Campus 91

Dossier/Colonisation

Japon: De la domination à l’assimilation

La colonisation nippone se distingue par la volonté de transformer les peuples placés sous sa domination en de futurs citoyens. Par la force s’il le faut. Pierre-François Souyri, professeur à l’Unité de japonais, a étudié cette époque

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«Le projet colonial du Japon était basé, entre autres, sur la conviction que les peuples soumis à son autorité deviendraient un jour eux-mêmes Japonais.» Pour Pierre-François Souyri, professeur à l’Unité de japonais (Faculté des lettres), il s’agit là d’une des principales particularités de l’empire colonial nippon par rapport à ses homologues occidentaux. «Cette tentative d’assimilation a eu des conséquences paradoxales, poursuit le chercheur genevois, auteur du chapitre consacré à cette question dans le Livre noir du colonialisme de Marc Ferro*. En effet, les colonisateurs ne se sont pas contentés d’exploiter les ressources des territoires conquis. Ils y ont également développé l’économie et l’industrie locales, jugeant que cela faciliterait la japonisation des populations. Cela s’est traduit par la construction de routes, de ponts, de chemins de fer, de ports, d’usines, etc. Ces infrastructures n’ont pas toutes été détruites lors des guerres successives du XXe siècle. C’est n’est donc pas un hasard si Taïwan et la Corée du Sud, les principales ex-colonies du Japon, sont aujourd’hui parmi les pays les plus modernes d’Asie.»

Brutalité et discrimination

Ce résultat plutôt favorable pour les anciennes contrées colonisées éveille un sentiment de fierté chez certains Japonais, notamment parmi l’élite. Une tendance qui a le don d’éclipser le côté obscur de ce passé colonial qui, comme toutes les opérations de même nature, est aussi composé d’arbitraire, de brutalité, de discrimination.

«Il est indéniable que la colonisation japonaise était brutale, souligne Pierre-François Souyri. A Taïwan, annexée en 1895, il a par exemple fallu briser une forte résistance. Des moyens militaires ont été engagés et une répression très violente s’est abattue sur les aborigènes de l’île. Ces derniers ont été les premiers civils à subir des bombardements effectués par l’aviation. A cette occasion, les Japonais ont aussi fait usage de gaz.»

La Corée, annexée en 1910, est placée sous administration militaire, l’armée japonaise étant déjà présente depuis les deux guerres récentes menées contre la Chine puis contre la Russie. Le mouvement indépendantiste de mars 1919 se termine dans un bain de sang. On déplore la mort de plusieurs dizaines de milliers de personnes parmi les manifestants.

Considérée comme le pays le plus aisément «japonisable», la Corée se voit aussi interdire l’enseignement de sa propre langue qui est remplacée par celle des occupants. Les noms de famille coréens sont japonisés. Pour un pays qui possédait déjà une forme de conscience nationale avant son annexion, l’humiliation est grande. Par ailleurs, le gouvernement nippon favorise l’arrivée de colons, et certains idéologues partagent même l’espoir qu’ils se marient avec des Coréennes et accélèrent ainsi la fusion entre les deux peuples. Plusieurs centaines de milliers de Japonais se sont ainsi installés dans la péninsule.

Les crimes des autres

De 1931 à 1945, plusieurs centaines de milliers de paysans nippons s’établissent aussi en Manchourie, où ils occupent les terres placées de part et d’autre des voies ferrées principales. «Cela dit, si l’on excepte les épisodes de guerre (le massacre de Nankin au cours de la deuxième guerre sino-japonaise en 1937 ou encore tous les crimes perpétrés durant la Deuxième Guerre mondiale), la colonisation japonaise n’était pas plus violente que celle des Européens, souligne Pierre-François Souyri. Il faut dire que les Occidentaux ont une capacité à s’indigner des crimes des autres et à s’aveugler sur leurs propres exactions qui est proprement ahurissante. N’oublions pas que la répression de la révolte de Sétif en Algérie a fait 45 000 morts en 1945 et celle de l’insurrection malgache 12 000 en 1947, pour ne prendre que ces deux exemples.»

Bien qu’il ne l’ait pas vraiment choisi, le Japon est le premier Empire à procéder à la décolonisation. Celle-ci se déroule de manière très rapide puisqu’elle est provoquée par la défaite de 1945. L’indépendance de fait de Taïwan et des deux Corées devient d’ailleurs l’exemple à suivre aux yeux des autres pays colonisés de la région, comme l’Indochine ou l’Indonésie.

Enfants abandonnés

Craignant les règlements de comptes, les colons japonais s’enfuient. Nombre d’entre eux abandonnent leurs enfants sur place, surtout en Mandchourie, avec l’espoir de les récupérer plus tard. En vain: très vite les frontières de la Chine se ferment. Adoptés par des familles chinoises, les bambins devenus grands provoquent aujourd’hui encore régulièrement l’émoi au cours d’émissions de télévision mettant en scène les retrouvailles avec leurs familles restées au Japon.

«Les populations coréennes et taïwanaises ont, quant à elles, relativement moins souffert des conséquences de la Deuxième Guerre mondiale que les Japonais ou les Chinois, précise Pierre-François Souyri. Elles n’ont pas eu à subir de bombardements ni de destructions de la part des Alliés. Elles n’ont pas non plus été soumises à la mobilisation générale, sauf dans les derniers mois. Certes, elles ont servi de main-d’œuvre et souffert de privations, mais en fin de compte guère plus que les Japonais eux-mêmes.»

Soixante ans après, ces derniers ont d’autant plus de peine à porter un regard critique sur leur passé colonial que la fin ce cette aventure coïncide avec le largage des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, qui nourrit davantage le sentiment de victime plutôt que celui d’agresseur. De plus, après la capitulation de 1945, l’appareil d’Etat militariste n’est pas du tout liquidé. Beaucoup de hauts fonctionnaires restent en place. La faute en incombe en partie aux Etats-Unis qui renoncent notamment à poursuivre l’Empereur lui-même. «Si lui, le chef tout-puissant de l’Etat n’est pas jugé responsable, quel autre citoyen pourrait se ressentir comme tel? s’interroge Pierre-François Souyri. Du coup, l’attitude dominante par rapport à cette période est de voir la guerre et son issue comme une catastrophe dramatique et d’oublier les actes criminels antérieurs.»

* «Le Livre noir du colonialisme, XVI e -XXI e siècle: de l’extermination à la repentance», par Marc Ferro, Robert Laffont, Paris, 2003, 843 p.

 

La colonisation nippone en dates

Le Japon s’intéresse assez tôt à l’exploitation de ses régions voisines. Dès le XVIe siècle, les habitants de la grande île d’Hokkaido au nord sont traités un peu à la façon des Indiens d’Amérique du Nord par les colons européens: on échange des bibelots, du riz et du saké contre des fourrures et des produits de la pêche, tout en laissant des colons agriculteurs et commerçants grignoter progressivement le territoire jusqu’à l’annexer totalement en 1869.

L’île d’Okinawa au sud, initialement indépendante, sera, quant à elle, envahie et placée sous tutelle par un fief du sud du Japon au cours du XVIIe siècle avant d’être intégrée au territoire japonais en 1879 .

En 1895, à la suite de sa victoire sur la Chine, le Japon s’empare de Taïwan.

La Corée est annexée en 1910, cinq ans après la guerre russo-japonaise.

La Mandchourie est détachée de la Chine en 1931 et devient un Etat indépendant, le Manchoukouo, non reconnu par la Société des Nations. Il est en fait un protectorat japonais.

La conquête des Philippines, de la Birmanie, de Hong Kong, de Singapour, de l’Indonésie, de la Nouvelle-Guinée et de l’essentiel des îles du Pacifique intervient durant la Deuxième Guerre mondiale. Elle sert avant tout à alimenter l’appareil de guerre nippon et ne peuvent être considérées comme des colonies au sens strict.

Toutes les colonies (sauf Hokkaido) sont abandonnées en 1945, à la suite de la défaite du Japon face aux Alliés. Okinawa, occupée par les Américains, est restituée au Japon en 1972.

Officiellement, le Japon renoue des relations diplomatiques avec la Corée du Sud en 1965 au terme d’un protocole comprenant des réparations de la part du Japon. L’ancienne colonie s’engage de son côté à abandonner toute demande supplémentaire. Le Japon rétablit ses relations avec la Chine en 1972 moyennant des excuses.