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Dossier | LIVES

Cerner la vulnérabilité

Après deux ans d’activités, les premiers résultats du Pôle de recherche national LIVES montrent que le parcours de vie des Suisses oscille entre persistance des cadres culturels classiques et apparition de nouvelles formes d’inégalités. Entretien croisé avec Dario Spini et Michel Oris, respectivement directeur et codirecteur du Pôle

La Suisse est un pays riche. Mais est-ce un pays où l’on est heureux? Les statistiques permettent en tout cas d’en douter puisque huit personnes sur dix disent souffrir du stress, tandis qu’une sur dix vit en dessous du seuil de pauvreté et qu’un couple sur deux finit par divorcer. Explorer les failles du système mais aussi les mécanismes qui font que certains individus s’adaptent mieux que d’autres à l’évolution de la société, c’est justement la mission du Pôle de recherche national LIVES (Surmonter la vulnérabilité: perspective du parcours de vie). Etat des lieux, deux ans après son lancement, avec Dario Spini et Michel Oris, respectivement directeur et codirecteur du Pôle.

LIVES est le seul Pôle de recherche national (PRN) entièrement dédié aux sciences sociales qui ait été retenu par la Confédération lors de la dernière mise au concours. Pouvez-vous en rappeler les principaux objectifs?

Dario Spini: Sous l’impulsion de différents facteurs, qui vont de la mondialisation de l’économie à l’allongement de la durée de la vie en passant par la fragilisation des repères familiaux, religieux ou identitaires, le monde – et par extension la société suisse – change aujourd’hui très rapidement. Et cette évolution, qui s’accompagne de l’apparition de nouvelles formes de pauvreté, se fait à un rythme que le système législatif, socio-sanitaire et socio-éducatif ne peut pas suivre. Notre premier objectif est donc d’identifier, pour toutes les étapes de la vie et par le biais d’une approche pluridisciplinaire, les zones où les individus et les institutions dysfonctionnent. Il ne s’agit pas de donner des leçons, mais de combler le vide de données sur les populations vulnérables, objet peu étudié dans un pays de tradition libérale où l’Etat est peu enclin à s’immiscer dans la vie privée des individus.

Michel Oris: Nous ne partons pas de rien. Les recherches que nous menons dans le cadre de LIVES constituent l’aboutissement du travail de deux générations de chercheurs sur le parcours de vie. Dans plusieurs domaines, comme le couple ou le grand âge, nous disposons de données sur une échelle de temps qui est unique en Europe, sinon dans le monde. Ce que nous disent ces résultats, c’est qu’il existe des individus qui sont forgés par l’épreuve et d’autres qui sont détruits par celle-ci. Le but est de comprendre ce qui fait la différence entre eux.

Après deux ans d’activité, avez-vous déjà des éléments de réponse?

Michel Oris: Il est encore trop tôt pour songer à des conclusions définitives, mais on peut d’ores et déjà distinguer quelques traits généraux dans l’évolution du parcours de vie des Suisses.

Lesquels?

Michel Oris: Si l’on considère les familles par exemple, on constate une situation assez ambivalente. D’une part, les trajectoires des individus sont à l’évidence plus heurtées qu’auparavant. Il y a de plus en plus de divorces, et cela à tout âge. On voit également apparaître de nouveaux types de recompositions familiales ainsi que des formes de cohabitations alternatives à la famille nucléaire conventionnelle. D’autre part, on remarque que certains cadres culturels traditionnels sont encore très présents.

Pouvez-vous préciser?

Michel Oris: Dans un pays comme la France, par exemple, le nombre de naissances hors mariage dépasse la barre des 50%. En Suisse, ce taux dépasse à peine les 10%, alors même que le taux de cohabitation avant le mariage est un des plus élevés du monde. Cela veut dire qu’en Suisse, lorsque bébé arrive, on se marie de manière presque automatique. Il y a sans doute des raisons fiscales qui peuvent expliquer ce phénomène. Le fait que dans certains cantons les pères non mariés ont des droits limités sur leurs enfants, peut également être avancé, mais cela ne suffit pas à expliquer une différence aussi extraordinaire. A nous donc d’en comprendre la raison.

Dario Spini: Pour ce qui est des personnes âgées, les travaux conduits par Christian Lalive d’Epinay et l’équipe du Centre interfacultaire de gérontologie ont montré que l’archétype selon lequel la majorité d’entre nous serait amenée à se décrépir lentement avant de finir son existence à l’hôpital ou en EMS ne correspond dans les faits qu’au vécu d’une minorité d’environ 10% (lire également en pages 22 à 24).

Qu’en est-il de la question de genre?

Michel Oris: Dans l’ensemble des pays occidentaux, on a assisté au cours de ces dernières décennies à une évolution entre le modèle traditionnel de la femme au foyer et celui de la femme active. Globalement, les trajectoires des cohortes féminines ont donc évolué de manière beaucoup plus significative que celles des hommes. Mais en Suisse, le saut générationnel a été beaucoup plus important qu’ailleurs.

Dario Spini: On sait, par exemple, que les femmes seules avec enfants forment une population très exposée à la vulnérabilité, mais on ne sait pas vraiment comment les aider à l’heure actuelle. Or, des collègues canadiens viennent de montrer que la situation de ces femmes a tendance à se dégrader de manière progressive. Elles ne tombent pas dans la vulnérabilité au lendemain de leur divorce mais avec le temps et l’usure du quotidien. Face à ce constat, il nous revient d’imaginer de nouvelles pistes qui pourraient passer par la possibilité de recourir à des aides à domicile ou un encouragement à poursuivre une formation au moment où ces femmes arrêtent de travailler pour s’occuper des enfants.

En quoi les méthodes utilisées dans le cadre de LIVES sont-elles innovantes?

Dario Spini: Pour ne citer qu’un exemple, un de nos groupes de recherche est en train de tester une nouvelle manière de chercher du travail qui pourrait s’appliquer aux chômeurs de longue durée. Plutôt que d’entreprendre cette démarche de manière individuelle, comme c’est le plus souvent le cas aujourd’hui, il s’agit de travailler en groupe. Cela permet, d’une part, à ces chômeurs d’avoir le sentiment de ne pas être seul dans cette situation et, d’autre part, de créer un réseau qui pourrait s’avérer utile lorsque l’un ou l’autre des membres du groupe trouvera un travail. Au final, l’idée est donc de doter ces individus d’un capital social afin de créer un effet de levier sur le système.

Quelles retombées concrètes peut-on attendre de vos travaux?

Dario Spini: Notre ambition est qu’à la fin de notre mandat, soit en 2022, nous soyons en mesure d’apporter aux acteurs de la politique sociale suisse un certain nombre de faits et d’informations sur lesquels ils pourront s’appuyer efficacement dans le processus de prise de décision. Autrement dit, nous essayerons de répondre à ces deux questions: quand vaut-il mieux intervenir et de quelle façon?

www.lives-nccr.ch

LIVES: fiche technique

Leading house: Université de Lausanne
Directeur: prof. Dario Spini (UNIL)
Codirecteur: prof. Michel Oris (UNIGE)
Vice-directrice: prof. Laura Bernardi (UNIL)
Budget: 14 millions de francs pour la période 2010-2013

Groupes de recherche (IP):
IP1: Processus de vulnérabilité au cours de la vie adulte: cumul des désavantages, événements critiques et ressources psychosociales (dir. Prof. D. Spini/UNIL)
IP2: De la jeunesse à l’âge adulte: Insertion des immigrants de 2e génération dans la société suisse (dir. Prof. C. Bolzman/HES Genève)
IP4: Inégalités économiques: vers des chemins pour sortir de la vulnérabilité (dir. J.-M. Falter, maître d’enseignement et de recherche/UNIGE)
IP5: Surmonter la vulnérabilité face au chômage: possibilités et limites des politiques sociales dites «actives» (dir. Prof. J.-M. Bonvin/ HES Genève)
IP6: Vulnérabilité à l’interface de la vie familiale et professionnelle: différences entre les genres et les professions (dir. Prof. N. Le Feuvre/ UNIL)
IP7: Trajectoires professionnelles: impact des ressources et caractéristiques personnelles et du contexte culturel (dir. Prof. J. Rossier/UNIL)
IP8: Evénements critiques et configurations familiales (dir. Prof. E. Widmer/UNIGE)
IP9: Faire face à des événements critiques au début de l’âge adulte: une approche normative de la vulnérabilité et des régulations au cours du parcours de vie (dir. Prof. C. Staerklé/UNIL)
IP10: Trajectoires de santé et transitions de vie: la vulnérabilité liée à la santé selon une approche parcours de vie (dir. Prof. C. Burton-Jeangros/UNIGE)
IP11: Des femmes face au cancer: incidence du soutien social (dir. Prof. N. Favez/UNIGE)
IP12: Vulnérabilité et développement: dynamiques développementales et effets différenciés de la perte d’un partenaire intime dans la deuxième moitié de la vie (dir. Prof. P. Perrig-Chiello/UNIBE)
IP13: Au-delà de la démocratisation du grand âge: progrès et inégalités (dir. Prof. M. Oris/UNIGE)
IP14: Mesurer les séquences de vie et le désordre des trajectoires (dir. Prof G. Ritschard/UNIGE)
IP15: Vers un cadre méthodologique intégré pour étudier l’impact des événements critiques (dir. Prof. D. Joye/UNIL)