Chapitre IX.
Quelques problÚmes de relations entre le poids et la quantité de matiÚre1 a

La notion de densitĂ©, Ă©tudiĂ©e au chapitre prĂ©cĂ©dent, suppose assurĂ©ment, de la part de l’enfant, une quantification progressive de la matiĂšre en jeu, allant de pair avec la mise en relations inverses du poids et du volume perceptif. Quel est le mĂ©canisme de cette quantification ? C’est ce que nous allons chercher Ă  dĂ©terminer dans ce chapitre*.

Il est facile, en effet, de dĂ©passer l’analyse conceptuelle liĂ©e au langage en faisant agir l’enfant et en rattachant ainsi ses propos Ă  des opĂ©rations proprement dites. Il suffit, Ă  cet Ă©gard, de lui prĂ©senter deux matiĂšres de densitĂ©s diffĂ©rentes et de lui demander de construire avec la seconde substance un objet de mĂȘme poids que le modĂšle donnĂ© de la premiĂšre substance. Par exemple, on montrera au sujet un bouchon en le priant de façonner une boulette d’argile de mĂȘme poids que lui, ou bien encore on lui fera faire un tas de graines de mĂȘme poids qu’un tas de sable dĂ©posĂ© antĂ©rieurement sur la table, etc. Une fois ces questions prĂ©alables rĂ©solues, on continuera simplement en faisant construire une boulette de mĂȘme poids que la moitiĂ©, ou que le quart du bouchon initial. Or, l’intĂ©rĂȘt de telles questions n’est pas seulement de nous permettre de vĂ©rifier les rĂ©sultats obtenus au chapitre prĂ©cĂ©dent, par la simple comparaison verbale d’objets distincts prĂ©sentĂ©s aux enfants. Il est surtout de mettre

1 Si nous parlons, au cours de ces pages, de relations entre le poids et la quantitĂ© de matiĂšre et non pas entre le poids et le volume, c’est que les seuls volumes que l’enfant aura Ă  comparer (par exemple un bouchon entier comparĂ© Ă  un demi-bouchon ou Ă  un quart de bouchon, etc.) seront des volumes perceptifs « globaux », donc proportionnels Ă  la quantitĂ© apparente de matiĂšre, et sans que soient requises les distinctions, propres au quatriĂšme stade, entre le « volume global » et le « volume total ». LE DÉVELOPPEMENT DES QUANTITÉS

en Ă©vidence le mĂ©canisme des relations intervenant dans la construction de la densitĂ© et spĂ©cialement les conditions de leur quantification qui, nous allons le voir mieux encore qu’au cours du dernier chapitre, soulĂšve des difficultĂ©s si curieuses.

Dans un premier paragraphe nous reprendrons l’étude des relations inverses de poids et de volume entre deux corps de densitĂ©s’ diffĂ©rentes, mais en posant Ă  l’enfant un problĂšme de nature opĂ©ratoire, lequel consistera simplement Ă  dĂ©terminer le rapport des volumes si les poids restent Ă©quivalents. Au paragraphe 2 nous pourrons alors procĂ©der Ă  l’analyse de ces mĂȘmes relations lorsqu’il s’agit de la moitiĂ© ou du quart des objets Ă  comparer, ce qui nous mettra en prĂ©sence des questions de quantification extensive. Au paragraphe 3, enfin, nous retrouverons ces derniĂšres, mais en mettant en rapport les poids de barres de densitĂ© distinctes avec leurs seules longueurs (les autres dimensions constitutives du volume Ă©tant laissĂ©es constantes).

§ 1. Trois exemples préliminaires de mise en relation du poids et du volume entre objets de densités distinctes.

— Le premier de ces exemples sera d’ordre simplement verbal. Nous montrons aux enfants deux barres de la couleur du plomb et du fer en demandant : « Qu’est-ce qui est le plus lourd, une barre de plomb ou une barre de fer si elles sont de la mĂȘme grandeur ? » L’enfant sait presque toujours que c’est le plomb et nous Ă©liminons les cas dans lesquels ces donnĂ©es ne sont pas connues. La rĂ©ponse obtenue, nous poursuivons : « Alors, est-ce qu’une boule de fer qui sera la mĂȘme chose lourde (= du mĂȘme poids) qu’une boule de plomb sera la mĂȘme chose grande (= de la mĂȘme grandeur), ou plus grande ou plus petite ? »

Le second exemple traduit le mĂȘme problĂšme en termes d’action opĂ©ratoire. Nous prĂ©sentons aux enfants une petite boule de cire sĂšche, trĂšs lĂ©gĂšre, et demandons de faire une boulette de mĂȘme volume en pĂąte Ă  modeler (argile lourde). Lorsque le sujet a constatĂ© la diffĂ©rence des poids, nous lui montrons une boulette de la mĂȘme cire, seulement un peu plus grosse, en le priant de confectionner une boulette d’argile, mais qui ait cette fois le mĂȘme poids et non pas un poids diffĂ©rent. Nous laissons sur la table Ă  titre de tĂ©moins les deux boulettes initiales de mĂȘme volume.

Il s’agit donc, dans les deux cas, de procĂ©der d’une Ă©galitĂ© de volume (ou de quantitĂ© apparente de matiĂšre), avec inĂ©galitĂ© de QUELQUES PROBLÈMES DE RELATIONS

poids, Ă  une Ă©galitĂ© de poids avec inĂ©galitĂ© de volume. C’est cette opĂ©ration de multiplication logique des relations que nous aimerions dĂ©crire dans ce paragraphe, indĂ©pendamment des questions de quantification. Nous examinerons Ă  part la question verbale (premier problĂšme) et la question d’opĂ©ration effective (second problĂšme) pour pouvoir juger des diffĂ©rences qui opposent le plan dĂ© la rĂ©flexion abstraite Ă  celui de l’action. Enfin nous Ă©tudierons un troisiĂšme exemple, semblable au second et qui consiste Ă  confectionner un petit tas de sable et un tas de millet en calculant leurs grosseurs de façon Ă  leur attribuer le mĂȘme poids.

Or, pour ce qui est de ces trois sortes d’exemples, les rĂ©actions se sont trouvĂ©es exactement les mĂȘmes, en questionnant naturellement d’autres enfants dans le cas des boulettes de cire et d’argile et dans celui des boules de fer et de plomb. La seule .diffĂ©rence est que les Ăąges moyens des stades observĂ©s sont plus Ă©levĂ©s pour la question verbale (fer et plomb) que pour les problĂšmes pratiques (cire et argile ou question des deux tas) : cela revient Ă  dire que, dans l’abstrait, les questions sont plus difficiles Ă  rĂ©soudre, ce qui n’a rien de surprenant’. Par contre, et ceci est plus curieux, on trouve, dans les trois problĂšmes trois types identiques de solutions, les deux premiĂšres correspondent au premier des stades de l’évolution de la notion de densitĂ© (chap. VIII § 1) et la troisiĂšme au second stade. Les deux premiĂšres consistent, soit Ă  faire deux boules ou deux tas de mĂȘme volume pour qu’ils aient le mĂȘme poids, soit Ă  attribuer un volume plus grand au corps le plus dense, pour qu’il ait le mĂȘme poids que le plus lĂ©ger ! Cette seconde rĂ©action, assurĂ©ment paradoxale, s’est retrouvĂ©e, en effet, sur le plan des opĂ©rations effectives aussi bien que sur le plan verbal, et elle tĂ©moigne comme la premiĂšre d’une difficultĂ© Ă  dissocier le poids du volume (premier stade). Enfin la solution juste (volume en proportion inverse de la densitĂ©) correspond au second des stades distinguĂ©s jusqu’ici.

Voici les exemples de la premiÚre des réactions propres au premier stade, à commencer par quelques réponses données à la question verbale du plomb et du fer :

Pera (7 ans) : « Qu’est-ce qui est le plus lourd, une barre de plomb ou une barre de fer ? ‱— De plomb. — Alors un garçon veut faire une boule de fer la mĂȘme chose lourde qu’une boule de plomb. Elle sera de la mĂȘme grosseur, ou plus petite ou plus grande. — S’il les fait la mĂȘme chose lourdes, elles seront la mĂȘme chose grandes. — Pourquoi ? — Pour avoir le mĂȘme poids. — Mais qu’est-ce qui est plus lourd le fer ou le plomb, quand les barres sont de la mĂȘme grosseur ?

— Le plomb — Alors si on fait des boules qui aient juste le mĂȘme poids, elles seront comment ? — La mĂȘme chose grandes. »

Et des exemples de la mĂȘme premiĂšre rĂ©action du premier stade mais Ă  la question pratique des boules de cire et d’argile :

Jaro (7 ans) : « Elles seront la mĂȘme chose grosses si elles ont le mĂȘme poids. »

Lenk (7 %) : ‱ Elles doivent avoir la mĂȘme grosseur, pour qu’elles soient la mĂȘme chose lourdes. »

Jun (7 ; 8) : « Elles seront de la mĂȘme grosseur. Elles auront la mĂȘme chose de fer et la mĂȘme chose de plomb ( = égalitĂ© des quantitĂ©s apparentes de matiĂšre). »

Kir (8 ; 9) : « Il faut les faire de la mĂȘme grandeur. »

Ric(4 ; 11): « Tiens cette boulette (cire). PĂšse-lĂ  dans ta main.— C’estlĂ©ger ! ‱— Oui, c’est de la cire, c’est trĂšs lĂ©ger. Fais-moi avec cette pĂąte une boulette la mĂȘme chose grande. — (Il la fait.) VoilĂ . — Bien, pĂšse-les dans ta main. Laquelle est la plus lourde ? — Celle-lĂ  (argile). C’est plus lourd parce que c’est de la pĂąte. — Alors Ă©coute-moi bien. Voici une autre boule de cire, tu vois, alors tu vas faire avec la pĂąte une boule qui soit la mĂȘme chose lourde, tu entends bien, la mĂȘme chose lourde et pas plus lourde que cette boule de cire. — (Rie assemble tout ce qui se trouve de pĂąte Ă  modeler, pour faire une boule aussi grosse et dit :) Je prends encore ce bout pour que ça fasse gros. (Il mesure du regard et rajoute encore.) — Qu’est-ce que tu fais ? — Je cherche Ă  voir que c’est la mĂȘme chose gros. — Il faut faire aussi gros ? a- Oui. — Pourquoi ? — Pour que ce soit la mĂȘme chose lourd. — Laquelle est la plus lourde de ces deux (les tĂ©moins) 1 — Celle-lĂ  (argile). — Alors ces deux grosses (les deux autres) qui sont la mĂȘme chose grosses seront la mĂȘme chose lourdes ? ‱— Oui. ■— Pourquoi ? — Parce qu’elles sont la mĂȘme chose grosses. »

Ar (5 ans) est mis en prĂ©sence d’une boulette de cire plus grande qu’une boulette d’argile, mais de poids Ă©gal. Il prĂ©voit que la grande sera la plus lourde : « Essaie. ‱— (Il pĂšse.) Non, c’est la mĂȘme chose lourd. — Pourquoi ? — Il y en a une qui est dure, et l’autre est pas dure. — Laquelle est dure ? — La petite (prĂ©cisĂ©ment celle qui est en pĂąte molle, mais dur signifie lourd ou condensĂ©). ■— Alors tiens une petite boule de cette cire-lĂ . Fais avec la pĂąte quelque chose qui pĂšse juste autant que ça. — (Il fait le mĂȘme volume.) — Elle pĂšsera la mĂȘme chose ? — Oui. ■— Pourquoi ? — Elle est aussi comme ça (comme la petite boule de cire), la mĂȘme chose petite. »

Gas (6 ans) fait, comme nous le lui demandons, une boulette de pĂąte de mĂȘme volume que la boulette tĂ©moin de cire : « Laquelle est la plus lourde ? — C’est la pĂąte. —   Pourquoi ? — Quand c’est la mĂȘme chose gros ça fait plus lourd. — TrĂšs bien. Alors, tiens, voilĂ  une autre boule de cire (un peu plus grosse). Fais-moi une boule de pĂąte qui pĂšse juste la mĂȘme chose. — (Il lui donne le mĂȘme volume.) VoilĂ . — Ce sera le mĂȘme poids ? — Oui. — Pourquoi ? — C’est la mĂȘme chose gros. — Mais tu m’as dit tout Ă  l’heure que quand c’est la mĂȘme chose gros c’est plus lourd ? — Oui. — Alors ? — Oui, je me rappelle (air embarrassĂ©). — Qu’est-ce qu’il faut faire ? — Je ne sais pas. »

Et avec la question du tas de sable et du tas de millet :

Nier (5 ; 4) : « Tiens voilĂ  une petite boĂźte de sable et une petite boĂźte de graines (deux boĂźtes de la mĂȘme grandeur). Laquelle est la plus lourde ? — (Il pĂšse.) Le sable est plus lourd et le grain est pas lourd. —   Alors tiens, tu peux prendre du sable ici et des grains ici (les deux provisions) : fais-moi un tas de sable qui pĂšse juste la mĂȘme chose lourd que celui des grains et fais aussi un QUELQUES PROBLÈMES DE RELATIONS

tas de grains qui pĂšse juste la mĂȘme chose lourd que celui du sable. — (Il fait deux tas de la mĂȘme grandeur.) — Qu’est-ce qui Ă©tait le plus lourd dans ces boĂźtes (les boĂźtes tĂ©moins sont restĂ©es devant l’enfant) ? — Le sable. — Et maintenant les tas que tu as fait sont la mĂȘme chose lourds ? — ‱ (Il examine les tas pour voir s’ils ont exactement la mĂȘme taille.) Les grains sont plus lourds. C’est un petit peu plus grand, le tas des grains. (Il rajoute du sable.) — Et comme ça ? — La mĂȘme chose lourd. »

Nad (5 ans) construit ses tas aprĂšs avoir pesĂ© les boĂźtes : « Ça deviendra la mĂȘme chose grand ou un sera plus petit que l’autre ? — La mĂȘme grandeur (il termine). — C’est la mĂȘme chose lourd ? — Oui. (Il pĂšse et constate le contraire.) Ah non, le sable est plus lourd. — Alors ? — Il faut un petit peu plus de grains. »

Car (6 ans) constate que le sable est plus lourd, mais fait deux tas identiques : « Ils sont aussi grands l’un que l’autre 1 — C’est la mĂȘme chose. — Pourquoi ? — Pour que ça fasse la mĂȘme chose lourd. — ■ Mais quand tu as pesĂ© les deux boĂźtes c’était la mĂȘme chose ? — Le sable Ă©tait plus lourd. — Alors pour faire deux tas la mĂȘme chose lourd il ne faut pas mettre plus de sable ou plus de graines 1 — Non. »

TrĂ© (8 ans) constate que « le sable est plus lourd » mais fait deux tas de mĂȘme volume : « Pourquoi tu as mis la mĂȘme grosseur 1 — Il faut le mĂȘme poids. Pour ça j’ai mis la mĂȘme quantitĂ© de graines. — ‱ Mais lĂ , (les deux boĂźtes) c’est la mĂȘme quantité ? — Oui. — ‱ Et le mĂȘme poids ? — Non. — Alors pourquoi tu mets ici la mĂȘme quantité ? — Pour que ça fasse la mĂȘme chose lourd. »

On peut hĂ©siter, en prĂ©sence de tels faits, entre deux interprĂ©tations : ou bien l’enfant oublie en cours de route les donnĂ©es qu’il a constatĂ©es (et la rĂ©action de Gas, en particulier, pourrait laisser cette impression Ă  propos des boules de cire et d’argile), ou bien il se rappelle bien les donnĂ©es, mais ne parvient pas Ă  inverser la relation : « A est plus lourd que B Ă  volume Ă©gal » en cette autre : « A est moins volumineux que B Ă  poids Ă©gal. » Notons que, chez les petits, l’incapacitĂ© Ă  opĂ©rer cette transformation peut bien entraĂźner l’oubli des donnĂ©es, mais cela ne justifierait pas la premiĂšre de ces deux interprĂ©tations car la question est de savoir si c’est l’oubli des prĂ©misses qui explique, Ă  titre de phĂ©nomĂšne mnĂ©sique, la rĂ©action de l’enfant ou si cet oubli, au cas oĂč il se prĂ©sente, n’est que dĂ©rivĂ© par rapport Ă  la difficultĂ© intellectuelle.

Or, si l’on peut conserver des doutes lorsqu’on interroge un ou deux enfants seulement, la grande frĂ©quence de cette rĂ©action et surtout, au cas oĂč elle ne se prĂ©sente pas, l’existence de la rĂ©action suivante (second type du premier stade) nous semblent assez montrer qu’au niveau du premier stade l’oubli et la distraction n’expliquent pas tout et que la difficultĂ© proprement logique du maniement de la multiplication des relations demeure essentielle.

Notons d’abord que, dans chacun des cas citĂ©s, le raisonnement

de l’enfant est absolument le mĂȘme. Le sujet commence par constater qu’à Ă©galitĂ© de volume, le poids de A est plus grand que celui de B. Nous Ă©crivons A ’ B pour l’égalitĂ© de volume et A ÂŁ B pour l’inĂ©galitĂ© de poids en faveur de A : On a donc (A B) = (A ÂŁ B). Or, de ce systĂšme, l’enfant conclut, lorsqu’il s’agit de prĂ©voir verbalement le poids des boulettes de fer et de plomb ou de construire effectivement une boule d’argile pour Ă©galer le poids d’une boule de cire, ou encore de confectionner un tas de sable et un tas de graines de poids Ă©quivalents, Ă  l’égalitĂ© (A B) = (A ÂŁ B), qui, pour nous est contradictoire avec (A B) = (A ÂŁ B). Lorsqu’il s’agit de prĂ©voir dans l’abstrait le poids des boules de fer et de plomb, cette erreur dure plus longtemps, tandis que sur le plan des opĂ©rations effectivement rĂ©alisĂ©es, elle disparaĂźt plus tĂŽt, mais elle prĂ©sente dans les deux cas exactement la mĂȘme structure logique. Comment expliquer la chose ?

On pourrait dire, et c’est Ă©videmment par lĂ  qu’il faut commencer, que pour ces sujets il n’existe aucun rapport entre la constatation initiale de l’inĂ©galitĂ© des poids (A 3 B) = (A P. B) et le problĂšme ultĂ©rieur de quantification : construire deux tas ou deux boulettes de poids Ă©quivalent. Dans le premier cas, en effet, l’enfant constate simplement qu’à Ă©galitĂ© de volume il y a inĂ©galitĂ© de poids : d’oĂč il conclut que le poids est une qualitĂ© substantielle appartenant au plomb plus qu’au fer, Ă  l’argile plus qu’à la cire et au sable plus qu’au millet, mais il ne se pose nullement le problĂšme de la quantification de cette qualitĂ© conçue de façon purement Ă©gocentrique et phĂ©nomĂ©- niste (voir chap. I Ă  VI). Dans le second cas, au contraire, on pose Ă  l’enfant et du dehors, un problĂšme de quantification : construire mentalement ou rĂ©ellement une boule ou un tas A qui ait le mĂȘme poids qu’une boule ou un tas B et dĂ©terminer son volume. Alors, n’ayant Ă  sa disposition aucun instrument de quantification du poids ni en lui-mĂȘme ni en rapport avec le volume, l’enfant se dit sans plus : pour trouver un poids Ă©quivalent, rendons tout Ă©quivalent, d’oĂč l’égalitĂ© de volume (A ÂŁ B) = (A X B), cette solution Ă©tant donc celle qu’impose la mĂ©thode de simple Ă©quivalence intuitive faute de quantification possible.

Mais pourquoi la quantification du poids et du volume demeure- t-elle inaccessible Ă  l’enfant de ce niveau ? C’est lĂ  la vraie question et l’on peut y rĂ©pondre de deux façons. On peut invoquer des raisons d’ordre physique : le poids, au cours du premier stade, n’est en effet,

qu’une qualitĂ© intuitive, donc Ă©gocentrique et phĂ©nomĂ©niste, dĂ©pendant de la forme des objets et ne se conservant pas au cours de leurs transformations, irrĂ©ductible par consĂ©quent Ă  toute mesure et Ă  toute quantification. Mais on peut aussi bien en appeler aux raisons d’ordre logique : toute quantification supposant une composition logique, l’enfant de ce niveau ne saurait parvenir ni Ă  grouper les relations de poids ni, en particulier, Ă  effectuer les multiplications de relations qui interviennent dans les prĂ©sents problĂšmes. Mais laquelle de ces deux explications est-elle la vraie ? Est-ce faute d’une physique suffisante que le sujet ne parvient pas Ă  constituer une logique du poids, ou faute d’une logique suffisante que sa notion du poids demeure si intuitive et si peu physique ?

Il se pourrait surtout que ces deux problĂšmes n’en constituent en rĂ©alitĂ© qu’un seul. Les « opĂ©rations physiques » de sectionnements et de dĂ©placements ne sont sans doute que des opĂ©rations logiques effectuĂ©es dans le temps et dans l’espace et s’appliquant successivement aux diverses qualitĂ©s physiques elles-mĂȘmes, Ă  la substance comme telle, tout d’abord, puis au poids, au volume, etc ; Il n’y a pas de doute qu’il en soit ainsi pour la substance elle-mĂȘme, ou plus prĂ©cisĂ©ment pour la quantitĂ© apparente de matiĂšre, notion dont la constitution se confond avec celle de la quantitĂ© en gĂ©nĂ©ral et qui reprĂ©sente dĂšs lors la premiĂšre forme de quantification. Or, au niveau du premier stade, la substance comme telle n’est point encore quantifiĂ©e et il n’y a rien de surprenant Ă  ce que le poids ne puisse donc l’ĂȘtre davantage : c’est au cours du second stade que, la quan- ‱ titĂ© de matiĂšre Ă©tant constituĂ©e Ă  titre d’invariant, le poids pourra s’en dissocier et que la quantification de cette qualitĂ© particuliĂšre posera un problĂšme distinct, dont la solution ne sera dĂ©couverte par l’enfant qu’au niveau du troisiĂšme stade. Pour le moment, il est donc permis de conclure qu’aucune quantification n’est encore possible, pour des raisons Ă  la fois physiques et logiques, d’oĂč les rĂ©actions que nous venons de dĂ©crire et celles que l’on va trouver maintenant.

En effet, outre les rĂ©ponses que nous venons d’examiner, on observe au niveau du premier stade, un second type de rĂ©actions caractĂ©risĂ©es par le fait qu’ayant constatĂ© contre toute attente le poids supĂ©rieur de A par rapport Ă  B, l’enfant en conclut que pour construire un tas ou une boule de A ayant un poids Ă©gal Ă  B il faut rendre A plus volumineux que B ! Voici d’abord quelques exemples relatifs au problĂšme verbal du plomb et du fer :

Ret (6 ans) : « Le plomb est plus lourd que le fer. — Bien, alors pour faire une boule de plomb qui soit juste aussi lourde qu’une boule de fer, faut-il la faire aussi grande, ou plus grande ou plus petite ? — Il faut en faire une plus grosse que l’autre. — Bien, laquelle ? — Il faut faire celle en plomb plus grosse, parce que le plomb est plus lourd que le fer. »

Hal (7 54) : « Une barre de fer est plus lourde ou plus lĂ©gĂšre qu’une barre de plomb ? — Plus lĂ©gĂšre. — Et alors, si on veut faire une boule de fer et une boule de plomb la mĂȘme chose lourdes, comment elles doivent ĂȘtre ? — Il faut faire celle de plomb plus grande, puisqu’il est plus lourd. ‱

No y (8 ans) : « Celle de fer sera plus petite, puisqu’il est plus lĂ©ger. —   Mais alors une sera plus lourde que l’autre 1 — Non, la mĂȘme chose lourde si on fait celle de plomb plus grande. »

Et avec les boulettes de cire et d’argile :

Bad (5 ; 8) : « Fais-moi une boulette grosse comme celle-lĂ . — (Il la fait.) — Laquelle est la plus lourde ? — (Il pĂšse.) Celle-lĂ , parce que c’est de la terre Ă  modeler. — Alors, tiens, voilĂ  une grosse boule de cire. Fais-moi maintenant une boule de pĂąte qui pĂšse juste la mĂȘme chose et qui ne soit pas plus lourde. — Elle devra ĂȘtre plus grosse. (Il confectionne une boulette d’argile qui a exactement le mĂȘme volume que celle de cire.) — Est-ce qu’elle sera la mĂȘme chose lourde ? — Non, il faut qu’elle soit plus grosse. ■— Pourquoi ? — ‱ Pour ĂȘtre la mĂȘme chose lourde. (Il ajoute encore de la pĂąte et fait une boulette sensiblement plus grosse.) — Et puis alors ? — Ce sera la mĂȘme chose lourd. — Essaie. — (Il pĂšse.) Ah elle est plus lourde ! »

Boul (6 ans) : « Fais une boule de mĂȘme grosseur. ■— ‱ (Il la fait.) — Laquelle est la plus lourde ? ‱— C’est la pĂąte. — Tiens cette autre boule de cire. Fais une boule juste du mĂȘme poids avec la pĂąte. — (Il rassemble tous les morceaux.) — Qu’est-ce que tu cherches ? — (Il termine une boule plus grosse que celle de cire.) Il faut faire lourde comme celle-ci. — Et tu penses que c’est juste ? — Oui, je ne suis pas sĂ»r. —   Pourquoi ? — Je crois qu’il n’y a pas assez de terre. Il faut la faire plus grosse pour qu’elle soit la mĂȘme chose lourde. — (On lui redonne de la pĂąte et il agrandit encore sa boule.) PĂšse. — Oh ! c’est plus lourd. — Pourquoi 1 — Parce qu’il y a plus de terre. — Qu’est-ce qu’il faut faire alors ? — La mĂȘme chose de terre. »

Et avec le tas de sable et le tas de millet :

Kad (6 ans) constate que le sable est plus lourd que les graines. On verse sur la pĂąte un petit tas de sable en demandant d’en faire un de mĂȘme poids : Il met moins de graines : « Pourquoi ? — ■ Il faut plus de sable parce que le sable est plus lourd. »

Mao (6 ans). MĂȘmes rĂ©actions. « Essaie de peser. — Ah, j’ai trop mis de sable. — Alors fais la mĂȘme chose lourd. — (Il enlĂšve un peu de sable mais laisse le tas de sable plus grand.) — Lequel des deux tas est le plus grand maintenant ? — Encore le sable. — Pourquoi ? — Pour que ça fasse la mĂȘme chose lourd. — Mais qu’est-ce qui Ă©tait le plus lourd, la boĂźte de sable ou la boĂźte de graines ? — De sable. — Alors pourquoi tu fais le sable plus gros ? — Parce que le sable est plus lourd. « 

Juc (7 %) fait d’abord deux tas de mĂȘme volume. « Pourquoi ? — Il faut qu’ils soient la mĂȘme chose gros pour faire le mĂȘme poids. — Mais qu’est-ce qui Ă©tait plus lourd dans la boĂźte ? — Le sable. — Alors qu’est-ce qu’il faut faire pour avoir deux tas juste aussi lourds ? — Ah ! il faut remettre du sable. (Il le fait.) — Maintenant, ça fera quoi ? — La mĂȘme chose lourd. »

Il est bien clair que chez ces enfants l’oubli des donnĂ©es ou la distraction ne sauraient plus ĂȘtre invoquĂ©s pour expliquer leur rĂ©action. Sans doute, dans le cas du fer et du plomb le caractĂšre verbal de la question pourrait expliquer que le « plus » entraĂźne le « plus » mĂ©caniquement, par simple association de mots. Mais chez Bad, Boul, Mag et Juc on voit au contraire le raisonnement se construire peu Ă  peu, avec effort pour dissocier les relations de poids et de volume que la constatation initiale leur a montrĂ© ĂȘtre indĂ©pendantes : c’est donc au moment oĂč ils cherchent Ă  dissocier le poids et la quantitĂ© de matiĂšre qu’ils renversent les relations pour retomber comme malgrĂ© eux dans une proportion directe entre ces deux termes. Bad commence, par exemple, par faire une boule d’argile de mĂȘme grosseur que celle de cire, puis il se corrige et dit « il faut qu’elle soit plus grosse pour ĂȘtre la mĂȘme chose lourde », ce qui n’est plus une association verbale entre le « plus » et le « plus », mais un effort manquĂ© de coordination. Boul trouve mĂȘme que sa boulette n’est pas assez grande et rajoute de la pĂąte-en disant Ă©galement « il faut la faire plus grosse pour qu’elle soit la mĂȘme chose lourde » : il pose ainsi comme prĂ©misse qu’à volume Ă©gal le poids sera diffĂ©rent et en conclut que la plus lourde des deux substances doit ĂȘtre en plus grande quantitĂ© pour faire le mĂȘme poids ! Mag a beau ĂȘtre dĂ©trompĂ© par une premiĂšre pesĂ©e lui montrant qu’il a « mis trop de sable », il n’en conserve pas moins un tas de sable plus grand « pour que ça fasse la mĂȘme chose lourd
 parce que le sable est plus lourd ». Quant Ă  Juc, qui comme Bad commence par deux quantitĂ©s Ă©gales, il admet, dĂšs qu’il se rappelle que le sable est plus lourd qu’« il faut remettre du sable » pour avoir l’équivalence des poids. Certes, pour ces sujets, on peut dire en un sens que le « plus » entraĂźne « le plus », mais ce n’est pas par association verbale, c’est par incapacitĂ© de multiplier logiquement les relations et surtout de comprendre le rapport inverse. Leur raisonnement est mĂȘme si peu verbal qu’ils en arrivent Ă  cette absurditĂ© de construire rĂ©ellement une plus grande boule d’argile ou un plus grand tas de sable, pour Ă©galer le poids d’une boule de cire ou d’un tas de millet, tout en disant et en constatant qu’à mĂȘme volume la premiĂšre substance est plus lourde que la seconde !

Comment donc expliquer cette rĂ©action extraordinaire ? Notons tout d’abord qu’elle n’a rien d’exceptionnel. Dans le domaine du temps et de la vitesse, notions auxquelles nous espĂ©rons consacrer ultĂ©rieurement une Ă©tude d’ensemble, on trouve, par exemple, des 194 LE DÉVELOPPEMENT DES QUANTITÉS

raisonnements tels que l’enfant attribue « plus de temps » Ă  un mouvement A exĂ©cutĂ© Ă  une vitesse plus grande que B, les espaces parcourus Ă©tant Ă©gaux ; ou encore il attribue une plus grande vitesse au mobile qui parcourt la plus petite de deux pistes circulaires concentriques dans le mĂȘme temps qu’un autre mobile parcourt la grande. Il n’y a donc dans les faits que nous examinons maintenant aucune singularitĂ© particuliĂšrement anormale.

Or, dans le cas de cette seconde rĂ©action du premier stade comme dans celui de la premiĂšre, on peut trouver deux explications parallĂšles, l’une d’ordre physique et l’autre d’ordre logique. L’interprĂ©tation physique nous paraĂźt ĂȘtre la suivante, Ă©tant admis qu’à ce niveau du dĂ©veloppement ni le poids ni le volume ni mĂȘme la quantitĂ© apparente de matiĂšre ne sont encore quantifiables et qu’ils ne constituent par consĂ©quent aucun invariant susceptible de constance au travers des transformations. Or, si le poids, le volume et la quantitĂ© de matiĂšre sont ainsi indiffĂ©renciĂ©s en une telle totalitĂ© intuitive, Ă  la fois Ă©gocentrique et phĂ©nomĂ©niste, la constatation d’une substance A plus lourde que B Ă  volume Ă©gal ne peut ĂȘtre interprĂ©tĂ©e par l’enfant que de deux maniĂšres : ou bien il attribuera une qualitĂ© substantielle Ă  A, n’entraĂźnant aucune consĂ©quence quant au rapport du poids et du volume (premiĂšre rĂ©action de ce stade); ou bien il admettra que A possĂšde en gĂ©nĂ©ral quelque chose en « plus », qui est d’ĂȘtre Ă  la fois plus lourd, plus volumineux et plus riche en substance. On se rappelle, en effet, ces cas du premier stade (chap. VIII § 1, cas de Zur et de Che) qui prĂ©voient Ă  tort qu’un gros bouchon est plus lourd qu’un petit caillou et qui, une fois dĂ©trompĂ©s, rĂ©pondent que le caillou est plus lourd « parce que quand la pierre est plus grosse que le bouchon, elle est plus lourde » (Zur); ou que le franc blanc est plus lourd que le franc en laiton « parce que c’est lui qui est plus Ă©pais » tandis qu’il Ă©tait considĂ©rĂ© comme moins Ă©pais juste auparavant (Che). De mĂȘme nos sujets actuels doivent sans doute attribuer Ă  la substance A plus lourde que B la propriĂ©tĂ© de prĂ©senter ordinairement quelque chose « en plus » de B, ce « plus » demeurant indiffĂ©renciĂ© et global. Et alors, sollicitĂ©s de construire une boule ou un tas de A ayant le mĂȘme poids que B, ils en concluent que A Ă©tant plus lourd que B il faut mettre « plus » de A que de B sinon A serait plus lĂ©ger. Lorsque Kad, par exemple, dit « il faut plus de sable, parce que le sable est plus lourd » il exprime directement cette indiffĂ©renciation de la quantitĂ© de matiĂšre et du poids, laquelle constituerait ainsi le

vrai motif de ces constructions bizarres, puisqu’elle rend impossible au sujet d’inverser ces deux termes. En un mot, on pourrait traduire les choses comme suit : 1° l’enfant s’attend Ă  la proportionnalitĂ© entre le poids et la quantitĂ© de matiĂšre, donc (A ’ B) = (A ÂŁ B); 2° il dĂ©couvre que le poids est supĂ©rieur, soit (A ’ B) = (A ÂŁ. B); 3° il en conclut que pour obtenir un poids Ă©gal, il faut rĂ©tablir l’équilibre en augmentant aussi la matiĂšre, soit (A ÂŁ B) = (A B).

Mais il va de soi que parallĂšlement Ă  cette explication d’ordre physique, il faut chercher une explication d’ordre logique. Seulement celle-ci ne nous pose aucun problĂšme nouveau : l’incapacitĂ© Ă  tirer de la relation (A ÂŁ B) = (A ÂŁ B) la relation inverse (A ÂŁ. B) = (A X- B) ne constitue qu’un cas particuliĂšrement frappant de la difficultĂ© des sujets de ce stade Ă  la composition rĂ©versible. Or, mĂȘme sans effectuer une telle opĂ©ration qui relĂšve ’du « groupement » des multiplications bi-univoques des relations asymĂ©triques 1 l’enfant pourrait parvenir Ă  une solution intuitive ou empirique. Le fait qu’il en demeure incapable montre a fortiori qu’il ne peut encore remplacer le systĂšme des rapports Ă©gocentriques par celui des opĂ©rations rĂ©versibles.

Quant Ă  la relation qu’il convient d’établir entre ces facteurs physiques et ces facteurs logiques, tout semble Ă  nouveau indiquer comme dans le cas de l’explication des rĂ©actions du premier type de ce stade, qu’ils sont Ă©troitement interdĂ©pendants. Mais il importe naturellement de distinguer deux cas, celui des rĂ©actions pratiques (cire et argile ou sable et millet), dans lequel cette interaction des reprĂ©sentations physiques et du raisonnement joue Ă  plein, et celui des rĂ©actions verbales (fer et plomb) qui sont rĂ©siduelles et se retrouvent Ă  des Ăąges plus tardifs. Il faut en outre se rappeler, et nous l’avons dĂ©jĂ  notĂ© prĂ©cĂ©demment, qu’une fois acquise la quantification de la substance (notion de la quantitĂ© de matiĂšre), le mĂ©canisme logique est pratiquement montĂ© mais sans pour autant s’appliquer d’emblĂ©e aux relations de poids et de volume proprement dit, qui soulĂšvent des problĂšmes physiques nouveaux.

Au total les deux types de rĂ©action propres Ă  ce premier stade constituent donc un tout homogĂšne, dont le principe commun est l’indiffĂ©renciation du poids, du volume et de la substance et qui se manifeste du point de vue logique par l’incapacitĂ© Ă  la composition

1 Voir Compte-rendu des SĂ©ances de la SociĂ©tĂ© de Physique et d’Histoire naturelle de GenĂšve, vol. 58 (1941), p. 154.

rĂ©versible et Ă  la quantification. Avec le second stade, par contre, nous assistons Ă  une dĂ©couverte de la rĂ©ponse juste par dissociation des notions de poids et de quantitĂ© de matiĂšre, cette derniĂšre Ă©tant devenue susceptible de composition, tandis que la premiĂšre demeure intuitive. Une telle dissociation suffit, en effet, nous l’avons vu au cours des deux derniers chapitres, pour que l’enfant comprenne la relation inverse du poids et du volume, et c’est tout ce que rĂ©clamĂ© la solution des trois problĂšmes analysĂ©s dans ce paragraphe. Mais nous constaterons au § 2 qu’une telle relation inverse d’ensemble peut ĂȘtre dĂ©couverte intuitivement sans rĂ©sulter d’une opĂ©ration proprement dite, car Ă  ce niveau elle n’implique encore ni gĂ©nĂ©ralisation ni quantification du dĂ©tail (lorsque l’on envisage la moitiĂ© ou le quart des objets). En attendant d’examiner ce dernier point, voici des exemples des rĂ©ponses correctes du second stade aux problĂšmes Ă©tudiĂ©s prĂ©sentement, Ă  commencer par celui du plomb et du fer :

Don (6 54)’: ’ Il faut faire la boule de fer plus grande pour que ce soit la mĂȘme chose lourd que le plomb. »

Hum (7 54) : « Il faut faire la mĂȘme chose gros, non, il faut le fer plus gros parce que, s’il y en a plus, c’est la mĂȘme chose lourd. »

Ons (8 ans) : « La boule de plomb doit ĂȘtre plus petite parce qu’il est plus lourd. »

Rad (9 ans) : « Le fer est plus léger que le plomb, alors il en faut bien plus pour que ce soit lourd comme le plomb. »

Gar (10 ans) : « Celle de fer sera plus grosse, parce qu’il en faut plus pour faire le mĂȘme poids. »

Et pour la question pratique de la cire et de l’argile :

Mor (6 ans) : « Fais une boulette de mĂȘme grosseur que cette boule de cire. — (Il la fait.) — Laquelle est la plus lourde ? — La pĂąte. —   Pourquoi ? — Je ne sais pas. —   Tiens, maintenant, cette autre boule de cire. Fais une boulette qui ait juste le mĂȘme poids. Comment tu feras ? ‱— ‱ Il faut faire la boule plus petite parce que ça (le modĂšle) c’est de la cire. »

Cor (6 y2) : « Il faut la faire plus petite. —   Et si tu fais la mĂȘme chose grande ? — Elle sera plus lourde. »

Ano (6 y2) : « Il faut la faire plus petite. —   Pourquoi ? — La pĂąte, c’est lourd, il en faut moins. »

Mey (7 ans) : « Il faut mettre moins de terre Ă  modeler, parce qu’elle est plus lourde. »

Et pour la question des deux tas :

Ton (6 y2). On prĂ©sente les deux boĂźtes : « Le sable c’est plus lourd, mais il y a la mĂȘme chose gros. —   Alors fais-moi deux tas la mĂȘme chose lourds, un avec le sable et l’autre avec les graines. ‱— ■ Il faut faire celui de sable plus petit, parce que c’est plus gros ( = plus lourd). — Essaie. — Il faut un tas de graines plus gros ( = volumineux), parce que c’est moins lourd. »

Rel (6 54) : « Le sable est plus lourd, alors le tas de graines doit ĂȘtre plus gros, parce que les graines sont moins lourdes. »

Naz (6 y2) : « Il faut plus de graines. —   Pourquoi ? — Parce que le sable est plus lourd. »

May (7 ans) : « Le sable est plus lourd, il faut faire le tas de graines plus grand. — Pourquoi ? — Pour que ça pĂšse la mĂȘme chose. »

Telles sont les rĂ©ponses correctes que l’on obtient au cours du second stade. Du point de vue physique, elles tĂ©moignent donc d’une dissociation entre les notions de poids et de quantitĂ© de matiĂšre, ce qui est conforme aux caractĂšres gĂ©nĂ©raux de ce niveau. Du point de vue logique, elles font preuve d’une capacitĂ© Ă  coordonner deux relations inverses, ce qui constitue un rĂ©sultat parallĂšle au progrĂšs des reprĂ©sentations physiques. Mais si la substance est dĂ©jĂ  quantifiĂ©e Ă  ce stade, intensivement et mĂȘme extensivement, la relation inverse entre cette quantitĂ© et le poids ne requiert aucune nouvelle opĂ©ration proprement dite et peut s’expliquer par un simple progrĂšs d’ordre empirique ou intuitif, c’est-Ă -dire sans gĂ©nĂ©ralisation, Ă  tous les cas successifs. Cela revient Ă  dire que le poids comme tel demeurera donc lui-mĂȘme Ă  l’état de qualitĂ© intuitive, sans quantification spĂ©ciale. Or, c’est bien ce que nous allons constater au cours du § 2 : nous allons voir, en effet, qu’au cours de ce stade la relation inverse entre le poids et le volume s’applique seulement Ă  la totalitĂ© des objets perçus mais ne saurait ĂȘtre reportĂ©e Ă  la moitiĂ© ou au quart de ces mĂȘmes objets, preuve que si la matiĂšre elle-mĂȘme peut ĂȘtre quantifiĂ©e extensivement, le poids demeure une qualitĂ© substantielle. C’est pourquoi nous classons les rĂ©ponses prĂ©cĂ©dentes dans le second stade et devons maintenant compliquer les Ă©preuves pour pouvoir distinguer ces rĂ©actions de celles du troisiĂšme stade.

§ 2. Le bouchon et l’argile.

— On pose devant l’enfant un gros bouchon, plus large que haut (de la dimension des bouchons pour pots de conserve) et divers morceaux informes d’argile Ă  modeler. On prie d’abord l’enfant de faire avec l’argile « quelque chose qui soit la mĂȘme chose lourd que ce bouchon ». L’opĂ©ration une fois exĂ©cutĂ©e on laisse Ă  l’enfant le soin d’en vĂ©rifier le rĂ©sultat et de se corriger. AprĂšs quoi l’on substitue Ă  ce bouchon un second exemplaire de mĂȘme taille mais sectionnĂ© verticalement en deux moitiĂ©s et l’on prie l’enfant de confectionner un morceau d’argile qui ait le mĂȘme poids que l’une de ces moitiĂ©s. Enfin, on substitue au bouchon coupĂ© en deux un mĂȘme exemplaire mais partagĂ© cette fois en quatre et on demande au sujet de faire une boulette qui ait le poids de l’un de ces quarts.

On voit ainsi que le problĂšme posĂ© est double. Il s’agit, d’une part, comme au § 1, de dissocier le poids et le volume, c’est-Ă -dire de tenir compte de la densitĂ© respective du bouchon et de l’argile pour construire une Ă©galitĂ© de poids. D’autre part, il est intĂ©ressant de voir si l’enfant est capable d’une dĂ©composition des poids et des volumes apparents par moitiĂ©s et quarts, ceci dans l’hypothĂšse oĂč la quantification du poids n’est pas immĂ©diate et oĂč l’explication progressive de la densitĂ© (comme d’ailleurs la construction des invariants de poids en gĂ©nĂ©ral) la suppose au prĂ©alable.

Or, la succession des stades montre d’emblĂ©e l’intĂ©rĂȘt de cette derniĂšre supposition. Au cours d’une premiĂšre Ă©tape, en effet, l’enfant ne dissocie pas le poids et le volume et, s’il construit des copies en argile qui ont exactement la forme et les dimensions des moitiĂ©s et des quarts cela n’est dĂ» qu’à l’indiffĂ©renciation du poids, du volume et de la quantitĂ© de matiĂšre et non pas Ă  une dĂ©composition mĂ©trique. Au cours d’un stade intermĂ©diaire (II A) l’enfant prĂ©voit qu’une boulette de mĂȘmes dimensions que le bouchon sera plus lourde, mais il ne parvient pas Ă  agir en consĂ©quence. Au cours du second stade (correspondant au stade II B), le sujet dissocie correctement le poids du volume pour le bouchon entier et fabrique ainsi une boulette d’argile plus petite que le modĂšle, mais, lors des essais de reproduction du poids du demi-bouchon et du quart, il ne tient pas compte des rapports quantitatifs, il ne comprend pas qu’il lui suffirait de couper sa boulette en deux ou en quatre, et il construit de nouvelles boulettes de volume arbitraire. Enfin, au niveau du troisiĂšme stade la quantification est exacte (cette Ă©preuve ne comportant pas de rĂ©sultats correspondant au quatriĂšme stade).

Voici des exemples du premier stade :

Rie (4 ; 11) fait une boulette Ă  peu prĂšs aussi grosse que le bouchon : « C’est le mĂȘme poids ? — Non. — Qu’est-ce qui sera le plus lourd ? — C’est le bouchon. Pourquoi ? — Parce qu’il est un petit peu plus gros. — Essaie. — (Il pĂšse.) Oh, elle est trop lourde ! —   Qu’est-ce qu’il faut faire ? — Pour faire plus lĂ©ger, on doit enlever un bout (il enlĂšve un morceau). Non, j’ai trop enlevĂ© (il remet exactement ce qu’il avait pris) comme ça. »

AprĂšs s’ĂȘtre corrigĂ© peu Ă  peu, il prĂ©sente exactement les mĂȘmes rĂ©actions pour la moitiĂ© et le quart.

Eb (5 ; 7) : « Le bouchon c’est lourd ? — C’est pas lourd. — Et la pĂąte ? — C’est lourd. —   Alors fais-moi un bout de pĂąte qui soit aussi lourd que ce bouchon, pas plus lourd mais pas moins. — (Il commence.) — Pour que ce soit la mĂȘme chose lourd, il faut faire la mĂȘme chose grand ou pas ? — La mĂȘme grandeur. — Pourquoi ? — Parce que la pĂąte est plus lourde. — Et alors, si elle est plus lourde, comment tu feras ? — La mĂȘme chose grand (il le fait). — Et ce sera QUELQUES PROBLÈMES DE RELATIONS

le mĂȘme poids comme ça ? — Oui. —   Pourquoi ? — Parce que c’est la mĂȘme chose grand. » On pĂšse, il constate que la boule de pĂąte est plus lourde et recommence de la mĂȘme maniĂšre pour un demi-bouchon.

Ren (5 ; 7) : « Comment tu feras pour avoir une boule de mĂȘme poids ? — La mĂȘme chose grand que ça (bouchon). — C’est la mĂȘme chose lourd la pĂąte et le bouchon ? — La pĂąte est plus lourde. —   Pourquoi ? — Parce que le bouchon est plus lĂ©ger. — ■ Alors fais-moi une boulette qui soit juste lourde comme le bouchon. — (Il la construit de la mĂȘme grandeur.) LĂ . (Puis il pĂšse, constate que la pĂąte est plus lourde.) Non, c’est pas juste. (Il reprend un nouveau morceau de pĂąte et reconstruit un bloc aussi grand que le premier.) Maintenant c’est juste. (Il pĂšse et constate Ă  nouveau l’inĂ©galitĂ© de poids.) Ah non. —   Comment vas-tu faire alors ? — Il faut enlever. (Il fait un grand trou dans la pĂąte, mais sans enlever de matiĂšre et pĂšse Ă  nouveau.) C’est encore trop lourd, il faut que je fasse plus petit (il enlĂšve un morceau).

« Et fais-moi maintenant la mĂȘme chose lourd que ça (un demi-bouchon). — (Il rajoute de la pĂąte et imite exactement la forme et la grandeur.) — PĂšse. — (D corrige peu Ă  peu.) — Et pour ça (le quart) ? — (MĂȘmes rĂ©actions.) »

And (5 ; 10) regarde longuement le bouchon entier et rĂ©unit quelques morceaux d’argile dans l’intention Ă©vidente de reproduire le mĂȘme volume. Il aboutit ainsi Ă  une boule plus petite et s’écrie d’emblĂ©e : « Elle sera moins lourde. — Pourquoi ? — Elle n’est pas si haute. » Il rajoute alors de la pĂąte et construit sensiblement le mĂȘme volume que celui du bouchon. Il pĂšse et constate que c’est plus lourd : « Qu’est-ce qu’il faut faire ? — Faut enlever un peu. (Il enlĂšve trĂšs peu et repĂšse, ainsi de suite plusieurs fois.) » Pour la moitiĂ© et le quart : mĂȘmes rĂ©actions.

Luo (6 ; 6) : « Fais avec cette pĂąte quelque chose qui aura le mĂȘme poids que ce bouchon. — (Il fait un disque de pĂąte qui a le mĂȘme diamĂštre que le bouchon, et mesure en l’appliquant contre le modĂšle pour voir si c’est bien exact. Puis il ajoute Ă  ce disque un second disque en mesurant Ă  nouveau le diamĂštre du bouchon.) — Pourquoi tu fais des ronds comme ça ? — Pour que ça fasse le mĂȘme rond que le bouchon. — (On montre ce qu’il a fait et le bouchon.) Tu penses que ça pĂšse la mĂȘme chose ou .pas ? — C’est le bouchon qui est plus lourd, parce que le bouchon est plus gros. — Alors fait que ce soit le mĂȘme poids. — (Il pose un nouveau disque et dit :) Je fais comme celui-ci (montre le bouchon), pour que ça fasse le mĂȘme poids. — Mais pourquoi tu prends un disque aprĂšs l’autre ? — Parce que je ne peux pas faire tout Ă  la fois, pour faire juste. » Il finit par imiter ainsi exactement le volume. Il pĂšse et est Ă©tonnĂ© que ce ne soit pas le mĂȘme poids : il enlĂšve un disque aprĂšs l’autre, en prenant chaque fois avec le mĂȘme Ă©tonnement, et dit : « La pĂąte Ă  modeler c’est lourd ! »

Or, aprĂšs avoir fini par trouver l’équivalence du poids, on passe au demi- bouchon, et au lieu de couper en deux le petit morceau auquel il vient d’aboutir, il lui superpose immĂ©diatement d’autres morceaux, jusqu’à imiter Ă  nouveau le volume du modĂšle. Il pĂšse alors et s’écrie : « Ah non, il faut de moins. —   Pourquoi ? — Parce que la moitiĂ© du bouchon, ça fait pas non plus beaucoup de poids. »

Telles sont les rĂ©actions du premier stade. On remarque d’abord combien nettes sont ces rĂ©actions initiales dĂ©jĂ  observĂ©es au § 1, d’indiffĂ©renciation entre le poids et le volume ou la quantitĂ© de matiĂšre. Lorsque Rie essaie de reproduire avec l’argile le volume du bouchon et, ayant construit une boulette Ă  peine plus petite, pense que c’est le bouchon qui sera le plus lourd « parce qu’il est un peu plus LE DÉVELOPPEMENT DES QUANTITÉS

gros »; lorsque Eb et Ren aprĂšs avoir reconnu qu’en soi, si l’on peut dire, la pĂąte est lourde et le bouchon « pas lourd » en concluent nĂ©anmoins qu’il faut construire « la mĂȘme grandeur » pour atteindre le mĂȘme poids, lorsque And pense que sa boulette « sera moins lourde » que le modĂšle parce qu’« elle n’est pas si haute » et lorsque Lug se donne la peine de reproduire la forme du bouchon en entassant des disques de pĂąte mesurĂ©s l’un aprĂšs l’autre, il est clair que ces enfants ne dissocient encore en rien le poids, le volume et la quantitĂ© de matiĂšre et confirment ainsi entiĂšrement ce que nous avons vu du premier stade au § 1 du chapitre prĂ©cĂ©dent. Or, cette confirmation est d’autant plus prĂ©cieuse que les rĂ©actions du chap. VIII pouvaient ĂȘtre soupçonnĂ©es de rester verbales, tandis que nous voyons dans le prĂ©sent chapitre l’enfant agir avec consĂ©quence selon les mĂȘmes principes.

Mais il y a plus. Ce qui est nouveau et remarquable dans ces donnĂ©es, c’est qu’elles fournissent en toute clartĂ© la preuve que les proportions directes que l’enfant Ă©tablit si exactement, Ă  ce niveau, entre le poids, le volume et la quantitĂ© de matiĂšre ne sont nullement dues Ă  un besoin de quantification prĂ©cise mais au contraire Ă  une simple intuition subjective d’équivalences perceptives. Les cas de Eb et de Ren sont particuliĂšrement instructifs Ă  cet Ă©gard, puisque tous deux savaient d’avance que la pĂąte est lourde et le bouchon lĂ©ger : « La pĂąte est plus lourde, dit mĂȘme explicitement Ren, parce que le bouchon est plus lĂ©ger. » Or ils n’en concluent pas moins que pour rĂ©aliser le mĂȘme poids, il faut que le morceau de pĂąte ait « la mĂȘme grandeur » que le bouchon, et Eb ajoute de la façon la plus paradoxale « parce que la pĂąte est plus lourde ». Nous avons dĂ©jĂ  cherchĂ© au § 1 Ă  expliquer ces rĂ©actions absurdes, du double point de vue physique et logique. Il convient maintenant de complĂ©ter cette analyse en montrant en quoi le poids ni le volume ne sont encore quantifiables. Lorsque l’enfant dit « la pĂąte est plus lourde et le bouchon plus lĂ©ger », il ne songe qu’à l’impression subjective ressentie dans la main et ne soupçonne pas un instant que ces rĂ©alitĂ©s intuitives pourraient correspondre Ă  des mesures ou Ă  des Ă©valuations prĂ©cises. Aussi lorsqu’on lui demande de trouver « le mĂȘme poids » il s’applique simplement Ă  construire au moyen de l’argile une copie aussi exacte que possible du modĂšle, quant Ă  la forme et aux dimensions, persuadĂ© que cette Ă©quivalence perceptive entraĂźnera celle du poids Ă©galement. Le raisonnement de Eb « il faut faire la mĂȘme grandeur parce que la QUELQUES PROBLÈMES DE RELATIONS

pĂąte est plus lourde » cesse alors d’ĂȘtre absurde et signifie simplement : puisque la pĂąte et le bouchon sont de qualitĂ©s diffĂ©rentes, il faudra copier le modĂšle trĂšs fidĂšlement si l’on veut que la copie lui soit semblable en tout, y compris en ce qui concerne les pressions qu’elle exercera sur la main. De mĂȘme, lorsque Ren, s’apercevant que les poids ne sont pas Ă©gaux, dit « il faut enlever quelque chose », il ne soustrait aucune quantitĂ© proprement dite de matiĂšre, mais change simplement la forme en pratiquant une excavation au milieu et en rejetant la pĂąte sur les bords, il agit intuitivement, si l’on peut dire, et nullement opĂ©ratoirement ou quantitativement.

Mais il y a mieux encore. Lorsque chacun de ces enfants, aprĂšs avoir corrigĂ© sa construction et constatĂ© que le morceau d’argile doit ĂȘtre beaucoup plus petit que le bouchon pour ĂȘtre de mĂȘme poids que lui, est appelĂ© Ă  trouver un poids Ă©quivalent Ă  la moitiĂ© ou au quart du bouchon, il oublie entiĂšrement la constatation qu’il vient de faire et, au lieu de couper simplement son morceau de pĂąte en deux ou en quatre, il recommence Ă  imiter exactement le volume du modĂšle. Le sujet Lug va jusqu’à rajouter sans hĂ©siter de la matiĂšre au petit morceau dont il vient de constater l’égalitĂ© de poids avec le bouchon total, comme si la moitiĂ© Ă©tait plus lourde que le tout ! Il est clair que cette rĂ©action si systĂ©matique, que nous retrouverons sans discontinuer jusqu’au troisiĂšme stade, suffirait Ă  elle seule Ă  dĂ©montrer le caractĂšre non quantitatif des relations de poids et de volume Ă©tablies par l’enfant durant les premiers stades du dĂ©veloppement de la densitĂ©.

Durant un sous-stade intermĂ©diaire (stade II A), dont il convient maintenant de dire quelques mots, l’enfant parvient bien, au moment oĂč il constate que la pĂąte est plus lourde que le bouchon, Ă  coordonner les relations de poids et de volume ou de quantitĂ© de matiĂšre et va jusqu’à conclure que le morceau de pĂąte doit ĂȘtre plus petit que le bouchon pour reprĂ©senter le poids. Mais, lorsqu’il cherche Ă  rĂ©aliser ce projet, il retombe tĂŽt ou tard dans l’indiffĂ©renciation et reproduit comme au premier stade, deux volumes identiques. Voici des exemples :

Sum (5 ; 11) : Le bouchon. « il est pas lourd. —   Et la pĂąte ? — Elle est lourde. — Tu vas me faire un morceau de pĂąte qui soit la mĂȘme chose lourd que le bouchon. — Oui. — Il sera aussi grand ? — Non, pas aussi grand. — Plus grand ou plus petit ? — (Il prend la pĂąte et fabrique un morceau de la mĂȘme grandeur.) La mĂȘme chose. — Ce sera le mĂȘme poids ? — Non, ça (l’argile), ce sera plus lourd. — Qu’est-ce que je t’ai demandé ? — La mĂȘme chose lourd. —   Alors LE DÉVELOPPEMENT DES QUANTITÉS \

essaie (nouveau morceau de pĂąte). — (Il recommence Ă  produire un mĂȘme volume.) — Ça ira 1 — Le bouchon sera plus lĂ©ger. —   Tu peux arranger ? — (Il enlĂšve de la pĂąte jusqu’à Ă©galitĂ© de poids.) « Et maintenant ça (la moitiĂ©) ? — (Il rajoute de la pĂąte et imite la forme et le volume). « 

Din (6 ; 11) dĂ©clare d’emblĂ©e que « la pĂąte est plus lourde. —   Alors pour faire un morceau qui ait le mĂȘme poids que ce bouchon, il faut le faire de la mĂȘme grandeur ou plus grand ou plus petit ? — On va faire un plus petit. (Mais il fabrique un morceau de la mĂȘme grandeur.) — Ça pĂšsera plus ou moins que le bouchon ? — La mĂȘme chose (il pĂšse). Ah non, c’est plus lourd (il enlĂšve de la pĂąte jusqu’à Ă©galitĂ©). »

Et pour ça (la moitiĂ©) ? ■— (Il reproduit le volume exact.) — Et ça (l’autre moitiĂ©). — (MĂȘme rĂ©action.) — Et si on pĂšse ça (les deux morceaux de pĂąte reproduisant le volume des deux moitiĂ©s) et ça (le bouchon entier) ? — La pĂąte sera plus lourde parce qu’il y a lĂ  deux morceaux et lĂ  (le bouchon) un seul. —   Et si on les met comme ça (on les sectionne en huit morceaux) ? — C’est pas la mĂȘme chose. Le bouchon sera plus lourd, parce que ces petits bouts ça vaut rien. »

Kel (7 ans) dĂ©clare, en faisant effectivement un morceau plus petit de pĂąte qu’« il faut faire la pĂąte plus petite », mais sitĂŽt le morceau terminĂ©, il rajoute aussitĂŽt de la matiĂšre jusqu’à Ă©galitĂ© complĂšte de volume avec le bouchon. Il pĂšse alors et dit : « Il faut qu’il soit plus petit. »

Pour la moitiĂ© et le quart, il copie sans plus le volume, puis corrige progressivement. Une fois qu’il est parvenu Ă  faire une boulette de mĂȘme poids qu’un quart de bouchon, on met sur un plateau de la balance deux quarts du bouchon et on offre Ă  l’enfant le morceau qu’il vient de façonner, Ă©gal en poids Ă  l’un de ces quarts, ainsi qu’un autre semblable. On demande alors : « Fais-moi le mĂȘme poids que ces deux bouchons ensemble. » Or, au lieu de prendre simplement les deux boulettes offertes, il n’en retient qu’une mais lui ajoute une quantitĂ© importante d’argile, sans donc tĂ©moigner d’aucun sens des proportions ni de la mesure.

Les rĂ©actions de ce sous-stade II A sont d’un grand intĂ©rĂȘt et montrent la fascination qu’exerce sur l’esprit de l’enfant le schĂšme de l’indiffĂ©renciation du poids, du volume et de la quantitĂ© de matiĂšre, puisque, mĂȘme alors qu’ils annoncent eux-mĂȘmes d’emblĂ©e qu’il faut construire une boule de pĂąte plus petite que le bouchon pour obtenir le mĂȘme poids, les sujets ne parviennent en fait qu’à imiter exactement la forme et les dimensions du modĂšle : la perception immĂ©diate suffit donc Ă  rendre vain, aux yeux de l’enfant, son projet mental, c’est-Ă -dire que la tyrannie du schĂšme perceptif l’emporte encore sur la coordination des relations. Quant Ă  la composition en tout et en parties, il n’y a aucun progrĂšs sur le premier stade : pour reproduire le poids d’une moitiĂ© de bouchon, l’enfant continue de rajouter de la pĂąte au morceau qui Ă©galait le poids du total, et il en fait autant pour le quart malgrĂ© l’expĂ©rience acquise. Il a mĂȘme si peu de comprĂ©hension des lois de la composition que Din croit que huit huitiĂšmes pĂšseront moins que deux moitiĂ©s et que le bouchon entier pĂšsera plus que les huit huitiĂšmes tandis qu’il a pu constater QUELQUES PROBLÈMES DE RELATIONS

un instant auparavant que le mĂȘme bouchon pĂšse moins que l’un des huitiĂšmes Ă  lui seul ! Kel, de mĂȘme, ne comprend pas que pour le poids de deux quarts de bouchon il faut mettre deux morceaux reprĂ©sentant un quart et ajoute simplement une quantitĂ© arbitraire Ă  l’un de ces derniers.

En bref, comme les prĂ©cĂ©dents, les enfants de ce niveau ne prĂ©sentent aucune idĂ©e prĂ©cise d’une quantification possible du poids en relation avec le volume ou avec la quantitĂ© de matiĂšre. Ils assimilent simplement le poids Ă  une qualitĂ© subjective telle qu’une couleur ou qu’une odeur, et, tout en commençant Ă  comprendre que le poids doit ĂȘtre dissociĂ© de la quantitĂ© apparente de matiĂšre (ou volume), ils ne parviennent pas Ă  traduire cette dissociation en opĂ©rations vĂ©ritables. Ils annoncent ainsi sans plus le stade suivant tout en demeurant pratiquement au niveau du premier stade.

Quant aux cas francs du second stade (spus-stade II B), ils parviennent par contre Ă  rĂ©aliser en action la dissociation esquissĂ©e par les prĂ©cĂ©dents : non seulement, ils savent comme eux d’avance que la pĂąte est plus dense que le bouchon, mais encore, lorsqu’il s’agit de confectionner un morceau d’argile de mĂȘme poids que ce bouchon, ils s’efforcent d’emblĂ©e de construire un morceau de plus petit volume. Comme les enfants du second stade du § 1 de ce chapitre ou du chapitre VIII, ils admettent donc qu’un objet puisse ĂȘtre Ă  la fois moins grand et plus lourd qu’un autre. Seulement, de mĂȘme que ces derniers sujets n’en arrivent pas pour autant Ă  quantifier le poids ainsi dissociĂ© de la quantitĂ© de matiĂšre et du volume, de mĂȘme les enfants que nous allons examiner continuent de regarder le poids comme une simple qualitĂ© et Ă©chouent Ă  la composer quantitativement selon un principe additif. En effet, lorsqu’il s’agit, aprĂšs rĂ©ussite de la premiĂšre question, de construire des boulettes d’argile correspondant Ă  la moitiĂ© ou au quart du bouchon, ils ne savent nullement encore diviser en deux ou en quatre la boulette correspondant au poids du tout, ni confectionner de nouvelles boulettes prĂ©sentant ces proportions, mais ils construisent des morceaux de grandeur arbitraire, souvent mĂȘme plus gros que le morceau initial, en tout cas de dĂ©croissance infĂ©rieure Ă  celle qui rĂ©sulterait d’une dichotomie simple puis double. Voici des exemples :

Ale (6 ans) ne commence plus, comme les cas du stade II A, par imiter le volume du bouchon : « Tu vois cette pĂąte. Fais-moi quelque chose qui pĂšse juste autant que ce bouchon. — (Il prend un morceau de taille Ă©quivalente et LE DÉVELOPPEMENT DES QUANTITÉS

en enlĂšve d’emblĂ©e une partie.) — Pourquoi tu fais ça ? — Parce que la pĂąte est plus dure, plus lourde. Elle fait lever le bouchon (sur la balance). » Il prend alors un beaucoup plus petit morceau d’argile et dit : « Maintenant c’est la mĂȘme chose lourd. »

« Et si je mets maintenant la moitiĂ© du bouchon ? — (Il regarde cette moitiĂ© et la compare avec sa petite boulette Ă©quivalente au poids du tout.) Il faut en rajouter (!) un peu. —   Pourquoi ? — (Il pĂšse.) Non, c’est trop lourd. (Il enlĂšve de la pĂąte et atteint peu Ă  peu le bon poids.) — ‱ Et un quart du bouchon ? — Il faut un peu enlever, parce que c’est moins lourd (mais il ne coupe nullement en deux). »

Ban (6 ans) fait d’emblĂ©e une boulette A plus petite que le bouchon, puis la corrige en B (B<A) et parvient enfin Ă  l’égalitĂ© C (C<B). « Et maintenant fais une boulette qui ait juste le mĂȘme poids que la moitiĂ© du bouchon (on montre le bouchon coupĂ© en deux et l’on met la moitiĂ© devant l’enfant). » Ban, au lieu de diviser en deux sa boulette finale (C), prend un nouveau morceau d’argile, et, en regardant cette moitiĂ© de bouchon, construit une boulette un peu plus petite que ce demi-bouchon, mais sensiblement Ă©gale Ă  sa boulette initiale (A). Il pĂšse, puis corrige, mais la nouvelle boulette demeure bien plus grosse que le morceau C qui Ă©quivalait au poids du bouchon entier.

AprĂšs rĂ©ussite, on lui demande de faire le poids d’un quart de bouchon. Il dit : « La boulette sera plus petite », mais il enlĂšve simplement un menu morceau sans mesurer ni constituer la moitiĂ© de la moitiĂ©.

Por (6 ; 10) fait une boulette sensiblement plus petite que le bouchon, puis, comme elle est encore trop lourde, il la serre fortement pour en diminuer le poids (on voit que ce sujet, comme ceux du second stade en gĂ©nĂ©ral, ne croit pas Ă  la conservation du poids) ! AprĂšs qu’il ait enlevĂ© des morceaux successifs et Ă©tablit l’égalitĂ©, on lui donne un bouchon coupĂ© en deux moitiĂ©s : « Pour faire le mĂȘme poids que ces deux moitiĂ©s, tu feras une boulette comment ? — Il faut faire une boulette plus grande qu’avant parce qu’il y a plus de morceaux. — ‱ (Il fait une boulette plus grosse,et pĂšse, puis il la rĂ©duit et finit par constater :) Ah non, c’est la mĂȘme chose. — Alors quand tu as un bouchon entier, ou ces deux moitiĂ©s, tu as cette mĂȘme boulette. Si je mets seulement une moitiĂ© de bouchon, et que je te demande de faire une boulette la mĂȘme chose lourde, tu la feras comment ? — Plus petite. — Plus petite de combien ? — 
 — Beaucoup plus petite ? — Je ne pense pas. — Alors comment ? — (Il diminue un peu, sans s’occuper de la dichotomie, et arrive par corrections successives en pesant chaque fois.) VoilĂ . — Et pour le quart ? ■— ‱ Il faut la faire encore plus petite (mais il ne la diminue qu’à peine). »

Kes (7 ; 7) prend d’emblĂ©e un morceau plus petit. « Pourquoi ? — Parce c’est moins lourd, j’ai pris un plus petit. » Il enlĂšve encore de la pĂąte jusqu’à Ă©galitĂ© de poids. « Et pour ça (la moitiĂ© du bouchon) ? — (Il prend le morceau correspondant au poids du bouchon entier, le soupĂšse, puis dit :) Ce sera trop. — Qu’est-ce qu’il faut faire ? — (Il en coupe environ le dixiĂšme.) LĂ . — Et pour ça (le bouchon entier) ? — (Il remet le petit morceau enlevĂ©.) — ■ Qu’est- ce que tu as fait ? — Avant j’ai coupĂ© un petit peu et maintenant je l’ai remis. » MĂȘme rĂ©action pour le quart.

On prĂ©sente ensuite le bouchon entier et la pĂąte qui lui correspond en poids et un autre bouchon semblable mais sectionnĂ© en deux moitiĂ©s. « Qu’est-ce qu’il faut mettre pour ça (premiĂšre moitiĂ©) ? — (Il enlĂšve un huitiĂšme environ de la boulette correspondante au tout et donne l’autre partie, soit les 7/8.) Ça. — Et pour ça (l’autre moitiĂ©) ? — (Il donne la partie restante, soit le 1/8). ■— C’est juste, tu crois ? — (Il Ă©galise en enlevant environ 5/8 de la premiĂšre partie.) Comme (a. —   Et pour ça (on redonne le bouchon entier ? — (Il rĂ©unit QUELQUES PROBLÈMES DE RELATIONS

les deux petites boulettes, soit 1/8 et 2/8 environ, en nĂ©gligeant le rĂ©sidu.) — Et ça (le rĂ©sidu) ça va avec quoi ? — Je ne sais pas. ‱

Tal (9 ; 0) de mĂȘme, parvient sans peine Ă  faire une petite boulette correspondant au poids du bouchon entier, mais ensuite, lorsqu’il s’agit de faire le poids d’un demi-bouchon, il enlĂšve une partie de cette boulette, puis, pour l’autre moitiĂ© du bouchon, reconstitue un morceau analogue : priĂ© alors de trouver le poids des deux moitiĂ©s de bouchon Ă  la fois, il rĂ©unit ces deux morceaux de pĂąte valant ensemble environ une fois et demi le poids du bouchon initial non sectionnĂ©.

Poli (9 ; 2) fait pour le bouchon entier une boulette « moins grande. —   Pourquoi ? — La pĂąte est plus lourde. — Et pour ça (la moitiĂ©) ? — Je peux ĂŽter un morceau. — Combien ? — (EnlĂšve un morceau sans proportion.) — Et si on prend ces deux morceaux (celui qu’il vient d’enlever et l’autre) ça fera le mĂȘme poids que ça (le bouchon entier) ? — Non, un des deux est plus petit. — Alors 1 — Ça fera moins lourd. » Pour le quart, il ĂŽte encore un morceau, mais il est incapable de reconstituer le tout en rĂ©unissant toutes les parties pour les Ă©galer au bouchon entier.

De tels faits sont d’un haut intĂ©rĂȘt et, joints Ă  ceux du sous-stade II A et du premier stade, ils projettent une lumiĂšre Ă©vidente sur les raisons de la non-conservation du poids et du volume. Nous avons constatĂ© sans cesse, tant Ă  propos de la construction des invariants de poids (chap. II et V-VI) qu’à propos du rĂŽle du poids dans l’explication de la dilatation et de la densitĂ© (chap. VII-VIII) que la quantification du poids suppose une composition rĂ©versible, telle qu’une totalitĂ© donnĂ©e puisse toujours ĂȘtre dĂ©composĂ©e en parcelles conservant leur poids quels que soient leurs arrangements ou leurs dĂ©placements. Or cette construction, prĂ©cisĂ©ment en tant qu’elle conduit l’esprit Ă  reconnaĂźtre la conservation comme dĂ©ductivement nĂ©cessaire, suppose chez l’enfant un certain niveau de raisonnement dĂ©jĂ  atteint Ă  ce stade en ce qui concerne la quantitĂ© de matiĂšre, mais dont il devient trĂšs visible qu’il ne l’est nullement encore en ce qui concerne le poids. Pour ce qui est de la quantification de la matiĂšre, en effet, l’enfant du second stade sait bien que la somme des parties Ă©gale le tout, que deux moitiĂ©s ou les quatre quarts ne contiennent ni plus ni moins de substance que l’entier. C’est prĂ©cisĂ©ment la constitution de cet invariant total qui lui permet de comprendre qu’à poids Ă©gal une boule d’argile doit ĂȘtre plus petite et un bouchon plus grand. Seulement les groupements qualitatifs de classes et de relations et les groupes additifs et multiplicatifs des nombres qui sont ainsi achevĂ©s en ce qui concerne la composition et la quantification de la substance ne le sont point encore eu Ă©gard au’poids. Nous avons dĂ©jĂ  vu au cours du second stade du chap. II

14 LE DÉVELOPPEMENT DES QUANTITÉS

qu’un boudin d’argile ne pĂšse plus autant s’il est coupĂ© en deux ou en plusieurs morceaux. Nous constatons maintenant d’une maniĂšre beaucoup plus prĂ©cise qu’aucune composition additive n’est encore possible Ă  ce mĂȘme niveau pour ce qui est des rapports entre le poids et la quantitĂ© de matiĂšre. Si Q est la quantitĂ© de pĂątĂ© Ă  modeler qui correspond au poids P du bouchon entier, l’enfant n’en dĂ©duit nullement que % Q soit Ă©gale à % P ni que Q corresponde Ă  ^4 P.I Pourtant il sait bien que % Q + % = Q tout entier, mais il n’admet pas que % Q + % Q = P mĂȘme si P = Q. Chez les enfants des deux premiers stades on pourrait, il est vrai, expliquer la chose en disant que, aprĂšs avoir tentĂ© de reproduire avec l’argile le volume total du bouchon entier, pour en Ă©galer le poids, ils font de mĂȘme avec le demi-bouchon ou avec le quart parce qu’ils oublient qu’ils ont dĂ» rĂ©duire la boulette initiale aprĂšs vĂ©rification des poids. Mais cette explication, que nous avons dĂ©jĂ  dĂ» rejeter Ă  propos des rĂ©actions des stades infĂ©rieurs est manifestement insoutenable pour les sujets du second stade (II B), puisqu’ils savent d’avance que la boulette d’argile pesant autant que le bouchon sera plus petite que lui : or, malgrĂ© cette connaissance exacte des rapports totaux de densitĂ©, l’enfant, pour trouver le poids de la moitiĂ© ou du quart du bouchon, ne divise nullement en deux ou en quatre la boulette correspondant au poids total, mais se comporte comme si le rapport Ă©tait imprĂ©visible.

C’est ainsi que Kes s’attend Ă  ce que la boulette qui Ă©quivaut au poids total du bouchon corresponde aussi Ă  la moitiĂ©, et, aprĂšs avoir pesĂ© se borne Ă  lui enlever un dixiĂšme environ de sa matiĂšre. Bau va mĂȘme jusqu’à faire pour la moitiĂ© du bouchon une boulette semblable Ă  celle qu’il a construite au dĂ©but pour le tout et qu’il a dĂ» rĂ©duire considĂ©rablement de volume, puis il la corrige mais la laisse bien plus grande que celle qui correspondait en fin de compte au tout 1 Ale pousse l’absurditĂ© jusqu’à rajouter d’emblĂ©e de l’argile Ă  la boule qui correspond au bouchon entier, boule qu’il vient de mettre en Ă©quilibre sur la balance avec ce tout, et cela pour obtenir le poids de la moitié ! Por dĂ©clare explicitement que deux moitiĂ©s de bouchon pĂšsent plus qu’un bouchon non coupĂ© « parce qu’il y a plus de morceaux » et qu’ainsi pour ces deux morceaux rĂ©unis « il faut faire une boulette plus grande qu’avant » pour le bouchon entier. Quant aux plus ĂągĂ©s, comme Tal et Poli (9 ans), qui, pour faire une boulette correspondant au demi-bouchon, enlĂšvent d’emblĂ©e une partie de QUELQUES PROBLÈMES DE RELATIONS

celle qui correspond au tout, ils ne la rĂ©duisent nullement de moitiĂ©, mais ne suppriment qu’une fraction minime. A noter enfin, les compositions Ă©tranges de Kes, Tal et Poli. Kes, aprĂšs avoir enlevĂ© un dixiĂšme pour la boulette correspondant au poids du demi-bouchon la remet quand il s’agit de refaire le poids du bouchon entier, ce qui semble indiquer un sens au moins relatif de la composition ; mais ensuite, ayant rĂ©parti cette derniĂšre boulette en 7/8 et 1/8, puis Ă©galisĂ© en 2/8 et 1/8 il nĂ©glige les 5/8 restants lorsqu’il s’agit de reconstituer le poids du tout. Tal au contraire aboutit Ă  trouver pour le poids des deux moitiĂ©s du bouchon 1 % fois le volume qui correspond au poids du bouchon entier, et Poli ayant sectionnĂ© en deux la boulette qui correspond au poids du tout se refuse Ă  admettre que le poids de ces deux fractions rĂ©unies Ă©galent encore celui du- tout t On ne saurait donc dĂ©montrer plus Ă©loquemment l’absence complĂšte de composition quantitative du poids que ne le font ces quelques enfants avec leurs diverses rĂ©actions.

Comment expliquer cette absence de composition ? Ici Ă  nouveau interviennent assurĂ©ment, comme au § 1, des raisons d’ordre logique et des raisons d’ordre physique. Rappelons en premier lieu que l’enfant de ce deuxiĂšme stade est capable de remplir toutes les conditions logiques de la quantification en ce qui concerne la substance comme telle. Ainsi qu’on l’a vu ailleurs, en effet, l’enfant parvient vers sept ans, lorsqu’il raisonne en agissant sur un matĂ©riel manipulable, Ă  grouper en systĂšmes cohĂ©rents les opĂ©rations de la logique des classes, celles de la sĂ©riation des relations asymĂ©triques, et toutes deux rĂ©unies sous forme de correspondances bi-univoques et rĂ©ciproques « quelconques » et d’opĂ©rations proprement numĂ©riques C’est prĂ©cisĂ©ment cette construction de la notion gĂ©nĂ©rale de quantitĂ© qui permet Ă  l’enfant de quantifier la matiĂšre elle-mĂȘme, et c’est pourquoi nous avons pu constater au chapitre I du prĂ©sent ouvrage que la conservation de la substance rĂ©sulte sans plus du fonctionnement de ces mĂ©canismes logico-arithmĂ©tiques et ceci au niveau de ce que nous appelons ici le second stade. Or, il se trouve que les raisonnements les plus Ă©lĂ©mentaires que l’enfant de ce stade applique sans hĂ©siter Ă  la matiĂšre, ne sont plus valables pour le poids ! Si Q est, comme nous en avons convenu, la quantitĂ© d’argile dont le poids Ă©quivaut au poids total P du bouchon ; et si Q’ est la quantitĂ© de

1 Piaget et Szeminska, La genĂšse du nombre chez renfant, Delachaux & Niestk\ 1941.

liĂšge du bouchon lui-mĂȘme de poids P et P’ le poids de la boulette d’argile de quantitĂ© Q, l’enfant admettra sans difficultĂ© que % Q + % Q = Q ou 4(1/< Q’) = Q’, etc. Il parvient mĂȘme Ă  dĂ©duire avant toute manifestation que si P = P’ alors Q < Q’ parce qu’à volume Ă©gal le poids du liĂšge est infĂ©rieur Ă  celui de l’argile. De Q < Q’ il n’aura aucune difficultĂ© Ă  conclure que % Q < % Q’ ou *4 Q’ > % Q. Il sait que Q et Q’ demeurent invariants quel que soit l’arrangement de leurs parties, etc. Par contre, les expressions % P + % P = P ou 4 (1/< P’) = P’ n’ont plus aucun sens pour lui ! En effet, la seule maniĂšre de mesurer le poids d’un objet consiste Ă  lui faire correspondre celui d’un autre objet, ce dernier Ă©tant choisi comme unitĂ© et soumis aux rĂšgles de composition de la logique et du nombre. Mais, comme le poids ne-peut ĂȘtre dissociĂ© de la matiĂšre, la composition de ces unitĂ©s de poids requiert une condition prĂ©alable : c’est qu’elles correspondent terme Ă  terme aux unitĂ©s de matiĂšre ou de « quantitĂ© de substance » de l’objet dĂ©signĂ© comme Ă©talon. Or, c’est prĂ©cisĂ©ment ce Ă  quoi se refuse l’enfant de ce niveau : Si P’ correspond Ă  Q et P Ă  Q’ alors % Q correspond bien Ă  y2 Q’ mais y2 Q ne correspond plus ni à % P ni mĂȘme Ă  y2 P’- On peut aller jusqu’à dire que la notion de y2 P ou de y2 P’ n’a aucun sens pour l’enfant puisque s’il partage Q ou Q’ en deux parties de poids Ă©quivalents il n’admettra pas que la somme de ces deux poids Ă©gale le poids du tout initial. C’est ainsi que Por affirme que le poids des deux moitiĂ©s du bouchon est supĂ©rieur Ă  celui du bouchon entier, donc P [ % Q’ + Va Q’] > P [Q’] « parce qu’il y a plus de morceaux ». En bref, il est clair que la seule Ă©valuation du poids dont soit capable l’enfant de ce niveau est la lecture directe de l’impression subjective produite par l’objet sur la main. Une telle Ă©valuation permet assurĂ©ment d’établir des Ă©quivalences et des diffĂ©rences, mais elle n’autorise en rien d’égaliser les diffĂ©rences en un systĂšme additif d’unitĂ©s. Aussi bien, dĂšs qu’il s’agit de constituer un tel systĂšme au moyen d’équivalences entre les objets eux-mĂȘmes, tout procĂ©dĂ© de composition fait-il dĂ©faut Ă  l’enfant.

Mais alors, nous retrouvons inchangĂ© le problĂšme Ă©noncĂ© Ă  l’instant : d’oĂč vient cette absence de composition, ou, plus prĂ©cisĂ©ment pourquoi la mesure du poids ne rĂ©ussit-elle pas Ă  se libĂ©rer de l’égocentrisme phĂ©nomĂ©niste pour aboutir au groupement objectif, tandis que cette Ă©volution est achevĂ©e en ce qui concerne la quantitĂ© de matiĂšre ? Faut-il invoquer ici des raisons d’ordre physique, d’ordre QUELQÛES PROBLÈMES DE RELATIONS

logique ou les deux rĂ©unies, et, dans ce dernier cas, comment concevoir leurs rapports ? Nous connaissons bien les raisons physiques dont se rĂ©clame l’enfant : le poids d’un objet est une force active et substantielle qui dĂ©pend de sa structure et de ses dimensions et qui peut se perdre lors de toute dĂ©formation et de tout sectionnement, ce qui rend Ă©videmment impossible toute composition. C’est pourquoi, par exemple, Poli ayant sectionnĂ© sa boulette en deux parties inĂ©gales dit « un des deux est plus petit, ça fera moins lourd » que le tout initial. Mais les raisons logiques demeurent mystĂ©rieuses mĂȘme en ne se fondant que sur les Ă©quivalences et les diffĂ©rences de poids perçues Ă  la main, il semblerait que l’enfant, comprenant que le poids de Q correspond Ă  celui de Q’, pĂ»t dĂ©duire que pour trouver le poids de % Q’ il suffit de couper Q en deux >/2 Q. Pourquoi n’en fait-il rien et surtout, mĂȘme s’il a des raisons physiques de n’en pas ĂȘtre certain, pourquoi n’essaie-t-il mĂȘme pas de cette solution qui s’impose formellement, quitte Ă  la vĂ©rifier par l’expĂ©rience ?

La question est d’autant plus troublante que nous allons voir maintenant par quels procĂ©dĂ©s de simple rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire l’enfant du troisiĂšme stade dĂ©couvre la solution juste. Voici, en effet quelques exemples de ce troisiĂšme stade, Ă  commencer par un cas intermĂ©diaire montrant en toute clartĂ© le mĂ©canisme de la dĂ©couverte.

Chio (8 ; 8). On prĂ©sente le bouchon en demandant un morceau de pĂąte de poids Ă©gal : « C’est que c’est plus lourd la pĂąte ! —   Alors comment tu feras ? — Plus petit. La pĂąte c’est plus lourd : si on ferait de la mĂȘme grandeur, ça pĂšserait plus. (Il fait une boulette de mĂȘme poids.) Et pour ça ( %) ? — (H ĂŽte de la pĂąte, mais sans mesurer.) — Est-ce que le morceau que tu as enlevĂ© pĂšserait aussi la mĂȘme chose que l’autre moitiĂ© du bouchon ? — (Il essaie Ă  la main.) Oui. —   Et les deux morceaux ensemble ça pĂšserait la mĂȘme chose que le bouchon entier ? — Pas tout Ă  fait, c’est un peu plus grand. —   Et pour ça (un quart) ? (Il enlĂšve un morceau au premier des deux autres.) — Et pour cet autre quart ? — (II enlĂšve un morceau Ă  la seconde des deux boulettes ayant servi Ă  reproduire une moitiĂ© et Ă©carte les rĂ©sidus comme si V, = ^f* 4- rĂ©sidus. »

« Et maintenant, pour le poids de ça (le bouchon entier) ? — (Il reprend tous les morceaux de pĂąte avec lesquels il a travaillĂ©, y compris les rĂ©sidus.) ■— Pourquoi tu prends tout ça ? — Pour voir si ça fait Ă©gal. — Et pour ça (la moitiĂ© du bouchon) 1 — Il partage la boule. — Et pour l’autre moitié ? — Le reste ( = l’autre moitiĂ© de la boule) va avec ça ( = correspond Ă  l’autre moitiĂ© du bouchon). ■— Et pour ça (l/4 du bouchon) ? — (Il partage une % boulette en deux quarts.) »

Oer (9 ; 6) fait un morceau d’argile « plus petit (que le bouchon) parce que la pĂąle est plus lourde. — Et pour ça ( %) ? — Je peux prendre la moitiĂ© de ça (de sa boulette). Comme la pĂąte (de la boulette entiĂšre) est Ă©gale Ă  un bouchon entier, la moitiĂ© de la pĂąte doit ĂȘtre Ă©gale Ă  la moitiĂ© du bouchon. — Et pour ça

(*/,) ? — C’est facile. Je n’ai qu’à couper la moitiĂ© en deux. —   Et pour ça (le bouchon entier) ? — Je n’ai qu’à mettre les deux parties (*/, + ensemble, et puis ça avec l’autre moitiĂ©, ça fait comme deux moitiĂ©s, c’est de nouveau la mĂȘme chose. »

Est (10 ; 2) : « Comment tu vas faire une boulette qui pĂšse comme ce bouchon ? ■— Plus petite, parce que la pĂąte est plus lourde (il la fait). — Et pour ça ( %) ? — II coupe en deux. —   Et ça (le reste de sa boulette) c’est Ă©gal Ă  l’autre moitiĂ© du bouchon ? — C’est sĂ»r, parce qu’on a partagĂ© en deux. ■— Et pour ça ÇIJ ? — Je partage encore en deux. — ■ Et pour ça (l’entier) ? — Il faut les remettre ensemble. »

Ces rĂ©actions qui tĂ©moignent de compositions exactes sont si naturelles qu’il semble en effet Ă©trange qu’elles n’apparaissent pas plus tĂŽt. Rien n’est plus simple que leur mĂ©canisme, mais cette simplicitĂ© apparente suppose prĂ©cisĂ©ment cette rĂ©versibilitĂ© de la pensĂ©e qui a fait dĂ©faut jusqu’ici dans le domaine des relations de poids. Le cas intermĂ©diaire de Chio est Ă  cet Ă©gard trĂšs significatif. Cet enfant commence par rĂ©agir comme ceux du second stade, coordonnant correctement le poids et le volume de la boulette pour la faire correspondre au poids du bouchon total mais incapable de gĂ©nĂ©raliser cette coordination dans le cas de la moitiĂ© ou du quart. Par contre, au moment oĂč on lui demande de recomposer le tout, il dĂ©couvre qu’il suffit pour cela de rassembler l’ensemble des parties, y compris les rĂ©sidus inemployĂ©s, et cette rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire lui fait comprendre que le poids des fractions Ă©gale celui de la totalité : il devient alors immĂ©diatement capable de dĂ©compositions en moitiĂ©s et en quarts, dans lesquelles il a Ă©chouĂ© jusque-lĂ . Avec Oer et Est, enfin, nous voyons cette rĂ©versibilitĂ© fonctionner immĂ©diatement et se confondre avec le principe mĂȘme de la composition.

Mais qu’en faut-il conclure ? Cette rĂ©versibilitĂ© n’intĂ©resse-t-elle que le mĂ©canisme purement formel de la pensĂ©e ou dĂ©pend-elle en partie de l’élaboration de la notion mĂȘme du poids, qui constitue son contenu ?

§ 3. Les relations entre le poids et la longueur.

— Il convient encore, avant de chercher la solution de ce problĂšme, de fournir en d’autres conditions une contre-Ă©preuve des rĂ©sultats prĂ©cĂ©dents. Il se pourrait, en effet, que les relations entre le poids et le volume sphĂ©rique fussent trop complexes pour permettre d’emblĂ©e une quantification et qu’en remplaçant le volume difficile Ă  analyser de la boulette ou du bouchon par celui, plus simple, de plaques d’épaisseur et de largeur constantes et dont on ferait varier

seulement la longueur, l’intuition des proportions s’avĂ©rĂąt plus prĂ©coce ? C’est ce que nous aimerions examiner rapidement dans ce paragraphe.

Nous avons posĂ© deux sortes de questions Ă  cet Ă©gard. La premiĂšre correspond Ă  celles du § 1 et ne porte que sur la relation inverse du poids et de la longueur : une barre de fer sera-t-elle, Ă  poids Ă©gal, de longueur Ă©quivalente Ă  une barre de plomb si Ă  volume Ă©gal le fer est plus lĂ©ger que le plomb ? Ce premier problĂšme ne nous servira qu’à contrĂŽler si les rĂ©sultats sont comparables Ă  ceux des tas et des boulettes. Puis vient une seconde question, qui porte cette fois sur la quantification elle-mĂȘme : trouver la longueur de plaques rectangulaires de carton dont le poids corresponde Ă  une plaque de mĂȘme largeur et de mĂȘme Ă©paisseur d’un mĂ©tal lĂ©ger, puis Ă  la moitiĂ© et au quart de cette derniĂšre.

Pour ce qui est de la premiĂšre de ces deux questions, nous avons trouvĂ© exactement les mĂȘmes rĂ©ponses qu’au’ § 1, soit, pour le premier stade un type I avec Ă©galitĂ©s et longueurs et un type II avec proportions directes entre le poids et la longueur et, pour le second stade, la dĂ©couverte de la relation inverse.

Voici des exemples du type I du premier stade :

Ner (7 ans) : « Qu’est-ce qui est le plus lourd, le plomb ou le fer ? — Le plomb. — Bien. Alors tu vois ces deux barres (dont on ne voit que l’extrĂ©mitĂ©). On dira que c’est du plomb et du fer. Si elles sont la mĂȘme chose lourdes est-ce qu’elles sont de la mĂȘme longueur ? — Les deux la mĂȘme chose. — En quoi est celle-ci ? — En plomb. —   Et celle-ci ? — En fer. — Elles ont le mĂȘme poids ? — Oui. —   Et la longueur ? — Les deux la mĂȘme chose. — Pourquoi ? — A cause qu’on a mis les deux la mĂȘme chose pour faire la mĂȘme chose lourd. »

Hum (7 ans) : « Les deux la mĂȘme chose long. — Pourquoi ? — ■ Pour qu’elles soient la mĂȘme chose lourd. »

Et voici des exemples du type II :

Lan (6 >4) : « Le plomb est plus lourd ou plus lĂ©ger que le fer ? — Plus lourd. — Alors voilĂ  une barre de plomb et une barre de fer. Elles sont la mĂȘme chose lourdes. Est-ce qu’elles ont la mĂȘme longueur ? — Non, une est plus longue que l’autre. — Laquelle ? — Celle de plomb, parce que c’est plus lourd, le plomb. »

Lut (7 fa) : “ Celle de plomb doit ĂȘtre longue, puisque le plomb est plus lourd. — ■ Mais les barres sont la mĂȘme chose lourdes ou pas, tu as compris ? — La mĂȘme chose lourdes. — Alors laquelle est la plus longue ? — Celle de plomb. »

Et des réponses justes du second stade :

Her (7 fa). « Le bĂąton de fer doit ĂȘtre plus long. — Pourquoi ? — Puisque le fer est plus lĂ©ger. — Alors ? — Il doit ĂȘtre plus long pour que ça soit la mĂȘme chose lourd que le plomb. »

Schmo (8 ; 9) : « Le fer est plus long. —   Pourquoi ? — Parce que le fer n’est pas si lourd que le plomb. — Et puis ? — Alors il en faut plus pour que ce soit le mĂȘme poids qu’une barre de plomb. »

On voit ainsi que les trois sortes de rĂ©actions correspondent exactement Ă  celles du § 1 ; elles requiĂšrent ainsi les mĂȘmes explications.

Quant au problĂšme des plaques de mĂ©tal et de carton, nous le prĂ©sentons comme suit : On pose sur la table une sĂ©rie de cartons des longueurs les plus variĂ©es (pour que le choix ne soit pas conditionnĂ© par le matĂ©riel) mais tous de mĂȘme largeur et de mĂȘme Ă©paisseur. Puis on donne Ă  l’enfant une plaque de mĂ©tal de mĂȘmes largeur et Ă©paisseur en le faisant soupeser par le sujet qui a dĂ©jĂ  manipulĂ© auparavant les cartons. On lui demande alors de trouver le carton de mĂȘme poids. Une fois qu’il a trouvĂ© juste (et aprĂšs vĂ©rifications sur la balance) on le prie de dĂ©couvrir Ă©galement les cartons dont les poids correspondent aux plaques de mĂ©tal de demie longueur et du quart de la longueur totale. Or, chose intĂ©ressante, on retrouve exactement avec cette technique, les stades dĂ©crits au § 2 Ă  propos des rapports du poids et du volume. Voici d’abord quelques exemples du premier stade, au cours duquel les longueurs sont censĂ©es ĂȘtre proportionnelles aux poids :

Ude (5 ; 7) choisit d’emblĂ©e un carton de mĂȘme longueur que la plaque de mĂ©tal, mais Ă  la balance il le constate plus lĂ©ger : « Il faudra prendre l’autre (dĂ©signe un plus grand qui se trouve par hasard Ă  cĂŽtĂ©). — Pourquoi ? — Parce que ça c’est plus petit et ça c’est plus grand. — TrĂšs bien (il les a mis sur la balance et ils sont du .mĂȘme poids). Pourquoi ça va ensemble ? — Ça ne va pas. —   Mais c’est la mĂȘme chose lourd sur la balance. — Ça ne va pas. —   Pourquoi ? — Le carton est plus grand. »

Bon (5 ; 3) choisit de mĂȘme un carton de mĂȘme grandeur, et aussi pour la moitiĂ© et le quart bien qu’ayant constatĂ© sur l’entier l’inĂ©galitĂ© des poids. Lorsqu’on lui fait remarquer cette derniĂšre, il cherche un autre carton, tantĂŽt plus grand (premier type de rĂ©action) tantĂŽt plus petit (second type), mais retombe toujours, enfin de compte sur la mĂȘme longueur.

Durant un sous-stade intermĂ©diaire (stade II A) l’enfant commence, en analogie avec le cas du bouchon et de l’argile, par dissocier le poids de la longueur, mais en cours d’expĂ©rience il retombe dans l’indiffĂ©renciation.

Hal (6 ; 4) : « Il faut un carton pas la mĂȘme chose, parce que le fer est plus lourd. — Bien, alors choisis. — (II en touche plusieurs Ă  la suite, puis prend un carton de mĂȘme longueur.) — Tu crois que ça pĂšsera la mĂȘme chose ? — Oui, parce que les deux, c’est la mĂȘme grandeur. (Il pĂšse.) Ah non, le fer est un petit peu plus lourd. (Il choisit un carton plus grand.). »

On montre alors une demi-plaque et l’on fait comprendre par superposition QUELQUES PROBLÈMES DE RELATIONS

de deux exemplaires qu’il s’agit d’une moitiĂ©, mais sans prononcer le mot : « Cherche un carton qui pĂšse exactement la mĂȘme chose. — (Il choisit la mĂȘme longueur.) — Ça va ? — (Il pĂšse et constate l’inĂ©galitĂ©.) — Cherche un autre qui soit la mĂȘme chose lourd.) — (Il hĂ©site longtemps et prend Ă  nouveau la mĂȘme longueur.) — Pourquoi ? — Parce que c’est la mĂȘme chose grand, alors c’est la mĂȘme chose lourd. — (On lui montre le rapport exact). Choisis maintenant un fer qui aille avec ce carton. — (Juste.) — Et pour ça (le quart) ? — (Il prend la mĂȘme longueur.) Les deux sont la mĂȘme chose lourds. — Pourquoi ? — Parce qu’ils sont la mĂȘme chose grands et la mĂȘme chose larges. »

La clartĂ© de cet exemple est singuliĂšrement significative de la difficultĂ© qu’éprouve encore l’enfant de ce niveau, malgrĂ© son projet initial, de dissocier le poids et la quantitĂ© apparente de matiĂšre. Les cas francs du second stade (sous-stade II B) parviennent Ă  une inversion immĂ©diate des rapports de poids et de longueur pour ce qui est des plaques entiĂšres initiales, mais prĂ©sentent comme au § 2, et ce parallĂ©lisme est Ă©galement prĂ©cieux, une difficultĂ© systĂ©matique Ă  composer les mĂȘmes relations pour la demie et le quart :

Ros (7 ans) dit : « C’est le carton qui est plus lĂ©ger » et choisit d’emblĂ©e une plaque plus longue pour Ă©galer le poids du mĂ©tal. » Et pour celle-lĂ  ( %) ? — (Choisit une plaque un peu plus petite que pour le tout). — Pourquoi ? — Parce qu’elle est un peu plus grande que ça ( % du mĂ©tal). — Et pour ça (’/4) ? — (MĂȘme rĂ©action.) — Est-ce qu’on pourrait prendre la moitiĂ© (pour la % et le tout) ? — Non, il faut couper plus petit ( = enlever moins que la moitiĂ©). Ça doit ĂȘtre un peu plus grand que ça (que la % du mĂ©tal). »

Zem (8 ans) choisit d’emblĂ©e une plaque plus longue « parce que le fer est plus lourd. — Et pour ça ( %) — On a coupĂ© en deux (mais il choisit un carton sans proportion). » De mĂȘme pour le quart.

Voici enfin un exemple du troisiÚme stade, avec composition exacte des rapports de moitié et de quart :

Bali (9 ; 11) prend une plaque de carton plus longue pour faire le poids exact « parce que le fer est plus lourd. — Et pour ça (%) ? — Il faudrait
 Ah c’est la moitiĂ©, alors il faut que je prenne la moitiĂ© du carton. — Et pour ça (*/4) ? — C’est facile. C’est la moitiĂ© de la moitiĂ© et puis ça (le 1/t du mĂ©tal) c’est la moitiĂ© de la moitiĂ© du fer. Ça fait exact. »

On voit ainsi que l’évolution de ces mises en relation entre le poids et la longueur est entiĂšrement parallĂšle Ă  celle des connexions Ă©tablies entre le poids et le volume. La difficultĂ© Ă  composer les rapports en fonction de la moitiĂ© et du quart apparaĂźt donc comme systĂ©matique et liĂ©e au problĂšme de la quantification elle-mĂȘme. Nous pouvons donc reprendre la question avec quelque sĂ©curitĂ©, et la poser en termes gĂ©nĂ©raux en vue de l’étude qu’il convient de lui consacrer dans la quatriĂšme partie de cet ouvrage.

§ 4. Conclusion.

— Nous avons constatĂ© sans cesse au cours des chapitres prĂ©cĂ©dents que le problĂšme de la conservation, celui de l’explication corpusculaire et celui de la compression ou de la densitĂ© constituent tous les trois des questions de composition opĂ©ratoire et de quantification. Les quantitĂ©s qui se conservent sont des invariants de groupements ou de groupes rĂ©sultant de deux sortes de constructions rĂ©versibles : celle du tout et des parties ou du sectionnement, permettant Ă  l’enfant de dĂ©couvrir que la somme des parties Ă©gale la totalitĂ© initiale et demeure constante quelles que soient les rĂ©partitions auxquelles on soumet l’objet ; et celle des relations ou des dĂ©placements, conduisant le sujet Ă  comprendre que dans les altĂ©rations de la forme d’ensemble, chaque transformation est compensĂ©e par une autre. Mais ces deux sortes de compositions n’expliquent pas seulement la genĂšse des principes de conservation de la substance, du poids et du volume Ă  Ă©gale concentration de matiĂšre : ce sont eux encore que l’on retrouve dans les schĂ©mas atomistiques puisque ceux-ci en constituent le simple prolongement Ă  l’échelle corpusculaire. Ce sont eux, enfin, qui permettent Ă  nos sujets d’expliquer les dilatations et contractions des corps, ainsi que leurs diffĂ©rences de densitĂ©s, grĂące Ă  cette forme particuliĂšre de dĂ©placements qu’est la compression ou la dĂ©compression : sans faire appel Ă  des augmentations ou des pertes de substance ni de poids l’enfant parvient ainsi Ă  assurer la permanence de la quantitĂ© de matiĂšre et mĂȘme du volume corpusculaires en les distinguant de la quantitĂ© et du volume apparents et en expliquant les variations de ces derniers par le simple dĂ©placement centrifuge ou centripĂšte des grains Ă©lĂ©mentaires.

Or, quelle est la nature de ces compositions et comment expliquer les conditions de leur genĂšse ou les dĂ©calages de leur application Ă  la substance, au poids et au volume ? En suivant l’enfant dans ses difficultĂ©s Ă  interprĂ©ter la densitĂ©, nous en sommes venus tout naturellement aux questions posĂ©es au cours du prĂ©sent chapitre, lesquelles nous permettent justement de prĂ©ciser la position de ces problĂšmes. Le grand intĂ©rĂȘt des rĂ©actions Ă©tudiĂ©es prĂ©cĂ©demment est, en effet, l’étonnant parallĂ©lisme qui existe entre le raisonnement proprement logico-arithmĂ©tique et le raisonnement physique de l’enfant : il s’est trouvĂ©, et c’est lĂ  une sorte de confirmation implicite de l’idĂ©e directrice qui a prĂ©sidĂ© Ă  nos recherches, que ces questions mĂȘmes sont

devenues par la force des choses des problĂšmes de logique autant que de reprĂ©sentation physique. Les erreurs commises durant les deux premiers de nos stades reviennent Ă  ne pas savoir inclure une partie dans un tout ou Ă  ne pas pouvoir inverser une relation, autant qu’à ne pas comprendre la mesure du poids ou ses rapports avec le volume. C’est la structure de la logique des classes et des relations ou celle des opĂ©rations arithmĂ©tiques rĂ©sultant de leur union qui est ainsi en cause, par delĂ  la densitĂ© et le schĂšme de la compression, dans l’atomisme et la conservation elle-mĂȘme.

La question qui se pose Ă  nous maintenant est donc de dĂ©gager le rapport qui existe entre ces facteurs logico-arithmĂ©tiques et les notions physiques, ou plus prĂ©cisĂ©ment d’analyser le mĂ©canisme de la quantification du poids et du volume physique (la quantification de la matiĂšre en tant que simple substance se confondant avec la genĂšse de la quantitĂ© et du nombre eux-mĂȘmes, que nous avons Ă©tudiĂ©s ailleurs). C’est Ă  cette tĂąche que nous consacrerons la derniĂšre partie de cet ouvrage (chap. X-XII).

Du point de vue psychologique, le problĂšme se pose comme suit : lorsqu’un enfant s’égare, au cours d’un interrogatoire, cela peut tenir au fait que, tout en sachant raisonner, il ne sait pas de quoi on parle, c’est-Ă -dire ne possĂšde pas les notions physiques nĂ©cessaires Ă  la rĂ©ponse correcte ; ou bien Ă  ce que, tout en comprenant de quoi il s’agit dans le concret des objets prĂ©sentĂ©s et dans l’action qu’il exerce sur eux, il ne sache pas raisonner formellement ; ou encore cela peut tenir aux deux raisons Ă  la fois. Il se pourrait donc que les difficultĂ©s rencontrĂ©es chez les petits tiennent au contenu de la pensĂ©e, Ă  la forme logique ou au rapport de la forme et du contenu ; en d’autres termes aux notions mĂȘme.de poids, de volume physique et de densitĂ©, ou bien Ă  la dĂ©duction par emboĂźtement des parties dans le tout, par coordination des relations et par composition numĂ©rique, ou encore Ă  tous les deux. La question est essentielle pour la psychologie du raisonnement : il s’agit en rĂ©alitĂ© de savoir si la forme peut ĂȘtre dissociĂ©e de son contenu, donc si la rĂ©versibilitĂ© des opĂ©rations logico- arithmĂ©tiques dĂ©rive de celles des opĂ©rations physiques, ou l’inverse, ou s’il y a connexion constante. Or, d’aprĂšs les indications recueillies jusqu’ici, la forme et le contenu semblent d’autant moins dissociables que l’on remonte aux niveaux plus Ă©lĂ©mentaires. Si l’enfant ne peut pas rĂ©partir un poids en parties dont la rĂ©union Ă©gale le tout ni les quantifier en unitĂ©s, moitiĂ©s et quarts, ni mĂȘme inverser certains rapports

donnĂ©s, ce n’est pas qu’il soit incapable de rĂ©ussir de telles opĂ©rations en d’autres domaines avec plus ou moins de facilité : ces structures dĂ©pendent donc en partie du contenu Ă  structurer. Mais inversement ce contenu n’est pas donnĂ© tel quel de façon permanente et il se transforme sous l’effet des structurations mĂȘmes, lesquelles ne dĂ©rivent donc pas sans plus de lui. Il y a donc indiffĂ©renciation relative initiale entre la matiĂšre assimilĂ©e et les schĂšmes qui tentent de l’assimiler, mais demeurent informes pour autant qu’ils ne sont pas diffĂ©renciĂ©s. Autrement dit, la matiĂšre Ă  assimiler (la substance, le poids, le volume, etc.) demeure irrĂ©versible tant que l’assimilation n’est pas achevĂ©e mais elle devient rĂ©versible par le progrĂšs de l’assimilation mĂȘme : alors seulement se dissocient une forme consistant en mĂ©canismes rĂ©versibles d’assimilation et un contenu auquel la forme s’accommode plus ou moins parfaitement selon les domaines.

Du point de vue logique, le mĂȘme problĂšme se pose de la maniĂšre suivante : Nous avons distinguĂ© au cours de cet ouvrage, les opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques consistant en groupements de classes et de relations ou en groupes de nombres fusionnant les deux prĂ©cĂ©dents, et les opĂ©rations physiques, lesquelles se dĂ©ploient dans le temps et dans l’espace et transforment ainsi les rapports de classes en sectionnements, les relations asymĂ©triques en dĂ©placements et le nombre en mesures permettant de quantifier les deux premiers. La question est donc de savoir quel lien unit les opĂ©rations physiques aux opĂ©rations du premier type. Pour le rĂ©soudre il nous suffira, maintenant que nous connaissons les principales opĂ©rations physiques relatives Ă  la substance, au poids et au volume, de soumettre ces mĂȘmes notions Ă  des opĂ©rations proprement logico-arithmĂ©tiques de sĂ©riation, de compositions par Ă©quivalences et de construction numĂ©rique. Nous demanderons ainsi Ă  l’enfant de sĂ©rier des poids et d’effectuer des raisonnements du type (A >B) + (B > C) = (A>C) et d’autres semblables (le signe > signifiant « plus lourd »), (chap. X), ou de constater des Ă©quivalences et d’en dĂ©duire (A = B) + (B = C) = (A = C) ou [(A = B) + (B = C) 4- (C = D)] = [(A 4- B) = (C 4- D)], etc., ceci pour le poids (chap. XI) ou le volume (chap. XII), chacun de ces raisonnements ayant dĂ©jĂ  Ă©tĂ© Ă©tudiĂ© ailleurs pour ce qui est de la quantitĂ© de matiĂšre L DĂšs lors, Ă  supposer que la forme logique soit indĂ©pendante du contenu physique, de telles opĂ©rations, purement formelles

1 Piaget et Szeminska, loc. cit., chap. X.

mais portant sur le poids et le volume, devront ĂȘtre contemporaines des raisonnements correspondants relatifs Ă  la quantitĂ© en gĂ©nĂ©ral (substance) et prĂ©cĂ©der par consĂ©quent les opĂ©rations physiques, sans prĂ©senter de rapports avec l’ordre d’apparition de ces derniĂšres. Si, au contraire, le contenu constitue le vrai principe du dĂ©veloppement, l’ordre d’apparition sera dĂ©terminĂ© par l’expĂ©rience seule. Si enfin, comme nous le croyons, la forme et le contenu sont solidaires, l’ordre d’apparition des opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques sera liĂ© Ă  celui des opĂ©rations physiques, chaque notion donnant lieu simultanĂ©ment Ă  une logique et Ă  une physique, et cela selon la loi de succession que nous avons pu observer jusqu’ici. En outre, si les opĂ©rations logiques et les opĂ©rations physiques, tout en restant solidaires, se diffĂ©rencient toujours davantage les unes les autres, on assistera vers la fin de ce dĂ©veloppement Ă  la constitution d’une logique plus gĂ©nĂ©rale qu’au dĂ©but et permettant d’accĂ©lĂ©rer les Ă©tapes sur le plan formel tandis que la gĂ©nĂ©ralisation des opĂ©rations physiques demeure liĂ©e Ă  la vĂ©rification expĂ©rimentale : cette derniĂšre question nous donnera l’occasion, eh fin de compte, d’analyser le rapport des opĂ©rations avec l’expĂ©rience elle-mĂȘme.