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Dossier | linguistique

Genève au sommet de la linguistique

A l’occasion du centenaire de la mort de Ferdinand de Saussure, Genève accueillera en juillet prochain le 19e Congrès international des linguistes. Des origines du langage aux dernières applications concrètes de la discipline, présentation des enjeux de cette réunion avec Jacques Moeschler, professeur au Département de linguistique de la Faculté des lettres et président de la Société suisse de linguistique

Dans le cadre du centenaire de la mort de Ferdinand de Saussure, Uni Mail accueillera en juillet prochain le 19e Congrès international des linguistes. Quel est l’objectif de ce symposium?

Jacques Moeschler: Il faut tout d’abord rappeler que c’est un événement exceptionnel puisque la dernière fois que cette réunion, organisée tous les cinq ans, s’est tenue à Genève, c’était en 1931 et qu’elle ne repassera probablement plus par ici durant ce siècle. Cette 19e édition, qui a nécessité trois ans et demi de travaux préparatifs devrait réunir près de 1500 participants autour d’une dizaine de conférenciers principaux. Elle donnera lieu à près de 800 contributions de très haut niveau qui couvriront tous les domaines de la linguistique actuelle (sociolinguistique, phonologie, morphologie, syntaxe, sémantique, pragmatique, histoire de la linguistique, linguistique informatique, psycholinguistique) à l’exception de la linguistique appliquée qui, pour diverses raisons, fait l’objet de congrès séparés.

Le congrès est placé sous le thème de «l’interface langage-cognition». Pourquoi ce choix?

Le centenaire de la mort de Ferdinand de Saussure, qui est considéré par l’ensemble de la communauté scientifique comme un des pères fondateurs de la linguistique (lire en pages 18 à 21), offre une opportunité symbolique forte pour l’évaluation des perspectives futures de cette discipline. La recherche actuelle dans tous les champs de la linguistique montre que le lien entre la linguistique et les sciences cognitives va se renforcer de façon significative dans les prochaines décennies. Avec l’émergence de technologies d’imagerie médicale non invasives pour l’observation du cerveau, l’évolution des méthodes statistiques et expérimentales, le développement de la recherche en matière d’acquisition et de pathologies du langage, de nouveaux champs d’investigation se sont récemment ouverts et de nouvelles hypothèses ont été posées. Par ailleurs, les domaines traditionnels de la linguistique – phonologie, morphologie, syntaxe diachronique et synchronique, sémantique et pragmatique – jouent aujourd’hui un rôle croissant dans les recherches cognitives, notamment en ce qui concerne les problèmes liés à l’acquisition du langage.

Où se situe la linguistique genevoise sur la scène internationale?

Le Département de linguistique de l’Université jouit d’une reconnaissance internationale. D’une part, grâce à la place de choix qu’occupe Ferdinand de Saussure dans l’histoire de la discipline. D’autre part, parce que les recherches et l’enseignement qui y sont dispensés aujourd’hui sont d’un très bon niveau. Ce qui explique que nous attirons chaque année une trentaine de nouveaux étudiants en formation de base ainsi qu’une dizaine d’autres venus de l’étranger afin de suivre une formation post-grade. Ce chiffre, au vu de l’aspect très théorique et du peu de débouchés qu’offre notre discipline, est assez élevé. Mais ce qui compte surtout, c’est que les étudiants qui suivent ces cours se rendent vite compte qu’on y parle de choses très intéressantes, des choses qu’ils savent parfois implicitement, mais qu’ils ne peuvent expliciter clairement.

Par exemple?

Tout le monde sait que le langage est le propre de l’homme. Cependant, il est plus difficile d’expliquer pourquoi. Surtout depuis que l’on sait que l’être humain partage 98% de son patrimoine génétique avec les primates qui, eux, ne parlent pas. En fait, l’une des conditions qui rend le langage possible est que nous possédons dans notre cerveau des zones spécifiquement destinées à la production et au traitement du langage (aire de Broca et de Wernicke) et qui sont associées à un certain type de connexions neuronales. Or, si ces zones existent également chez les primates, elles sont moins développées et leur cortex moteur, comme chez la plupart des mammifères, n’a que des connexions indirectes avec les neurones du contrôle vocal. Par ailleurs, de récentes recherches en psychologie cognitive ont démontré que ce que l’on appelle «l’attention partagée» est absolument essentielle à l’acquisition du langage.

De quoi s’agit-il?

Pour pouvoir apprendre à parler, un enfant doit pouvoir identifier des séquences de sons et les objets qui leur correspondent avant d’associer ces deux types d’éléments. Or, sans attention partagée, un tel processus n’est pas possible. Une des questions très controversées actuellement est de savoir si les primates possèdent ce qu’on appelle «la théorie de l’esprit», cette faculté cognitive qui nous permet d’attribuer à autrui des états mentaux (intentions, croyances, désirs).

Que sait-on aujourd’hui sur les origines du langage?

Les linguistes ont développé de nombreuses théories sur ce point. En simplifiant à l’extrême, la principale difficulté est d’expliquer quand et comment les structures neuronales dédiées au langage ont permis une communication externe et la vocalisation du langage. Même s’il existe encore des incertitudes, nous disposons aujourd’hui de nombreux arguments qui rendent possible l’identification du moment à partir duquel le langage est apparu. Globalement, les hominidés se sont séparés des primates il y a environ 7 millions d’années. «Homo sapiens» est, quant à lui, apparu il y a 200 000 ans environ. Le langage semble être un phénomène plus récent puisque les estimations actuelles penchent pour une fourchette allant de -100 000 ans à -40 000 ans. En s’appuyant notamment sur les dessins rupestres de la Grotte Chauvet (dans le sud de la France), certains chercheurs estiment même que cette apparition est plus récente et que le langage serait apparu il y 10 000 à 30 000 ans.

Science assez abstraite de prime abord, la linguistique a pourtant de nombreuses applications concrètes. Pouvez-vous en citer quelques-unes?

Dans le domaine de la linguistique computationnelle, de nombreuses équipes, dont celle d’Eric Wherli et de Paola Merlo à Genève (lire en page 22), travaillent sur des analyseurs syntaxiques permettant de produire automatiquement des structures de phrases, ce qui pourrait s’avérer très utile pour la traduction automatique. Un des doctorants du professeur Eric Wehrli, Yves Scherrer, vient d’ailleurs de soutenir une thèse basée sur ce type d’outils décrivant les grandes variations orthographiques et phonétiques entre l’allemand standard et les différents dialectes suisses-allemands. Grâce à un travail cartographique extraordinaire, ce travail montre très clairement le lexique particulier qui est utilisé dans chaque région et la prononciation qui y est associée. Autre exemple: Stéphanie Durrlemann, chercheuse post-doc au bénéfice d’un subside du Fonds national de la recherche scientifique, travaille sur le développement de la syntaxe chez les autistes. Dans ce domaine capital, compte tenu des bénéfices que peuvent en attendre les familles concernées, on peut penser que des stratégies de remédiation activées très tôt pourraient permettre de stimuler efficacement l’acquisition du langage.

La linguistique est une science relativement peu connue du grand public. L’année de ce centenaire est-elle une occasion de rectifier un peu son image?

C’est effectivement un enjeu important. En cherchant des subsides pour le Congrès auprès de diverses institutions, je me suis aperçu du déficit d’image dont souffrait la linguistique. Il a en effet fallu beaucoup batailler et argumenter pour obtenir des fonds. Et d’une certaine manière, c’est assez logique.

Pourquoi?

Notre travail n’est pas très visible pour le grand public. La plupart des linguistes sont cantonnés dans le milieu universitaire avec un cahier des charges qui touche surtout à la formation intellectuelle de nos étudiants. Par ailleurs, nous sommes encore loin d’être considérés à l’égal des généticiens, des spécialistes de l’imagerie ou des astrophysiciens et nous ne le serons probablement jamais pour la simple et bonne raison que tout un chacun croit savoir intuitivement ce qu’est le langage, d’où il vient et comment il fonctionne. Or, en réalité, les choses sont autrement plus complexes, ne serait-ce que parce que le sens d’un énoncé communique davantage d’éléments que ce que les mots qui le composent signifient.

19e Congrès international des linguistes, Uni Mail, 22-27 juillet, www.cil19.org