Campus n°93

Dossier/Economie

UBS: un sauvetage à la manière suisse

Les mesures prises pour relever la plus grande banque privée du pays allient courage et esprit d’innovation, selon le professeur Luc Thévenoz. Elles traduisent par ailleursun profond changement de mentalité qui devrait notamment se traduire par une surveillance plus étroite du secteur financier

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Le 16 octobre dernier, le Conseil fédéral, la Banque nationale suisse (BNS) et la Commission fédérale des banques rompaient trois semaines de silence pour voler au secours de la plus grande banque privée du pays. Ce plan de sauvetage historique annoncé au cours d’une opération médiatique savamment minutée repose sur deux grands axes. D’une part, une recapitalisation d’UBS par la Confédération à hauteur de 6 milliards de francs au moyen d’un emprunt obligatoirement convertible. D’autre part, la création d’un fonds de délestage principalement financé par la BNS à hauteur de 54 milliards de dollars et destiné à absorber les actifs toxiques accumulés par l’UBS. Dans l’esprit des autorités helvétiques, cette double intervention vise à donner un nouveau souffle à UBS, et au système financier suisse dans son ensemble, en espérant que cela suffise à traverser la crise. Selon le professeur Luc Thévenoz, elle devrait également se traduire par un profond changement de mentalité en matière de contrôle du secteur financier ou de politiques de rémunérations. Explications.

Impensable il y a quelques mois encore, l’intervention de la Confédération apparaît aujourd’hui pour beaucoup comme un moindre mal, même si elle a suscité la grogne d’une partie de l’opinion qui y a vu une façon de faire payer au contribuable les erreurs commises par des dirigeants aux revenus astronomiques. Agir était de toutes les façons indispensable, selon Luc Thévenoz: «La place financière suisse se trouve dans une situation à la fois insolite et fragile: deux établissements dont la santé dépend presque exclusivement de leurs activités internationales, Credit Suisse et UBS, détiennent (en chiffres très ronds) la moitié du marché bancaire domestique. Le public et l’économie suisses sont donc exposés, plus que dans aucun autre pays industrialisé, aux aléas des marchés financiers mondiaux.»

Une solution originale

A ce problème spécifique, la Confédération a choisi de répondre avec des moyens qui le sont tout autant. Alors que la plupart des pays de l’Union européenne (France et Allemagne en tête) ont mis l’accent sur le relèvement de la protection des dépôts du public, la recapitalisation des banques les plus sévèrement touchées et la garantie des refinancements à court et moyen terme de ces banques, le Conseil fédéral combine recapitalisation et fonds de délestage, renonce (pour le moment) à garantir les refinancements et propose au  parlement d’augmenter la garantie des dépôts sans prétendre qu’il s’agit d’une mesure de gestion de la crise financière.

La recapitalisation d’UBS se distingue aussi par la méthode employée. Le gouvernement suisse ne devient pas immédiatement actionnaire d’UBS: il ne le deviendra que dans trente mois, lors de la conversion obligatoire de son prêt, et espère bien entre-temps avoir réussi à revendre cette créance à des investisseurs privés si le marché revient à une certaine normalité.

«La Suisse a sans doute profité de ce qui s’est passé à l’étranger, commente Luc Thévenoz. En agissant avec un petit temps de retard, elle a pu tirer un certain nombre de leçons des plans annoncés par d’autres gouvernements et pas toujours bien accueillis. Il est encore trop tôt pour savoir dans quelle mesure l’opération réussira, mais les autorités responsables ont fait des choix innovants et courageux qui semblent être à même de redonner un peu de stabilité au système financier.»

Limiter la prise de risque

Sans devenir actionnaire d’UBS, du moins pour l’instant, la Confédération s’est par ailleurs réservé un droit de regard sur l’élément sans doute le plus symbolique de cette crise: les rémunérations. Très sensible aux yeux de l’opinion, scandalisée par les salaires de certains dirigeants responsables de pertes, la question n’est pas simple à régler. Fixer un plafond paraît illusoire faute de critères pertinents. Il s’agirait donc plutôt de fixer de nouvelles règles sur la structure des rémunérations. «Le système actuel allie un salaire de base relativement bas à des primes liées aux performances, explique Luc Thévenoz. En cas de profit, les collaborateurs bénéficient de bonus très considérables. En cas de pertes, ces bonus sont réduits, supprimés dans le pire des cas, mais le salaire de base est maintenu. Mal conçu, ce mode de fonctionnement amène les collaborateurs à maximiser les gains à court terme, en acceptant la possibilité de pertes financières à plus long terme, voire de perte d’emploi. C’est un système qui encourage la prise de risques et qui n’est pas vraiment compatible avec l’idée d’une économie durable. Pour changer cela, on doit imaginer un système de bonus qui ne soit plus basé sur la performance mesurée chaque année, mais sur la valeur ajoutée à moyen terme.»

Un métier chamboulé

Quant à la possibilité de contraindre certains dirigeants à restituer des gains qui, aux yeux de beaucoup, ne sont plus légitimes, la marge de manœuvre existe. Le code des obligations prévoit en effet la possibilité de réclamer en justice le remboursement de prestations fournies aux dirigeants pour autant qu’elles soient «en disproportion évidente avec leur contre-prestation et la situation économique de la société». «Ces dispositions n’ont encore jamais été utilisées devant un tribunal, complète Luc Thévenoz. C’est l’occasion idéale pour les tester si les personnes concernées ne jugent pas nécessaire de prendre les devants.»

La question des bonus n’est pas le seul domaine dans lequel la crise aura fait bouger les lignes. A terme, c’est en effet la façon même de pratiquer les métiers de la finance qui devrait se trouver chamboulée. «Jusqu’en 2007, dans le monde de la finance, le mot d’ordre était la confiance dans les mécanismes du marché, explique Luc Thévenoz. En Suisse, la culture politique et les pratiques de surveillance avaient évolué dans le sens d’une confiance excessive dans l’autorégulation, sous le regard plutôt bienveillant de la Commission fédérale des banques. Aujourd’hui, on voit émerger une forte demande de reprise en main sur un certain nombre de sujets. C’est évident pour le relèvement des fonds propres ou le ratio d’endettement, mais ça l’est aussi dans des domaines plus complexes où l’on sent que les pratiques financières sont devenues trop laxistes.»

Secret bancaire: le prix de l’égoïsme

La faillite de la finance mondiale aura-t-elle raison du secret bancaire? Depuis l’éclatement de la crise, de nombreuses voix s’élèvent en effet à l’étranger pour réclamer la suppression de cette spé-cificité nationale. La Suisse ne semble cependant pas prête à lâcher son os quitte à devoir payer un jour le prix de son obstination. «Ce nouvel assaut contre le manque de transparence du système bancaire suisse n’est pas directement lié à la crise actuelle, explique Luc Thévenoz. C’est un sujet qui réapparaît de manière récurrente depuis les années 1930 au moins.» Régulièrement mises sous pression, les autorités suisses se sont jusqu’ici efforcées de gagner du temps. L’idée étant de lâcher du lest le plus tard possible afin de maintenir autant que faire se peut notre avantage comparatif par rapport aux autres nations. Une stratégie qui doit permettre  de développer d’autres atouts compétitifs afin de rendre la transition moins brutale le jour où celle-ci deviendra inévitable. «Aujourd’hui, l’attrait de la gestion de fortune en Suisse repose encore trop largement sur le secret bancaire, poursuit le juriste. Mais dans un futur pas si lointain, ce ne pourra plus être le cas, du moins dans nos relations avec les Etats-Unis et avec l’Union européenne. Le danger dans la gestion de cette transition, c’est que nous nous trouvons assez isolés dans la défense de notre position. Comme on l’a vu pendant l’épisode des fonds en déshérence de la période nazie, il n’y a pas grand monde pour voler au secours d’un petit pays qui, aujourd’hui encore, a l’image de tirer profit de sa situation favorable sans accepter de participer pleinement à la solidarité internationale.»

Credit Suisse limite la casse

A l’heure où la Confédération présentait les mesures arrêtées pour soutenir UBS, Credit Suisse, deuxième plus grande banque du pays, annonçait une recapitalisation à hauteur de 10 milliards de francs uniquement grâce à des fonds privés internationaux. Mieux: la banque se mettait ainsi au diapason des exigences que l’autorité de surveillance suisse compte instaurer à l’horizon 2013. Ce tour de force destiné à rassurer les investisseurs contraste fortement avec la situation de sa consœur. Il s’explique par une série de facteurs qui tiennent aux différents choix opérés par les deux géants de la finance helvétique au cours des dernières années. En premier lieu, il faut rappeler qu’à la veille de la crise, les deux entreprises n’arboraient pas tout à fait le même passif. Alors qu’UBS avait déjà subi deux recapitalisations importantes, Credit Suisse n’en avait pas eu besoin jusque-là et paraissait dans une situation moins précaire.

Deuxième élément important: alors qu’UBS a mis très longtemps à s’apercevoir qu’elle avait acquis une énorme quantité d’actifs toxiques, le Crédit suisse a repéré le problème beaucoup plus rapidement, ce qui lui a permis de se délester à temps et donc de limiter considérablement les pertes. Cette différence d’appréciation n’est pas le fruit du hasard. Elle reflète deux stratégies de développement assez éloignées. Accusant un certain retard dans
le domaine de la banque d’investissement, l’UBS s’est en effet lancée dans ce secteur à marche forcée. Débloquant des moyens considérables, la banque s’est fixé des objectifs très ambitieux. Pour parvenir à les réaliser rapidement, elle a accepté une prise de risques qui paraît aujourd’hui exagérée. Cela n’a pas été le cas à Credit Suisse, qui disposait d’une position mieux reconnue dans la banque d’investissement et qui n’a donc pas été contrainte à de tels excès.

«Ce phénomène a sans doute été accentué par le fait que Credit Suisse est depuis longtemps dirigé par des spécialistes de la banque d’investissement, explique Luc Thévenoz. UBS en revanche a eu à sa tête des banquiers suisses plus versés dans la gestion de fortune et donc moins à même de surveiller le dévelop-pement et les risques de la banque  d’investissement, à Londres et surtout à New York.»