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Dossier | Plantes

La systématique, l’art de la «Slow science»

Les règles de la systématique sont à l’opposé de celles de la science dite de pointe. Elle a notamment besoin de temps, ce qui la défavorise en matière d’octroi de fonds. Entretien avec Daniel Jeanmonod, professeur au Département de botanique et de biologie végétale et conservateur aux Conservatoire et jardin botaniques de la Ville de Genève

D’où vient votre fascination pour les plantes?

Daniel Jeanmonod: Elle vient essentiellement de Pierre Hainard, mon professeur de botanique à l’Université de Genève. Auparavant, j’étais déjà naturaliste dans l’âme mais je m’intéressais davantage aux animaux. Quand il s’est agi, concrètement, de disséquer les bêtes lors des cours de zoologie et d’aller sur le terrain à la découverte des plantes, j’ai rapidement préféré la seconde voie. J’ai alors découvert un monde dont je ne connaissais strictement rien. Etant né au Maroc, je ne savais rien de la flore locale. C’était à peine si je pouvais faire la différence entre un chêne et un charme. Tout cela a changé grâce aux cours et aux excursions de Pierre Hainard.

Observez-vous une même fascination chez les nouveaux étudiants?

De nombreux étudiants, bercés par la biologie moléculaire, ne sont pas très intéressés par les plantes ou les animaux, c’est-à-dire par les organismes en tant que tel. Chaque année, j’en trouve néanmoins quelques-uns qui ont manifestement un attrait, voire une fascination pour la botanique.

Est-ce que l’université parvient à capter et à faire fructifier cet intérêt?

Le nombre d’étudiants choisissant la maîtrise universitaire en «biologie, orientation biodiversité et systématique» est relativement élevé si on le compare à la place modeste que tient la systématique dans la Section de biologie. Cette discipline, qui se consacre à dénombrer, à classer et à étudier les espèces, séduit donc pas mal d’étudiants malgré le fait qu’elle représente un petit créneau et que les débouchés ne sont pas des plus nombreux, comparés à ceux offerts par la biologie moléculaire.

Quels sont ces débouchés?

Il y a essentiellement les musées, qui ont besoin de systématiciens pour gérer les collections et poursuivre la recherche dans ce domaine, et les bureaux d’étude en écologie, qui ont besoin de personnes connaissant bien les organismes afin de pouvoir remplir leurs mandats.

Quelle est l’importance de la systématique pour la science?

La systématique est à la base de la biologie. La biologie moléculaire, qui se taille actuellement la part du lion dans la recherche et l’enseignement, ne serait rien sans elle. Les connaissances générales et contextuelles sur les organismes sont indispensables pour la compréhension du fonctionnement d’un gène, par exemple, mais aussi pour la biodiversité, pour la phyto-pharmacologie, etc. Le problème, c’est que l’on constate une perte globale de ce savoir. Je ne parle pas des archives, notamment des nombreux herbiers que nous conservons, mais bien de l’expérience personnelle et irremplaçable des spécialistes qui se font de moins en moins nombreux.

Les systématiciens se font rares?

Même si la maîtrise universitaire en systématique rencontre un certain succès, le stade suivant, celui des chercheurs professionnels, est nettement plus dégarni. Il est en effet de plus en plus difficile de trouver des spécialistes dans certains groupes d’organismes. En ce qui concerne les plantes, nous sommes encore relativement nombreux. Mais la situation est beaucoup plus difficile pour les lichens, par exemple, ou certaines familles d’insectes. Les effectifs sont très mal répartis.

Pourquoi ce nombre diminue-t-il?

La principale raison, c’est que les moteurs actuels qui font avancer une université sont totalement absents de la systématique. Pour percer dans la recherche scientifique, il faut être rapide, publier à un rythme soutenu, exploiter des publications récentes, suivre la tendance générale tout en essayant d’être original dans ses travaux, utiliser de nouvelles technologies… Le systématicien, lui, va sur le terrain, accumule des données sur des années, s’appuie sur des publications qui datent parfois de plus d’un siècle, utilise certes des données moléculaires mais aussi d’autres fournies par l’observation, qui est une technique aussi ancienne que l’être humain lui-même, etc. Sans parler des facteurs d’impact des publications de systématique qui sont insignifiants vis-à-vis de ceux des grandes revues comme Nature, Cell ou Science. Bref, il est très difficile pour nous de boucler une recherche dans les trois ans, qui est l’échéance que nous imposent aujourd’hui les organes publics de financement de la recherche. Résultat: le Fonds national suisse pour la recherche scientifique nous octroie de moins en moins d’argent car nous ne répondons pas aux bons critères. Du coup, nous engageons moins de doctorants et avons de la peine à faire vivre notre discipline.

Vous n’avez pas le droit à un régime d’exception?

Non, mais c’est ce qui devrait exister. L’idéal serait de convaincre les autorités de l’importance de notre discipline afin qu’elles mettent à disposition des fonds spéciaux qui seraient octroyés sur la base de critères différents. Notre type de recherche, de terrain et s’intéressant à l’organisme dans son ensemble, ne peut pas entrer en concurrence avec la biologie moléculaire qui est de type expérimental. En réalité, il n’y a même pas de concurrence entre chercheurs à l’intérieur de notre discipline. Il y a tellement à faire que tout le monde travaille ensemble.

La biodiversité est pourtant une préoccupation très actuelle. Elle mobilise beaucoup de moyens et concerne en premier lieu la systématique…

La biodiversité des plantes, il y a vingt ou trente ans, cela s’appelait la floristique. Cette dernière fait partie de notre activité depuis toujours. Lorsque nous réalisons une flore, comme celle que je viens d’achever en Corse, nous n’établissons rien d’autre que la biodiversité d’une région, c’est-à-dire la liste des espèces présentes, leur répartition, etc. Mais à Genève, notre travail est complété par la systématique proprement dite, qui est l’étude détaillée des organismes en tant que groupe. Ce n’est pas exactement la même chose. Cela dit, nous surfons en effet un peu sur la vague de la biodiversité. Mais cela ne suffit pas.

La biologie moléculaire représente un rival dans le partage de l’argent de la recherche mais n’a-t-elle pas aussi fourni des outils utiles pour votre travail?

Oui. Par exemple, l’un des champs de recherche de la systématique qui redémarre fort est l’évolution des plantes. Et ce renouveau on le doit à la génétique qui remet de temps en temps en question des liens entre espèces établis auparavant grâce à la morphologie, la cytologie (l’étude des cellules et de leurs organites) et d’autres techniques. Cette voie de recherche permet non seulement de dessiner les arbres phylogénétiques des plantes mais aussi de retracer l’histoire de la colonisation des terres par les différentes espèces depuis des millions d’années. Ces connaissances pourraient s’avérer utiles pour prédire les migrations futures des végétaux, notamment sous l’effet des changements climatiques.

Genève est-elle «à la pointe» de la systématique?

Nous avons de la chance d’avoir aujourd’hui deux musées très importants, les plus importants de Suisse, qui sont le Muséum d’histoire naturelle et les Conservatoire et jardin botaniques de la Ville de Genève. Ils contiennent des collections de plantes, de champignons et d’animaux de référence au niveau mondial et dont certaines remontent au XVIIIe siècle. Nous avons également développé une structure, le Système d’informations botaniques de Genève, grâce auquel une grande partie des collections de plantes sont désormais en ligne et à la disposition des chercheurs du monde entier. Nous possédons environ 8 millions d’échantillons et les informations concernant 250 000 d’entre eux sont consultables sur Internet. Nous proposons également 80 000 images, essentiellement des «échantillons types» (ou de référence). Les images sont d’une précision telle qu’il n’est pas forcément nécessaire de se déplacer pour venir voir la plante. Ce travail de scannage et de mise en ligne se poursuit. Une dizaine de personnes s’occupent uniquement de cela, payées par la fondation privée américaine Andrew W. Mellon Foundation.

Le lien avec l’Université de Genève contribue-t-il à faire vivre la systématique?

Les deux musées, qui comptent de nombreux chercheurs, sont en effet liés à l’Université à travers une convention. Celle-ci est primordiale car elle permet de faire venir des étudiants et d’utiliser ainsi les collections qui menacent sinon de dépérir dans leurs armoires. Cette interaction fonctionne bien mais il faut la défendre en permanence.

Ne connaît-on pas déjà toutes les plantes en Suisse?

On pourrait le croire. Parfois on connaît le nom et l’aspect d’une plante mais pas précisément sa répartition ni son écologie. Et si l’on a besoin de ce végétal, pour une raison ou une autre, il faut savoir où le trouver. Ce ne sont pas les gènes qui vont apporter ce renseignement. Cela dit, nous nous intéressons aussi beaucoup aux espèces d’ailleurs. En 2011, notre laboratoire a décrit 29 espèces nouvelles pour la science dont la plupart viennent de Madagascar et d’Amérique du Sud.

Quelle est la situation de la systématique ailleurs dans le monde?

Cela dépend des pays. Dans les universités françaises, elle a quasiment disparu. Il n’existe plus aucune chaire de systématique et les herbiers sont souvent dans des états déplorables. On sent néanmoins une timide renaissance de la discipline, venant des rangs de la biologie moléculaire. Aux Etats-Unis, qui sont souvent en avance sur ce genre de questions, le renouveau est bien amorcé. Il y a maintenant de l’argent et des chercheurs en suffisance. Ils ont également intégré avec succès la recherche moléculaire et classique. Avec un peu de chance, cette tendance viendra en Europe. En attendant, nous entretenons la flamme qui brille encore à Genève.