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n°104 juin-septembre 2011
Dossier | Egalité

«La situation n’est pas satisfaisante»

L’Université de Genève possède de nombreux outils pour améliorer la mixité, spécialement parmi les professeurs. La réalité a encore de la peine à suivre. Les explications de Brigitte Mantilleri, directrice du Bureau de l’égalité

«Il est plus difficile pour une caissière de conjuguer une carrière professionnelle et une vie familiale que pour une professeure d’une université, estime, en reprenant les paroles d’une chercheuse américaine, Brigitte Mantilleri, directrice du Bureau de l’égalité et déléguée aux questions féminines à l’Université de Genève. Les premières sont soumises à des horaires rigides et touchent des salaires modestes tandis que les secondes, certes après un long parcours pour obtenir le poste, peuvent plus facilement gérer leur agenda et bénéficient d’une bonne paye. Qu’on ne vienne donc pas me dire qu’il est trop difficile pour les femmes de mener de front une vie de famille et une carrière de professeure. C’est une question de volonté de partage du pouvoir dans la société. C’est tout.»

C’est un fait, l’égalité entre les sexes à l’UNIGE n’est pas atteinte. Tandis que 60% des étudiants sont des étudiantes, la proportion de femmes chute à 17% lorsqu’on arrive au corps professoral. C’est mieux qu’il y a vingt ans, quand elles ne comptaient que pour 5 ou 6% des professeur-e-s. Mais, selon les études statistiques, la famille représente toujours un obstacle à la carrière féminine, tandis qu’elle favorise la carrière masculine.

Modestement ambitieux

«La situation n’est pas satisfaisante, souligne Brigitte Mantilleri. On peut faire beaucoup mieux. Mais c’est difficile et lent.» Ainsi, la Convention d’objectifs 2008-2011 conclue entre le canton et l’Université de Genève vise à atteindre 30% de femmes parmi les nouvelles nominations dans le corps professoral. Ce chiffre, modestement ambitieux, a certes été atteint, et même dépassé en 2010. Mais 2009 était un cru déplorable en la matière. Il n’est pas sûr, dès lors, qu’à la fin de l’exercice, l’objectif soit globalement atteint.

Pourtant, de l’avis même de Brigitte Mantilleri, l’Université de Genève, l’une des plus avancées en la matière en Suisse, s’est dotée de bonnes structures: un Bureau de l’égalité pour informer et conseiller, une Délégation aux questions féminines pour suivre les procédures de nomination des professeur-e-s, la Commission de l’égalité de l’UNIGE, pour réfléchir, concerter et participer au développement d’une politique universitaire en matière de promotion des carrières féminines et une Commission de l’égalité dans chacune des facultés pour agir en fonction des besoins spécifiques.

Par ailleurs, de nombreux blocages qui se rencontrent au sein même de l’Université et stoppent trop souvent les carrières féminines ont été identifiés et des solutions ont été développées pour y remédier. L’Université de Genève est donc en mesure de proposer une série de programmes (lire ci-contre) à même, en principe, de ralentir l’érosion féminine qui s’accélère dès la fin de la thèse.

Trop sexiste

L’une des difficultés réside dans le fait que la lutte pour une meilleure mixité ne peut se mener qu’au sein de l’alma mater. Le problème dépasse évidemment largement l’institution et plonge ses racines dans la société au sens large dont la mentalité encore trop sexiste empêche des progrès rapides en matière d’égalité. «Que peut-on faire lorsqu’une femme, brillante post-doctorante, abandonne son travail académique pour se marier et se voit ensuite félicitée par ses proches pour ce choix?» s’interroge Brigitte Mantilleri.

Selon la responsable du Bureau de l’égalité, les attentes en Suisse ne sont pas assez importantes vis-à-vis des femmes alors même que la société a investi beaucoup d’argent dans leur formation universitaire. En Pologne, pour prendre un exemple inverse, la famille des femmes estime au contraire qu’il est normal qu’elles se mettent à travailler après avoir fait des études. Il n’est pas question que la société ne récolte pas les fruits de ces compétences chèrement acquises.

Et puis, au sein même de l’Université, il y a les habitudes. Un professeur masculin est parfois plus à l’aise avec un jeune doctorant qu’il peut prendre sous son aile qu’avec une doctorante. Au cours des procédures de nomination de nouveaux professeurs, on s’interroge plus fréquemment sur les réelles compétences des femmes que sur celles des hommes.

Torts partagés

Cela dit, les torts sont quelquefois partagés. D’un côté, la détresse des femmes confrontées à des difficultés à conjuguer des choix familiaux et académiques n’est pas toujours prise au sérieux par l’entourage professionnel. De l’autre, les femmes hésitent trop souvent à demander des aménagements relatifs à la venue d’un enfant ou autre, de crainte d’irriter leur supérieur. «Elles prennent trop sur elles, souligne Brigitte Mantilleri. Elles n’exigent pas assez alors que, dans de nombreux cas, le professeur pourrait être ouvert à leurs demandes.»

Pour la déléguée aux questions féminines, l’idéal serait que l’égalité ne représente plus un thème qui doit être imposé à tout bout de champ mais qu’il entre naturellement dans la gestion de l’institution. Son exemple? L’Université de Lund, l’une des plus reconnues de Suède. «Là-bas, l’égalité n’est plus un sujet de discussion, explique-t-elle. La proportion de femmes professeures a beau ne pas dépasser la barre des 20%, la mixité est une donnée naturelle et elle est intégrée dans la réflexion du Rectorat à tous les échelons de sa gouvernance. Le thème a été rationalisé en Suède. En Suisse, il est encore trop émotionnel.»