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Dossier | préhistoire

Le Néolithique, clés en main

La Suisse a connu l’agriculture tardivement et, comme le reste de l’Europe, grâce à l’importation d’un savoir-faire venu du Proche-Orient. Les premiers paysans sont arrivés dans nos contrées vers 5800-5000 av. J.-C.

C’est «clés en main» que les Suisses préhistoriques acquièrent l’agriculture. Comme le reste des Européens, ils entrent en effet dans le Néolithique sans avoir à l’inventer. Toutes les composantes de cette révolution majeure sont importées, qu’il s’agisse des céréales cultivées comme le blé et l’orge ou des animaux domestiques comme la chèvre, le mouton, le porc ou le bœuf. Les données archéologiques sur le territoire helvétique le montrent bien: dans les dépôts, on passe directement des espèces animales et végétales sauvages à celles domestiquées sans passer par les stades hybrides intermédiaires qu’exige en principe une telle évolution. Même les innovations techniques comme la pierre polie ou la céramique viennent d’ailleurs.

«L’agriculture a été inventée de manière indépendante dans une dizaine d’endroits différents mais pas en Europe, rappelle Marie Besse, professeure et responsable du Laboratoire d’archéologie préhistorique et anthropologie de la Faculté des sciences. Le savoir-faire qui arrive dans nos contrées est originaire du Proche-Orient où le passage d’une économie de prédation à une économie de production s’est déroulé entre 11 000 et 7000 avant J.-C. En Suisse, les premiers établissements agricoles trouvés en Valais, au Tessin, à Schaffhouse, dans le Jura et près de Bâle remontent à 5800-5000 av. J.-C. Ce qui est relativement tardif par rapport au reste du continent.»

La Suisse résiste

La Suisse n’est pourtant pas à l’écart du mouvement. L’importation de l’agriculture en Europe suit deux voies principales. La première traverse les Balkans et le bassin danubien jusqu’à atteindre la Bretagne. La seconde transite via les côtes méditerranéennes et pénètre à l’intérieur des terres, notamment le long de la vallée du Rhône ou à travers les Alpes. Situé à la confluence, le territoire helvétique est irrigué depuis le nord et le sud par les deux courants néolithiques.

La réticence des hommes habitant le territoire helvétique à entrer dans le Néolithique, que l’on retrouve d’ailleurs dans d’autres régions européennes, est donc peut-être un signe du fait que l’innovation majeure qu’a connue l’humanité n’est pas toujours accueillie à bras ouverts par les populations préhistoriques.

«On considère aujourd’hui que l’avènement de l’agriculture est un progrès, note Marie Besse. Mais était-il perçu ainsi par tout le monde à l’époque? On estime que les chasseurs-collecteurs travaillaient en moyenne entre trois à quatre heures par jour pour assurer leur subsistance. Avec le Néolithique, qui suppose le travail de la terre, le soin des bêtes ou encore la construction et l’entretient des maisons, cette durée augmente considérablement. Dès lors, sans même parler d’un éventuel attachement à un mode de vie ancestral, on peut imaginer que cette évolution n’est pas toujours perçue positivement.»

Le mode de propagation de l’agriculture fait encore débat. Ce nouveau savoir-faire s’est-il diffusé par contact et échange de connaissances? Ou est-il apporté par des migrants venus d’Orient et s’installant dans les territoires occupés jusque-là par les chasseurs-collecteurs? La vérité se trouve peut-être au milieu.

Une étude génétique, parue dans la revue PLoS Biology du 19 janvier 2010, a en tout cas montré que, sur ce point, il existe une différence de genre. Selon les résultats du travail mené par des chercheurs britanniques, français et italiens, la lignée la plus commune des chromosomes Y trouvée dans la population européenne masculine actuelle proviendrait selon toute vraisemblance d’une source unique en Anatolie et qui se serait répandue sur le Vieux Continent durant le Néolithique. En revanche, l’analyse de l’ADN mitochondrial, transmis exclusivement par les femmes, ne correspond pas du tout à ce scénario.

«Ces résultats soutiennent l’hypothèse selon laquelle l’agriculture a été apportée en Europe principalement par des hommes qui ont ensuite fait des enfants, de manière amoureuse ou violente, aux femmes des populations indigènes, explique Marie Besse. Un schéma qui doit d’ailleurs ressembler au phénomène plus récent de la colonisation.»

Guerre et paix

Il est impossible – pour l’instant – de connaître les relations et les tensions qui ont existé entre les nouveaux agriculteurs et les anciens chasseurs-collecteurs. Il n’est pas exclu que les contacts aient été parfois houleux. Les archéologues ont en effet retrouvé des charniers datant de cette époque qui témoignent de véritables massacres. L’un des plus connus est le site de Herxheim, dans le sud du Land de Rhénanie-Palatinat, en Allemagne, à moins de 150 km au nord de la Suisse. Il compte pas moins de 1000 cadavres dont les corps ont été déposés dans des fosses au cours d’une cinquantaine d’années, vers 5000 av J.-C. Qu’il s’agisse d’actes guerriers ou de rites sacrificiels (des traces de cannibalisme ont été retrouvées sur les os), il semble que l’Europe est alors secouée par une crise profonde, contemporaine de l’arrivée de l’agriculture, se traduisant par tout un éventail de comportements violents, parfois extrêmement ritualisés.

Quoi qu’il en soit, en fin de compte, tout le monde, même en Suisse, adopte l’agriculture ce qui bouleverse une organisation sociale assez horizontale jusque-là. «Quant on passe d’une économie de prédation à une économie de production, il est nécessaire de planifier le travail, confirme Marie Besse. Il faut stocker les récoltes, gérer les réserves, les redistribuer, en garder une partie pour l’ensemencement de l’année suivante, etc. En d’autres mots, une structure hiérarchique doit être mise en place. Une forme d’administration qui accentue l’interdépendance entre les individus.»

Une transition qui peut durer des siècles

Les sites archéologiques permettant d’observer le passage des sociétés de chasseurs-collecteurs aux sociétés d’agriculteurs sont très rares en Suisse et inexistants dans le bassin lémanique. Des chercheurs de l’Université de Genève ont néanmoins décroché le gros lot en étant désignés pour diriger les fouilles de la Grande Rivoire dans les Alpes françaises. Cet abri sous roche, situé dans la vallée du Furon, principale voie d’accès au massif du Vercors depuis la cluse de l’Isère, a accumulé, couche après couche, les restes de 8000 ans d’occupation humaine, du Mésolithique jusqu’à l’époque gallo-romaine. Les archéologues peuvent y lire aujourd’hui comme dans un livre ouvert.

«Dans les couches datant de 8000 à 5800 av J.-C., nous avons récolté les vestiges (outils, restes d’animaux) des chasseurs-collecteurs du Mésolithique, explique Pierre-Yves Nicod, archéologue au Laboratoire d’archéologie préhistorique et anthropologie de la Faculté des sciences et responsable de la fouille depuis 2000. L’abri servait de halte ou de camp de base. Nous avons pu observer sur plus de deux millénaires l’évolution des outils en silex et des techniques de chasse.»

Ours en captivité

Ces chasseurs surprenants puisqu’ils ont réussi, vers 6000 av. J.-C., à maintenir en captivité un ours brun, comme le montre la découverte d’une mâchoire inférieure de l’animal. Celle-ci présente entre les deux premières molaires une profonde dépression qui semble avoir été provoquée par un lien qui aurait entravé l’animal de sa naissance à sa mort, vers 4 ans.

Entre 5500 et 5000 av J.-C., un changement se fait sentir. On entre dans le Néolithique puisqu’on retrouve des outils et des pointes de flèches caractéristiques des premières sociétés paysannes qui se sont installées peu avant sur les rivages du Midi de la France. Mais les locataires de la Grande Rivoire demeurent principalement des chasseurs-collecteurs: ils n’utilisent que peu de céramiques, ne cultivent qu’épisodiquement des céréales et ne sont accompagnés que de quelques bêtes domestiques.

Ce n’est qu’à partir de 5000 av. J.-C. que l’on entre de plain-pied dans le Néolithique. Céramique, pierre polie, agriculture et élevage sont alors bien attestés. Jusque vers 2500 av. J.-C, le site va même servir presque exclusivement de bergerie. Il en résulte une accumulation de fumiers fossiles sur plus d’un mètre d’épaisseur.

«La transition entre le Mésolithique et le Néolithique semble s’être déroulée de manière assez lente, précise Pierre-Yves Nicod. Quand nous analysons nos résultats dans le détail, nous observons des éléments de rupture et d’autres de continuité entre derniers chasseurs et premiers agriculteurs. Ce n’est qu’une fois les fouilles terminées, ce qui va prendre encore quelques années, que nous pourrons échafauder les scénarios locaux les plus plausibles sur cet important tournant de l’histoire de l’humanité.»

Les premières maisons

La sédentarisation des populations précède en général leur passage à un mode de vie d’agriculteur. En Suisse, les hommes délaissent progressivement les tentes et construisent les premières maisons au cours du VIe millénaire av. J.-C. déjà. Les restes de bâtisses de 30 ou 40 m2 de long remontant à -5300 ou -5200 ont été découverts à Schaffhouse. En Valais, le site du Petit-Chasseur a dévoilé des trous de poteaux datés de -4000, témoignant de la présence d’un véritable village s’étalant sur 500 m2 qui est resté actif jusqu’en -3800.

A la même époque, de nombreux villages se développent sur les rives des Trois Lacs (Neuchâtel, Bienne, Morat) puis du lac Léman, alors plus bas qu’aujourd’hui. A Genève, une série de pilotis retrouvés au fond du lac au large de Corsier-Port ont été datés grâce à la dendrochronologie (basée sur l’étude des cernes des arbres) à 3856 av. J.-C. Une occupation contemporaine est également retrouvée un peu plus en hauteur, sous le temple de Saint-Gervais.

A ce propos, à cette époque, les populations ne s’installent pas seulement sur les rives ou les abords des lacs. Les archéologues genevois ont en effet découvert des traces d’occupation humaine à Satigny, le point le plus élevé du canton de Genève, durant tout le Néo­lithique final et l’âge du bronze ancien, entre 3000 et 2000 av. J.-C.

L’architecture des maisons est difficile à deviner. Sur les rives des lacs, les bâtisses sont construites sur un plancher légèrement surélevé pour parer aux inondations saisonnières et aux crues exceptionnelles. A l’intérieur des terres, comme dans le Valais, le sol est directement fait de terre battue dans laquelle sont creusées des fosses destinées à différents usages. La reconstitution générale des maisons, avec le toit pointu en chaume, doit beaucoup à l’ethno­archéologie dans les villages palafittiques d’Afrique.