Campus 103

Campus

n° 103 avril-mai 2011
Dossier | architecture émotionnelle

Le cerveau, un architecte fantastique

Inception

Depuis une dizaine d’années, la neuroesthétique tente d’étudier les émotions dites esthétiques et, plus généralement, la réponse du cerveau face à l’expérience de la beauté ou à l’appréciation de l’art. Une discipline encore jeune et limitée mais néanmoins prometteuse

L’architecture, du point de vue des émotions qu’elle peut véhiculer ou engendrer, n’a pas été étudiée de manière spécifique ni en sciences affectives ni en neurosciences. En revanche, les chercheurs connaissent de plus en plus d’éléments, d’une part, sur la perception et la gestion de l’espace et des formes par le cerveau et, d’autre part, sur les circuits neuronaux impliqués dans les émotions. Ces deux champs ne se recoupent pas forcément et tisser des liens entre eux est parfois hasardeux. En marge de ces considérations, il existe néanmoins un point de rencontre entre les émotions et l’architecture. Il s’agit du concept, encore peu approfondi et controversé, des émotions dites esthétiques qui est de plus en plus étudié en sciences affectives mais qui a aussi donné naissance à une nouvelle discipline appelée la neuroesthétique. Explications avec David Sander et Sophie Schwartz, deux membres du comité scientifique du colloque «Architecture émotionnelle» qui s’est tenu à Genève en janvier dernier.

«Même si l’architecture n’a pas seulement une vocation artistique, la beauté ou l’harmonie particulière d’une œuvre architecturale sont à même de provoquer auprès de ses occupants ou des personnes qui la contemplent une série d’émotions similaires à celles que l’on pourrait éprouver devant une œuvre musicale ou picturale, explique David Sander, professeur associé à la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation et coordinateur scientifique du Pôle de recherche national en sciences affectives. Ces émotions qui sont déclenchées par des œuvres d’art sont dites esthétiques. On les oppose classiquement aux émotions dites fonctionnelles que sont par exemple la joie, la peur, le dégoût, la tristesse ou encore la colère.»

Cette appellation ne signifie pas que les émotions esthétiques ne servent à rien. Le fait de prendre plaisir à admirer une œuvre, quelle qu’elle soit, peut ainsi être perçu comme utile en soi. Ces émotions peuvent également servir la connaissance en motivant l’individu à en savoir plus sur l’œuvre. En revanche, du point de vue évolutionnaire, leur rôle dans l’adaptation à l’environnement n’est pas clair en comparaison avec celui des émotions fonctionnelles, particulièrement étudiées par Charles Darwin, le père de la Théorie de l’évolution.

Discipline balbutiante

Les processus psychologiques et les mécanismes cérébraux qui sous-tendent les émotions esthétiques sont loin d’être élucidés. Il faut dire que la neuroesthétique est une discipline encore balbutiante et limitée. Cette tentative d’étudier la réponse du cerveau face à l’expérience de la beauté ou à l’appréciation de l’art n’a émergé en tant que champ d’étude indépendant que depuis une décennie environ. L’un des pionniers de cette discipline est le neurobiologiste britannique Semir Zeki, qui a mené de nombreuses expériences d’imagerie cérébrale. Le neurobiologiste américain d’origine indienne, Vilayanur Ramachandran, a quant à lui tenté d’apporter une base théorique avec notamment ses «huit lois de l’expérience artistique».

«Les études dans le domaine de la neuroesthétique ont trop souvent un caractère non abouti qui peut même sembler naïf, surtout pour les spécialistes de l’art, admet David Sander. De ce point de vue, une collaboration interdisciplinaire entre des experts du domaine de l’art, des sciences affectives et des neurosciences pourrait s’avérer conceptuellement et méthodologiquement extrêmement enrichissante.»

En attendant, les émotions fonctionnelles, elles, ont fait l’objet de travaux neuroscientifiques beaucoup plus nombreux et solides. Les scientifiques ont identifié les circuits neuronaux impliqués dans la peur, la colère, la joie et autres. «Ce sont des circuits que les chercheurs, notamment à Genève, étudient à l’aide de méthodes d’imagerie cérébrale, explique Sophie Schwartz, maître d’enseignement et de recherche au Département de neurosciences fondamentales. Ces réseaux impliquent presque toujours l’amygdale, qui est une structure, dissimulée dans les profondeurs du cerveau, très importante dans la gestion des émotions déclenchées par des stimuli sensoriels, notamment la peur. D’autres émotions stimulent l’insula, l’hippocampe, le striatum ou encore la région orbito-frontale.»

L’articulation entre tous ces réseaux neuronaux ainsi que leurs liens avec des manifestations physiologiques (mouvement de recul, accélération des battements du cœur, transpiration, etc.) commencent à être bien connus par les neuroscientifiques.

La gestion de l’espace, qui est une particularité du travail de l’architecte, est quant à elle assurée par plusieurs autres régions cérébrales. Le plus important est le cortex pariétal. Ce dernier s’occupe de la perception de l’environnement, comme la localisation précise d’un objet dans l’espace. Une lésion à cet endroit peut provoquer une héminégligence spatiale: la personne qui en souffre voit mais n’est pas consciente du côté gauche de son champ visuel. Du coup, elle ne dessine que la moitié droite des objets qu’elle voit, ne mange que la moitié droite de son assiette, etc.

Vient ensuite le réseau de la vision proprement dite. L’information venue des yeux est traitée de manière très sectorielle par le cortex visuel, situé dans la région occipito-temporale, c’est-à-dire à l’arrière du cerveau. Celui-ci est ainsi divisé en différentes zones spécialisées dans la reconnaissance d’une caractéristique visuelle: les couleurs, les mots, les formes, les objets, les mouvements, le contexte, les parties du corps, les visages, etc.

Navigation spatiale

«Il est amusant de remarquer que la zone visuelle qui s’active lorsque l’on présente des images de paysage ou de maison est aussi celle, de tout le cortex visuel, qui est la plus proche physiquement de l’amygdale, le centre de gestion des émotions, note Sophie Schwartz. La zone en question se situe aussi juste à côté de l’hippocampe, une structure cérébrale connue surtout pour son rôle dans la mémoire épisodique et qui est également très impliquée dans la navigation spatiale.»

La gestion des trajectoires parcourues, qui est une autre caractéristique exploitée dans le métier d’architecte, se déroule forcément dans un paysage, construit ou non, extérieur ou intérieur. Il n’est pas étonnant, dès lors, que ces deux régions – reconnaissance d’un paysage et navigation spatiale – aient des liens privilégiés.

«Dans le cas particulier du rêve, le cerveau se comporte comme un architecte fantastique, souligne Sophie Schwartz. Il parvient à recomposer tout seul un paysage complexe et à y naviguer de manière cohérente. Il intègre bien évidemment aussi des émotions. Du point de vue de l’activité cérébrale, toutes les régions décrites plus haut sont mises à contribution durant ces épisodes du sommeil.»

Pour en savoir plus:

«Architecture and the Brain: A New Knowledge Base from Neuroscience», John Paul Eberhart, 2007

«Brain Landscape: The Coexistence of Neuroscience and Architecture»», John Paul Eberhart, éditeur: OUP, Etats-Unis, 2009