Introduction a đ
On appelle calcul des propositions lâensemble des opĂ©rations qui consistent Ă tirer de deux ou plusieurs propositions p, q, etc., posĂ©es en tant que vraies ou fausses mais abstraction faite de leur contenu, des assemblages dĂ©terminĂ©s eux-mĂȘmes en leur vĂ©ritĂ© et en leur faussetĂ©. Par exemple si p et q sont vraies ensemble, lâassemblage (p. q) est vrai, tandis que (p | q) est faux (incompatibilitĂ©).
On appelle bivalente la logique des propositions nâadmettant que le vrai (p) ou (p. q) et le faux (p) ou (pTç), par opposition aux logiques polyvalentes qui font intervenir dâautres valeurs telles que le ni vrai ni faux, etc.
On dĂ©signe, dâautre part, du nom dâ« uninaires » les opĂ©rations portant sur un seul terme (lâaffirmation p ou la nĂ©gation p) ; du nom de « binaires » les opĂ©rations portant sur deux propositions (par exemple la conjonction p. q) ; du nom de « ternaires » les opĂ©rations Ă 3 Ă©lĂ©ments (la conjonction p. q.r)-, etc.
On peut exprimer toute opĂ©ration par le moyen dâune « forme normale » disjonctive, reliant par des disjonctions (v) soit des couples (opĂ©rations binaires), soit des trios (opĂ©rations ternaires), etc., de propositions distinctes, ces couples ou trios, etc. consistant eux-mĂȘmes en conjonctions (.). Dans le cas des opĂ©rations binaires, les duos de base sont fournis par lâexpression1 :
<1) (p * q) ⥠(p. q) V (p. q) V (p. q) V (p. q)
Et, dans le cas des opérations ternaires, on a les trios :
(2) (p ⊠q * r) ⥠(p. q.r) V (p. q.f) âJ (p. q.r) V (p. q.f) V (p. q.r)
V (p. q.f) M (p. q.r) V (p. q.f)
1. Nous employons le symbole » pour dĂ©signer 1â« affirmation complĂšte » ou « tautologie ». Voir notre TraitĂ© de logique, Colin (1949), p. 229.
[p. 2]Selon que lâon rĂ©unit disjonctivement 0, 1, 2, 3 ou 4 de ces couples ou 0 Ă 8 de ces trios, on obtient 16 opĂ©rations binaires distinctes et 256 opĂ©rations ternaires. Ces derniĂšres correspondent aux possibilitĂ©s suivantes :
1 opération à 0 trio vrai
1 â 8 tries vrais (prop. 2)
8 opĂ©rations 1 âÂ
8 â 7 âÂ
28 â 2 âÂ
28 â 6 âÂ
56 â 3 âÂ
56 â 5 âÂ
70 â 4 âÂ
Si la logique des opĂ©rations binaires est fondamentale, celle des opĂ©rations ternaires demeure dâun grand intĂ©rĂȘt et mĂ©rite une Ă©tude spĂ©ciale Ă diffĂ©rents points de vue. Tout raisonnement consiste, en effet, Ă relier entre elles plusieurs propositions et non par deux seulement. Mais, comme les opĂ©rations Ă 4 propositions sont dĂ©jĂ de 65.536, câest la comparaison des systĂšmes ternaires avec les systĂšmes binaires qui est la plus instructive. Il vaut donc la peine de tenter une analyse des 256 opĂ©rations ternaires aussi complĂšte que celle dont on est en possession pour les 16 opĂ©rations binaires.
Or, chose curieuse, cette investigation nâa jamais Ă©tĂ© poussĂ©e bien loin, quoique le nombre de 256 nâait rien dâeffrayant pour les logiciens. Le Manuel de Boll contient, il est vrai, un tableau des formes ternaires, avec un certain nombre dâĂ©quivalences et une reprĂ©sentation gĂ©omĂ©trique des catĂ©gories quâelles comportent, mais il sâagit lĂ dâune description plus que dâune recherche portant sur les mĂ©canismes opĂ©ratoires eux-mĂȘmes.
Ce sont ces mécanismes que nous voudrions essayer de dégager dans le présent ouvrage, car seule leur mise en évidence permet une comparaison fructueuse entre les opérations binaires et ternaires.
Il sâagit naturellement, en premier lieu, dâĂ©tudier la rĂ©duction Ă©ventuelle des opĂ©rations ternaires aux opĂ©rations binaires ou uninaires. Soit une opĂ©ration ternaire : (p. q.r) âšÂ (p. q. f) âšÂ (p. q.r). La question se pose de savoir si elle constitue en elle-
[p. 3]mĂȘme une unitĂ©, Ă la maniĂšre des opĂ©rations binaires (p 3 q) - ou (p | q) etc. et sans rĂ©duction possible Ă ces derniĂšres, ou bien au contraire sâil est lĂ©gitime de traduire cette expression normale ternaire sous la forme dâune composition dâopĂ©rations plus Ă©lĂ©mentaires. Dans le cas particulier, on a, en effet1 :
(3) (p. q.r)y (p. q.f)V (p. q.f)⥠⥠[(p | q) | (p ) r)J
câest-Ă -dire que lâopĂ©ration ternaire est ici rĂ©ductible soit Ă une opĂ©ration binaire (r } q) rĂ©unie par une autre opĂ©ration binaire (.) Ă lâopĂ©ration uninaire (p), soit Ă deux opĂ©rations binaires rĂ©unies lâune Ă lâautre par une troisiĂšme opĂ©ration binaire (|). Le problĂšme est alors de savoir si les rĂ©ductions sont gĂ©nĂ©rales ou non, et comment traiter les expressions uninaires-binaires ou binaires- binaires pour dĂ©terminer leurs inverses, leurs rĂ©ciproques, etc., ou pour les composer entre elles. LâintĂ©rĂȘt thĂ©orique de cette premiĂšre question est Ă©vident, puisque, si la rĂ©duction du ternaire au binaire est toujours possible, ce processus dâassimilation ne saurait sans doute sâarrĂȘter au domaine ternaire lui-mĂȘme. .
Mais un second problĂšme se pose, dâordre beaucoup plus gĂ©nĂ©ral et qui domine en fait le prĂ©cĂ©dent : celui du mode de construction des 256 opĂ©rations ternaires et des structures dâensemble dĂ©terminant cette gĂ©nĂ©ration. Nous nâentendons pas simplement par systĂšme dâensemble la possibilitĂ© de transformer les opĂ©rations les unes dans les autres, par exemple :
(P ) q) ⥠(p V q) ⥠p[ q) ⥠(p^) ⥠etc. â
Nous appelons au contraire systĂšmes dâensemble des structures opĂ©ratoires comportant des lois relatives Ă leur totalitĂ© comme telle : par exemple la structure de « groupe ». Un groupe est un ensemble dâopĂ©rations tel que le produit de deux opĂ©rations soit encore une opĂ©ration de lâensemble ; tel que chaque opĂ©ration comporte une et une seule inverse ; tel que le produit dâune opĂ©ration et de son inverse donne lâopĂ©ration identique (unique) du systĂšme (lâopĂ©ration identique Ă©tant celle dont la composition avec une autre opĂ©ration quelconque ne modifie pas cette derniĂšre) ; tel enfin que 3 opĂ©rations quelconques soient
1. Nous employerons le symbole (=) pour dĂ©signer lâĂ©quivalence entre deux expressions, tandis que (=) sera lâĂ©quivalence intĂ©rieure Ă une expression et y jouant par consĂ©quent un rĂŽle opĂ©ratoire.
[p. 4]associatives1. Or, nous avons montrĂ© ailleurs que les 16 opĂ©rations binaires de la logique bivalente des propositions admettent lâexistence dâun groupe de 4 transformations exprimant la rĂ©versibilitĂ© du systĂšme2.
Toute opĂ©ration binaire comporte, en effet, une inverse N, qui est sa complĂ©mentaire par rapport Ă 1â« affirmation complĂšte » (prop. 1). Par exemple lâinverse N de p ) q est p. q (puisque p ) q⥠p. q âšÂ p. q âšÂ p. q). Toute opĂ©ration binaire correspond Ă©galement Ă une rĂ©ciproque R, qui est la mĂȘme opĂ©ration mais entre propositions niĂ©es. Par exemple la rĂ©ciproque R de p ) q est p ) q, câest-Ă -dire q 3 p.  Enfin, toute opĂ©ration binaire peut ĂȘtre transformĂ©e en une corrĂ©lative C par permutation des (v) et des (.) dans sa forme normale, mais sans changements de signes. Par exemple la corrĂ©lative C de p ? q est p. q car, en permutant les (v) et les (.) dans lâexpression (p. q y p. q y p. q), on obtient (p âšÂ q). (p âšÂ q). (p âšÂ q), câest-Ă -dire une nouvelle expression dont le calcul donne p. q. Appelons en outre I la « transformation identique », qui laisse inchangĂ©e lâopĂ©ration considĂ©rĂ©e (iii p 5 q). Cela dit, on constate dâemblĂ©e que la corrĂ©lative C de p ) q, soit p. q, est lâinverse N de sa rĂ©ciproque R (soit q ? p), ou, ce qui revient au mĂȘme, que cette corrĂ©lative p. q est la rĂ©ciproque R de lâinverse de p :> q (soit p. q, rĂ©ciproque de p. q). On se trouve donc en prĂ©sence dâun groupe commutatif de 4 transformations I, N, R et C, qui sâapplique, par quaternes ou par couples, aux 16 opĂ©rateurs binaires. En effet en tous les cas (et que R et C soient distincts de N et de I, ou que lâon ait R = 1 et C = N ou encore R = N et C = I), on a toujours :
(4) CR (Â =Â RC)Â =Â NÂ ;NR(Â =Â RN)Â =Â CÂ ; NC (Â =Â CN)Â =Â R et
(4 bis) CRN (Â =Â RNC, etc.)Â =Â I
1. On exprime souvent, aujourdâhui, ces mĂȘmes conditions en disant quâun ensemble dâĂ©lĂ©ments forme un groupe vis-Ă -vis dâune loi de composition entre ces Ă©lĂ©ments : 1° Si cette loi est associative ; 2° Si, dans cet ensemble il existe un et un seul Ă©lĂ©ment neutre (câest-Ă -dire tel que, composĂ© Ă droite ou Ă gauche avec un Ă©lĂ©ment quelconque de lâensemble, il redonne cet Ă©lĂ©ment); 3° Si tout Ă©lĂ©ment admet un symĂ©trique (câest-Ă -dire quâĂ tout Ă©lĂ©ment est associĂ© un autre, unique, qui, composĂ© Ă droite ou Ă gauche avec le premier, donne lâĂ©lĂ©ment neutre).
2. Traité, p. 286.
[p. 5]Seulement un tel groupe se borne à relier entre elles 4 opérations au plus, au sein de quaternes ou de couples (lorsque deux transformations ne sont pas distinctes), et il reste à déterminer les transformations possibles de ces quaternes ou couples les uns dans les autres.
Il sâagit donc maintenant de chercher sous quelles formes ce groupe INRC se retrouve au sein des 256 opĂ©rations ternaires et quelles relations existent sur le second terrain entre les divers quaternes ou couples subordonnĂ©s Ă cette loi. On peut espĂ©rer alors, Ă©tant donnĂ©e la complexitĂ© plus grande du systĂšme des opĂ©rations ternaires, obtenir par cette dĂ©termination mĂȘme de nouvelles lumiĂšres sur la structure dâensemble qui caractĂ©rise la totalitĂ© des opĂ©rations de la logique bivalente. Câest Ă ce point de vue que nous nous placerons sans cesse en cette Ă©tude1.
1. Pour faciliter la lecture des chapitres qui suivent, se référer à la Table des symboles (p. 228).
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