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Perspectives

«Genève accumule de nombreuses caractéristiques cancérigènes»

Christine Bouchardy dirige le Registre genevois des tumeurs. Celui-ci recense depuis quarante ans les taux d’incidence, de mortalité et de survie du cancer dans le canton. Il vient de publier un dernier rapport sur la situation entre 2003 et 2006

Genève se distingue par des taux d’incidence particulièrement élevés pour certains cancers. Lesquels?
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Christine Bouchardy: Genève possède un des taux d’incidence du cancer du sein le plus élevés du monde. Il est notamment supérieur à la moyenne des Etats-Unis. Le canton du bout du lac se place aussi dans le peloton de tête des pays européens en ce qui concerne l’incidence du mélanome et des cancers de la bouche, de l’œsophage, du foie et de la thyroïde

Qu’est-ce qui nous vaut cette place peu enviable?

Il faut préciser que les taux d’incidence que nous mesurons aujourd’hui sont le résultat d’une exposition à des facteurs de risques qui remonte à trente ans. Cela dit, Genève accumulait et accumule toujours de nombreuses caractéristiques cancérigènes. La consommation d’alcool et de tabac, notamment de tabac brun, y est particulièrement élevée. Les adolescents ont une alimentation riche, les femmes ont peu d’enfants et les conçoivent tard, la sédentarité est importante, surtout dans le milieu professionnel, etc. Toutefois, bien qu’il soit mauvais élève en matière de nouveaux cas de cancer, le canton de Genève soigne bien cette affection puisque le taux de mortalité est plus bas que les moyennes nationale et européenne.

Votre rapport montre pourtant que l’incidence du cancer du sein, le plus fréquent à Genève, connaît la première baisse significative. Comment l’expliquez-vous?

Cette nouvelle tendance est due à un changement de comportement récent. En 2002, une étude américaine signalait en effet que l’hormonothérapie de substitution pouvait avoir une influence sur le cancer du sein. Cette nouvelle a été reprise largement par les médias. En quelques années, le nombre de femmes suivant ce traitement contre la ménopause a chuté de moitié, ce qui s’est traduit assez rapidement par une baisse de l’incidence de ce type de cancer. A Genève, on estime cette chute à un déficit de 30 à 40 nouveaux cas par année. Malheureusement, cette baisse est en partie compensée par le fait que le nombre de cancers du sein chez les jeunes femmes a, quant à lui, doublé entre 2000 et 2004.

La mortalité due au cancer du sein est, elle, en constante diminution.

En effet, la détection rapide du cancer du sein conjuguée à son traitement précoce ont permis de sauver beaucoup de vies. Ce qui milite en faveur d’un dépistage systématique et remboursé par l’assurance. Malheureusement, la Suisse connaît un véritable «mammograben», puisqu’à une exception près (Saint-Gall depuis 2008), il n’existe aucun programme de dépistage cantonal en Suisse alémanique tandis que la plupart des cantons romands en possèdent un. Résultat, le taux de mortalité par cancer du sein en Suisse alémanique a désormais dépassé celui de Suisse romande.

Le vaccin contre le virus du papillome humain (responsable du cancer du col de l’utérus) a été introduit en Suisse en 2008. A-t-il déjà une influence sur vos courbes?

Non. En fait, Genève ne compte que très peu de cas de cancer du col de l’utérus (c’est l’un des moins fréquents). C’est le dépistage par le frottis qui a permis cette spectaculaire baisse d’incidence. Cela dit, le registre n’a pas reçu de mandat pour évaluer l’efficacité du vaccin. De toute façon, ce dernier serait nettement plus utile aux populations des pays en voie de développement, notamment en Afrique Noire et en Amérique du Sud où le cancer du col de l’utérus fait d’importants ravages.

Le cancer de la thyroïde est encore peu fréquent, mais semble amorcer depuis quelques années une montée significative. Pourquoi?

La cause la plus connue du cancer de la thyroïde est la radioactivité. Les conséquences médicales de l’explosion des bombes atomiques au Japon et de la catastrophe de Tchernobyl sont claires à ce sujet. C’est d’ailleurs en raison des effet délétères de ce denrier accident que ce type de tumeur est actuellementsous haute surveillance en Europe. Une autre cause connue est la carence d’iode et probablement aussi sa surconsommation. Il faut savoir qu’en Suisse, cet élément a été introduit dans le sel à des fins de santé publique pour combattre, avec succès, le crétinisme relativement fréquent dans les régions rurales et montagneuses. Enfin, cette augmentation peut être simplement due à une détection plus systématique de ce cancer. En tout état de cause, il faut surveiller son évolution.

Le mélanome subit également une hausse inquiétante...

Genève compte en effet le taux d’incidence de ce cancer le plus élevé d’Europe. Il faut dire que sa population est l’une de celles qui s’exposent le plus au soleil, notamment en raison de son niveau de vie élevé qui lui donne accès aux loisirs ensoleillés. A cela s’ajoute la fréquentation des solariums, que nous surnommons les «mélanoriums». En Suisse, la réglementation en la matière a longtemps été très laxiste par rapport au reste de l’Europe.

Propos recueillis par Anton Vos