Chapitre V.
La conservation de la substance du sucre et les débuts de l’atomisme
a
La substance du sucre, telle qu’elle apparaît au cours du premier stade, en étroite analogie avec la substance de l’argile avant sa conservation (voir chap. I, § 2), est donc à la fois mal différenciée des qualités qu’elle supporte et conçue comme dynamique à la manière d’un principe vital sujet à la croissance mais aussi à l’anéantissement. Elle est une au sens de l’énergie vitale et non pas encore de la substance primordiale et constante que les Présocratiques n’ont sans doute qu’entrevue1. Au cours du second stade, dont nous abordons maintenant l’étude (et qui correspond à celui des § § 3 et 4 du chap. I), elle commence au contraire à se conserver, mais sans que cette invariance entraîne encore de quantifications du poids ni du volume. Une telle conservation élémentaire consistera donc en une simple continuation de la matière avec tout à la fois transformations intuitives et quantification de la substance elle-même. Les premières oscillent entre une sorte d’évolution ou de métamorphose (le sucre se changera en eau) et de composition atomistique (le morceau de sucre se divise en grains invisibles qui perdent leur poids et leur volume) avec entre deux toutes les transitions possibles (les grains peuvent se transformer eux-mêmes en eau, etc.). Quant à la quantification elle est la même dans les deux cas, mais est assurément renforcée par l’atomisme naissant.
§ 1. Le premier sous-stade du second stade (stade II A) : réactions intermédiaires entre la non-conservation et la conservation de la substance.
1 Voir A. Burger,La racine fuco. Paris (Champion) 1925.
— Entre les cas francs de disparition, examinées au chapitre précédent, et les exemples nets de conservation purement substantielle, on observe comme d’habitude, un grand nombre de cas intermédiaires qu’il vaut la peine d’étudier de près. Çe sont soit des enfants qui sont encore plus ou moins portés à croire à l’anéantissement du sucre fondu, mais que l’expérience de la constance du niveau de l’eau et du poids conduit à chercher une explication dans la direction de la conservation du sucre, soit des sujets qui d’emblée pressentent cette conservation mais hésitent et se contredisent selon les diverses observations successives :
Gri (6 ; 10) prĂ©sente d’abord quelques rĂ©actions propres au premier stade : « Qu’est-ce qui se passera quand le sucre sera dans l’eau ? — On le verra encore un moment, puis on ne le verra plus. Il sera fondu, il n’y sera plus, dans l’eau. —  Mais oĂą il sera ? — Des petits bouts resteront encore, après ce sera comme du sucre en poudre, puis il sera tout fondu. Il ne restera plus rien, l’eau sera comme elle Ă©tait avant. —  Quel goĂ»t ? — Le goĂ»t du sucre. — Et après ? — Ça ne sera plus sucrĂ©, parce que le sucre sera tout fondu et il n’y aura plus rien. • Quant au niveau, « c’est montĂ© parce que le sucre prend de la place. — Et quand il sera fondu ? — Ça redescendra, parce qu’il n’y aura plus de sucre en bas. » De mĂŞme le verre sucrĂ© perdra son poids : « Ça devient de nouveau plus lĂ©ger après, parce que le sucre n’y est plus. «Â
Mais après avoir constaté que le poids ne varie pas, Gri change d’interprétation : « Il est resté quand même un peu de sucre. — Mais pourquoi le poids est le même quand c’est fondu ? — Parce qu’il y a toujours le sucre, mais en poudre et on ne le voit pas. — Et regarde où est l’eau. — Ce n’est pas redescendu parce qu’il y a quand même un peu de sucre en poudre qu’on ne voit pas. »
Bur (8 ; 4) oscille entre la conservation affirmée spontanément et la non- conservation, sans pouvoir se décider : le sucre « sera tout fondu. — Quoi ? — Ça veut dire qu’il devient plus petit et après on ne le voit plus. » Quant à l’eau « elle va monter parce què le sucre est lourd (geste de haut en bas) et il la fait monter… Il est tombé par force ( = avec élan) et il a fait monter l’eau. • Mais, parvenu à ce point, Bur pense qu’au cours de la dissolution l’eau montera encore davantage puis redescendra : D’abord « l’eau va monter encore un peu plus haut. —  Pourquoi ? — Ça vient du sucre. Il y a plus d’eau qu’avant » à cause des « déchets. —  C’est quoi les déchets ? — Les sucres se fondent, ils perdent des déchets ( = morceaux) et ces déchets montent à la surface. » Mais ensuite, Bur pense que le sucre est « disparu. — Y a-t-il quelque chose à sa place ? — Non, il est parti en fondant. —  Il reste quelque chose du sucre ? — Rien. —  Il est parti où ? — Dans le verre. —  Mais il est encore là où plus là  ? — Le sucre n’est plus là , mais les déchets sont restés dans l’eau, le sucre n’existe plus. — Comment c’est le sucre ? — Ce sont de petits grains et ça forme le sucre. — Et les déchets ? — C’est plus petit que les grains. — Dans cette eau (l’eau sucrée) il reste quelque chose ? — Des déchets de sucre fondu. —  Ils sont où ? — Dans l’eau. — Alors le sucre est où ? — Il n’y est plus du tout. Il est fondu. — Ça veut dire ? — Que ça n’existe plus. »
Après quoi on passe à la prévision des pesées et l’on fait comparer à Bur un plateau contenant un verre d’eau pure avec trois morceaux de sucre posés à côté et le verre d’eau sucrée par les trois morceaux dissous : « Celui-là (le
dernier) c’est moins lourd parce que le sucre n’existe plus. —  Et avant ? — C’était la même chose, mais maintenant c’est fondu, le poids n’est plus le même, les sucres n’existent plus. — Ils se sont changés en quelque chose ? — Oui, il y a les déchets, les tout petits grains. Ça forme le sucre. —  Si on pesait le morceau d’un côté et tous les déchets de l’autre ? — Le sucre est plus lourd, les déchets deviennent plus petits. — Et un sucre entier d’un côté avec un sucre écrasé de l’autre ? — Ça fera la même chose, il y a toujours les petits déchets et ça fait le sucre. —  Et alors ces deux plateaux ? — Ça fera la même chose quand le sucre ne sera pas encore fondu. Mais c’est autre chose quand il est fondu, parce qu’il n’existe plus : il devient toujours plus petit et après il ne reste rien du tout. » Enfin Bur constate la constance du poids et du niveau et conclut à la conservation.
Afi (8 ; 6) hésite de même entre les deux solutions, mais finit par se décider pour l’atomisme : « Il disparaîtra, le sucre. Il deviendra toujours un peu plus petit. Après il n’y aura plus rien. — Quel goût ? — Sucré. — Après quelques jours ? — Non, ce sera trop vieux, le goût partira. • L’eau va monter « parce que ça prend de la place. —  Et quand il sera fondu ? — Après ça prendra encore un petit peu de place, quand ce sera fondu, mais moins. — Est-ce que le sucre est encore dedans quand il est fondu ? — Oui, encore dedans, il en restera encore un petit peu. —  Comment il sera ? — Il sera fondu, on ne verra plus rien, il disparaîtra. —  Et l’eau redescendra ? — Pas tout à fait. — Pourquoi ? — • Il y a quand même du poids quand c’est fondu. —  Le poids de quoi ? — Du sucre. —  Le sucre est encore dedans ? — ■Oui, on ne le voit pas, mais il est quand même dedans. » Pfi en vient donc à prévoir la conservation d’un peu de volume, de poids et de substance simultanément. Au moment de la pesée, il est surpris que rien n’ait changé mais s’adapte rapidement : « Ça n’a pas bougé. — Pourquoi ? — Parce que le sucre on ne le voit pas, mais il a le même poids, le poids du sucre. — Comment il est le sucre ? — Il est en miettes, en toutes petites miettes qu’on ne peut pas voir. — Et avec une loupe ? — Non, c’est beaucoup trop petit. »
Bal (8 ; 7) de même commence par dire : « le sucre aura disparu, il n’y en aura plus. — Quel goût a l’eau ? — Oui, le sucre a disparu, mais il en reste encore dans l’eau sucrée. — Comment ça ? — Il fond tout entier, et après ce n’est plus que de l’eau sucrée. — Et après ? — Le goût reste tout le temps. » Quant au poids, « ça fait plus léger, le sucre qui est fondu. — Et l’eau, elle restera là ou redescendra ? — Ça restera haut, parce que le sucre il a été lourd quand on l’a mis dans l’eau, U a fait monter l’eau et alors l’eau reste en haut. — Il est encore là le sucre ? — Non il n’est plus là . — Ça pèse la même chose l’eau sucrée que l’autre ? -,— Non, parce que vous avez quand même mis le sucre dedans. — Alors quelque chose est resté du sucre ? — Oui, le goût. — Pourquoi ça sera plus lourd, ce verre (sucré) que l’autre ? — Parce que là le sucre est fondu, et il n’y en a pas eu du tout dans l’autre verre. — Alors il y a quelque chose du sucre qui reste ? — Le goût. — Il pèse, le goût ou il ne pèse pas ? — Il ne pèse pas. ■— Alors pourquoi ça sera plus lourd ? — Je ne trouve pas. » On fait alors la pesée et Bal constate que le poids est resté le même qu’avant la dissolution : « Alors le sucre est resté dedans ou pas ? — Non, il n’y est plus, mais il y a le liquide, il y a le jus du sucre et ça fait le même poids que le sucre. Le jus il est coulant. »
Go (8 ; 11) commence par une négation nette : • Le sucre devient toujours plus petit, et alors il disparaît tout à fait. —  Il ne sera plus dans le verre ? — Non, il n’y sera plus, mais il y a quand même le goût, parce qu’il a fondu. — Ça se garde le goût ? — Non, ah oui, ça se garde. » Pour le poids : « Quand le sucre est fondu ça a le même poids que quand il n’y avait pas de sucre. » Et pour le niveau : « Ça redescendra quand il sera fondu, parce que le morceau n’y sera plus. » Mais après l’expérience, constatant que l’eau ne redescend pas, Go suppose que « il y a eu des petits grains très fins qui sont restés. ■— Et si on les mettait
ensemble, ça ferait la même chose que le sucre ? — Non, il y en a quelques-uns qui fondent et quelques-uns qui restent. — Et à la fin ? — Ça ne redescend pas tout à fait, il reste toujours des petits grains au fond. —  Alors ceux-là ne fondent pas ? — Si ils fondent à la fin. — Alors pourquoi l’eau ne redescend pas ? — Le sucre est en eau. • Quant au poids constaté. Go dit enfin : « Le verre d’eau avec le sucre fondu est un petit peu plus lourd que l’autre, parce qu’il y a encore du sucre dedans. »
Nol (9 ; 4) commence aussi par croire à une disparition complète : « Ça devient de petites miettes. — Quel goût ça aura ? — Sucré, parce que le sucre a passé et il a sucré l’eau. Les grains de sucre ont monté. —  Et après quelques jours ? ■— Ça ne sera plus du tout sucré. — Il ne reste rien du sucre ? — Non, rien du tout. — Il est parti ? — Oui. — Mais comment c’est possible ? — Ah (il change d’idée) les grains ne peuvent pas partir. Ils peuvent aller seulement jusqu’où il y a de l’eau (jusqu’à la surface) et alors là -haut ils sont fondus. —  Qu’est-ce que ça veut dire ? — Que les grains n’existent plus. Il est resté seulement un petit peu d’eau. C’est comme la neige quand elle fond, il ne reste rien qu’un petit peu d’eau. » On passe aux constatations expérimentales. Pour le niveau : « Ah ça reste ! C’est parce que le sucre a été juteux. Il a donné un peu de plus d’eau. » Quant au poids il s’attend à ce que ce soit « plus léger quand le sucre fond, parce qu’il n’y a plus de sucre. » On fait la pesée et il donne la même explication que pour le volume.
Col (9 ; 6) pense d’abord qu’il ne reste rien de sucre comme volume : « Seulement le goût reste. » Le poids aussi s’évanouit : « Ça pèse la même chose que quand il n’y avait pas encore le sucre dedans. • Mais après avoir observé le niveau Col admet que « le sucre en fondant, ça forme de l’eau en plus. Le sucre se transforme, ça donne de l’eau épaisse, et puis ça a le goût du sucre. »
Bag (9 ; 8) de même, commence par dire : « L’eau va redescendre, parce que ça ne fait plus de poids, ça ne prend plus de place. — Pourquoi ? — Les morceaux sont défaits et devenus tout petits, ensuite ils ne sont plus là . » Mais après avoir vu que le niveau demeure le même, il dit : « L’eau est restée haute, parce que c’est de l’eau qui est restée : les sucres se sont changés en eau sucrée. » D’autre part, Bag s’attend à la disparition du poids : « Ça ne fait plus lourd. C’est sucré maintenant, mais ensuite il n’y aura plus rien du tout, c’est de l’eau pure. » Mais voyant que le poids s’est conservé, il corrige : « Les sucres se sont changés en eau douce ( = sucrée). »
Gil (9 ; 10) commence aussi par croire que le volume et le poids se perdront « parce que le sucre sera dissous. —  Qu’est-ce ça veut dire ? — Qu’il n’existe plus. » Mais après la constatation du niveau et du poids identiques : « Je pense que le sucre a quand même fait plus lourd. Il est dissous mais ça fait quand même plus lourd, parce que le sucre reste quand même dedans, mais on ne le voit plus : c’est des morceaux tellement petits qu’on ne les voit plus. »
Mat (9 ; 10) enfin : « Ça fera le même poids que l’eau pure, parce que le sucre n’y est plus », puis, se rappelant que l’eau est « sucrée » il en vient à croire que « le sucre est encore là mais il n’y a rien que des petits grains au fond. » Et encore : « Tous les petits grains s’éparpillent et ça fait sucrer l’eau. »
Nous nous sommes un peu étendu sur ces réponses, étant donné leur intérêt pour l’analyse des débuts de la conservation et des premiers rudiments d’atomisme. En effet, tous les enfants que nous venons de citer sont encore enclins, comme ceux du premier stade, à croire à la disparition du sucre et de ses aspects matériels. Seulement, au lieu
de s’en tenir à ce simple phénoménisme ils marquent un double progrès par rapport aux sujets du stade précédent. Les uns comme Gri, Bag et Gil commencent par une négation nette, mais l’expérience des niveaux et des poids les détrompent et ils cherchent alors une explication dans la direction de la conservation. Les autres (les plus nombreux) comme Bur, Pfl, Bal, Go, Roi, Col et Mat manifestent dès le début de l’interrogatoire (ou en cours de route mais avant d’être mis en présence des données expérimentales) des tendances à la conservation et essaient de la concilier avec la constatation phéno- méniste de la disparition. Mais ces deux progrès n’en font qu’un et c’est pourquoi nous avons mêlé ces deux sortes de cas. D’une part, en effet, ceux qui paraissent ne venir aux idées de conservation que grâce aux contraintes de l’expérience (premier, groupe) témoignent par cela seul d’un progrès notable des notions intervenant dans leur raisonnement, puisque les mêmes faits d’expérience ne convainquaient en rien les enfants du stade précédent : une construction déductive est toujours nécessaire à la lecture des faits expérimentaux et le fait que cette lecture apprenne quelque chose à ce premier groupe de sujets montre donc assez que leurs concepts et leurs procédés de composition logique sont en voie de transformation. D’autre part, ceux que le raisonnement seul paraît conduire aux débuts de la conservation (second groupe) sont assurément influencés par des faits d’observation tirés de l’expérience passée ou mis en évidence par la discussion avec la personne qui interroge l’enfant. Dans les deux cas, il y a donc à la fois progrès du raisonnement et progrès dans la soumission à l’expérience réelle, c’est-à -dire construite et non plus immédiate.
Notons d’abord, sans donc nous astreindre à différencier les deux groupes précédents de sujets, qu’en ces réponses intermédiaires l’enfant parvient rarement à l’idée d’une conservation complète de la substance du sucre, c’est-à -dire de l’invariance de la quantité de matière. Dans la plupart des cas, il admet simplement que « quelque chose continue » et se borne à essayer de comprendre sous quelle forme sans préciser s’il s’agit ou non de la même quantité. Mais ce début de permanence qualitative marque assurément déjà un grand progrès par rapport à l’anéantissement total propre au premier stade.
Pour rendre compte de cette découverte fondamentale de l’enfant, que quelque substance dure après la dissolution, il faut, il va de soi, invoquer d’abord l’expérience : la permanence du goût, le fait qu’on peut parler d’« eau sucrée » et la distinguer de l’eau pure
constituent à cet égard, les données premières d’où procède la présomption de la conservation. D’autre part, le poids et le niveau de l’eau, soit que l’enfant ait pu en constater antérieurement une demi- constance, soit qu’il la découvre entière lors des vérifications finales, jouent naturellement aussi un rôle essentiel. Il ne faut donc pas sous-estimer la part de l’expérience dans la genèse de cette « continuation de quelque chose » qu’est le début de la conservation. Ce n’est qu’au moment où l’enfant affirmera, avec le sentiment d’une nécessité a priori l’invariance complète de la totalité quantitative de la matière qu’il nous paraîtra dépasser ce que l’expérience peut jamais lui avoir appris, mais tant qu’il se borne à admettre la conservation d’une certaine quantité de sucre, il est assurément instruit par les faits eux-mêmes.
Seulement, il faut bien comprendre qu’il s’agit là d’une expérience construite et non point immédiate, c’est-à -dire que sa « lecture » consiste en une déduction et non pas en une perception. En effet, ni le goût ni même la constatation de l’identité de poids et de niveau ne suffisent à ébranler les enfants du premier stade dans leur croyance à l’anéantissement du sucre, tandis que pour ceux-ci ils en prouvent la conservation I Le sujet qui croit à la disparition du sucre sait bien, par exemple, que l’eau est sucrée, mais il interprète la chose en disant que le goût est une « vapeur » sans rapport avec la substance et qu’il se dissipera en quelques heures. S’il constate que l’eau garde son niveau élevé il en conclut simplement que l’eau étant montée sous l’influence des morceaux ne peut pas redescendre toute seule quand le sucre a disparu. Et si le poids reste constant c’est, ou bien qu’il s’est créé en cours de route un peu d’eau en surplus ou que le mystère reste impénétrable. Ce ne sont donc pas les rapports perceptifs fournis par l’expérience immédiate qui suffisent à engendrer la notion de la conservation de la substance : tant que l’enfant demeure sur le plan du phénoménisme égocentrique qui caractérise le stade précédent, ces données de l’expérience directe ne donnent lieu à aucune composition déductive et c’est pourquoi elles ne suffisent point à ébranler la croyance en la disparition. Comment donc les cas intermédiaires de ce stade II A parviennent-ils à tirer parti des mêmes données pour en induire la conservation, c’est-à -dire (et cette expression négative marquera même la difficulté d’une telle conversion) pour résister à leur tendance naturelle à admettre l’anéantissement total du sucre ?
En réalité si l’induction expérimentale grâce à laquelle l’enfant de ce niveau dépasse le phénoménisme égocentrique est déjà une construction, elle constitue un début de composition, et celle-ci deviendra déductive lorsque le système formé par les relations ainsi coordonnées trouvera son achèvement en un groupement réversible. C’est pourquoi ce stade II A est si intéressant : il marque le point de départ de cette inversion de sens qui de l’expérience immédiate et subjective conduit à l’expérience rationnelle et à la déduction opératoire.
L’interprĂ©tation du « goĂ»t », tout d’abord, est Ă elle seule hautement significative, puisque, de momentanĂ©e et non-substantielle, la saveur sucrĂ©e devient durable et manifeste la substance. C’est ainsi que Gri, Pfl et Roi commencent par admettre comme les sujets du stade I que le goĂ»t disparaĂ®t tĂ´t ou tard et ne dĂ©montre rien : « ça ne sera plus sucrĂ©, parce que le sucre sera tout fondu et il n’y aura plus rien. », dit Gri. Selon Pfl, après quelques jours « ce sera trop vieux, le goĂ»t partira », et Roi : « Ça ne sera plus du tout sucrĂ©. » Au contraire, Bal, Go, Col et Mat parviennent Ă la conservation de la substance grâce Ă celle du goĂ»t lui-mĂŞme. Ainsi Go pense d’abord que le sucre « disparaĂ®t tout Ă fait » mais prĂ©cise « il n’y sera plus, mais il y a quand mĂŞme le goĂ»t parce qu’il a fondu »; Ă la question « ça se garde, le goĂ»t ? » il rĂ©pond alors « non, ah oui, ça se garde » et admet depuis lĂ la conservation : il oppose, en effet (aussitĂ´t après), l’état B « quand le sucre a fondu » Ă l’état A « quand il n’y avait pas de sucre » montrant bien par lĂ qu’à l’état B le verre contient ce quelque chose sans poids ni volume qu’est la substance du sucre (indĂ©pendamment du « morceau », c’est-Ă -dire de sa forme volumineuse). De mĂŞme Bal commence par dire « le sucre aura disparu, il n’y en aura plus », mais quand on lui demande « quel goĂ»t a l’eau », il fait cette remarque essentielle pour la suite : « Oui, le sucre a disparu, mais il en reste encore dans l’eau sucrĂ©e » parce que « le goĂ»t reste tout le temps ». C’est, en effet, cette affirmation qui lui permet de maintenir dans la suite l’idĂ©e d’une conservation de la substance par opposition Ă celle du poids : le sucre « n’est plus là  », dit-il lorsqu’il pense au poids, mais il reste cependant quelque chose du sucre, « oui, le goĂ»t ». Quant Ă Col, il exprime de la manière la plus nette cette idĂ©e que le volume et le poids du sucre vont s’évanouir tandis que la substance sucrĂ©e subsiste : « Seulement le goĂ»t reste » (c’est- Ă -dire seul le goĂ»t reste). Mat, enfin, conclut directement du goĂ»t Ă
l’atomisme (voir plus bas). Par contre, d’autres sujets, comme Bag, n’utilisent l’argument du goût qu’une fois parvenus à la conservation par d’autres méthodes (poids et volume).
Que se produit-il donc dans le raisonnement de l’enfant, entre le moment où la saveur n’est pour lui que momentanée et non substantielle et celui où elle devient durable et indique l’existence d’une matière sous-jacente ? Il est clair que rien dans l’expérience immédiate du sujet n’est de nature à expliquer cette transformation. Avoir l’idée de vérifier si l’eau sucrée garde son poids après quelques jours serait déjà , de la part de l’enfant qui tenterait cette expérience, l’indice qu’il possède les notions de conservation. Quant à la substance sous-jacente au goût, c’est là un concept construit et non pas donné par la perception. Si nos sujets en viennent à supposer la permanence et la substantialité des saveurs, c’est donc qu’ils ont dépassé le phénoménisme égocentrique, pour lequel des qualités sans support satisfont l’esprit puisqu’elles sont perçues par le moi, et qu’ils sont orientés non plus vers cette liaison subjective mais vers la coordination s’effectuant au point de vue de l’objet. Il n’y a point d’autre solution, en effet : ou bien une qualité paraît se suffire à elle-même, mais c’est alors qu’elle est rapportée inconsciemment aux actions de celui qui la perçoit, ou bien elle est détachée de ce groupement illusoire et, pour la faire entrer dans un groupement réel, il faut bien alors lui fournir un substrat. C’est pourquoi les deux nouveaux caractères du « goût », la permanence et la substantialité, n’en constituent en fait qu’un seul : ils sont simplement l’expression d’un début de coordination décentrée par rapport au moi et cherchant son nouveau point d’appui dans la réalité des « opérations physiques ».
L’interprétation par l’enfant de la constance du poids donne lieu à des considérations entièrement analogues. Tous les sujets examinés pensent, avant l’expérience finale, que le poids des morceaux de sucre ajoutés à celui de l’eau va disparaître avec la dissolution ou du moins diminuer notablement. « Ça devient de nouveau plus léger après parce que le sucre n’y est plus », dit Gri, « il ne reste rien du tout (du poids) », dit Bur, « quand le sucre est fondu ça fait le même poids que quand il n’y avait pas de sucre » précise Go, etc. Col, Bag, Gil et Mat sont tout aussi nets. Par contre Pfl pense qu’une partie du poids se maintient : « Il y a quand même du poids quand c’est fondu », mais il n’égale pas le poids des morceaux puisque l’eau soulevée par ce poids redescendra un peu (« pas tout à fait »). Bal de
même dit que « ça fait plus léger, le sucre qui est fondu » sans admettre la disparition totale du poids. Roi est entre les deux opinions. Dans la croyance spontanée de chacun de ces enfants, il y a donc, en bref, ou anéantissement ou diminution du poids. Or, sitôt que, dans les constatations expérimentales qui viennent en fin d’interrogatoire, ces mêmes sujets découvrent que le poids est resté constant, ils en tirent immédiatement la conclusion que la substance s’est conservée. Ainsi Gri, qui niait jusque-là toute conservation, s’écrie : « Il est resté quand même un peu de sucre » et précise même d’emblée que « il y a toujours le sucre ». De même Gil pense que rien ne subsistera du sucre (« il n’existe plus ») mais les constatations finales le conduisent à la conservation : « Je pense que le sucre a quand même fait plus lourd … parce que le sucre reste quand même dedans mais on ne. le voit plus, ». Quant à Bur, Go et Bag l’identité du poids les confirme dans l’hypothèse de l’invariant de substance à laquelle ils sont parvenus autrement (goût ou volume). Enfin Pfi et Bal admettent d’emblée la conservation d’une partie du poids : il va de soi que la constatation de sa constance les renforce dans leurs coordinations. Bref, tandis qu’au premier stade la mesure du poids venant en fin d’interrogatoire ne conduit en rien l’enfant à supposer la conservation du sucre lui-même, dans chacun de ces cas intermédiaires du stade II A nous voyons au contraire cette donnée expérimentale soit provoquer d’emblée soit renforcer la croyance en la conservation de la substance. Cette coordination s’explique, il va de soi, de la même manière que la découverte de la substantialité du « goût », par la nécessité d’attribuer toute qualité sensible à un substratum dont la constance et les transformations soient composables en un système objectif. Or, il est fort intéressant -de noter que cette coordination du poids et de la substance ne s’effectue qu’au moment où le poids est reconnu constant : les sujets de ce niveau admettent facilement, en effet, que le sucre se conserve sous forme de « goût » ou de substance sucrée sans présenter de poids, tandis qu’ils ne conçoivent pas la conservation du poids sans un invariant de substance. On observe la chose en particulier chez Bal : « Le sucre qui est fondu, ça fait plus léger » parce que « le goût… ne pèse pas » et cependant Bal pressent que l’eau sucrée est un peu plus lourde que l’eau pure « parce que vous avez quand même mis le sucre dans l’eau »… problème insoluble jusqu’à ce que l’enfant constate la constance du poids et conclut alors d’emblée à la transformation du sucre en liquide pesant.
La coordination du volume et de la substance est tout aussi nette malgré les résidus de phénoménisme que l’on observe chez Bur et Bal. Pour la plupart des sujets, l’eau redescendra à son niveau initial après la dissolution. Lorsqu’ils constatent ensuite que le niveau n’a pas changé depuis l’immersion des trois morceaux de sucre, ils en concluent immédiatement à la conservation du sucre. Ainsi Go dit d’abord « ça redescendra quand il sera fondu parce que le morceau n’y sera plus », puis voyant qu’il n’en est rien, Go corrige « il y a eu des petits grains très fins qui sont restés ». Chez ceux qui supposaient la conservation de la substance pour d’autres raisons, la constante du niveau confirme simplement leurs vues. On peut donc dire du volume comme du poids que là conservation de la substance n’entraîne pas ipso facto celle d’un espace occupé par le sucre, mais que la constatation de la permanence du niveau conduit d’emblée l’enfant à admettre l’invariant substantiel. Quant à But et Bal ils semblent au contraire affirmer la constance du volume avant celle de la substance, ce qui serait l’opposé de tout ce que nous venons de voir, mais c’est là une illusion et ce qu’ils affirment n’est nullement l’invariance du volume du sucre, mais seulement l’élévation du niveau de l’eau pour les raisons de dynamisme phénoméniste que voici : Selon Bur l’eau est montée au moment de l’immersion des morceaux de sucre parce que le sucre est tombé fort, « il est tombé par force et il a fait monter l’eau » : dès lors, quand ses « déchets montent à la surface » ils font monter l’eau encore davantage jusqu’à ce que le sucre soit fondu et les « déchets » immobiles, ce qui fait retomber l’eau au niveau initial comme s’il n’y avait plus de sucre ! Quant à Bal, ce n’est pas le sucre fondu dans l’eau qui explique la constance du niveau qu’il prévoit puisque le sucre « n’est plus là  » : c’est simplement que le sucre a été lourd quand on l’a mis dans l’eau, il a fait monter l’eau et alors l’eau reste en haut ». Bal réagit donc encore comme les sujets du premier stade pour lesquels l’eau demeure élevée « parce qu’il n’y a rien pour la tirer en bas » et il ne s’agit en rien d’une conservation du volume du sucre avant qu’il ait fait l’hypothèse de la permanence de la substance ; c’est seulement lorsqu’il constate la constance du poids qu’il suppose que le sucre se transforme en liquide et donne alors son sens réel à la permanence du niveau de l’eau.
En bref, tant la coordination spontanée, que l’enfant établit avant les expériences finales entre le « goût » sucré de l’eau et la « continuation » de la substance, que la mise en relations soudaine s’effectuant
à la fin de l’interrogatoire entre la constance du poids et du volume qu’il constate expérimentalement et l’invariant substantiel qu’il déduit, ces deux nouveautés du stade II A s’expliquent l’une et l’autre par le passage du phénoménisme égocentrique du stade I à la composition opératoire qui s’achèvera au stade II B. Pour le phénoménisme égocentrique, nous l’avons vu au chap. IV, les qualités immédiates sont à la fois incoordonnées entre elles et relativement indifférenciées : elles sont indifférenciées dans la mesure où elles sont perçues simultanément et fusionnées dans un même schème subjectif et incoordonnées dans la mesure où elles sont perçues successivement et simplement juxtaposées. C’est ainsi que le volume et le poids sont confondus en un schème dynamique qui explique pourquoi le morceau immergé fait monter l’eau tandis que le goût de l’eau sucrée n’a de rapports avec aucun des autres caractères du sucre et ne conduit donc pas à l’idée de la permanence substantielle. De même la constatation de l’identité de niveau et de poids n’entraîne aucune composition déductive. Au contraire, chez les enfants de ce stade II A on observe un processus de différenciation et de coordination complémentaires des qualités ou des rapports perçus, et ce début de composition suffit à rendre compte de la conservation naissante de la substance.
En quoi consiste cette composition ? A remplacer, dans la mesure du possible le devenir intuitif par un système de fractionnements et de déplacements des parties dans l’espace et dans le temps, substituant ainsi à la notion de qualités fluentes et subjectives celle d’objets mobiles laissés invariants au cours de ces déplacements. Parmi les enfants de ce stade on observe en fait trois schémas qui remplissent plus ou moins convenablement ces deux desiderata. Le plus simple est celui de la transmutation du sucre en eau, le plus complexe celui de la pulvérisation atomistique et entre deux celui de la pulvérisation avec liquéfaction ultérieure des grains devenus invisibles.
Le premier type d’explication est assurément le moins développé, puisqu’il consiste simplement à imaginer une liquéfaction du sucre prolongeant à peine les données de la perception, tandis que l’atomisme suppose une construction proprement dite. Mais si cette hypothèse ne réduit point encore la dissolution à des opérations spatiales et continue de se référer à un devenir intuitif et irréversible, elle permet cependant de considérer le sucre, une fois liquéfié, comme un objet constant dont les déplacements dans l’eau du verre n’altèrent
plus les propriétés, Col et Bal nous donnent de bons exemples de ce genre de raisonnement. Tous deux partent de l’idée que le goût seul subsiste, à l’exclusion du poids et du volume (avec conservation d’une partie du poids chez Bal mais conçu plutôt comme un reste de pression et non pas rattaché d’emblée à la substance) : or, dès qu’ils constatent la permanence du poids et du niveau de l’eau, ils renoncent à cette notion d’une substance impondérable et n’occupant aucun espace pour supposer que « le sucre se transforme : ça donne de l’eau épaisse et puis ça a le goût du sucre » (Col) ou qu’il s’ajoute à l’eau « le jus du sucre et ça fait le même poids que le sucre : le jus il est coulant ( = liquide) » (Bal). De la sorte, le goût, le poids et le volume sont réunis en un même invariant, ce qu’exprime succintement Bag, un autre exemple de ce même type : « Les sucres se sont changés en eau sucrée. »
Pour les enfants d’un second type, la conservation de la substance, lorsqu’elle apparaît, est également expliquée par une liquéfaction, mais succédant à une première phase de pulvérisation, qui annonce l’atomisme proprement dit. C’est ainsi que pour Roi le sucre se dissocie d’abord en « miettes » ou en « grains » qui se répandent dans l’eau et sont cause de son goût sucré. Il ne s’agit d’abord, évidemment, que des particules visibles de plus en plus petites aperçues en suspension ou en mouvement dans l’eau avant la dissolution complète, mais ce spectacle perçù par l’enfant se prolonge ensuite en un atomisme proprement dit puisque les « grains » subsistent tant que dure le goût et « ont monté » dans le verre entier. Seulement c’est là , pour Roi, une première phase qu’il se représente, au début de l’interrogatoire, comme suivie d’un anéantissement complet : il ne restera, en effet, « rien du tout ». Alors se produit, dans son raisonnement, une inversion de sens décisive et extrêmement instructive pour la psychologie de l’« opération » par opposition aux transformations irréversibles : lorsque nous demandons à Roi si les grains sont « partis », il cherche aussitôt à penser la transformation en termes de déplacements spatio-temporels et non plus de simple devenir intuitif, d’où la réaction : « Ah ils ne peuvent pas partir : ils peuvent aller seulement jusqu’où il y a l’eau ( = jusqu’à la surface de l’eau). » Mais, au lieu de s’imaginer ces « grains » comme circulant désormais sans changement, ce qui eût été la solution atomistique définitive, il cherche à concilier sa découverte avec l’anéantissement apparent et suppose qu’ils se sont fondus « comme la neige » ! Une fois constaté la perma-
nence du poids et du niveau de l’eau il lui est facile alors de l’expliquer par le fait que « le sucre a été juteux : il a donné un peu plus d’eau », ce qui rappelle le premier type. De même Go commence par admettre que le sucre en s’amenuisant « disparaît tout à fait » quant au poids et au volume, seul le goût subsistant à titre de substance impondérable mêlée à l’eau sans occuper d’espace spécial. Mais lorsqu’ils constate à l’expérience la permanence du niveau et du poids, il suppose d’emblée que l’émiettement des morceaux a abouti à « des petits grains très fins qui sont restés ». Seulement, au lieu de s’en tenir à ce schéma, en expliquant le goût, le poids et le volume par le déplacement de ces grains dans l’eau, il imagine que les uns restent immobiles au fond (« il reste toujours des petits grains au fond ») et que les autres, pour se répandre, doivent se liquéfier (« il y en a quelques-uns qui fondent et quelquesruns qui restent »). Bur est encore plus ballotté entre les deux hypothèses. D’une part le sucre se dissocie en petits morceaux ou « déchets » qui expliquent la hausse progressive du niveau de l’eau ; d’autre part le sucre se change en eau (« il y a plus d’eau qu’avant », « ça vient du sucre »). Quant aux relations entre ces grains et cette eau, tantôt ce sont les « déchets » qui fondent et tantôt c’est la fusion apparente qui produit les déchets. Lorsque la conservation de forme atomistique prédomine, Bur va jusqu’à attribuer à la matière sucrée une certaine structure granulaire : « Ce sont de petits grains et ça forme le sucre. » Seulement faute de concevoir l’ensemble des transformations sous la forme de fractionnements et de déplacements spatio-temporels Bur hésite, jusqu’aux constatations finales, entre la non-conservation, la conservation avec liquéfaction et la conservation atomistique.
Enfin, les enfants du troisième type passent directement de la pulvérisation donnée dans la perception à l’alternative d’un anéantissement complet ou d’une conservation de forme atomistique. Ils en viennent donc, en partie spontanément et en partie sous l’influence de constatations expérimentales, à un mode de composition causale qui élimine toute transformation intuitive ou irréversible au profit de pures opérations de fractionnement du sucre et de déplacements des corpuscules ainsi engendrées. C’est ainsi que Gri commence par dire que le sucre, en fondant « sera comme du sucre en poudre », puis « il ne restera plus rien, l’eau restera comme elle était avant ». Mais lorsqu’il constate la permanence du poids, il conclut sans plus de cette pulvérisation visible à l’idée d’une « poudre » invisible : « il y a
toujours le sucre, mais en poudre, et on ne le voit pas ». De même Pfl pense d’abord qu’« il n’y aura plus rien » mais ensuite il croit qu’« il en restera encore un petit peu » et que « on ne le voit pas, mais il est encore dedans »; il lui suffit alors de constater la constance du poids pour conclure aussitôt que le sucre « est en miettes, en toutes petites miettes qu’on ne peut pas voir ». Gil suit la même marche : le sucre « n’existe plus », mais comme le poids et le niveau sont constatés permanents « le sucre reste quand même dedans, mais c’est des morceaux tellement petits qu’on ne les voit plus ». Enfin Mat trouve la même idée après s’être rappelé la durée du « goût » : il commence par dire que « le sucre est encore là mais il n’y a rien que des petits grains au fond », puis, pour expliquer que le goût est répandu dans l’eau entière, il précise les déplacements possibles : « Tous les petits grains s’éparpillent et ça fait sucrer l’eau. »
En définitive les cas les plus avancés de ce stade II A parviennent donc, soit pour rendre compte de la permanence de la substance sucrée, soit pour y rattacher le poids et le volume constants révélés par les expériences faites en fin d’interrogatoire, à concevoir un système d’opérations physiques coordonnant toutes les données en une composition d’ensemble : le morceau de sucre est formé de grains qui peuvent se déplacer après fractionnement de l’ensemble, mais cette décomposition et ces déplacements laissent invariant non seulement chaque grain en tant qu’individu mais la totalité constituée par leur réunion. C’est dans la mesure où ces divers rapports perçus successivement aussi bien que simultanément sont ainsi coordonnés en un groupement d’opérations et non plus en une simple fusion de qualités que s’impose une certaine consistance substantielle qui dépasse le phénoménisme égocentrique du stade I. Il convient cependant de se rappeler, en terminant cette analyse, que si ces dernières réponses nous permettent de supposer par anticipation ce que sera l’atomisme des stades ultérieurs, c’est que nous avons intentionnellement réunis, pour les éclairer les unes par les autres, les réactions spontanées de ces enfants et leurs réactions aux expériences faites en fin d’interrogatoire, mais il est clair que, laissés à leurs seuls moyens ils ne parviennent qu’à entrevoir la permanence de la seule substance fondée sur la saveur sucrée et nullement encore les invariants de poids et de volume. C’est ce que nous verrons mieux au paragraphe suivant en étudiant l’achèvement des notions propres au stade II.
§ 2. Le second sous-stade du deuxième stade (stade II B) : conservation de la substance mais non-conservation du poids et du volume.
— Après avoir examiné au § 1 les cas intermédiaires entre le phénoménisme et la conservation spontanément affirmée de la substance, voici maintenant des cas francs de cette invariance substantielle désormais conçue comme nécessaire :
Lou (8 ; 8) : « L’eau sera sucrée. —  Et le sucre ? — II fond. —  Ça veut dire ? Il devient en petits grains, on ne le verra plus mais il est quand même dans l’eau — Tu es sûr ? — Ah oui, puisque l’eau est sucrée. — Ça reste toujours sucré ? — Oui. — L’eau restera à la même place ? — Elle montera un tout petit peu : c’est comme quand on met la main dans un bol, ça prend de la place. —  Et après ? — Quand le sucre sera fondu, mais quand il est fondu tout à fait, ça revient à la même hauteur que maintenant. — Et le poids (on montre le verre d’eau pure qui servira de témoin) ? — C’est un petit peu plus lourd que l’eau pure. Non, le sucre fondu pèse la même chose que l’eau pure, parce que le sucre est fondu et l’eau est seulement sucrée. — Et le sucre même ? — Il ne pèse plus. — On ne verrait plus rien avec une loupe ? — Oui, encore de tout petits grains tout fins. ■— Ils ne pèsent rien ? — Non. »
On passe aux constatations du niveau et du poids : « Mais je n’aurais pas cru qu’il y ait une si grande différence (entre l’eau sucrée et l’eau pure) ! C’est le sucre qui est dedans, on ne croirait pas ! —  Mais là le sucre est fondu ? — Oui, mais le sucre ça fait quand même un petit poids, je vois. Le sucre quand il est fondu, c’est le même dedans comme dehors, comme s’il n’était pas fondu, mais coupé en morceaux. —  Qu’est-ce que ça veut dire fondu ? — Ecrasé, en miettes. — Et à la loupe ? — On verrait de petites miettes. »
Bon (9 ; 6) : Le sucre « fondra. —  Qu’est-ce que ça veut dire ? — On ne le verra plus. Il est en tout petits grains, en poudre. On ne pourra plus le voir. —  Et si on pèse ? — Le sucre fondu ça n’a plus de poids. — Et l’eau ? — Ça prend de la place quand on met les morceaux, ça fait monter l’eau et quand c’est fondu ça redescend, ça vient comme c’était avant. — Mais le sucre est encore là où il n’y est plus ? — Oui, en bouts très fins. — Alors pourquoi l’eau redescend ? — Ce sont des bouts très fins qui ne prennent plus de place. — Mais ça pèse plus lourd que l’eau pure, ou pas ? — Ça ne pèse plus rien, ils sont tellement petits. — C’est en quoi ces petits grains ? — C’est encore du sucre, en poudre très fine. — Et le goût ? — Tous les petits grains gardent le goût. »
San (9 ; 10) : « Le sucre fondra. —  Qu’est-ce que ça veut dire ? — -Ça donnera des petites boules, de la poudre de sucre. » Quant à l’eau elle montera « parce que le sucre prend de la place » mais ensuite « elle redescendra parce que le sucre deviendra petit et très fin ». Le poids de même « ça revient de nouveau léger comme avant ». Et encore « le sucre sera en tout petits morceaux. —  On peut les voir ? — Non. — Mais comment on peut savoir qu’ils sont dedans ? — On les a vus avant. —  Mais ça aura le même poids ? — Non, parce que ce sera en toutes petites miettes, ça ne fera plus un bloc. »
Mais une fois mis en présence des faits (niveau et poids) San convient que • c’est le poids du sucre qui est encore dedans. — Et le sucre ? — Aussi. »
Hub (10 ; 5) commence par déclarer que « fondre ça veut dire que l’eau y entre. Le sucre devient toujours plus petit et l’eau aura le goût du sucre. — Le sucre LE DÉVELOPPEMENT DES QUANTITÉS
sera toujours là ou pas ? — Il se mettra avec l’eau et devient en tout petits morceaux comme la farine. » Dès lors « il restera toujours le même goût ». Devant les faits d’expérience, Hub explique qu’« il y a de l’eau dans le sucre et ça a fait un peu plus d’eau ».
Oli (11 ans) pense que lorsque le sucre « sera dissous, il aura sucré l’eau et il sera en poussière. — Il sera encore dedans ou plus ? — On ne le verra plus, mais il sera encore dedans, fondu. —  Et alors il est comment ? — Il est plus fin que la poussière et on ne le voit plus ». C’est pourquoi « l’eau reste toujours sucrée ». Quant au niveau de l’eau il baissera parce que « le sucre prend une partie de l’eau pour lui, il fond et se casse », et alors, une fois le sucre fondu « l’eau reste où elle était » parce que « le sucre il contient plus de volume, fondu ». D’autre part « le sucre fondu sera plus lourd que l’eau pure, parce que le sucre sera imprégné d’eau », mais « quand il a fondu il n’a plus de poids. Le sucre fondu pèse moins que le sucre en morceaux. »
Après les constatations de l’expérience, Oli conclut : « Le volume que le sucre a, a compressé l’eau, et l’eau est montée » ou « c’est resté élevé, le sucre a donc gardé son volume. Il est encore dedans mais en poudre », et « le sucre, quand il fond, ne perd que très peu son poids ».
Jac (12 ans) pense que le sucre fondu perdra de son poids : « Ça pèsera moins, parce qu’il sera tout éparpillé, comme évaporé, fondu. —  Qu’est-ce que ça veut dire « fondu »? — En grains, en tout petits grains, tout le temps plus fins. » Le niveau baissera aussi avec la dissolution. Quant au goût « l’eau restera toujours sucrée, parce que ce qui sera resté au fond ça donnera le goût. Il reste toujours, le sucre ».
Constatations du niveau et du poids : « C’est parce qu’il y a des petites boules de sucre qui sont restées dedans. » Et « fa n’a pas changé de poids. — Pourquoi ? — Parce qu’il n’y a rien d’évaporé ».
Ces quelques exemples suffisent à nous montrer ce que sont les réactions du deuxième stade lorsqu’elles arrivent à leur état d’équilibre. Les caractères communs de ces réponses sont en effet de supposer dès le début de l’interrogatoire une conservation complète de la substance, mais sans permanence du poids ni du volume. Le double problème qui se pose à leur sujet est donc d’expliquer en quoi consiste cette croyance en la nécessité de la conservation substantielle et pourquoi elle ne s’applique ni au poids ni au volume.
Il est inutile de revenir sur tous les aspects de la coordination conduisant à la conservation puisque ces enfants se bornent à stabiliser les réactions que nous avons déjà décrites au § 1. Par contre il est intéressant de pousser l’analyse des processus de liquéfaction et de pulvérisation que ces sujets imaginent à cet égard, car non seulement ils concentrent toutes les coordinations préalables en un seul système de composition spatio-temporelle, mais encore ce sont les limitations ou insuffisances du groupement adopté à ce niveau qui expliquent, nous semble-t-il, pourquoi il ne s’étend pas au poids et au volume.
On retrouve naturellement à ce propos les trois types d’explica-
’ tion dont nous parlions au paragraphe précédent : liquéfaction pure, pulvérisation puis liquéfaction et atomisme proprement dit.
Il est inutile de donner de nouveaux exemples de liquéfaction simple, qui sont d’ailleurs plus rares au stade II B qu’au sous-stade II A et qui seront de moins en moins fréquents dans la suite, ce qui atteste bien le caractère peu développé de ce premier type d’explication. Par contre on rencontre plus souvent le second type. C’est ainsi que Hub pense que le sucre se met « en tous petits morceaux comme la farine », mais cependant qu’une partie de ce sucre se liquéfie parce qu’« il y a de l’eau dans le sucre et ça fait un peu plus d’eau ». C’est, chose intéressante, le troisième schéma, c’est-à -dire la pulvérisation pure ou atomistique, qui prédomine chez ces enfants. Ainsi Lou imagine « de tout petits grains tout fins » invisibles à l’œil nu, sans poids et n’occupant aucune place supplémentaire dans l’eau. Bon parle de « tout petits grains en poudre » ou de « bouts très fins qui ne prennent plus de place » mais qui « gardent le goût » sans poids. San envisage des « petites boules, de la poudre de sucre », Oli de la « poussière » impondérable et Jac va jusqu’à penser que ces « tout petits grains » sont « tout le temps plus fins » quoique subsistant dans le verre.
La question est maintenant de savoir si ces trois types d’explication constituent des représentations adventices, servant à illustrer après coup le comment de la conservation, ou s’ils traduisent le mécanisme opératoire lui-même au moyen duquel l’enfant a découvert cette dernière. Or, il n’y a pas de doute que cette seconde solution est plus près de la vérité que la première, non pas que l’enfant ait dû imaginer d’abord la liquéfaction ou l’atomisme pour affirmer ensuite la conservation, mais que les opérations logiques au moyen desquelles il a construit la conservation sont celles-là mêmes qui aboutissent en fin de compte à l’atomisme. En effet, comment les sujets de ce stade II B parviennent-ils à s’assurer a priori de la conservation de la substance dans le cas de la boulette d’argile (chap. I) ? Par une double composition réversible des relations de longueur, largeur, etc. (des déplacements de la matière) et des relations de partie à tout (partition ou fractionnement de la matière), c’est-à -dire par deux compositions soit complémentaires soit réunies en une seule totalité opératoire, auquel cas elles conduisent à la quantification extensive. Or nous avons constaté précisément, au cours du § 1 que tout l’effort de coordination de l’enfant pour dépasser le phénoménisme égocen LE DÉVELOPPEMENT DES QUANTITÉS
trique dans la direction de la conservation du sucre consistait à remplacer le devenir qualitatif par ces mêmes opérations de fractionnement et de déplacement : la liquéfaction et l’atomisme ne sont donc pas autre chose que le produit des schèmes opératoires eux-mêmes qui conduisent à la conservation, la liquéfaction participant encore du devenir qualitatif tandis que la pulvérisation atomistique concilie les opérations du fractionnement avec celles du déplacement. Lorsque Jac, par exemple, pense que le sucre fondu sera « tout éparpillé, comme évaporé » et « en tout petits grains tout le temps plus fins » il est clair qu’il hésite encore entre l’idée d’anéantissement et celle de conservation, parce qu’il ne concilie pas le déplacement avec le fractionnement : au contraire, après avoir constaté la constance du niveau et du poids, il est définitivement rassuré sur la conservation, ce qu’il exprime aussitôt en disant que « les petites boules de sucre » sont « restées dedans » et qu’« il n’y a rien d’évaporé ». On voit ainsi que l’invariance substantielle est acquise dès que les grains engendrés par le fractionnement du morceau se déplacent simplement, à l’intérieur du verre, au lieu de s’échapper : la pulvérisation et l’éparpillement combinés expliquent, en effet, à la fois la permanence du goût, donc celle de la substance, et, après les constatations expérimentales, celles du poids et du volume. En un mot l’atomisme naissant constitue un schème de composition éliminant le phénoménisme égocentrique au profit de l’invariance complète de la matière.
Mais pourquoi, s’il en est ainsi, cette composition ne rend-elle compte que de la conservation de la substance et ne s’applique-t-elle pas d’emblée au poids et au volume ? En effet, dans l’attitude spontanée qui précède la constatation finale des données de l’expérience, chacun de ces enfants affirme avec force que les grains atomiques du sucre « n’ont pas de poids » et « ne prennent plus de place ». Or, il semblerait que les deux opérations combinées de fractionnement et de déplacement dussent engendrer une quantification du poids et du volume aussi bien que de la substance sucrée elle-même. Pourquoi n’en est-il rien ? On reconnaît là , mais en des termes nouveaux, le problème déjà discuté à propos des boulettes d’argile et, s’il est intéressant de le reprendre, ce n’est pas seulement à titre de vérification, mais encore parce qu’il commande toute la question des rapports entre l’atomisme et la compression ou décompression de la matière. Dans le cas du poids et du volume du sucre comme dans celui des boulettes d’argile, on observe d’abord un décalage du phénoménisme égocentri LES DÉBUTS DE L’ATOMISME
que selon les actions auxquelles s’applique le groupement opératoire. Si la substance correspond à l’action de retrouver, le poids à celle de soupeser et le volume à celle de contourner ou d’entourer, il est clair, en effet, qu’il sera plus facile, lors du fractionnement d’un corps et de la dispersion des morceaux, de grouper les actions du premier type que celles du second et celles du second que celles du troisième, c’est- à -dire que le phénoménisme et l’égocentrisme dureront plus dans les secondes actions que dans les premières et dans les troisièmes que dans les secondes. A plus forte raison, lorsqu’il s’agit d’un morceau de sucre dont les particules devenues invisibles ne peuvent plus donner lieu qu’à des actions ou expériences « mentales », il est relativement facile de s’imaginer que l’on retrouve chacun de ces grains éparpillés, tandis que les soupeser paraît dénué de tout sens et se représenter la place qu’ils occupent dans l’eau semble plus irréel encore, puisqu’ils sont « plus fln[s] que la poussière et on ne le[s] voit plus » (Oli). C’est ainsi que pour le poids, Bon déclare que « ça ne pèse plus rien, ils sont tellement petits » et pour le volume : « Ce sont des bouts très fins qui ne prennent plus de place », expressions qui marquent bien l’obstacle, du point de vue phénoméniste, qui empêche l’enfant de se représenter la signification de telles qualités à l’échelle considérée.
Quant aux quantifications respectives de la substance, du poids et du volume, nous retrouvons également dans l’exemple du sucre la même difficulté que dans celui des boulettes d’argile : peut-on admettre qu’une même parcelle de matière conserve les mêmes qualités lorsqu’elle est agrégée au tout dont elle fait partie et lorsqu’elle est déplacée ou même, comme dans le cas particulier, complètement séparée des autres parcelles ? Dans le cas de la substance il n’y a pas là de problème et c’est pourquoi cet invariant est conquis en premier lieu : un grain est « le même », qu’on le voie ou non et qu’il soit déplacé d’un côté ou d’un autre. « On les a vus avant », dit ainsi San lorsqu’on lui objecte que ces « petits morceaux » sont invisibles : dès lors, quels que soient leurs déplacements, des particules restent toujours égales en leur somme au tout qui était le morceau entier avant sa dissolution.
Au contraire, le même fractionnement et les mêmes déplacements des mêmes particules n’autorisent pas, selon l’enfant, la même composition lorsqu’il s’agit du poids : la somme des poids des grains n’est plus égale à celle du tout initial « parce que, dit toujours San, ce sera en toute petites miettes, ça ne fera plus un bloc ». La stupéfaction de
Lou, lorsqu’il découvre que le poids n’a pas changé, se traduit également par un énoncé remarquable de cette même composition opératoire : « Le sucre [fondu] ça fait quand même un petit poids, je vois : le sucre quand il est fondu, c’est le même dedans comme dehors, comme s’il n’était pas fondu mais coupé en morceaux. » Autrement dit, Lou découvre ainsi que les grains ou parties répandus dans l’eau ne sont pas seulement équivalents au tout initial quant à la- substance sucrée mais qu’on peut les considérer comme des « morceaux » également quant au poids et que leurs déplacements laissent celui-ci invariant ! On voit donc ce qui manquait à l’enfant pour parvenir spontanément à l’idée de la conservation du poids : c’est que la somme des parties n’est plus égale au tout lorsqu’elles sont répandues et de plus en plus petites. Par contre, il lui suffit de constater à l’expérience que cette somme est restée constante pour trouver immédiatement la composition explicative, en réduisant la notion de « grains » à celle de parties et en ajoutant que le sucre est le même « dedans comme dehors », c’est-à -dire lorsque les éléments en sont invisibles ou réunis en bloc.
Quant au volume, il en est de même, mais avec la difficulté en plus à comprendre que les particules répandues occupent de l’espace quoique invisibles. Pour l’attitude spontanée le morceau entier « prend de la place » parce qu’entier tandis que ses parties minuscules « ne prennent plus de place » pour les deux raisons qu’elles sont « très fines » et « éparpillées » dans l’eau : la somme des parties n’est donc de nouveau plus égale au tout indivise. La constatation de la permanence du niveau permet au contraire la composition : « C’est resté élevé, le sucre a donc gardé son volume : il est encore dedans mais en poudre » (Oli) ou encore : « C’est le sucre qui est dedans, on ne croirait pas ! » (Lou.)
On constate, au total, combien les réactions à la dissolution du sucre convergent avec celles que nous avons analysées à propos des déformations de la boulette d’argile. Ce parallélisme est d’autant plus précieux que les situations sont plus différentes et que, dans le cas du sucre, la substance paraît non seulement se déformer mais encore s’anéantir. Il reste cependant à voir si les procédés de composition dont nous avons cru discerner l’annonce au cours de ce stade II B s’affirmeront au cours des suivants : c’est ce que va nous montrer le chap. VI.