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n°104 juin-septembre 2011
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La «génération inaperçue»,
de l’avant-garde au déracinement

Pour mieux comprendre le rôle joué par l’émigration russe dans la formidable émulation intellectuelle, artistique et littéraire qu’a connue Paris durant l’entre-deux-guerres, la thèse d’Annick Morard retrace la trajectoire d’un mouvement méconnu qui s’était lui-même baptisé la «génération passée inaperçue»

Nabokov, Chagall, Diaghilev: si l’émigration russe a produit de nombreux artistes largement reconnus en Occident durant les premières décennies du XXe siècle, tous n’ont évidemment pas laissé une empreinte aussi nette dans l’histoire. C’est notamment le cas de la «génération passée inaperçue», un groupe d’écrivains exilés à Paris qui s’était donné pour ambition de transformer le paysage littéraire européen avant de se déliter à la veille de la Seconde Guerre mondiale. A certains égards, leurs écrits ne sont pourtant pas si éloignés des thématiques développées à la même époque et jusque dans les années 1950 par les auteurs existentialistes ou les tenants de l’autofiction, un genre très présent sur la scène littéraire française depuis la fin des années 1970. C’est du moins ce qui ressort de la thèse de doctorat d’Annick Morard, maître assistante au sein de l’Unité de russe de la Faculté des lettres. Un travail réalisé avec le soutien du Fonds national suisse de la recherche scientifique, qui constitue la première étude en langue française sur ce groupe d’écrivains et qui fait aujourd’hui l’objet d’une publication aux Editions L’Age d’Homme*.

Une esthétique originale

Saluée par le Prix Aksenenko, la thèse d’Annick Morard vise à mieux comprendre la part de l’émigration russe dans la formidable émulation intellectuelle, artistique et littéraire que connaît Paris durant l’entre-deux-guerres. Un rôle encore peu connu, si ce n’est pour quelques figures emblématiques comme Ivan Bounine ou Vladimir Nabokov (pour la littérature), Marc Chagall (pour la peinture), Serge Diaghilev ou Serge Lifar (pour la danse). Elle porte plus particulièrement sur un groupe d’une trentaine d’auteurs et de critiques littéraires qui tentent, dès la fin des années 1920, d’affirmer une identité propre au travers de prises de position esthétique originales. La plupart d’entre eux ont en commun d’avoir connu l’exil très jeune et donc d’avoir commencé à publier hors de Russie, sans bénéficier d’un lectorat préalable. Mais, comme le souligne Annick Morard, ce qui réunit surtout ces écrivains, qui se sont eux-mêmes baptisés la «génération passée inaperçue», c’est le fait de partager un même système de pensée, un même regard sur le monde, des ambitions esthétiques communes et une volonté farouche de se démarquer de leurs aînés.

L’ambition d’un regard neuf

«Ces jeunes écrivains ambitionnent d’offrir un regard neuf sur la littérature, explique Annick Morard. Ils refusent de s’inscrire dans un milieu culturel, celui de l’élite intellectuelle russe émigrée, qu’ils estiment incapable de répondre aux enjeux de leur époque et dont ils rejettent à la fois l’analyse historique et les attentes esthétiques.»

Au centre des débats: le statut de l’émigré, son identité sociale, son rôle culturel et politique vis-à-vis de la Russie et du reste du monde, ainsi que la place à accorder à la littérature. Contrairement à leurs aînés en effet, les écrivains de la «génération passée inaperçue» se refusent à toute prise de position politique. Ni pour ni contre la Révolution bolchevique, ils défendent un projet qui se veut purement littéraire et artistique et se sentent libres de tout devoir envers une patrie d’origine qu’ils ont quittée très tôt et dont ils n’ont finalement que peu de souvenirs. «C’est une génération sans attache, complète Annick Morard. Déracinée par définition, elle va se détourner de l’histoire et de la politique pour concentrer son attention sur des questions purement artistiques, questions qu’elle refuse d’envisager d’un point de vue national.»

Leur fascination pour la littérature française est néanmoins patente. Avant même que le groupe ne s’affirme comme génération, cet intérêt se traduit par une participation active aux mouvements d’avant-garde parisiens tels que le dadaïsme. Proches de Tristan Tzara notamment, ces jeunes auteurs adoptent alors un ton et un discours placés sous le signe de la violence. Dans leurs œuvres personnelles, au travers d’articles de revues ou au cours de débats, les plus virulents d’entre eux dénoncent avec férocité le manque d’innovation, l’académisme et l’autosuffisance qui caractérisent selon eux les productions de leurs aînés, toutes nationalités confondues.

A partir du milieu des années 1920, le propos évolue toutefois. Moins radicales, les prises de position des membres de la «génération passée inaperçue» se caractérisent par la mise en avant et la défense d’auteurs comme Proust, Gide, Mauriac ou Céline, chez qui ils puisent des arguments pour défendre leurs choix artistiques, mais également pour prouver leur appartenance à une famille littéraire dépassant les frontières linguistiques.

«Si on analyse à la fois le discours officiel de ces écrivains tel qu’il s’exprime dans la presse et son discours esthétique tel qu’il apparaît dans les œuvres littéraires, explique Annick Morard, on s’aperçoit que cette référence constante à la France est d’abord et surtout un prétexte visant à tisser une filiation littéraire avec ces auteurs prestigieux.»

Le fait est que pour tenter de se faire entendre sur la scène parisienne, les jeunes exilés russes ne ménagent pas leurs efforts. Multipliant les tentatives de contact avec les artistes et hommes de lettres de la capitale dès les années 1920, ils créent ou fréquentent de nombreux cercles littéraires. Mais la tentative la plus spectaculaire pour sortir de l’anonymat reste sans doute la création de la revue Les Nombres. Publiés entre 1930 et 1934, les dix numéros de ce périodique marquent l’apogée du mouvement. En langue russe, les membres de la «jeune génération» y réaffirment leur volonté de touner leur regard vers une culture autre que celle de leur pays d’origine. Plutôt que d’insister sur les spécificités russes, la revue s’efforce donc de mettre en évidence les rapprochements possibles et les points de convergence avec une littérature française érigée en modèle.

Des auteurs sans attache

Leurs attentes sont cependant rapidement déçues. Ne trouvant pas dans leur pays d’accueil l’appui qu’ils auraient souhaité, les représentants de la «jeune génération» opèrent un nouveau changement de direction au milieu des années 1930. Après la revendication de l’influence française, leurs écrits sont ainsi marqués par un intérêt croissant pour le «moi». «Pour ces auteurs sans attache, l’exploration du monde intérieur fait figure de dernier recours dans cette Europe en train de s’écrouler, explique Annick Morard. Ils ne cherchent plus de réponses à leurs questionnements dans le monde extérieur, faillible et trompeur par nature, mais dans leur monde intérieur, vaste espace de découvertes. Pour eux, le déracinement devient dès lors une forme d’expérience esthétique.»

«L’épopée du moi»

Les auteurs de la «génération passée inaperçue» ne sont pas les seuls à emprunter le chemin de l’introspection. En France, au même moment, on parle d’une «littérature de l’inquiétude» à propos de Gide ou de Mauriac. Et, à l’étranger, les œuvres d’auteurs comme James Joyce, William Faulkner ou Thomas Mann tournent autour de thèmes similaires.

Malheureusement pour eux, les jeunes exilés russes ne connaîtront pas le même succès que leurs confrères occidentaux. Nombre d’entre eux ne survivront en effet pas au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Quant à ceux qui restent en vie, ils réévaluent leurs priorités et leurs positions esthétiques pour se diriger vers des voies plus singulières.

Ironie du sort, certaines des idées émises par la «génération passée inaperçue» connaîtront pourtant un écho considérable dans la seconde moitié du XXe siècle.

«L’épopée du moi» entamée par les «déracinés» russes à partir du milieu des années 1930 n’est ainsi pas très éloignée des préoccupations de l’existentialisme. Quant à l’entreprise de destruction des formes classiques de narration qui caractérise également les œuvres de cette dernière période, elle évoque à bien des égards l’autofiction. Un genre qui se trouve au cœur du renouveau qu’a connu la littérature française à partir de la fin des années 1970 avec l’émergence d’auteurs comme Annie Ernaux, Christine Angot ou Serge Doubrovsky.

Vincent Monnet

*«De l’Emigré au déraciné. La «jeune génération» des écrivains russes entre identité et esthétique (Paris 1920-1940)», par Annick Morard, Ed. L’Age d’Homme, 400 p.