Campus 86

Dossier/open access

L'édition fait sa mue

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La résistance s’organise. Etranglés depuis près de vingt ans par l’énorme pression économique que font peser sur les publications scientifiques les quelques grandes maisons d’édition qui contrôlent ce marché, les milieux académiques sont passés à la riposte. Avec une idée phare: l’open access, soit la mise à disposition gratuite, sur Internet, de l’ensemble des contributions produites par la communauté scientifique. Garante d’économies substantielles ainsi que d’un accès élargi à l’information, la formule fait de plus en plus d’émules. De ce bouillonnement, qui pourrait radicalement transformer la manière dont se fait la science, témoignent, entre autres initiatives, l’émergence des PLoS (Public Library of Science) ou le lancement du programme SCOAP3 par le CERN. Cependant, et même si le mouvement paraît désormais irréversible, le chemin qui reste à parcourir est encore semé de nombreuses embûches. Explications.

La crise que traversent aujourd’hui les publications scientifiques trouve son origine dans l’explosion spectaculaire des tarifs d’abonnements. Autrefois partagée à peu près à revenus égaux entre éditeurs privés et éditeurs «associatifs» (les divisions publications des sociétés savantes), l’édition scientifique se répartit désormais entre trois très grands groupes mondiaux (Elsevier, Springer, Blackwell), quelques dizaines d’éditeurs de taille moyenne, pour la plupart anglo-saxons, et quelques très grandes sociétés savantes (American Chemical Society, IEEE), toutes américaines. Dominant totalement le marché, ces entreprises ne se sont pas privées de faire monter les enchères. Entre 1970 et 1995, le prix moyen des périodiques dans le domaine des sciences, de la technologie et de la médecine a ainsi augmenté de 471%, soit une croissance annuelle de près de 6.5% largement supérieure à l’inflation. De son côté, l’abonnement à l’incontournable revue Nature est passé de 900 à 1200 livres sterling en deux ans. Conséquence: l’Université de Genève, par exemple, qui dépense près de 3 millions chaque année pour s’abonner à des périodiques scientifiques, voit une part croissante de cette somme absorbée par le trio Elsevier, Springer, Blackwell, tandis que le nombre de titres acquis ne cesse d’aller en diminuant.

«Historiquement, la vocation première d’un éditeur scientifique est de diffuser de la connaissance, explique Jean-Blaise Claivaz, coordinateur au Service des bibliothèques de l’Université. Mais cette dimension humaniste a disparu. Aujourd’hui, les revues sont vendues par “package” (près de 2000 titres d’un bloc pour Elsevier) et il n’y a plus que le profit qui compte.» C’est à ce point vrai que, pour se prémunir contre toute mauvaise surprise, Elsevier et consorts incluent désormais dans les contrats qu’ils passent avec les bibliothèques universitaires une clause prévoyant une augmentation de 5,5% par année, clause non négociable. Selon la même logique, ces éditeurs interdisent à leurs clients de stopper leur abonnement à des titres sur support papier lors de l’acquisition d’une licence pour une version électronique équivalente, d’où l’impossibilité de réaliser de réelles économies, à moins de réduire chaque année un peu plus le catalogue. Et ce, au détriment des petits éditeurs, qui ne peuvent se prévaloir d’une telle immunité.

Le marché des publications scientifiques est pourtant loin d’être sinistré. Alimentées par des contributions émanant pour leur immense majorité de la recherche publique – dont les coûts sont par définition assumés par la collectivité –, les grandes revues scientifiques affichent une santé économique resplendissante. Estimé à 14 milliards de dollars par le cabinet d’études américain Outsell, le marché mondial de l’information scientifique constitue aujourd’hui l’une des activités les plus rentables du secteur de l’édition professionnelle.

Pour sortir de l’impasse, certains chercheurs, responsables de bibliothèques et institutions scientifiques ont à plusieurs reprises appelé au boycott. Sans grands résultats. C’est qu’à l’heure actuelle, les revues traditionnelles restent essentielles à la carrière d’un chercheur. Signer dans une revue prestigieuse est en effet la garantie de voir sa notoriété augmenter, mais également de plus en plus souvent le moyen d’obtenir des fonds supplémentaires. «Certains titres sont incontournables, confirme Jean-Blaise Claivaz. Le monde peut s’écrouler, nous continuerons à nous abonner à des revues comme Nature ou Science

L’initiative de Budapest

Grâce aux diverses initiatives menées en faveur de l’open access, les choses pourraient pourtant changer à plus ou moins long terme. L’idée de base est simple: puisque les articles commercialisés à grands frais par les revues scientifiques émanent du domaine public, il serait normal qu’ils puissent être consultés le plus largement possible et à moindres frais. Accessibles en ligne, les articles publiés en open access permettent de contourner le droit de reproduction sur lequel les éditeurs veillent jalousement, tout en restant compatibles avec le système de validation par les pairs. Certaines bases de données ont cependant fait le choix de se passer de cette procédure. Dans ce cas de figure, les auteurs archivent leurs contributions de leur propre chef, mais en respectant le protocole établi par la Budapest Open Access Initiative.

Lancée au début des années 1990 par le physicien américain Paul Ginsparg, cette façon de procéder a depuis fait son chemin. Plus de 2000 titres de ce genre sont aujourd’hui recensés sur Internet. Les sciences biomédicales, la physique fondamentale, les sciences de l’information, disciplines dans lesquelles cette façon de faire correspond à la culture scientifique des chercheurs, fournissent les plus forts contingents. La chimie, les sciences de l’ingénieur et la recherche appliquée sont en revanche encore peu représentées. De leur côté, les sciences humaines connaissent la plus forte progression, que ce soit par conversion d’anciens titres ou par la création de nouvelles entités. Signe que l’idée est porteuse, la revue Nature, dont le prestige est tel qu’elle n’a pas grand-chose à craindre de l’open access, s’est également lancée dans l’aventure. En parallèle à la procédure de validation habituelle, les manuscrits qui lui sont proposés sont désormais également placés sur Internet en vue d’être commentés et expertisés par n’importe quel visiteur. Et les avis exprimés sont pris en compte au moment de décider de la publication ou du rejet de l’article concerné.

Loin d’être spectatrices du phénomène, les institutions sont également de plus en plus nombreuses à soutenir cette évolution. A titre d’exemple, certains des principaux bailleurs de fonds dans le domaine de la recherche médicale (les National Institutes of Health aux Etats-Unis, le Britain's Medical Research Council et le Wellcome Trust au Royaume-Uni) ont demandé en 2005 à leurs chercheurs de déposer une copie sous open access de leurs publications. De même, en Grande-Bretagne, il est prévu qu’à terme, environ la moitié de la recherche produite dans les universités seront disponibles en open access.

Très favorables à cette façon de procéder, les bibliothèques universitaires, qui y voient un véritable ballon d’oxygène, n’ont cependant pas vraiment les moyens d’imposer la transition à marche forcée. Tant que les revues lucratives pèseront aussi lourd sur leurs budgets, le choix de l’open access représentera en effet d’abord et surtout une charge supplémentaire sur le plan financier. «Il faudra non seulement investir pour s’adapter aux nouveaux supports électroniques, mais également dégager des ressources pour assumer les frais de publication, qui reviendront dès lors aux institutions, explique Jean-Blaise Claivaz. En dernière analyse, la balle est donc dans le camp des auteurs. Pour que le mouvement prenne davantage d’ampleur, il faudrait voir émerger des personnalités influentes dans chaque discipline. Si de bons auteurs ne soumettent pas leurs articles à des revues en open access pour donner du prestige à ces titres, la situation n’évoluera pas. Il y a quelques Prix Nobel, comme Arnold Warmus, qui ont tenté de donner l’exemple, mais ils demeurent relativement peu nombreux pour l’instant.»

L'«open access» en 7 dates

Août 1991: Le physicien américain Paul Ginsparg crée une base de données nommée hep-th (pour High Energy Physics – Theory) permettant aux chercheurs spécialisés dans la physique théorique des hautes énergies d’échanger rapidement leur production scientifique. Rebaptisée ArXiv, cette plateforme contient aujourd’hui près de 315 000 documents et reçoit environ 140 000 connexions par jour.
Octobre 1999: Lors de la convention de Santa Fé, qui réunit pour la première fois les responsables d’archives ouvertes existant à l’époque, les grandes lignes de ce qui doit devenir une norme technique destinée à assurer des liens entre les différentes plateformes se développant dans le monde sont élaborées.
Janvier 2001: La Public Library of Science (Plos) lance une pétition afin que les textes parus dans les revues scientifiques soient offerts en libre accès six mois après leur publication. Pour donner plus de poids à leur demande, les 34000 signataires s’engagent à boycotter les revues qui ne donneraient pas suite à leur sollicitation, menace que la plupart des chercheurs ne mettront pas à exécution.
Décembre 2001: Lancement de la Budapest Open Acess Initiative, un appel mondial destiné à encourager les chercheurs du monde entier à participer au mouvement de mise à disposition gratuite de leurs travaux. Deux stratégies complémentaires sont définies: l’auto-archivage des articles comme pré ou post-print et la publication en revues à libre accès. Un standard est par ailleurs mis sur pied afin de définir les normes qui sont nécessaires pour que les archives puissent être interrogées simultanément, quelle que soit leur localisation dans le monde, en une seule requête.
Octobre 2003: A Berlin, un nouvel appel international pour la constitution et la diffusion d’archives ouvertes est lancé. Ce texte est signé par les représentants d’institutions telles que le CNRS, l’Institut Max Planck, l’Inserm ou l’Institut Pasteur.
Mars 2005: Signée à Southampton, une nouvelle déclaration, connue sous l’appellation de Berlin III, invite les institutions signataires de l’appel lancé deux ans plus tôt à Berlin à exiger de leurs chercheurs qu’ils déposent leurs travaux en archives ouvertes et à encourager ces mêmes chercheurs à publier de préférence dans des revues en libre accès.
Novembre 2006: Au CERN, les physiciens des hautes énergies annoncent que toutes leurs publications passeront en libre accès dans le cadre du projet SCOAP3, qui devrait entrer en fonction au cours de l’année 2008.

Qui archive quoi?

L’explosion du coût des publications, l’émergence de l’open access et la multiplication croissante de l’offre éditoriale payante compliquent considérablement la tâche des bibliothécaires désireux de proposer une offre documentaire cohérente et exhaustive. Cette situation pose également d’importantes difficultés pour ce qui est de la conservation des données scientifiques.

«On s’est habitué à vivre avec le risque dans ce domaine, explique Jean-Blaise Claivaz, coordinateur des bibliothèques à l’UNIGE. C’est une question qui doit être réglée de manière collective, mais ce sont souvent les éditeurs qui ont la matière première entre leurs mains, pas les bibliothèques. Cela étant, aussi longtemps que ces contenus ont de la valeur, il n’y a pas vraiment de souci à se faire: les éditeurs continueront à investir pour les conserver.» Pour parer à tout risque dans ce domaine, le géant de l’édition Elsevier a d’ailleurs négocié avec la Bibliothèque nationale des Pays-Bas un dépôt régulier de toutes leurs données. Si Elsevier devait cesser ses activités, ces informations deviendraient consultables en libre accès.

Se voulant rassurante, la démarche n’exclut pas un certain nombre de dérives. Outre le fait que ce qui est considéré comme important aujourd’hui ne le sera peut-être plus demain, les spécialistes du domaine évoquent des pratiques pour le moins inquiétantes. Elsevier aurait ainsi retiré de ses bases de données un certain nombre d’articles dont le contenu était jugé délicat d’un point de vue moral ou idéologique, mais qui semblaient acceptables sur le plan scientifique.

Il n'y a pas de science sans échange

La science s’est depuis toujours construite sur le partage des connaissances. Il n’y a pas d’avancée scientifique marquante qui ne se soit nourrie du débat et de la controverse, les progrès des uns répondant aux préoccupations des autres.

D’abord épistolaire et privée, la communication entre ceux qu’on appelle encore des «savants» se démocratise avec le développement de l’imprimerie et l’apparition des premiers journaux issus des «sociétés scientifiques».

La première revue strictement scientifique voit le jour à Paris en 1665 sous le nom de Journal des sçavans. Son équivalent britannique, les Philosophical Transactions of the Royal Society, apparaît la même année et s’impose durant plus de deux cents ans comme «le» modèle à suivre.

Au cours du XIXe siècle, les progrès techniques, l’élargissement des connaissances et l’apparition de nouvelles disciplines provoquent une augmentation spectaculaire du nombre de titres à vocation scientifique. Ne pouvant plus maîtriser l’ensemble des sujets abordés, les comités éditoriaux qui conduisent ces revues font de plus en plus appel à des scientifiques spécialisés chargés de valider ou non le contenu des articles avant leur éventuelle publication. Ce système dit d’«évaluation par les pairs», qui est aujourd’hui encore la norme, est adopté par les deux titres de référence que sont le britannique Nature, créé en 1869, et son homologue américain Science, lancé par Thomas Edison le 3 juillet 1880.

Dans la foulée de ces publications, de nombreux titres vont apparaître au cours du XXe siècle. A l’heure actuelle, il existerait, selon les estimations les plus modestes, au moins 15 000 titres scientifiques, dont 4000 auraient un fort impact sur les milieux de la recherche. Cette expansion, qui devrait logiquement se poursuivre avec le développement de l’open access, s’est toutefois accompagnée d’un très fort mouvement de concentration. Ainsi, les deux principaux éditeurs internationaux (Elsevier et Springer) réalisent à eux seuls plus de 30% du chiffre d’affaires du secteur de l’édition de revues scientifiques, alors qu’ils éditent moins de 15% des titres.