Campus 91

A lire

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«Révolution poétique» : histoire d’un pléonasme

On traque, dans ce livre, l’histoire d’une assimilation stéréotypée: celle de l’écriture, poétique ou prosaïque, à l’esprit révolutionnaire. Depuis Hugo, la littérature française, (presque) tout entière tendue vers l’idéal d’un monde neuf, à refaire, concourt à la perte du classicisme. La République des Lettrés va dès lors s’effritant, sous les coups de boutoir du romantisme démocratique, qui prône une République des Lettres. Par la brèche hugolienne s’engouffrèrent les écrivains et poètes pour qui ordre moral et ordre verbal ne font qu’un. C’est ainsi que les propos d’un Maurras (chantre de la collaboration) ou d’un Bourget (traditionaliste) sont examinés autant que ceux d’André Breton, pour lequel surréalisme équivaut à révolution. Dans le corpus des auteurs mis sur la sellette, d’autres voisinages surprendront, comme celui de Blanchot, écrivain secret, fort jaloux de sa discrétion, et de Jean Paulhan, dont l’activité littéraire s’inscrivit dans le contexte de la Résistance. Pour finir, de Barthes au groupe Tel Quel en passant par les vues sartriennes sur la littérature, c’est à la radiographie d’un idéal que procède Laurent Jenny, professeur au Département de langue et littérature françaises modernes. Idéal qu’il dit déformé en une idéologie pour le moins contraignante, qu’il qualifie de «terroriste». Je suis la révolution en établit une généalogie, afin d’en mieux montrer l’actuel écueil. La quête d’une écriture désincarnée aurait fait son temps, à force de séparation. Coupés de leur contexte, de leur auteur, des œuvres enfin, les mots, ces orphelins, perdraient leur sens. Et le lecteur.

Sylvie Délèze

«Je suis la révolution», par Laurent Jenny, Éditions Belin, Paris, 222 p.

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Les Lumières au présent

Dirigée par Michel Porret, professeur au Département d’histoire générale, la collection L’Equinoxe s’est donné pour objectif d’illustrer «les interrogations, les problématiques, les dimensions et les enjeux actuels des sciences humaines qui aident à penser la complexité du monde, à en décrypter les mythologies, à en questionner la culture, l’imaginaire et les représentations». Après la publication, au printemps 2007, d’un premier ouvrage interrogeant la manière dont se fragilise la notion de sécurité dans nos sociétés (Face au risque, lire Campus n° 86), cette seconde livraison se propose de revisiter l’héritage des Lumières. Les neufs chapitres de ce nouveau texte collectif évoquent ainsi la complexité et l’universalité de ce moment historique unique en fonction de divers points de vue: philosophique, politique, social, scientifique, matériel, esthétique et pédagogique. Trois entretiens avec d’éminents historiens (Bronislaw Baczko, Jean-Marie Goulemot et Daniel Roche, qui a reçu le titre de docteur honoris causa de l’Université de Genève au mois de mai dernier) complètent le programme en venant souligner les enjeux intellectuels, culturels, politiques, historiographiques et patrimoniaux de la recherche contemporaine sur le siècle de Voltaire, de Rousseau et de Kant. Une manière de démontrer que les Lumières peuvent être un moyen vivant de penser le présent.

Vincent Monnet

«Sens des Lumières», sous la dir. de Michel Porret, Éd Georg, coll. L’Equinoxe, 290 p.

borgeaud

Dieu au pluriel

Les trois monothéismes ont en commun un contexte d’émergence païenne. C’est-à-dire que le christianisme, le judaïsme et l’islam apparaissent comme des incongruités dans l’histoire des religions, qui embrasse nombre de polythéismes. Les croyants de l’Antiquité ne font pas exception, qui, de l’Egypte à Rome, d’Athènes à Babylone, adressent leurs prières aux formes divines d’une infinie variété. L’avantage d’une introduction comparée à ces notions réside dans la mise en perspective que l’exercice autorise. En l’occurrence, Philippe Borgeaud et Francesca Prescendi, respectivement professeur et collaboratrice scientifique au sein de l’Unité d’histoire des religions, ont orchestré la démarche dans un souci de synthèse et de pédagogie. En plus des notions de pur et d’impur, de sacrifice et de banquet, on pourra saisir la nuance entre mythes (hellènes) et rites (romains), les implications d’une divinité à forme humaine (anthropomorphe) versus à forme animale (zoomorphe), ou encore l’importance de la statuaire, cet art chargé de rendre sensible la présence physique de la divinité. Sans statue en effet, point de localisation, donc pas d’espace sacré ni de temple. Si la piété, la magie et la superstition font déjà l’objet de discussions critiques, les dieux sont si roublards qu’ils n’exigent pas la fidélité. Mais l’on parle ici de lointaines époques, où ces forces qui président à tout, si elles guerroyaient et commettaient les pires entorses à une morale quelle qu’elle fût, n’assumaient pas le rôle de prétendus motifs aux conflits des humains. SDà Rome, d’Athènes à Babylone, adressent leurs prières aux formes divines d’une infinie variété. L’avantage d’une introduction comparée à ces notions réside dans la mise en perspective que l’exercice autorise. En l’occurrence, Philippe Borgeaud et Francesca Prescendi, respectivement professeur et collaboratrice scientifique au sein de l’Unité d’histoire des religions, ont orchestré la démarche dans un souci de synthèse et de pédagogie. En plus des notions de pur et d’impur, de sacrifice et de banquet, on pourra saisir la nuance entre mythes (hellènes) et rites (romains), les implications d’une divinité à forme humaine (anthropomorphe) versus à forme animale (zoomorphe), ou encore l’importance de la statuaire, cet art chargé de rendre sensible la présence physique de la divinité. Sans statue en effet, point de localisation, donc pas d’espace sacré ni de temple. Si la piété, la magie et la superstition font déjà l’objet de discussions critiques, les dieux sont si roublards qu’ils n’exigent pas la fidélité. Mais l’on parle ici de lointaines époques, où ces forces qui président à tout, si elles guerroyaient et commettaient les pires entorses à une morale quelle qu’elle fût, n’assumaient pas le rôle de prétendus motifs aux conflits des humains. SD

«Religions antiques, une introduction comparée», par Philippe Borgeaud et Francesca Prescendi (et al.), Éd. Labor et Fides, 188 p.