Campus 104

Campus

n°104 juin-septembre 2011
Recherche | Sociologie

«JAMES», les jeunes et les nouveaux médias

james

Première enquête menée à l’échelle nationale sur le comportement des adolescents vis-à-vis des nouvelles technologies, «JAMES» confirme la suprématie du téléphone portable et d’Internet sur les sources d’informations classiques comme la télévision, la presse écrite ou la radio

Les «digital natives» portent bien leur nom. Selon une étude menée auprès des adolescents suisses, l’utilisation du téléphone portable et d’Internet figure en effet en tête de liste lorsqu’on interroge les jeunes sur la façon dont ils occupent leurs loisirs. Viennent ensuite: rencontrer ses amis, regarder la TV, écouter des MP3, faire du sport. Lire un journal ou un livre arrive loin derrière, juste après «ne rien faire».

Conduite par une équipe formée de sociologues et de psychologues de la Haute Ecole des sciences appliquées de Zurich, de l’Université de Suisse italienne et de la Faculté des sciences économiques et sociales de l’UNIGE, l’enquête JAMES insiste cependant sur le fait que si les jeunes Suisses utilisent activement les médias, il est impossible d’établir un profil type de comportement. Malgré certaines convergences, le rapport aux médias électroniques diffère en effet fortement selon les régions linguistiques, l’âge, le sexe ou le niveau social.

«JAMES», pour «Jeunes, activités, médias», est le petit frère de « JIM» (Jugend, Information, Multi-media), un protocole mis sur pied par l’Institut de recherche pédagogique de Stuttgart dont l’enquête suisse s’inspire fortement. Financé par Swisscom, «JAMES» a en effet été pensé pour permettre des comparaisons avec les grandes études conduites en Europe depuis une dizaine d’années environ.

Portant sur plus de 1000 jeunes âgés de 12 à 19 ans et issus des trois régions linguistiques du pays, ce questionnaire distribué en classe fournit, pour la première fois, des données précises sur la manière dont les adolescents utilisent les médias en Suisse.

La Toile à tout faire

Premier constat, qui n’est pas vraiment une surprise: le recul des médias classiques (journaux, télévision, radio) par rapport aux technologies numériques. Signe de cette évolution, il y a aujourd’hui plus de foyers connectés à Internet (95% de la population) que de familles disposant de la télévision (93%). Par ailleurs, les trois quarts des adolescents interrogés disposent de leur propre ordinateur avec accès à Internet, contre la moitié seulement en Allemagne. Ils y consacrent en moyenne trois heures par semaine, en premier lieu pour écouter de la musique, regarder des vidéos, échanger des images ou «chatter». Deux tiers des personnes interrogées recourent cependant à la Toile pour faire leurs devoirs ou pour une activité en lien avec leur apprentissage (contre 49% en Allemagne).

Pour rechercher des informations, les jeunes privilégient les moteurs de recherche classiques (type Google) et les réseaux sociaux, auxquels ils sont 84% à être inscrits.

En revanche, seuls 21% d’entre eux recourent de façon régulière (tous les jours ou plusieurs fois par semaine) aux blogs ou aux portails des médias classiques (presse en ligne, chaînes de télévision).

Romands moins prudents

«Disposant de compétences informatiques élevées» et «recourant de manière ciblée à l’ordinateur», les jeunes Suisses ne se limitent pas à une utilisation passive du Web, mais participent à la création de contenus sous forme de blogs ou d’articles publiés sur des forums de discussion ou des blogs.

Ils ne semblent toutefois pas toujours pleinement conscients des risques encourus en termes de protection de la sphère privée. Car s’ils sont 80% à avoir déjà mis en ligne des photos ou des vidéos dans lesquelles ils apparaissent, ils ne sont qu’un peu plus de la moitié (57%) à avoir pris la peine d’activer des mesures de protection de leur sphère privée. Sur ce sujet, les Alémaniques (71%) se montrent nettement plus prudents que les Romands (38%), le Tessin se situant entre les deux, avec un taux de 44%. Résultat, à l’échelle du pays: près de 10% des jeunes interrogés déclarent que des propos ou des images leur portant atteinte ont déjà été publiés sur Internet.

Les risques du portable

Quant au téléphone portable, il est également omniprésent, puisque 98% des jeunes Suisses sont équipés d’un appareil multifonction. Là encore, ce dernier est principalement utilisé pour échanger des SMS, écouter de la musique, prendre des photos, réaliser des vidéos ou jouer, les communications orales restant secondaires. Comme le relèvent les auteurs de l’enquête, cette évolution ne va pas non plus sans poser certains problèmes. Ainsi, près d’un jeune sur dix déclare avoir déjà reçu un film violent ou pornographique sur son portable et un jeune sur 20 avoue avoir envoyé ce type de contenus.

Le phénomène touche toutes les tranches d’âge, mais il est plus marqué chez les garçons et semble plus présent en Suisse romande (14% des personnes interrogées) qu’en Suisse alémanique (4%) et au Tessin (7%). A noter également que les vidéos montrant des scènes violentes sont plus souvent réalisées par des jeunes de statut social inférieur et/ou issus de l’immigration.

«Etant donné que cette problématique ne s’intensifie pas avec l’âge, il est important de commencer à sensibiliser les adolescents très jeunes (vers 12 ans), au travers d’explications et d’interventions, et de structurer ce travail de prévention spécifiquement en fonction du sexe», recommandent les auteurs de l’étude.

En ce qui concerne les différences régionales, les Alémaniques, à l’image des jeunes Allemands, sont de manière générale plus fidèles aux médias de masse classiques que le reste de leurs concitoyens. Les Romands se distinguent quant à eux par un plus grand usage de la musique, des blogs ou du podcast. Ils installent également davantage de logiciels et de périphériques sur leurs ordinateurs, ce qui pousse les responsables de JAMES à évoquer l’existence d’un «fossé numérique» entre les deux régions linguistiques.

Quoi qu’il en soit, l’importance prise par les nouvelles technologies dans le quotidien des adolescents suisses n’inquiète pas outre mesure les auteurs de l’enquête. «Les activités de loisirs liées aux nouveaux médias ne doivent pas être associées à une forme d’isolement social, explique Patrick Amey, maître d’enseignement et de recherche au Département de sociologie (Faculté des sciences économiques et sociales) et responsable du volet romand de l’étude. Les nouvelles technologies sont plutôt utilisées pour entretenir, synchroniser et coordonner les relations que pour converser pendant des heures.» Rencontrer des amis reste d’ailleurs la 3e activité la plus citée, tandis que le sport figure en 6e position. Et, signe que les jeunes interrogés dans le cadre de l’étude «JAMES» sont encore loin de passer tout leur temps devant un écran digital, ils sont plus de 30% à pratiquer de la musique chaque jour ou plusieurs fois par semaine.

Vincent Monnet

www.psychologie.zhaw.ch/JAMES

www.swisscom.ch/JAMES