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François Bernier, voyageur tiré de l’oubli

Médecin et philosophe, François Bernier a passé huit ans à la cour de l’Empire moghol. Oublié depuis le XIXe siècle, le récit de ce périple vient de faire l’objet d’une réédition accessible au grand public

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A l’automne 1669, François Bernier débarque à Toulon. Poussé par le seul «désir de voir le monde», il a quitté Paris treize ans plus tôt et ramène dans ses bagages la matière de quatre volumes qui seront publiés entre 1670 et 1671. Ces Voyages relatent les huit années que le médecin philosophe a passées à la cour de ce qui est alors la plus grande puissance d’Orient. Témoignage particulièrement précieux sur l’Inde moghole, dont les intrigues de cour, les pratiques religieuses, l’organisation politique et économique sont analysées avec un sens critique hors du commun, l’ouvrage connaît un succès immédiat. Rapidement traduit en anglais, en néerlandais, en allemand et en italien, il est lu, dans les années qui suivent, par de grands esprits comme Montesquieu, Voltaire, puis Marx et Engels, avant de tomber progressivement dans l’oubli. Un long sommeil qu’interrompt aujourd’hui Frédéric Tinguely, professeur au Département de langue et de littérature françaises modernes, avec une réédition intégrale des Voyages de François Bernier destinée tant à la communauté scientifique qu’au grand public.

A la découverte de lois générales

«Ce qui distingue Bernier des voyageurs de l’époque, c’est que, contrairement aux marchands, aux marins ou aux mercenaires qui découvrent alors l’Inde, il n’a d’autre motivation que la volonté de connaître, explique Frédéric Tinguely. Ses observations sont orientées vers un unique objectif: la découverte des causes et, au-delà, des lois générales permettant de rendre compte des phénomènes naturels et culturels. Même lorsqu’il en est réduit à émettre des hypothèses vraisemblables, celles-ci renvoient toujours à des modèles explicatifs de portée universelle.»

Ensemble polymorphe témoignant de la curiosité encyclopédique de son auteur, l’œuvre laissée à la postérité par François Bernier se partage en deux parties. La première est une chronique méticuleuse des événements politiques qui secouent alors l’empire des descendants de Tamerlan. Fondé en 1526, l’Empire moghol recouvre à son apogée la quasi-totalité des territoires de l’Inde, du Bangladesh et du Pakistan actuels. Au moment où Bernier débarque sur la côte du Gujarat, cette superpuissance entre cependant dans une période de déclin.

Enrôlé comme médecin à la cour, le voyageur français se retrouve aux premières loges pour assister à la guerre de succession qui oppose les fils de Shah Jahan. Après de nombreuses péripéties, le conflit débouche sur la prise de pouvoir du rigoriste Aurangzeb. Le vainqueur impose une vision de l’islam sunnite très radicale, qui plonge l’empire dans une forme d’obscurantisme religieux.

«Compte tenu du peu d’informations qui circulent alors en Occident sur cette région du monde, le récit que Bernier dédie au roi de France fait figure de source majeure sur l’Inde du XVIIe siècle, complète Frédéric Tinguely. Et c’est à ce titre que son texte sera constamment réédité jusque vers 1720.»

Le lecteur contemporain en quête de certitudes historiques risque cependant de rester quelque peu sur sa faim en découvrant ces pages, tant certaines informations semblent douteuses, voire contradictoires. «L’écriture de l’histoire admet ici un principe d’incertitude qui se traduit par des précautions rhétoriques récurrentes et par une profusion d’hypothèses interprétatives ouvertement présentées comme telles, explique Frédéric Tinguely dans la préface de l’ouvrage. Le discours de l’historien, en rupture avec le modèle d’Aristote, se place résolument sous le signe de la vraisemblance afin de mieux épouser les contours de son objet fuyant.»

Fakirs et sati

La seconde partie des Voyages est un ensemble plus hétérogène composé de lettres adressées à diverses figures de la vie parisienne et portant sur des sujets de nature variée. La description des villes de Delhi et d’Agra y côtoie une réflexion sur «la doctrine de l’atome et sur la nature de l’entendement humain» ou des considérations concernant certaines pratiques extrêmes liées à l’hindouisme, telles les techniques ascétiques des fakirs et le rite du sati (soit l’immolation des veuves sur le bûcher funéraire de leur époux).

Bernier livre également à ses correspondants l’une des premières descriptions en langue française du Taj Mahal, achevé une quinzaine d’années auparavant. Convenant du fait que le monument qu’il découvre ne correspond en rien aux critères architecturaux du moment à Paris, il ne cache pas son émerveillement devant un édifice dont le génie dépasse de loin les «monceaux pierreux» que sont à ses yeux les pyramides d’Egypte. Le séjour de trois mois qu’il effectue dans les vallées retirées du Cachemire, région qu’il présente comme le «paradis terrestre des Indes», lui donne une autre occasion d’exercer sa plume, en dissertant cette fois sur les superstitions, fausses croyances et autres prétendus miracles auxquels il est confronté.

Société précapitaliste

La missive adressée à «Monseigneur Colbert», l’homme fort du royaume de France, qui cumule les fonctions de secrétaire d’Etat à la Maison du Roi, de secrétaire d’Etat à la marine et de surintendant des bâtiments, arts et manufactures, complète l’ensemble de ces écrits épistolaires.

Cité par Voltaire, Montesquieu ou Marx – qui y verra la description rigoureuse d’une économie précapitaliste –, le propos vise à identifier les causes de «la décadence des Etats d’Asie» par le biais d’une analyse de la structure du régime foncier de l’Empire moghol. Bernier y défend l’idée selon laquelle l’absence de propriété privée est néfaste à la prospérité dans la mesure où elle décourage l’initiative individuelle. L’empereur possédant tout, explique le voyageur, ses sujets, réduits à de simples usufruitiers, ne se sentent pas invités à prendre soin des terres, des cultures ou des routes qui, par conséquent, se dégradent rapidement. Si bien qu’à terme, le fait de tout posséder revient à ne plus rien posséder.

Contestée pour son manque de précision historique, la démonstration – qui, sans remettre en cause l’absolutisme politique, met en évidence les risques liés à une trop grande hégémonie de l’Etat – est loin d’être anodine à l’époque du Roi Soleil.

«Bernier est très habile dans l’art de la bienséance, explique Frédéric Tinguely. Conscient du fait qu’on ne conseille pas un puissant ministre comme on interpelle un ancien compagnon de débauche, il parvient dans chacune de ses lettres, à adapter son discours à la situation qu’il entend évoquer aussi bien qu’à la nature de son destinataire. En bon libertin, il est également passé maître dans l’art de la dissimulation. Il connaît les nouvelles leçons de prudence politique administrée par Machiavel et Naudé. Afin de contourner la censure, il recourt donc à diverses techniques et artifices qui lui permettent de suggérer un certain nombre d’idées de manière détournée. Sans que rien ne soit jamais affirmé de manière explicite, le discours du voyageur menace ainsi constamment de dissimuler un double fond, de prendre pour objet des réalités exotiques afin de critiquer librement le monde du lecteur.»

Vincent Monnet

«Un Libertin dans l’Inde moghole. Les voyages de François Bernier (1656-1669)», édition intégrale préparée par Frédéric Tinguely, Adrien Paschoud et Charles- Antoine Chamay, Editions Chandeigne, 567 p, publiée avec le soutien de la Fondation de Famille Sandoz.