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Dossier | linguistique

À la recherche du cours perdu

Ferdinand de Saussure n’a pas écrit une ligne de l’ouvrage qui a fait sa notoriété mondiale. Son «Cours de linguistique générale» a été publié à titre posthume sur la base de cahiers d’étudiants. Depuis, de nombreux chercheurs s’efforcent de restituer la parole originale du maître

Le paradoxe est de taille. Si le nom de Ferdinand de Saussure est connu dans le monde entier, c’est essentiellement grâce à la publication du cours qu’il a donné à Genève entre 1907 et 1911, qui est considéré comme l’acte fondateur de la linguistique moderne. Or, le savant genevois n’en a pas écrit un mot. Publié à titre posthume en 1916, puis réédité en 1922, le Cours de linguistique générale a en effet été rédigé par deux de ses anciens élèves sur la base de quelques cahiers d’étudiants ayant assisté à ses leçons. Depuis, au gré de l’apparition de nouveaux éléments, de nombreux chercheurs se sont efforcés de reconstituer la parole du maître avec plus ou moins de réussite. Si bien qu’aujourd’hui encore, nul ne sait exactement ce qu’a bien pu dire Ferdinand de Saussure, il y a un peu plus de cent ans, dans l’enceinte feutrée de l’auditoire 105 d’Uni Bastions.

Comme tout génie qui se respecte, Ferdinand de Saussure avait ses petites manies. Soucieux de ne pas perdre ses pensées, il les couchait sur tout ce qui lui tombait sous la main, qu’il s’agisse d’une vieille enveloppe ou du verso d’un faire-part de mariage. Esprit vagabond, il interrompait soudainement certaines phrases pour passer d’une idée à l’autre et cultivait surtout une vraie phobie de l’édition.

Confessant «une horreur maladive de la plume» et jugeant que ses réflexions n’étaient pas assez abouties, il a donc très peu publié de son vivant, hormis un mémoire resté célèbre consacré aux voyelles dans les langues indo-européennes. De son cours magistral de linguistique générale, il n’a cependant que laissé des traces éparses disséminées au milieu de ses archives.

Bombe intellectuelle

Si la pensée du grand linguiste est parvenue jusqu’à nous, c’est donc en premier lieu grâce aux efforts de Charles Bally et d’Albert Sechehaye. Conscients d’avoir été les témoins indirects d’un grand moment intellectuel, ces deux anciens élèves de Saussure publient en 1916 une première version du Cours de linguistique générale à partir de notes d’étudiants compilées.

«Ce texte, qui fait l’effet d’une véritable bombe intellectuelle dans toute l’Europe, va cependant susciter des réserves croissantes à partir des années 1950, explique Claire Antonella Forel, professeure associée au Département de langue et littérature anglaises de la Faculté des lettres et coordinatrice des manifestations du centenaire organisé autour de la mort du savant genevois. Compte tenu du nombre restreint de sources sur lesquelles il s’appuie, il contient en effet un certain nombre d’amalgames et de raccourcis. Il donne également une image beaucoup plus aboutie de la pensée saussurienne qu’elle ne l’est au regard des informations dont on dispose aujourd’hui.»

Une première relecture de l’œuvre de Saussure est entamée à la fin des années 1950, lorsque Robert Godel décide de consacrer sa thèse de doctorat aux sources manuscrites du Cours de linguistique générale conservées à la Bibliothèque de Genève.

Présent à la soutenance de ce travail et convaincu par la démarche de Godel, Emile Constantin, un autre ancien élève de Saussure, décide alors de confier ses cahiers au chercheur, apportant au dossier de nouvelles pièces manuscrites auxquelles Bally et Sechehaye n’avaient pas eu accès. Il devient dès lors évident que le texte établi en 1916 demande une approche prudente et a besoin d’être complété par un important appareil critique.

Afin de remettre un peu d’ordre dans les conceptualisations saussuriennes, Tullio De Mauro, qui est alors un des chefs de file de l’école structuraliste italienne, livre en 1967 une édition critique du Cours de linguistique générale qui fait encore référence.

Résultat spectaculaire

La même année paraît le premier tome (le second sera publié en 1974) du monumental travail entamé par le linguiste alémanique Rudolf Engler. Ce dernier présente le texte publié en 1916 par Bally et Sechehaye fragmenté en 3281 segments en regard desquels figurent les éléments tirés des cahiers d’étudiants leur correspondant ainsi que des fragments de textes de la main de Saussure. Spectaculaire, le résultat obtenu se prête toutefois difficilement à une lecture continue.

Plus accessibles, les trois ouvrages publiés entre 1993 et 1997 par le chercheur japonais Eisuke Komatsu donnent à lire une partie des trois cours donnés par Saussure dans leur continuité et avec une traduction en anglais. Contestée pour certains problèmes philologiques, cette édition a aussi le défaut d’être dénuée d’appareil critique et d’être basée sur un seul cahier d’étudiant pour chaque cours.

Ce qui a motivé la publication en 2005 par les Cahiers Ferdinand de Saussure de l’intégralité des notes prises par Constantin durant le troisième cours ainsi que des fragments de la main de Saussure s’y rapportant.

Intégrant l’ensemble des écrits de Saussure concernant la linguistique générale conservés à la Bibliothèque de Genève ainsi que les manuscrits inédits d’un livre sur la linguistique générale découverts en 1996 dans l’orangerie de la maison qu’occupait Saussure à Genève (la maison Lullin), les Ecrits de linguistique générale (2002) proposent, quant à eux, sous la plume de Simon Bouquet et Rudolf Engler, une nouvelle lecture de la pensée saussurienne en peignant le linguiste genevois «à la fois comme un épistémologue de sa discipline et comme un philosophe, soucieux de dénoncer les illusions de toutes sortes dont le langage est l’occasion pour repenser les fondements de son étude».

Enfin, en février 2010, Daniele Gambarara, président du Cercle Ferdinand de Saussure, a lancé un projet visant à l’édition numérique des manuscrits saussuriens. Une démarche dans laquelle les notes récemment retrouvées par un des neveux du linguiste devraient trouver, elles aussi, un jour leur place.

Le «Einstein» de la linguistique

Il est à la linguistique ce qu’Einstein est à la physique. Titulaire d’une trentaine de doctorats «honoris causa» et professeur émérite au Massachusetts Institute of Technology (MIT), où il enseigne depuis le milieu des années 1950, Noam Chomsky a, tout comme Saussure l’avait fait un demi-siècle avant lui, radicalement transformé la manière d’aborder sa discipline.

La «révolution chomskienne» s’ouvre en 1955, lorsque le jeune chercheur (il n’a pas encore 30 ans) présente sa thèse de doctorat. Un travail intitulé «The logical structure of linguistic» qui est souvent décrit comme la contribution la plus importante dans le domaine de la linguistique théorique du XXe siècle et qui ne sera publiée dans son intégralité qu’en 1975.

L’approche du langage de Chomsky introduit deux concepts clés: celui de «grammaire générative» et celui de «grammaire universelle». Le premier postule que toutes les langues sont construites à partir d’un nombre de règles et d’éléments fini permettant de produire des phrases en nombre infini. Le second est basé sur l’idée que des principes et des paramètres définissent l’ensemble des langues humaines possibles. Et selon Chomsky, le véritable objectif de la linguistique consiste précisément à identifier l’architecture de cette «grammaire universelle» afin d’accéder à ce qu’il nomme la «langue interne», à savoir la connaissance qu’un locuteur a de sa langue.

Bien que souvent contestées, les thèses développées par le savant américain ont eu une influence majeure non seulement pour l’émergence des sciences dites cognitives (psychologie, neurosciences, intelligence artificielle…), mais également dans des domaines a priori plus éloignés de la linguistique.

Niels Kaj Jerne, lauréat du Prix Nobel de médecine en 1984, a ainsi utilisé le modèle génératif de Chomsky pour expliquer le système immunitaire humain, faisant le lien entre structures grammaticales et protéiques.

Scientifique d’envergure mondiale, Noam Chomsky est, par ailleurs, également très connu pour son activisme politique. Opposant de la première heure à la Guerre du Vietnam – il a figuré sur la liste secrète des «opposants politiques» établie sous Nixon –, il est l’auteur de nombreux ouvrages à succès sur la politique étrangère des Etats-Unis et le fonctionnement des médias. Et c’est sans doute cette double casquette qui lui vaut d’être considéré aujourd’hui comme le «plus grand intellectuel vivant» du monde anglo-saxon.