Campus 111

Campus

Recherche | histoire de l'art

Versailles côté obscur

Haut lieu de la culture classique, les jardins du château érigé par Louis XIV n’ont pas toujours affiché la froide beauté qui est la leur actuellement. Durant les deux premières décennies du règne du Roi Soleil, ils étaient hantés par des créatures aussi monstrueuses qu’extravagantes

Pour les quelque 5 millions de visiteurs qui en franchissent les portes chaque année, le château de Versailles représente l’archétype du classicisme à la française. Du Trianon à la Galerie des Glaces, des Grandes Eaux au Grand Canal, tout dans ce domaine semble refléter la domination de la culture sur la nature. C’est le triomphe d’une esthétique un rien pompeuse fondée sur la beauté, l’harmonie et la mesure. Sans être fausse, cette perception est cependant très partielle. Comme le montre Michel Jeanneret, professeur honoraire au Département de langue et de littérature françaises modernes de la Faculté des lettres, elle élude une facette beaucoup plus sombre et tourmentée remplie de monstres, de faunes et de créatures mythiques qui, durant les deux premières décennies du règne du Roi Soleil, reflétait l’angoisse d’une société plus anxieuse que rayonnante. Explications.

«La fin du XVIIe siècle est généralement regardée comme le «moment classique» par excellence, explique Michel Jeanneret. Alors que la Renaissance est une culture très ouverte à tout ce qui est bizarre, marginal ou insolite, on est alors censé entrer dans une période qui a fait le tri entre le vrai et le faux, le laid et le beau, ce qui est acceptable dans le monde cultivé et ce qui doit rester caché. Mais ce n’est qu’une apparence. Dans les faits, on reste dans un monde qui est confronté à des tensions, à des peurs, à des mystères qui ne peuvent être totalement esquivés. Et ce, même dans un ensemble voué au culte de la monarchie absolue comme Versailles.»

Un univers archaïque et élémentaire

Selon le parcours proposé par Michel Jeanneret, cette inquiétude latente s’exprime tout d’abord dans les jardins du domaine. Dans cet espace qui restera un chantier permanent jusqu’à l’installation de la Cour, en 1682, architectes et artisans peuvent laisser s’exprimer à leur inventivité. Et ils ne vont pas s’en priver. La ligne directrice est naturellement très claire: les statues, les bosquets et les bassins visent à mettre en scène le monarque sous les traits du dieu Apollon parcourant le monde pour le combler de ses bienfaits. Mais sous ce programme bien connu et aujourd’hui largement documenté, l’enquête de Michel Jeanneret fait apparaître des éléments beaucoup plus extravagants qui évoquent «un univers archaïque et élémentaire, peuplé d’êtres farouches, animé de forces sauvages».

Parmi les traces encore visibles aujourd’hui de cette esthétique primitiviste figurent notamment les êtres à demi-humains, à demi-batraciens qui décorent le célèbre bassin de Latone. Situés autour du groupe central – figurant Apollon, Diane et leur mère Latone – ces êtres figés dans l’effroi, qui expriment la peur et la souffrance, rappellent, selon Michel Jeanneret, «les stades les plus reculés de la vie, lorsque les corps demeuraient à demi immergés dans la matière brute et que, hybrides et convertibles, ils cherchaient leur configuration définitive.»

La violence d’en bas

Dans un registre similaire, le professeur range également le titan Encelade, lui aussi bien connu des visiteurs du château. Quatre fois plus grand qu’un être humain normal, le géant est représenté gisant dans l’eau et enseveli sous la roche, dont ne dépassent que la tête, les bras, les mains et un genou. La scène évoque également un récit mythologique: fils d’Ouranos, Encelade tente de venger son père en escaladant le ciel pour attaquer les dieux de l’Olympe. Vaincu, il est écrasé sous l’Etna, d’où il crache sa rage. «Encelade, explique Michel Jeanneret, c’est l’incarnation de la masse ténébreuse des puissances telluriques, de la violence venue d’en bas. C’est la trace des forces irrationnelles que la civilisation doit dompter pour survivre.»

Monument peut-être le plus emblématique de ce «printemps de Versailles», la grotte de Thétis figure parmi les premières réalisations du parc. Commencée en 1664, elle a été détruite vingt ans plus tard pour être remplacée, de manière très symptomatique du revirement alors opéré par Louis XIV, par la monumentale chapelle du château.

Un univers étrange et grotesque

Conçu par les frères Perrault, le projet est parvenu jusqu’à nous au travers d’un certain nombre de gravures. Plusieurs descriptions contemporaines (dont celle de La Fontaine) célèbrent par ailleurs, de la même voix émerveillée, la splendeur de cette grotte artificielle représentant la demeure sous-marine de Thétis, la reine des abysses.

Calquée sur le modèle de l’Arc de triomphe, la façade extérieure présente une allure sévère et presque martiale. A l’intérieur cependant, l’atmosphère est sombre et humide. Outre les murs composés de pierres et de coquillages multicolores, l’eau, qui jaillit de partout, plonge le visiteur dans un univers oscillant entre l’étrange et le grotesque qui, une fois encore, renvoie aux strates les plus souterraines du monde.

Comme le montre Michel Jeanneret, le spectre de la barbarie et du désordre ne se contente pas de hanter les jardins royaux. Il est également à l’œuvre dans la vie de la Cour et en particulier à l’occasion des fêtes et des spectacles donnés par le souverain. C’est vrai, notamment, des pièces créées par Molière (George Dandin, Monsieur de Pourceaugnac, Tartuffe, Le Bourgeois Gentilhomme), qui, toutes, montrent d’une manière ou d’une autre, par le biais de la comédie, ce monde que la Cour ne veut pas voir: celui des roturiers, des provinciaux et des excentriques qui peuplent le monde d’en bas.

Pour expliquer ces zones d’ombre qui planent sur le règne du Roi Soleil, Michel Jeanneret interroge également les «grands classiques» de l’époque. En relisant La Fontaine, La Bruyère, Racine ou Saint-Simon, il suggère, notamment en mettant en évidence l’omniprésence du thème animal, que les contemporains de Louis XIV assistent anxieusement à une crise socio-économique profonde: l’avènement d’une société libérale, fondée sur la défense des intérêts personnels, menace de déstabiliser l’ordre traditionnel, de déclencher la guerre de tous contre tous, comme dit Hobbes, et de plonger la collectivité dans le chaos.

Face à cette menace, l’expression de la peur n’a donc rien de gratuit et doit être comprise comme une forme d’exorcisme. «L’art de Versailles ainsi qu’une bonne part de la littérature contemporaine ne se limitent pas à représenter une crainte et à lui imprimer une forme qui permette de mieux la comprendre, complète le professeur. Ils tentent aussi d’agir sur elle et de la dissiper. Ce qui effraie, une fois pris en charge par le travail esthétique, devient acceptable ou même agréable.»

Vincent Monnet

«Versailles, ordre et chaos», par Michel Jeanneret, Gallimard, 376 p.