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n° 103 avril-mai 2011
Tête chercheuse | Edouard Naville

Edouard Naville, un savant sur le Nil

Si Genève jouit d’une solide réputation en matière d’égyptologie, c’est en grande partie au citoyen de Genthod qu’elle le doit. Spécialiste des rites funéraires égyptiens et auteur d’une édition jamais dépassée du «Livre des morts», Edouard Naville figure parmi les grands pionniers de sa discipline

Naville
Chassé du Conseil d’Etat par la révolution radicale de 1846, son père lui avait donné pour seul mot d’ordre de se rendre «utile à son pays». A sa façon, Edouard Naville s’y employa toute sa vie durant. Maire de Genthod de 1900 à 1914, vice-président de l’Œuvre suisse de secours et président du Comité international de la Croix-Rouge entre 1917 et 1919, il fut également chroniqueur et membre du conseil d’administration du Journal de Genève durant de longues années. Mais si son nom est resté célèbre, c’est surtout parce que Edouard Naville a été le fondateur de l’égyptologie genevoise et l’un des grands pionniers de la discipline. Fouilleur officiel de l’Egypt Exploration Society durant plusieurs décennies, il a laissé à la postérité une édition du Livre des morts qui fait aujourd’hui encore référence.

Un territoire inexploré

Comme la plupart des fils de bonne famille de son époque, Edouard Naville fait ses humanités tout en visitant les grandes capitales européennes. Inscrit à l’Académie de Genève à l’automne 1861, il y suit des cours de littérature classique et de sciences naturelles sans enthousiasme particulier. Le déclic viendra de Londres, où il se rend l’année suivante pour y parfaire son anglais. Parti pour deux mois, il y restera deux ans. Séduit par un système d’enseignement qui laisse une large place aux travaux pratiques tout en offrant une grande autonomie aux étudiants – alors qu’à Genève les cours ex cathedra sont encore la règle – il se découvre une vocation pour l’histoire et en particulier pour celle de l’Egypte ancienne, alors en plein essor.

Depuis l’expédition Bonaparte de 1798, dans la bonne société, tout le monde a en effet les yeux tournés vers l’Egypte. Terre de rêve et d’aventure, le pays des pharaons incarne un Orient aussi mystérieux que séduisant qui attire curieux, artistes et commerçants en grand nombre. Au-delà de cet effet de mode qui connaît une forme d’apogée en 1871, avec la création par Giuseppe Verdi de l’opéra Aïda d’après une intrigue de l’égyptologue français Auguste Mariette, l’Egypte offre surtout un territoire inexploré à la science. Depuis la découverte en 1822 par Champollion de la clé permettant de comprendre le sens des hiéroglyphes, c’est en effet un gigantesque champ d’étude qui s’est ouvert.

Le maître et le disciple

Un domaine sur lequel, en cette seconde partie du XIXe siècle, Karl Richard Lepsius règne en maître. Linguiste de formation, le savant allemand a notamment mis en évidence deux caractères essentiels de la langue égyptienne: le pluriconsonantisme de la majorité des signes hiéroglyphiques et le rôle des compléments phonétiques.

Professeur à l’Académie de Berlin, conservateur du musée de la même ville et fondateur de la Revue de langue et d’archéologie égyptiennes, c’est à lui qu’il reviendra de faire de Naville, qui devient rapidement son seul élève, un égyptologue à part entière. Arrivé à Berlin en 1867, après un séjour à Bonn et à Paris, où il rencontre un certain Gaston Maspero, futur directeur du Service des antiquités du Caire, le jeune savant genevois est initié aux arcanes de la langue égyptienne. Mais Lepsius ne s’en tient pas à ça. Il ouvre également à celui qui restera son unique disciple les collections de son musée, où Naville peut s’exercer à recopier des papyrus et à réaliser des estampes. Le maître lui indique également le thème de ses futures recherches tout en l’engageant à se rendre sur le terrain.

Débuts remarqués

C’est chose faite à la fin de l’année 1868. D’une durée de six mois, ce premier séjour le conduit jusqu’à la seconde cataracte du Nil, près des temples d’Abou Simbel. Remontant vers le nord, il passe dix-sept jours à copier frénétiquement les inscriptions ornant le temple d’Edfou, qui a récemment été dégagé par Auguste Mariette. Il y récolte la matière d’un premier ouvrage remarqué, Le Mythe d’Horus qui est publié en 1870. Quatre ans plus tard, il confirme son intérêt pour les rites funéraires avec la publication de La Litanie du soleil.

La même année, le deuxième Congrès des orientalistes, qui se tient à Londres, décide de financer une grande publication du Livre des morts et confie cette charge au prometteur Genevois sous la direction de l’Allemand Lepsius, du Français Chabas et de l’Anglais Birch. Suite au décès de ses trois aînés, Naville poursuit seul l’entreprise qu’il mène à bien en 1886.

«Ce texte reste la grande œuvre de Naville, explique Michel Valloggia, titulaire de la chaire d’égyptologie genevoise entre 1989 et 2008. Ce travail, qui rassemble toute une série de manuscrits du Nouvel Empire relatifs au culte des morts, est encore utilisé aujourd’hui par de nombreux étudiants. Il a permis de mieux comprendre l’ensemble des rites et des recettes qui permettaient au défunt d’affronter le jugement des Dieux, puis d’accéder à l’au-delà.»

Fouilleur infatigable

Dès lors, Naville ne compte plus les honneurs. Pensionnaire de l’influent Institut français d’archéologie orientale créé en 1881, il devient également correspondant, puis membre associé, de l’Institut de France. A Londres, l’Egypt Exploration Society en fait son fouilleur officiel, tâche qu’il assumera durant une trentaine d’années et qui vaudra à Genève de recevoir de nombreuses pièces archéologiques, dont une statue colossale de Ramsès II découverte par Naville et conservée depuis au Musée d’art et d’histoire.

Ses nombreuses campagnes sur le terrain, qu’il effectue en compagnie de sa femme Marguerite, excellente aquarelliste, permettent également à Naville de ramener dans sa ville natale de très nombreux papyrus grecs provenant de la région du Fayoum qui vont constituer la base du fonds papyrologique genevois. Au Musée égyptien du Caire, il fournit notamment une spectaculaire chapelle dédiée à Hathor encore visible aujourd’hui. Son objectif premier n’est pourtant pas la course aux trésors. Conformément aux souhaits de l’Egypt Exploration Society, Naville a pour priorité de retrouver des indices concernant l’Exode des Hébreux mentionné dans la Bible, sujet qui passionne les foules à l’époque. Une tâche qui débouche sur la publication, en 1913, d’un ouvrage intitulé Archéologie de l’Ancien Testament, dans lequel il défend l’idée fort controversée que les versions de ce texte qui sont parvenues jusqu’à nous sont le résultat de deux traductions: la première en araméen, la seconde en hébreu classique.

Reconnu comme un des grands noms de sa discipline, Naville n’est pas oublié par l’alma mater genevoise. Enseignant durant le semestre d’été à l’Université depuis 1881, Naville se voit en effet offrir un poste sur mesure en 1895, avec la création d’une chaire d’archéologie classique et d’égyptologie. Lorsque Naville s’éteint, à l’automne 1926, sa succession n’est cependant pas assurée. Le poste qu’il occupait est alors transformé en chaire d’archéologie classique et orientale. Ce n’est qu’à partir du milieu des années 1940, avec l’arrivée à Genève de Georges Nagel, que l’égyptologie est à nouveau enseignée dans la cité du bout du lac. Et il faudra attendre la nomination de Charles Maystre en 1962 pour qu’une chaire exclusivement consacrée à l’étude de l’Egypte ancienne voie le jour dans la ville de Naville.

Vincent Monnet