Campus 87

Recherche/Etudes genre

Quand l’école se donnait un genre

Dans les régions catholiques, l’instauration de l’instruction publique et le développement des sociétés industrielles ont plus largement qu’ailleurs contribué à accentuer les inégalités entre hommes et femmes

Chaque médaille a son revers. Source de mieux-être pour les sociétés occidentales dans leur ensemble, la révolution industrielle n’a pas apporté partout et à tous les mêmes bénéfices. Que ce soit face à l’école ou au marché du travail, le passage à la modernité s’est en effet traduit dans certaines régions par un renforcement des inégalités entre les sexes. C’est ce que démontrent les travaux menés par Anne-Françoise Praz, historienne et maître assistante en Etudes genre, dans le cadre du programme européen COST Gender and Well-being, auquel participe une équipe genevoise dirigée par le professeur Michel Oris.

Quel savoir pour quel avenir?

Entre 1880 et 1930, la mise en place de la scolarité obligatoire et le processus d’industrialisation entraînent une redéfinition du rôle de chaque membre de la famille. Face à ces transformations, régions catholiques et protestantes ne formulent cependant pas le même type de réponse.

Ainsi, à Fribourg, les revues pédagogiques véhiculent une conception du savoir «utilitariste». On s’instruit pour être capable de gagner sa vie et de remplir le rôle attendu par la société. L’instruction paraît également moins essentielle pour les filles, dont la vocation première est de devenir de pieuses ménagères. Et pour ce faire, mieux vaut privilégier des travaux pratiques que de l’enseignement de la géographie ou de l’histoire. Le contrôle des absences est par ailleurs assez lâche et les familles ont la possibilité d’obtenir – surtout lorsqu’il s’agit de filles – des dérogations pour retirer leur progéniture de l’école avant l’âge légal. «Le fait que ces pratiques s’institutionnalisent rapidement et qu’elles soient légitimées par l’Etat contribue à rendre évidente l’idée selon laquelle les filles doivent se sacrifier pour que leurs frères puissent poursuivre leurs études, explique Anne-Françoise Praz. Et peu à peu ce type de comportement va devenir la norme.»

Dans le canton de Vaud, en revanche, les pouvoirs publics ne transigent pas avec l’école. Le savoir étant perçu comme une valeur en soi, il n’est pas question – sauf événements exceptionnels – d’abandonner sa scolarité avant terme. Sévère pour tous, le système ne fait pas de distinction entre filles et garçons. C’est que, première institutrice de ses enfants, éducatrice des citoyens de demain, la future mère joue dans le monde protestant un rôle essentiel en matière de transmission des devoirs et des valeurs. Son éducation doit donc être aussi complète que possible, même si celle-ci est destinée à ne jamais quitter le foyer domestique.

Sur la base d’un échantillon comparatif de quatre villages et de la reconstitution des parcours scolaires de quelque 2000 enfants pour la période 1880-1930, l’historienne a démontré que la probabilité d’accéder à une formation post primaire est 4,75 fois plus élevée pour les garçons que pour les filles à Fribourg, tandis que dans le canton de Vaud ce rapport n’est «que» de 2,45.

Ces inégalités, construites par les institutions scolaires, se trouvent renforcées lors du processus d’industrialisation, qui intervient dans deux des villages étudiés. Avec l’installation des fabriques et la généralisation du travail en usine, la demande en main-d’œuvre peu qualifiée s’accroît. Et si les filles sont relativement bien protégées dans le canton de Vaud, le système fribourgeois, n’offre pas les mêmes garanties. La facilité avec laquelle elles peuvent échapper à l’école pousse nombre de familles à faire ce choix afin de ramener un salaire supplémentaire à la maison. Et quand c’est la mère qui travaille, c’est aussi une fille qui est rappelée au foyer afin de prendre le relais des tâches domestiques. C’est cependant surtout par rapport à leurs frères que les différences se creusent. Non contents de monopoliser les emplois à forte qualification, ces derniers vont également tirer profit du passage de l’économie familiale traditionnelle à l’économie de salaire familial. En effet, dans le monde paysan, les garçons étaient chargés de garder le bétail ou d’aller chercher l’eau, tâches qui tendent à disparaître avec le développement du monde industriel. Pour les filles, par contre, le cahier des charges domestiques (garder les petits, faire la cuisine ou le ménage) reste identique quand il ne s’alourdit pas parce que la mère est absente. «L’approche de genre oblige à remettre en question la perception de la famille comme entité harmonieuse, espace de solidarité et de cohésion, conclut Anne-Françoise Praz. Or, force est de constater que, comme le reste de la société, elle n’échappe pas aux inégalités et aux rapports de pouvoir.»

Vincent Monnet

Anne-Françoise Praz: «Four Swiss Villages, 1860-1930: Putting Gender back into Historical Demography», in Gender&History, August 2007, vol. 19, n°2, p. 242-259.

Anne-Françoise Praz: De l’enfant utile à l’enfant précieux – Filles et garçons dans les cantons de Vaud et de Fribourg, Lausanne, Antipodes, 2005.

Projet COST