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Tête chercheuse | Germaine Duparc

La double vie de Germaine Duparc

Connue pour son rôle de pionnière dans le domaine de l’éducation de la petite enfance, Germaine Duparc cultivait également une passion intellectuelle pour l’anthropologie, comme le révèle une récente biographie de cette «Genevoise aux passions discrètes»

Entre le cœur et la raison, elle n’a jamais voulu choisir. Elevée depuis son plus jeune âge selon les principes rousseauistes de l’Education nouvelle, Germaine Duparc a dirigé pendant plus de trente ans la Maison des Petits, une école expérimentale qu’elle avait fréquentée et où sa mère avait également enseigné. La future professeure d’université s’y est faite un nom en tant que pionnière de l’éducation de la petite enfance. Elle n’a cependant jamais tout à fait renoncé à ce qui constituait sans doute sa plus grande passion intellectuelle: l’anthropologie. Explications avec Christiane Perregaux, professeure honoraire de la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation, qui vient de publier une biographie tirée des archives personnelles de celle qui fut à la fois sa professeure, sa voisine et son amie.

Une initiation précoce

«J’ai rencontré Germaine Duparc alors que j’étais étudiante, explique Christiane Perregaux. Dans le cadre de ma formation d’enseignante, j’ai suivi avec un grand intérêt le cours «biologie et éducation» qu’elle donnait à l’Université. Je l’ai ensuite côtoyée presque quotidiennement durant les 25 dernières années de sa vie. Mais cette fois en tant que voisine, puisqu’elle occupait l’appartement au-dessus du nôtre. J’aurais donc tendance à dire que je l’ai bien connue. J’avais cependant totalement occulté sa passion pour l’anthropologie. Cette facette pourtant si importante de sa personnalité ne m’est apparue qu’en travaillant sur ses archives pour les besoins de ce livre.»

Christiane Perregaux n’est probablement pas la seule pour qui la «double vie» de Germaine Duparc a été une découverte. Pour l’immense majorité des personnes qui l’ont connue de son vivant, cette dernière était d’abord et surtout une pédagogue. Maîtresse d’école enfantine et professeure à l’Institut Jean-Jacques Rousseau, puis à l’Université, elle a dirigé trente ans durant la Maison des Petits, fondée par Edouard Claparède en 1913 (lire Campus n° 90) afin de servir d’école d’application et de lieu de formation de son Institut. Jouant, tout au long de sa carrière, un rôle majeur dans le développement et la mise en place d’une véritable politique de la petite enfance à Genève, elle s’est efforcée d’y réaliser les idéaux prônés par l’Education nouvelle. Un courant intellectuel plaçant les besoins et les intérêts des enfants au centre des processus d’apprentissage et auquel elle avait été éduquée très tôt, d’une part par sa mère, maîtresse d’école enfantine très engagée en faveur d’une refondation de l’éducation et, de l’autre, par Edouard Claparède, figure de proue de ce mouvement d’idée à Genève et proche de la famille.

Outre la formation de plusieurs générations d’éducatrices et de maîtresses d’école enfantine, on doit à Germaine Duparc des innovations comme cette table de jeu pour enfants alités, brevetée au milieu des années 1960, l’introduction de cours de musique obligatoires pour les futures enseignantes ou la publication de Chante mon petit, un recueil de chansons qui sera publié à six reprises à partir de 1951 et utilisé dans de nombreuses écoles enfantines en Suisse, mais aussi en Grèce ou en Suède.

Apprendre par le jeu

Sur le plan strictement scientifique, la production de Germaine Duparc reste toutefois relativement modeste. Plusieurs raisons peuvent être invoquées pour expliquer cette retenue. La première tient à la conception que Germaine Duparc se faisait du métier de pédagogue. Selon elle, tout apprentissage devait en effet reposer sur l’intérêt de l’élève. Il s’agissait donc surtout d’éveiller ses capacités et de stimuler sa créativité, notamment au travers du jeu. «Le contact avec la réalité de la classe et l’observation des enfants dans leurs activités quotidiennes ont profondément modifié le rapport de Germaine Duparc à la recherche telle qu’elle l’avait apprise dans le laboratoire de Pittard, confirme Christiane Perregaux. Fortement tournée vers la pratique, celle-ci n’avait de sens que dans la mesure où elle lui permettait de mieux comprendre le fonctionnement de l’enfant au quotidien et d’apporter des ajustements à la manière de conduire la classe.»

Le second motif suggéré par sa biographe est le voisinage pas toujours aisé avec Jean Piaget. Loin de cultiver des relations sereines avec celui qui règne en maître sur la psychologie enfantine dès le début des années 1930, Germaine Duparc a toujours refusé de rejoindre son laboratoire, de peur d’y perdre son indépendance. «Elle a dépensé beaucoup d’énergie pour résister aux injonctions de Piaget, précise Christiane Perregaux. Ceci expliquant sans doute cela, elle a également dû attendre longtemps une reconnaissance académique qui tardait à venir.»

Enfin, si Germaine Duparc n’a pas laissé à la postérité une vaste œuvre théorique en éducation, c’est aussi parce qu’elle avait d’autres passions remontant au tout début de sa formation intellectuelle. Elève brillante – elle obtient deux prix spéciaux au moment de sa maturité – Germaine Duparc est très tôt intéressée par les questions de sciences naturelles. Férue de botanique, elle confectionne un herbier et passe beaucoup de temps à dessiner les plantes qu’elle recueille avant de s’inscrire à l’Université pour y accomplir une Licence ès sciences biologiques. C’est dans ce cadre que survient ce qui sera pour elle une révélation.

Elève du grand anthropologue Eugène Pittard (lire Campus n°105), auquel elle voue une admiration sans borne, Germaine Duparc accompagne, au cours de l’été 1936, le professeur en Dordogne pour une campagne de fouilles archéologiques. A l’aise dans l’atmosphère décontractée qui règne sur le chantier, côtoyant les plus grands préhistoriens du moment, la jeune femme est convaincue d’avoir trouvé sa voie. Après avoir été assistante bénévole durant quelques années pour son mentor, elle achève donc en 1942 une thèse de doctorat portant sur un lot d’ossements humains envoyés d’Afrique du Sud à Eugène Pittard.

C’est à ce moment précis que le destin vient frapper à sa porte, par l’intermédiaire de Mina Audermars et Louise Lafendel, directrices de la Maison des Petits, qui proposent, en cette même année 1942, à leur ancienne élève de reprendre la direction de l’école. Même si la décision est pour elle un véritable crève-cœur, Germaine Duparc n’hésite pas longtemps. «Pour quelqu’un d’une telle loyauté et d’une telle fidélité, il était impossible de refuser cette offre, explique Christiane Perregaux. Même si ce choix a été long et difficile à assumer, elle ne pouvait pas tourner le dos à ce qui représentait non seulement une période très heureuse de son enfance mais également une partie de l’héritage maternel.»

Engagée sur le chemin de l’éducation par devoir davantage que par conviction, Germaine Duparc ne va pas pour autant rompre complètement avec la préhistoire. Jusqu’à la fin des années 1960, elle retourne presque chaque été en Dordogne pour y poursuivre ses travaux, signant régulièrement de brèves contributions dans des revues de haut niveau. Tout au long de sa carrière de pédagogue, elle s’efforcera également d’intégrer autant que possible ce qu’elle a appris de l’anthropologie à son enseignement auprès des tout-petits, comme en témoigne notamment ce texte resté inédit dont l’intitulé résume parfaitement les préoccupations de cette «Genevoise aux passions discrètes»: «L’enfance de l’humanité nous a-t-elle laissé un art d’enfant?»

Vincent Monnet

«Germaine Duparc, une Genevoise aux passions discrètes», par Christiane Perregaux, Editions Suzanne Hurter, 255 p.

Dates clés

◗ 11 mai 1911: naissance de Germaine Duparc à Genève

◗ 1937: licence ès sciences biologiques à l’UNIGE

◗ 1940: professeure de sciences au Collège Calvin

◗ 1942: doctorat ès sciences anthropologiques à l’UNIGE

◗ 1945: direction de la Maison des Petits et chargée de cours de biologie à l’Institut Jean-Jacques Rousseau

◗ 1960: professeure à l’Institut des sciences de l’éducation

◗ 1974: professeure ordinaire à la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation

◗ 26 juin 1978: Germaine Duparc quitte la direction de la Maison des Petits

◗ 1980: professeure honoraire de l’UNIGE

◗ 6 janvier 2008: décès de Germaine Duparc à Genève