Campus 87

Dossier/obésité

Soigner la tête pour guérir le ventre

Encore peu étudiés, les troubles du comportement alimentaire sont souvent impliqués dans le développement de l’obésité. Explications avec Olivia Mobbs, assistante au sein de l’unité de psychopathologie et neuropsychologie cognitive de la FPSE

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Trente à 50% des personnes qui consultent afin de maigrir seraient victimes d’un trouble du comportement appelé «hyperphagie boulimique» (ou binge eating disorder). Caractérisé par des accès de prise de nourriture incontrôlables et répétés (boulimie), non suivis d’épisodes compensatoires (vomissements, prise de laxatif, jeûne, activité physique), cette affection se double généralement d’un sentiment de culpabilité, de déprime ou de dégoût de soi-même. Insatisfait de son corps, l’individu compense en mangeant, ce qui crée un cercle vicieux aux conséquences souvent dramatiques.

«La nourriture est très facilement disponible dans nos sociétés, explique Olivia Mobbs, assistante au sein de l’unité de psychopathologie et neuropsychologie cognitive de la FPSE. Pourtant, seules certaines personnes ne parviennent pas à contrôler leur rapport à l’alimentation et focalisent leur attention sur les informations qui ont trait à la nourriture et à la silhouette. L’enjeu de nos travaux est de comprendre ce qui explique cette perte de contrôle et d’identifier les mécanismes cognitifs qui la sous-tendent.»

De récentes recherches ont ainsi montré que les personnes obèses connaissent des difficultés lorsqu’on leur demande d’inhiber un comportement devenu automatique (comme peut le devenir l’acte de manger). D’autres études ont mis en évidence une mauvaise prise en compte des conséquences de leur comportement, ainsi qu’une difficulté à gérer les pensées intrusives en lien avec la nourriture. Les personnes obèses seraient en outre plus sensibles à la récompense que représente pour eux le fait de se nourrir. D’où une difficulté à réguler leur alimentation en fonction de critères physiologiques tels que la satiété.

Dépasser la honte

La thèse que rédige actuellement Olivia Mobbs vise à mieux comprendre le rôle de ces difficultés cognitives dans les troubles alimentaires. Réalisé avec la collaboration des Hôpitaux universitaires de Genève, de la Clinique de la Vallée d’Annemasse et du Fonds national suisse de la recherche scientifique, ce travail devrait notamment permettre d’améliorer la méthodologie utilisée jusqu’ici, généralement basée sur une approche par questionnaire. «Les personnes qui souffrent de troubles du comportement alimentaire ont souvent honte de leur situation, explique Olivia Mobbs. Elles éprouvent des difficultés à en parler de façon spontanée et objective. Pour éviter les biais, conscients ou non, liés à la désidérabilité sociale ou au déni, nous soumettrons à nos candidats des tâches informatisées explorant les processus d’inhibition et de prise de décision en utilisant des images directement en lien avec la nourriture ou le corps.»

Des résultats plus spécifiques sont également attendus. Plusieurs études ont ainsi montré que les personnes boulimiques associaient clairement la minceur à une valeur positive, tandis que la prise de poids était connotée négativement. Un des enjeux de la recherche consiste à vérifier si cette perception est partagée par les personnes obèses. Afin de confirmer l’hypothèse selon laquelle les différents mécanismes psychologiques impliqués dans les troubles alimentaires sont présents – à divers degrés – dans l’ensemble de la population et pas uniquement chez les personnes obèses, boulimiques ou anorexiques, l’étude se penchera également sur un échantillon de la population générale. «Ce volet permettra de mieux cerner ce qui se passe avant que les individus ne développent des troubles, explique Olivia Mobbs. Ces problèmes sont-ils conscients, sont-ils très répandus, quand et comment le comportement alimentaire devient-il problématique?»

A terme, ce type de recherche devrait contribuer à une meilleure prise en charge des personnes obèses. «On assiste à des cas de récidive même après une intervention lourde comme une gastroplastie, poursuit Olivia Mobbs. Cela veut dire que les mécanismes qui sont en œuvre sont très puissants. On sait par ailleurs que le fait de tenter de supprimer une pensée dérangeante en lien avec la nourriture, comme cela peut se produire avec certains régimes, entraîne souvent, et de façon paradoxale, une augmentation de la fréquence de ces pensées. Ce phénomène peut conduire à une perte de contrôle sur le comportement alimentaire : le patient parvient effectivement à perdre du poids, mais il le reprend très vite et peut même dépasser le point d’où il était parti.»

Afin d’éviter cet «effet yo-yo», les membres de l’unité de psychopathologie et neuropsychologie cognitive estiment qu’il serait préférable de développer des traitements plus spécifiques, fondés sur les difficultés cognitives propres à chaque personne souffrant d’hyperphagie boulimique. Ce qui leur permettrait de retrouver progressivement une meilleure gestion de leur comportement alimentaire afin de parvenir à dominer leur obsession de la nourriture.