Campus 103

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n° 103 avril-mai 2011
Dossier | architecture émotionnelle

Uni Dufour, le «bunker» de la colère

Dufour

Verrue de béton pour les uns, chef-d’œuvre du modernisme pour les autres, Uni Dufour a suscité dès son inauguration, en 1975, des réactions aussi vives que contrastées. Une polémique qui a rebondi au milieu des années 1990 avec le projet de réhabilitation du bâtiment par une grande banque de la place

Sa silhouette aunguleuse et ses fenêtres obliques ne choquent plus personne aujourd’hui. Siège du rectorat et de l’administration centrale de l’Université, Uni Dufour semble enfin avoir été accepté par le public, comme s’il faisait une fois pour toutes partie du paysage. Il n’en a pourtant pas toujours été ainsi. Longtemps considéré comme l’édifice genevois le plus controversé, le bâtiment conçu par le trio Francesco-Paux-Vicari au début des années 1970 a en effet suscité deux décennies durant de très vifs débats dans la cité. Retour sur l’histoire d’un bâtiment considéré selon les points de vue comme une insulte aux canons de la beauté ou comme un chef-d’œuvre de l’architecture moderne.

C’est en 1965, alors que le monde pleure la disparition récente de Charles-Edouard Jeanneret, plus connu sous le nom de Le Corbusier, que la Ville de Genève décide de lancer un concours destiné à remplacer la Maison des Congrès, récemment détruite par le feu. Le premier prix revient à un trio de jeunes architectes formé de Werner Francesco, Gilbert Paux et Paul Vicari. Fortement influencé par l’œuvre du Maître neuchâtelois, leur projet reprend le concept de constructions modulaires développé par Le Corbusier et affiche une ressemblance évidente avec le Carpenter Center for the Visual Arts construit par ce dernier pour l’Université de Harvard.

Un bâtiment nu

Conscients des réticences que l’usage massif du béton peut susciter auprès du public, Francesco, Paux et Vicari prévoient de couvrir de végétaux une partie du toît et des façades de l’édifice, qui à été pensé comme un trait d’union entre les deux espaces verts que constituent la plaine de Plainpalais et le parc des Bastions. Mais, faute d’un budget suffisant, le bâtiment, qui est érigé entre 1970 et 1974, est finalement livré nu aux yeux d’un public qui ne cache pas longtemps son hostilité.

Le ton est donné dès l’inauguration officielle du bâtiment. En plein Dies academicus, Jacques Vernet, alors chef du Département des travaux publics de la ville de Genève déclare: «C’est à la vérité un bien pénible devoir pour moi que de remettre à ses utilisateurs le navrant bunker dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui. L’usage, en ce genre de circonstance, est à la laudation et à la congratulation mutuelles, mais il me faut avoir le courage de dire que ce bâtiment est raté.» A ses côtés, son collègue André Chavanne, chargé du Département de l’instruction publique, réplique en dénonçant le peu d’attrait des «façades trop hautes des banques toutes proches». La presse puis le public s’invitent immédiatement dans le débat. Dès le lendemain, articles, prises de position et lettres de lecteurs se multiplient.

«Une-Hideux»

Alors qu’une partie de l’opinion s’insurge devant la laideur de cette «verrue de béton», bientôt surnommée «Une-Hideux», architectes et urbanistes montent au crénau pour défendre la pureté de ses lignes et sa profondeur symbolique.

Une vingtaine d’années après cette première passe d’armes, le concours lancé en 1995 par la banque privée Darier & Hentsch montre que le débat n’a rien perdu de son acuité. Afin de fêter son bicentenaire, la banque, dont les locaux jouxtent ceux d’Uni Dufour, décide en effet de lancer un appel à projet «en vue d’une intervention artistique» sur les façades du bâtiment contesté. «Nous ne voulons pas aviver les querelles, mais les résoudre, explique alors Bénédict Hentsch. Ce bâtiment moderne possède incontestablement un langage architectural intéressant, mais il est peu convaincant, mal aimé. Il est un des problèmes de notre cité.» Dans les faits, l’initiative, dotée d’un budget de 2 millions de francs, vise surtout à réhabiliter un ensemble accusé d’être mal intégré et de ternir l’image du quartier dans lequel il s’insère. Elle finira par déboucher sur l’installation des 222 compteurs digitaux conçus par l’artiste japonais Tastsuo Miyajima, ainsi que sur le «projet végétal» de Marie-Carmen Perlingeiro, Marc Junod et Christoph Beusch.

Mais ce projet de «relooking» n’est évidemment pas du goût de tout le monde. «De quel droit une banque peut-elle juger son voisin? C’est son propre bâtiment qui est hideux», écrit ainsi un lecteur du Journal de Genève. L’architecte Jean-Noël Giuli est tout aussi virulent: «Si les mécènes de ce toilettage cosmétique n’aiment pas Uni II, ils n’ont qu’à le déclarer clairement. Et le raser. Mais avant cela, les banques privées voisines feraient mieux de balayer devant leur porte et contempler la laideur de leur propre siège.» Même son de cloche chez son confrère Michel Kagan, alors professeur à l’Institut d’architecture: «Si Christo participait au concours, je lui suggérerais d’emballer tous les bâtiments alentour pour révéler celui d’Uni II.»

Renouveler le regard

Loin d’avoir réconcilié tous les Genevois avec Uni Dufour, comme l’espéraient les initiateurs de sa «renaissance», l’opération semble toutefois avoir permis de faire avancer – un peu – les choses. C’est du moins ce qui ressort de l’enquête menée à l’époque par le professeur André Ducret, du Département de sociologie (Faculté des SES). Selon cette étude, menée auprès de 500 personnes environ venues visiter l’exposition consacrée aux projets de rénovation, le concours aurait en effet permis à de nombreux genevois de reconsidérer leur regard sur le bâtiment.

«Le regard porté sur Uni Dufour n’est, pour certains, plus le même après que le catalogue des critères au nom desquels l’accepter ou le refuser eut été dressé et, surtout, décliné sur la place publique, conclut le sociologue. La controverse aura ainsi donné consistance à un édifice jusqu’ici mal compris sinon mal aimé. Avec la réhabilitation du bâtiment et la réalisation des projets primés, Uni Dufour s’ancrera peut-être irrévocablement – du moins faut-il l’espérer – dans l’histoire profonde de Genève.»

Quant au nouvel architecte cantonal, Francesco Della Casa, qui entre en fonction au moi de mai (lire en page 26), il encourage les sceptiques à passer la porte vitrée: «Si la façade peut être considérée comme un mauvais pastiche du Corbusier, je trouve que l’intérieur est très réussi. Lorsque j’y suis entré pour la première fois, j’ai été très surpris. La qualité des matériaux est excellente et je trouve l’organisation du plan, irrégulier d’étage en étage, très intéressant. Il y a une variété de parcours qui tranche avec la monotonie de la façade. C’est d’autant plus remarquable qu’en général, c’est l’inverse.»