques années les archives Hassan Fathy, à alerter les instances susceptibles de mettre en œuvre un sauvetage et une revalorisation du site. Conquise à son tour par le village – «quand vous êtes dans ces maisons, vous avez l’impression d’être dans un cocon, totalement protégé, totalement bien. C’est miraculeux», raconte-t-elle –, la chercheuse multiplie les démarches tant auprès de fondations privées que des services publics chargés des monuments islamiques, coptes et pharaoniques.

Pétition internationale

En 2009, l’historienne de l’art organise, via l’association qu’elle vient de créer à Genève, un colloque sur les créations de Hassan Fathy à la Bibliotheca Alexandrina. Cette réunion internationale donne une visibilité inédite à Nouveau Gourna. Avec l’appui de plusieurs instituts spécialisés dans l’architecture de terre, une pétition est lancée, qui parvient finalement à l’Unesco.

Après une visite sur les lieux et un rapport circonstancié, Leïla El-Wakil est finalement convoquée par la direction parisienne du Centre du patrimoine mondial, qui lui annonce qu’un million de dollars est alloué au projet de restauration et de sauvegarde de Nouveau Gourna.

Au programme: la remise en état de ce qui existe depuis 1948, la réhabilitation d’espaces publics (une mosquée, une salle des fêtes, un marché artisanal), l’extension de l’habitat sur un périmètre déjà envisagé par Hassan Fathy, ainsi que la perspective de faire de Nouveau Gourna un centre de référence mondial pour l’habitat durable destiné à former des architectes, des urbanistes et des professionnels de l’ingénierie. Il était temps. Laissées sans surveillance suite à l’éclatement de la révolution égyptienne, deux maisons originales de Hassan Fathy viennent en effet d’être détruites. En réaction, l’Unesco et l’association «Save the heritage of Hassan Fathy» ont décidé de mettre sur pied, au début du mois de mars, une mission d’urgence destinée à lancer la restauration du marché artisanal et de la maison de Hassan Fathy, tous deux sur le point de s’effondrer.