Le DĂ©veloppement des quantitĂ©s physiques chez lâenfant : conservation et atomisme ()
Chapitre XII.
La composition simple et additive des Ă©quivalences entre volumes et la dĂ©couverte de la loi du dĂ©placement du volume dâeau
a
đ
Lâobjet de ce chapitre final est double : terminer lâĂ©tude des compositions logico-arithmĂ©tiques et analyser, dans le cas de la loi du dĂ©placement du volume de lâeau, les rapports entre la composition rationnelle et lâexpĂ©rience.
Pour ce qui est des compositions logico-arithmĂ©tiques, nous avons donc cherchĂ©, pour comprendre la nature des « opĂ©rations physiques », Ă mettre celles-ci en parallĂšles avec les opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques portant sur la quantitĂ© de matiĂšre, le poids et le volume physique. Sur la quantitĂ© de matiĂšre nous Ă©tions dĂ©jĂ en possession de recherches antĂ©rieures relatives Ă la sĂ©riation et aux compositions dâĂ©quivalences des quantitĂ©s continues et discontinues en gĂ©nĂ©ral. Nous venons, dâautre part, dâĂ©tudier au cours des chap. X et XI la sĂ©riation et les Ă©quivalences simples et additives de poids. Il reste donc Ă analyser du mĂȘme point de vue le volume physique et tel est le premier objet de ce chapitre : nous allons appliquer aux volumes immergĂ©s dans lâeau exactement les mĂȘmes compositions que celles dont nous venons de nous servir pour le poids, en faisant lâĂ©conomie dâun chapitre sur la sĂ©riation de ces volumes puisque les difficultĂ©s quâĂ©prouve lâenfant Ă discerner et Ă composer leurs Ă©quivalences montre assez comment il procĂ©derait Ă lâĂ©gard de leurs diffĂ©rences. Ce premier aspect du prĂ©sent chapitre nous permettra ainsi de contrĂŽler ce qui vient dâĂȘtre dit en ce qui concerne le rapport
[p. 282]des opérations physiques avec les opérations formelles ou logico- arithmétiques.
Mais un second aspect de la question des volumes physiques peut aussi ĂȘtre mis en Ă©vidence et câest sur ce second point que nous insisterons surtout, puisquâil conduira Ă chercher la solution du problĂšme laissĂ© en suspens dans les conclusions du chapitre prĂ©cĂ©dent : celui des rapports entre les opĂ©rations rationnelles â physiques ou logiques â et lâexpĂ©rience elle-mĂȘme, câest-Ă -dire, de façon plus gĂ©nĂ©rale, celui des rapports de la composition dĂ©ductive avec lâinduction expĂ©rimentale et la dĂ©couverte dâune loi.
La mĂ©thode mĂȘme dont nous nous sommes servis jusquâĂ prĂ©sent pour permettre Ă lâenfant dâĂ©valuer les volumes physiques ou dâĂ©noncer le principe de leur conservation Ă Ă©gale concentration de matiĂšre peut nous servir maintenant dâobjet dâĂ©tude pour lâanalyse simultanĂ©e des compositions logiques et de lâinduction dâune loi. Cette mĂ©thode, on sâen souvient, a consistĂ© simplement Ă immerger les solides, dont il sâagissait de dĂ©terminer le volume, dans lâeau dâun verre rempli aux trois quarts et Ă mesurer le volume par la diffĂ©rence des niveaux de cette eau avant et aprĂšs lâimmersion. Or, du point de vue des notions de lâenfant, le phĂ©nomĂšne que nous avons ainsi utilisĂ© est dâun grand intĂ©rĂȘt en lui-mĂȘme. Sa comprĂ©hension ne suppose pas seulement, en effet, lâidĂ©e de la conservation du volume du solide immergĂ©, quels que soient ses changements de position, etc.rmais aussi et tout autant la conservation du volume de lâeau dĂ©placĂ©e par cette Immersion. Or, on se rappelle que, pour les petits ce nâest pas le volume du solide immergĂ© qui est cause de lâĂ©lĂ©vation du niveau de lâeau, mais le poids de ce solide, et cela durant les stades oĂč la la quantitĂ© de matiĂšre, le poids et le volume sont relativement indiffĂ©renciĂ©s. Lorsque nous ne cherchions quâĂ Ă©tudier la conservation du volume des solides immergĂ©s (de la boulette dĂ©formĂ©e, au chap. III ou du sucre dissout au chap. VI) nous avons remĂ©diĂ© Ă ce qui constituait alors un obstacle pour nous, en prĂ©cisant que lâeau monte Ă cause de la « place » occupĂ©e par le solide et non pas Ă cause du poids de ce dernier, et nous nous sommes bornĂ©s Ă demander si la boulette coupĂ©e en morceaux ou dĂ©formĂ©e de diverses maniĂšres occupera la mĂȘme place. Mais, au contraire, maintenant quâil sâagit dâĂ©tudier la composition des relations de volume dans ses rapports avec lâinduction expĂ©rimentale, il convient dâexaminer concurremment toutes les donnĂ©es du problĂšme. DĂšs lors, si lâon envisage simultanĂ©ment le
[p. 283]volume de lâeau dĂ©placĂ©e et le volume du solide immergĂ©, â en se rappelant que pour les petits et durant les trois premiers de nos stades la non-conservation du volume physique rĂ©sulte dâune inconsistance de la matiĂšre, câest-Ă -dire dâune sorte de pseudo-Ă©lasticitĂ© ou de changement de texture lors de chaque dĂ©formation, â lâidĂ©e que le niveau de lâeau sâĂ©lĂšve en fonction du poids du solide doit sâinterprĂ©ter comme suit : elle signifie que le volume de lâeau et celui du solide immergĂ© sont le rĂ©sultat dâune espĂšce de lutte, dans laquelle les forces en prĂ©sence sont les poids eux-mĂȘmes. Lâeau cherche, si lâon peut dire, Ă aplatir le caillou ou la boulette, tandis que ceux-ci tendent Ă pousser lâeau. Câest pourquoi la position verticale ou couchĂ©e du boudin placĂ© dans lâeau prend une grande importance : dans un cas il aura plus ou moins de force que dans lâautre, et son volume lui-mĂȘme sâen ressentira par consĂ©quent, selon quâil lâemporte sur lâeau ou le contraire. La dĂ©couverte de la loi suivant laquelle le niveau de lâeau dĂ©pend des volumes des corps immergĂ©s et non pas de leur poids suppose donc un ensemble de conditions trĂšs complexes : la dissociation des poids et des volumes, la conservation du volume du solide et celle du volume de lâeau, et la composition Ă la fois physique et logico-arithmĂ©tique prĂ©cise de tous les volumes en jeu, successivement ou simultanĂ©ment. On comprend ainsi pourquoi nous avons rĂ©servĂ© lâĂ©tude dâensemble de ce phĂ©nomĂšne pour ce chapitre final, au cours duquel nous pourrons Ă©tudier Ă la fois lâeffort de composition des volumes et la dĂ©couverte inductive de la loi qui traduit la hausse du niveau par une relation entre le volume immergĂ© et le volume dâeau dĂ©placĂ©e : cette loi est prĂ©cisĂ©ment le fruit de la victoire des compositions rationnelles sur les prĂ©liaisons Ă©gocentriques et les illusions phenomĂ©nistes de .lâexpĂ©rience immĂ©diate â.
La mĂ©thode Ă suivre restera donc parallĂšle Ă celle des expĂ©riences prĂ©cĂ©dentes : Ă©tude des Ă©quivalences simples et des additions de termes Ă©quivalents, et cela entre objets homogĂšnes ou hĂ©tĂ©rogĂšnes du point de vue de leur forme ou de leur densitĂ©. Pour permettre Ă lâenfant de vĂ©rifier ces Ă©galitĂ©s, aprĂšs quâil les aient prĂ©vues, correctement ou non, nous nous servons de deux bocaux allongĂ©s, exacte -
1 Nous avons du reste, dĂ©jĂ Ă©tudiĂ© cette loi dans La CausalitĂ© physique chez lâEntant, mais Ă un autre point de vue : celui des rapports entre la prĂ©vision et lâexplication. Nous suivrons ici, au contraire, les Ă©tapes de la construction de cette loi en nous plaçant au seul point de vue des opĂ©rations logiques et de leur composition progressive (et pourrons ainsi dĂ©velopper ce que nous avancions avec quelque tĂ©mĂ©ritĂ© dans Le Jugement et le Raisonnement chez lâEnfant, pp. 240-243, toujours Ă propos de cette mĂȘme loi).
[p. 284]ment semblables et contenant la mĂȘme quantitĂ© dâeau (environ jusquâaux trois quarts de la hauteur) : ces deux rĂ©cipients constituent donc lâĂ©quivalent de ce quâĂ©taient, au chapitre prĂ©cĂ©dent, les deux plateaux de la balance. Le dĂ©tail des compositions demandĂ©es est le suivant : 1° des Ă©quivalences de volume entre objets de mĂȘme forme et de mĂȘme poids : trois cylindres dâaluminium, ne diffĂ©rant que par leur couleur rouge, orange et noire (nous les dĂ©signerons dans la suite par les lettres R, O et N). Il est essentiel, en particulier, de demander Ă lâenfant si ces Ă©quivalences de volume demeurent indĂ©pendantes des positions : le cylindre couchĂ© prendra-t-il autant de place que vertical, etc. ? 2° Des Ă©quivalences entre objets de mĂȘme forme et de mĂȘme volume mais de poids diffĂ©rents : faire comparer par exemple un des cylindres dâaluminium avec un cylindre semblable de laiton ou de plomb. 3° Des Ă©quivalences de volume entre objets, de poids et de forme diffĂ©rents : un boudin de pĂąte Ă modeler, une boule de cire molle, etc.). 4° Des compositions additives, logiques ou numĂ©riques, entre unitĂ©s homogĂšnes : deux cylindres dâaluminium seront mis en Ă©quivalences avec un cylindre de hauteur double, ou trois cylindres dâordre I avec un seul cylindre dâordre III (de hauteur triple). 5° Des compositions additives, logiques ou numĂ©riques, entre objets hĂ©tĂ©rogĂšnes comparĂ©s deux Ă deux ou trois Ă trois.
Les rĂ©ponses donnĂ©es Ă ces questions permettent de caractĂ©riser quatre stades, qui correspondent bien aux quatre stades distinguĂ©s au cours de tout cet ouvrage, et dont les trois premiers correspondent aux trois stades dĂ©crits au chapitre prĂ©cĂ©dent en ce qui concerne les compositions de poids. Au cours dâun premier stade, il nây a aucune composition ni simple ni additive et lâenfant reste incapable de comprendre la loi qui rĂ©git lâĂ©lĂ©vation du niveau de lâeau. Au cours du second stade, le sujet parvient Ă effectuer certaines compositions par Ă©quivalences simples, sans quâil y ait grande diffĂ©rence entre les objets de poids homogĂšnes et hĂ©tĂ©rogĂšnes, mais ces compositions ne sâappliquent pas aux objets de forme hĂ©tĂ©rogĂšnes et elles ne procĂšdent que par analogie inductive et non pas avec nĂ©cessitĂ© logique. Par contre, il existe encore une grande rĂ©sistance aux compositions additives, mĂȘme entre objets homogĂšnes. En outre, on observe Ă ce niveau un dĂ©but de dissociation entre le facteur poids et le facteur volume, câest-Ă -dire un dĂ©but dâĂ©laboration de la loi du niveau de lâeau, mais sans formulation complĂšte mĂȘme pas par induction. Au cours du troisiĂšme stade, le mĂ©canisme formel se dĂ©croche : les composi-
[p. 285]tions par Ă©quivalences simples deviennent rigoureuses, et cessent dâĂȘtre seulement analogiques ; elles sâappliquent dorĂ©navant aussi aux objets de formes hĂ©tĂ©rogĂšnes et les compositions additives deviennent possibles dans les cas Ă©lĂ©mentaires, mais cette capacitĂ© dĂ©ductive demeure essentiellement liĂ©e, au dĂ©but des interrogatoires, au facteur poids (ces compositions sont ainsi parallĂšles Ă celles du troisiĂšme stade du chapitre prĂ©cĂ©dent); le poids et le facteur volume ne se dissocient quâau fur et Ă mesure des constatations expĂ©rimentales, de telle sorte que la loi rĂ©glant la hausse du niveau de lâeau nâest dĂ©couverte que progressivement, en cours dâinterrogatoire, la construction de cette loi demeurant donc encore inductive. Au cours du quatriĂšme stade, par contre, le facteur volume est immĂ©diatement dissociĂ© du facteur poids, toutes les compositions demandĂ©es sont effectuĂ©es en termes de volume et la loi est Ă©laborĂ©e dĂ©ductivement.
§ 1. Le premier stade : absence de composition et absence de lĂ©galitĂ©.đ
â Les sujets du premier stade Ă©chouent dans toutes les Ă©preuves de composition, mĂȘme celles qui ne portent que sur les trois cylindres colorĂ©s diffĂ©remment :
Hae (6 ; 2) : « Que penses-tu qui va se passer si je mets ça (le cylindre O) dans lâeau ? â Ăa va jusque-lĂ (montre un niveau supĂ©rieur de lâeau). â (On fait lâexpĂ©rience dans le bocal I.) â Et si je mets celui-lĂ (N) ici (bocal II) ? â La mĂȘme chose. â Pourquoi ? â Parce que la chose qui descend fait monter lâeau. â Pourquoi ? â Parce que le poids va au fond de lâeau et ça fait monter lâeau. â  Si je mets le noir dans ce bocal et le rouge dans lâautre ? â Lâeau du rouge va monter plus haut parce quâil est plus lourd. â Ils ne pĂšsent pas la mĂȘme chose ? (Il pĂšse.) Ah oui, ça montera la mĂȘme chose. â Et le rouge et lâorange ? â Lâeau monte moins pour lâorange. â  Pourquoi ? â Ah oui, parce quâils sont la mĂȘme chose lourds. »
« Je vais mettre celui-lĂ comme ça (R couchĂ©) et celui-lĂ comme ça (O vertical) ? â Lâeau monte bien plus pour lâorange : ça prend plus de place. â  Pourquoi 7 â Ăa fait plus grand. »
« Et ça (le plomb) ? â Ouh ! Il est plus lourd que tous les trois. â Lâeau montera la mĂȘme chose pour le plomb et le rouge ? â Plus pour le plomb. â  Pourquoi ? â Puisquâil est plus lourd. â Regarde (expĂ©rience). â Oh câest la mĂȘme chose. â Et si je mets le plomb et la noire ? â Lâeau montera plus pour le plomb. â Pourquoi ? â Non, peut-ĂȘtre que câest la mĂȘme chose⊠Non ça monte plus haut. â Mais tu disais la mĂȘme chose ? â Non, plus haut, parce que je sais que le plomb est plus lourd. â (ExpĂ©rience.) â Pourquoi câest la mĂȘme chose ? â âŠÂ »
« Et si je mets ça (O + R) dans un verre et ça (N + Pb) dans lâautre ? â Ăa (O + R) ça monte bien haut et ça (N + Pb) fa fait monter lâeau plus haut. â  Pourquoi ? â Il y en a deux et le plomb est plus lourd. Et lĂ (O + R) ? â Ils sont aussi deux. â  On a vu que (Pb = N) ? â Oui. â Alors (Pb + N) et (R + O) 7 â Ăa (Pb + N) fait monter plus lâeau. â Pourquoi 7 â Câest plus lourd. â Regarde (expĂ©rience). Pourquoi câest la mĂȘme chose ? â âŠÂ »
[p. 286]« Ăa (boudin dâargile = Ar) et la rouge ? â La rouge fera plus monter, parce que câest du fer. â  Regarde (expĂ©rience). â MĂȘme chose. â Et ça (Ar et N) ? â Aussi ta mĂȘme chose, non câest ça (N) qui fera le plus monter, parce que câest plus lourd. » (ExpĂ©rience.) »
« Et (Ar) et (Pb) ? â Câest le plomb. â On a vu que la pĂąte câest la mĂȘme chose que quoi ? â Que la noire. â  Et le plomb ? â Aussi ta mĂȘme chose que la noire. â  Alors (Ar et Pb)? â Câest le plomb qui fera le plus monter parce quâil est plus lourd. âą
Ey (6 ; 5) : « Si on met (O) dans lâeau ? â Ăa montera. â  Et ça (N) ? â La mĂȘme chose. â  Et ça (le rouge quâil vient de voir posĂ© Ă cĂŽtĂ© de lâorange et constatĂ© semblable) ? â Il montera plus haut. â Pourquoi ? â ⊠â Lesquels nous avons vus ? â Le rouge et lâorange. â Et avant ? â Le noir et lâorange. â Regarde, je mets ça (N debout) et ça comme ça (O couchĂ©) ? â Ăa ne montera pas la mĂȘme Chose. â Pourquoi ? â Parce que celui qui est debout, il est plus gros. â Regarde (expĂ©rience). â . Ah câest les deux la mĂȘme chose. »
« Prends ça (cylindre de plomb.) â Il est plus gros (gros = poids indiffĂ©renciĂ©.) â Si on essaye ça (Pb et R) ? â Lâeau montera plus pour celui-lĂ (Pb) parce quâil est plus lourd. â Regarde (expĂ©rience). â Les deux sont la mĂȘme chose. â Et ça (Pb et N) ? â Ăa sera comme jâai dit avant. â Pourquoi ? â Parce que celui-ci (N) est lĂ©ger et celui-lĂ (Pb) plus lourd. â  Et lâeau arrivera jusquâoĂč ? â (Montre deux niveaux diffĂ©rents.) â (On fait lâexpĂ©rience.) Et ça (Pb et O) ? â Un fera monter lâeau plus et lâautre moins. â  Pourquoi ? â Parce que celui-lĂ (Pb) est plus lourd. â Quâavons-nous vu pour (Pb et R) ? â Nous avons vu que câest la mĂȘme chose (il se rappelle donc bien). â Et ça (R et O.) â La mĂȘme chose. â Et ça (Pb et O) ? â Ăa fera plus (Pb). â Essaie (expĂ©rience). â Ah oui, câest la mĂȘme chose. »
On fait encore vĂ©rifier Ă Ey que le plomb dĂ©place lâeau au mĂȘme niveau que chacun des cylindres O, N et R : « Alors regarde, ça (Pb 4- N) dans ce bocal et ça (R + O) dans lâautre. Ăa fera la mĂȘme chose ? â Le vase sera plein pour ça (Pb + N). â Pourquoi ? â Lâeau monte plus haut pour (Pb 4- N) parce que câest plus lourd. »
â Regarde ça (Ar = boudin dâargile), ça fera la mĂȘme chose que la noire ? â Non. La saucisse est plus grande. â  Essayons (expĂ©rience). â Câest la mĂȘme chose pour les deux. â Câest drĂŽle, on nâaurait pas dit ? â Non. â Alors regarde, la saucisse et la rouge, câest la mĂȘme chose que la saucisse et la noire ? â Oui, la mĂȘme chose⊠non, plus avec la saucisse. â Pourquoi ? â Câest plus gros. â  Et la rouge et la noire, câest la mĂȘme chose ? â Oui. â Et la saucisse avec la rouge ? â Non, lâeau monte plus avec la saucisse. â  Regarde (expĂ©rience). »
Et si je mets ça (Ar) dâun cĂŽtĂ©, et ça (R 4- O) de lâautre ? â Lâeau monte plus avec la saucisse. â  Pourquoi ? â Câest plus grand ( = plus long que les deux cylindres). »
« Et ça (cylindre dâordre III) ça monte jusquâoĂč ? â Le vase sera plein (expĂ©rience). â Mets un Ă©lastique (marquer le niveau). â Et ça (le rouge) dans lâautre vase ? â Jusque-lĂ (il met un niveau trĂšs bas). â Et ça (R 4- O) ? â (Il marque un peu plus haut, mais sans aucune proportion.) â Et ça (R 4- O 4- N) ? â LĂ (plus haut mais bien en dessous du niveau du grand). âą
Bra (6 ; 8) constate dâabord lâĂ©galitĂ© de niveau avec les trois cylindres dâordre I : « Pourquoi câest tout la mĂȘme chose ? â Lâeau monte la mĂȘme chose parce que (il rapproche N et O) câest la mĂȘme grandeur, regardez. â  Bien, et si je mets le noir comme ça (vertical) et lâorange comme ça (couchĂ©) ? â Quand câest debout, ça fait monter davantage. â  Pourquoi ? â âŠÂ »
On met les trois cylindres successivement lâun sur lâautre. Pour le premier il montre le niveau quâil a observĂ© Ă lâinstant, pour deux il montre trop bas,
[p. 287]puis corrige son erreur Ă lâexpĂ©rience, puis pour trois il montre beaucoup trop haut. « Regarde maintenant (le cylindre III que lâon met sur la table dressĂ© Ă cĂŽtĂ© des trois petits superposĂ©s verticalement). Tu vois ? â Oui. â JusquâoĂč va monter lâeau si je mets le grand dans le bocal et les trois petits dans lâautre ? (Il montre beaucoup plus bas pour le grand.) LĂ (les trois), câest plus, parce quâil y a trois, ça fait plus, et lĂ un. â â (ExpĂ©rience.) â â Ah ! câest la mĂȘme chose, parce que câest la mĂȘme grandeur, le mĂȘme poids. â  Et maintenant (on les ressort pour intervertir les verres), tu vois je vais mettre le grand lĂ et les trois petits ensemble (toujours superposĂ©s). Comment ça sera ? â Câest peut-ĂȘtre le long qui fait monter davantage, parce quâil est long. »
« Le rouge et ça (plomb) 1 â Ce sera le plomb qui fera monter plus, parce quâil est lourd. â (ExpĂ©rience.) â Ah non, câest pareil. â  Tu te rappelles le rouge avec le noir ? â Oui, la mĂȘme chose, parce que câest la mĂȘme grandeur. â  Alors ça (Pb et N) ? â Câest pas pareil : ça montera plus haut lĂ (Pb), parce quâil est plus lourd. â (ExpĂ©rience.) »
« Et alors si câest pareil, je vais mettre dâun cĂŽtĂ© ça (R + O) et de lâautre ça (Pb+N) ? â Câest pas pareil, ça montera plus haut lĂ (Pb+Nj parce que des deux il y en a un qui est plus lourd. â (ExpĂ©rience.) Comment tu expliques ? â Câest peut-ĂȘtre le mĂȘme poids ? â Tiens (Pb et N) ? â Non. â  Alors ? â âŠÂ »
Mac (6 ; 10) rĂ©agit de mĂȘme. Notons seulement ses rĂ©actions aux compositions additives : « (R + O + N) superposĂ©s dâun cĂŽtĂ©, et ça (III) de lâautre ? â Lâeau montera plus avec celui-lĂ , parce quâil est plus long. â Regarde (expĂ©rience). â Ils font monter la mĂȘme chose, parce quâils sont Ă©gaux (il lâavait pourtant vu dâavance I). â Et comme ça (les trois petits empilĂ©s horizontalement) ? â Lâeau montera plus avec le grand. â  Et comme ça (les trois petits superposĂ©s) ? â La mĂȘme chose, on a vu. â  Et comme ça (deux petits superposĂ©s verticalement et le dernier posĂ© horizontalement par-dessus) ? â Non, ça sera pas la mĂȘme chose. »
Ces faits sont extrĂȘmement suggestifs. Il convient cependant, avant de les discuter, de prĂ©venir une objection possible. Lâenfant part de deux idĂ©es antĂ©rieures Ă lâexpĂ©rience quâon lui prĂ©sente : lâune est que le poids, le volume et la quantitĂ© de matiĂšre sont pratiquement proportionnels les uns aux autres ; lâautre est que lâĂ©lĂ©vation du niveau de lâeau est due essentiellement au facteur poids, les corps les plus « gros » (comme dit Ey pour dĂ©signer tantĂŽt le volume, tantĂŽt le poids parce quâil croit ces propriĂ©tĂ©s solidaires) Ă©tant les plus forts pour pousser lâeau vers le haut. Or, sans le dĂ©tromper ni lui rien expliquer (contrairement Ă ce que nous faisions au chap. III pour faciliter lâĂ©valuation des volumes immergĂ©s), on prĂ©sente au sujet une sĂ©rie de faits mettant les volumes seuls en relation les uns avec les autres. La tendance de lâenfant ne sera-t-elle pas alors, au lieu de trouver la loi nouvelle quâon rĂ©clame de lui, de justifier simplement son idĂ©e, et lâillogisme continu que nous observons dans ces rĂ©ponses ne serait-il pas dĂ» surtout au dĂ©sir, propre Ă toute « logique affective » dâavoir raison malgrĂ© tout ? Nous ne le croyons pas
[p. 288]parce que nous nous gardons bien, au dĂ©but de lâinterrogatoire, de faire formuler Ă lâenfant une hypothĂšse Ă lui quâil aurait ensuite Ă dĂ©fendre ou Ă rejeter : ses prĂ©suppositions demeurent implicites, elles constituent simplement un obstacle dâordre intellectuel Ă la dĂ©couverte de la loi, et, comme on ne raisonne jamais quâen fonction dâune difficultĂ© (sans quoi la perception directe ou la mĂ©moire supplĂ©ent au raisonnement), la situation que nous allons analyser maintenant est entiĂšrement normale.
Il convient, dans cette discussion, de distinguer deux points : la question de la composition logiâco-arithmĂ©tique comme telle, et celle des rĂ©actions Ă lâexpĂ©rience ou Ă la loi du rapport entre le niveau et les volumes.
Sur le premier point, nous voyons que les compositions les plus Ă©lĂ©mentaires sont toutes manquĂ©es. Dâabord les Ă©quivalences simples entre objets homogĂšnes. Hae, aprĂšs avoir constatĂ© que le cylindre orange et le noir sont Ă©quivalents, nâen est pas sĂ»r pour le noir et le rouge, aprĂšs avoir pourtant constatĂ© leur Ă©galitĂ© de dimensions, puis, ayant vĂ©rifiĂ© lâĂ©quivalence noir = rouge, nâen conclut pas rouge = orange. Ey admet que le rouge et le noir auront le mĂȘme rĂ©sultat, puis aprĂšs avoir vu le rouge Ă cĂŽtĂ© de lâorange, il doute quâils fassent monter lâeau au mĂȘme niveau. AssurĂ©ment si les trois cylindres nâĂ©taient pas colorĂ©s, ils seraient identifiĂ©s dâemblĂ©e (comme au chapitre prĂ©cĂ©dent les barres de laiton non vernies), mais ce ne serait pas en vertu de la composition (A = Aâ) + (Aâ = Aâ) = (A = Aâ) : ce serait simplement parce quâils ne seraient plus diffĂ©rents ni mĂȘme discernables Ă la perception.
Ensuite, nous constatons quâil suffit de changer la position de deux Ă©lĂ©ments semblables pour quâils cessent dâĂȘtre considĂ©rĂ©s comme Ă©quivalents du point de vue de leur action sur la montĂ©e de lâeau. Ainsi Hae, pour un cylindre couchĂ© et lâautre vertical, dit : « Lâeau monte bien plus pour (celui qui est dressĂ©) » et il en donne dâemblĂ©e lâexplication : « Ăa prend plus de place, ça fait plus grand. » Ey, de mĂȘme pense que le vertical agit mieux, « parce que celui qui est debout est plus gros ». Et Bra : « Quand câest debout ça fait monter davantage. » Nous avons dĂ©jĂ observĂ©, au mĂȘme stade (chap. XI) quâune barre de laiton est censĂ©e changer de poids selon quâelle est placĂ©e parallĂšlement ou perpendiculairement Ă une autre. Mais lâillusion est beaucoup plus forte dans le prĂ©sent cas, et elle dure bien plus longtemps puisquâon la retrouve jusquâau cours du troisiĂšme
[p. 289]stade. La chose est facile Ă expliquer : non seulement le sujet doit admettre que le poids du cylindre se transforme selon la position, Ă©tant donnĂ© quâil lâadmet pour les barres \ mais il sây ajoute, du point de vue qui nous occupe ici, quâeffectivement rien ne permet Ă la perception immĂ©diate dâaffirmer la constance du volume, quand en se dressant lâobjet paraĂźt sâagrandir, sâil nây a pas composition gĂ©omĂ©trique exacte du contenant et du contenu comme tels. MĂȘme si en gros lâenfant admet la permanence de la forme et des dimensions de lâobjet (ce qui nâest pas sĂ»r en ces cas exceptionnels dans lesquels lâobjet est immergĂ©), il reste que le volume lui-mĂȘme est une abstraction dâordre bien supĂ©rieur. En troisiĂšme lieu, le volume du cylindre nâintervient pas seul, mais aussi celui de lâeau dĂ©placĂ©e, laquelle peut ĂȘtre conçue comme pressĂ©e avec plus ou moins de force selon la position du cylindre quâelle contient. La rĂ©union de ces trois facteurs suffit Ă expliquer pourquoi lâillusioh est bien plus tenace dans le cas prĂ©sent quâen celui des barres.
Pour les Ă©quivalences entre objets homogĂšnes et un objet hĂ©tĂ©rogĂšne, on observe la mĂȘme absence de cohĂ©rence que pour les Ă©quivalences simples, et cela sur le plan purement logique. Par exemple Hae voit, contrairement Ă sa prĂ©vision, que le plomb fait monter lâeau au mĂȘme niveau que le cylindre rouge : il en conclut aussitĂŽt, en ce qui concerne le noir, que le plomb fera monter lâeau⊠davantage. Il se rappelle pourtant bien lâĂ©galitĂ© noir = rouge puisquâil ajoute « peut-ĂȘtre que câest la mĂȘme chose⊠non ça monte plus haut⊠parce que je sais que le plomb est plus lourd ». De mĂȘme exactement, Ey annonce que le plomb lâemportera sur le rouge, puis constate lâĂ©quivalence, mais, en prĂ©sence du noir, il croit Ă nouveau que le plomb Ă©lĂšvera lâeau davantage et il pousse lâinconscience jusquâĂ justifier cette seconde affirmation en dĂ©clarant : « Ce sera comme jâai dit avant. » DĂ©trompĂ© une seconde fois par les faits, il recommence une troisiĂšme fois avec le cylindre orange ! Ou bien donc il est incapable de logique, ou bien il sâattend Ă ce que lâexpĂ©rience nâait aucune rĂ©gularité : mais il est clair que ces deux possibilitĂ©s reviennent au mĂȘme et se rĂ©duisent toutes deux Ă ce que nous appelons lâabsence de composition. Bra, en effet, constate que R = Pb et se rappelle bien que R = N « parce que câest la mĂȘme grandeur », mais, malgrĂ© ce langage en termes de volume, il se refuse Ă©nergiquement Ă con-
1 Dâailleurs une boulette ou une galette dressĂ©e change de poids au second stade encore (chap. II) de lâĂ©volution des relations de poids.
[p. 290]clure que Pb = N, parce que « câest pas pareil : ça montera plus haut lĂ (Pb) parce quâil est plus lourd ».
Quant aux compositions entre le boudin dâargile et les cylindres, elles donnent lieu aux mĂȘmes rĂ©sultats, sauf que lâillusion contre laquelle doit lutter lâenfant nâest plus seulement de lâordre du poids seul (le cylindre de plomb ayant la mĂȘme forme et les mĂȘmes dimensions que ceux dâaluminium), mais du volume et du poids rĂ©unis : le boudin dâargile paraĂźt, en effet, plus grand mais plus lĂ©ger. Or Ey, par exemple, sâattend Ă ce que la « saucisse » fasse monter lâeau davantage que le cylindre rouge « parce quâelle est plus grande ». Mais aprĂšs avoir constatĂ© lâĂ©quivalence, il nâen dĂ©duit pas quâil y aura aussi Ă©galitĂ© avec le noir et prĂ©voit Ă nouveau << plus avec la saucisse, parce que câest plus gros ». On essaie alors de faire appel Ă la composition Ar = R ; R = N donc Ar = N, mais il se refuse Ă cette conclusion : « lâeau monte plus avec la saucisse ». Hae rĂ©agit pour le boudin comme pour le plomb : Ar = R, alors Ar = N ? « Aussi la mĂȘme chose⊠non, câest ça (N) qui fera le plus monter, parce que câest plus lourd. » AprĂšs expĂ©rience, il admet Ar = N, puis se rappelle que Pb = N, mais il se refuse Ă conclure Ar = Pb : « câest le plomb qui fera le plus monter, parce quâil est plus lourd. »
Pour ce qui est des compositions par Ă©quivalences simples, on voit donc que les relations entre, ne disons pas encore le volume, mais le « volume x poids » et le niveau de lâeau donnent lieu exactement aux mĂȘmes absences de compositions, durant ce premier stade, que les relations entre le poids et la balance : lâenfant demeure incapable dâopĂ©rations dĂ©ductives mĂȘme par Ă©quivalence transitive entre trois termes dĂšs que les compositions demandĂ©es heurtent lâune de ses prĂ©liaisons : il reconnaĂźt le dĂ©menti de lâexpĂ©rience dans le cas singulier dont il sâagit sur le moment, mais nâen tire aucune conclusion pour les cas ultĂ©rieurs, mĂȘme entiĂšrement semblables Ă ce cas singulier !
A plus forte raison reste-t-il inapte aux compositions additives dâobjets homogĂšnes aussi bien quâhĂ©tĂ©rogĂšnes. LâexpĂ©rience du grand cylindre (III) est Ă cet Ă©gard intĂ©ressante parce que, contrairement au matĂ©riel des barres pour la composition des poids, qui est limitĂ© par la force des choses Ă de simples choix entre unitĂ©s entiĂšres, le dispositif des niveaux permet Ă lâenfant dâindiquer par ses propres graduations la maniĂšre dont il prĂ©voit la relation entre le tout et les parties. Or, les sujets de ce stade demeurent si incapables de com-
[p. 291]position quâils nâarrivent pas, lorsquâils ont indiquĂ© une certaine diffĂ©rence de niveau comme correspondant Ă lâimmersion de lâun des trois petits cylindres, Ă prĂ©voir le double de cette diffĂ©rence pour deux cylindres et le triple pour trois. Encore moins songe-t-il Ă prĂ©voir que le dĂ©placement dĂ» au grand cylindre sera Ă©gal aux trois Ă©lĂ©vations rĂ©unies dues aux trois petits. Par exemple, Ey ne tient compte dâaucune proportion entre les trois petits, pas plus quâentre les trois superposĂ©s et le grand. Bra montre trop bas pour le second petit, puis, ayant constatĂ© son erreur, prĂ©voit beaucoup trop haut pour le troisiĂšme. Bien plus, il pense que les trois petits Ă la fois dĂ©placeront davantage lâeau que le grand « parce quâil y a trois ». Puis, ayant reconnu son erreur, il va jusquâĂ imaginer quâen intervertissant les verres, le rĂ©sultat ne sera plus le mĂȘme parce que le grand « est long » I Mag raisonne de façon semblable « parce quâil est plus long », puis, ayant constatĂ© lâĂ©quivalence il se refuse Ă admettre quâelle se conservera si lâon empile les petits horizontalement.
Enfin, les additions dâobjets hĂ©tĂ©rogĂšnes ne donnent rien de plus. Si lâon rĂ©unit un cylindre dâaluminium Ă celui de plomb, ou au boudin dâargile contre deux cylindres dans lâautre bocal, câest le cĂŽtĂ© du plomb qui lâemporte « parce que câest plus lourd », ou le cĂŽtĂ© de lâargile « parce que câest plus grand ».
Si telles sont les compositions dont se montrent capables ces enfants, il va de soi quâĂ ce stade ils ne peuvent que demeurer entiĂšrement inaptes Ă Ă©laborer la loi du rapport entre le niveau de lâeau et les volumes immergĂ©s. Il ne saurait en ĂȘtre autrement, puisque les deux comportements sont non seulement corrĂ©latifs, mais mĂȘme quâils constituent presque les deux aspects complĂ©mentaires dâune mĂȘme rĂ©alitĂ©. En effet, effectuer â une composition logique suppose au moins deux conditions :,!0 des notions ou relations susceptibles dâĂȘtre composĂ©es, câest-Ă -dire non contradictoires et ne donnant pas lieu Ă des conclusions qui sâexcluent ; 2° le pouvoir de tirer les conclusions dĂ©ductivement, câest-Ă -dire par opĂ©rations rĂ©versibles et de les substituer aux affirmations subjectives admises au prĂ©alable. RĂ©ciproquement lâĂ©laboration dâune loi suppose deux conditions au moins : 1° des notions ou relations objectives, câest-Ă -dire adaptĂ©es au rĂ©el, par opposition aux prĂ©liaisons dâorigine interne ou Ă©gocentrique et 2° une soumission Ă lâexpĂ©rience considĂ©rĂ©e comme rĂ©guliĂšre en opposition avec le phĂ©nomĂ©nisme. Cela Ă©tant, nous voyons immĂ©diatement que les deux circonstances faisant obstacle aux
[p. 292]compositions dont il vient dâĂȘtre question sont prĂ©cisĂ©ment celles qui sâopposent aussi Ă la dĂ©couverte de la loi : en premier lieu, lâenfant utilise Ă titre de point de dĂ©part une notion globale (poids x quantitĂ© de matiĂšre x volume) qui est en rĂ©alitĂ© une prĂ©liaison, ni com- posable du point de vue logique, ni objective du point de vue des faits, et, en second lieu, il ne se fie en rien Ă la dĂ©duction, mais en revient, lors de chaque nouvelle question, Ă son opinion subjective prĂ©conçue, et Ă sa perception phĂ©nomĂ©niste, ce qui lâempĂȘche du mĂȘme coup de tirer parti de lâexpĂ©rience rĂ©elle, mĂȘme lorsquâelle vient dâĂȘtre effectuĂ©e.
Les prĂ©liaisons, dâabord. Nous connaissons bien, par les chap. I-IX de cet ouvrage, la notion dont se sert lâenfant, durant les premiers stades, pour expliquer la hausse du niveau de lâeau : câest lâidĂ©e que le poids est proportionnel Ă la quantitĂ© apparente de matiĂšre et au volume, non pas estimĂ© avec prĂ©cision comme un systĂšme de relations, mais Ă©valuĂ© globalement Ă la « grosseur », et, en mĂȘme temps, lâidĂ©e que le poids est une force active et substantielle, qui, comme dit Hae « va au fond et fait monter lâeau ». Ce poids indiffĂ©renciĂ© sâexprime en gĂ©nĂ©ral par les qualitĂ©s « gros » et « fort » mais il faut bien comprendre en quoi la notion globale du « gros » est dâemblĂ©e incomposable du point de vue logique. Cette notion dĂ©signe, en effet, Ă tour de rĂŽle les diffĂ©rents aspects particuliers sous lesquels un objet lâemporte sur les autres, ce qui constitue dĂ©jĂ une raison dâĂ©quivoque systĂ©matique ; mais, il sây ajoute cette idĂ©e que le fait de lâemporter sur un point pourrait bien permettre Ă ce mĂȘme objet de lâemporter Ă©galement sur dâautres. Par exemple, Ey dĂ©clare quâun cylindre vertical est « plus gros » que le mĂȘme horizontal ; ensuite que le cylindre de plomb est « plus gros » que les cylindres dâaluminium de mĂȘmes dimensions et de mĂȘmes positions ; puis enfin que le boudin dâargile, long et lĂ©ger est « plus gros » quâun cylindre de mĂ©tal. « Gros » signifie donc tantĂŽt le volume, tantĂŽt le poids et tantĂŽt la longueur, ce qui est dĂ©jĂ gĂȘnant, mais, de plus il est impossible de savoir si lâenfant ne pense pas, tantĂŽt quâun excĂ©dent de volume doit entraĂźner un avantage du point de vue de la quantitĂ© de matiĂšre et du poids, et tantĂŽt quâun excĂ©dent de poids doit impliquer une plus grande quantitĂ© de matiĂšre se traduisant elle-mĂȘme par la possibilitĂ© dâoccuper plus de place ou de mieux chasser lâeau ! Que cette notion du « gros » constitue une prĂ©liaison Ă la fois Ă©gocentrique et phĂ©nomĂ©niste, cela est donc bien clair puisque, si lâexpĂ©rience suggĂšre bien
[p. 293]en gros la proportionnalitĂ© du poids et du volume, elle la dĂ©ment sans cesse Ă©galement : la notion utilisĂ©e par lâenfant est donc une sorte de schĂšme global du lourd, du fort et du gros, notion Ă la fois musculaire et visuelle (et mĂȘme en partie sociale dans la mesure ou le poids et la taille dâun partenaire interviennent dans les luttes quotidiennes). Or, si cette prĂ©liaison est incomposable du point de vue logique, il va de soi quâelle est Ă©galement inapte Ă exprimer un rapport objectif et Ă permettre lâĂ©laboration de la loi des volumes dâeau dĂ©placĂ©s, et cela pour la raison trĂšs simple que, pour lâutiliser, lâenfant est obligĂ© de parler alternativement deux langages contradictoires, celui de la grosseur en tant que poids et celui de la grosseur en tant que volume. Nous venons dâen voir un exemple avec Ey qui emploie le mot lui- mĂȘme. Mais ceux qui ne sâen servent pas sont obligĂ©s eux aussi, pour sâexprimer en termes de poids ou de volume, de traduire la mĂȘme prĂ©notion prĂ©cisĂ©ment dans les deux systĂšmes Ă la fois : ainsi Hae prĂ©voit dâabord quâun cylindre fera plus monter lâeau quâun autre parce quâ« il est plus lourd », puis aprĂšs avoir vu lâĂ©galitĂ© il pense que le second lâemportera vertical parce que « ça prend plus de place, ça fait plus grand ». Bra invoque dâabord la « grandeur » comme facteur dĂ©cisif, puis la longueur, puis le poids, sans naturellement quâaucun de ces termes nâexclue les autres. Or, il est clair que si ces Ă©quivoques signifient du point de vue de la composition, quâun mĂȘme rapport est tantĂŽt niĂ© tantĂŽt affirmĂ©, elles entraĂźnent, du point de vue de la loi, cette consĂ©quence que lâeau peut monter au mĂȘme niveau pour deux causes entiĂšrement diffĂ©rentes, lâune Ă©tant lâimmersion de corps volumineux mais lĂ©gers et lâautre celle dâpbjets de petites dimensions mais lourds ! w
Quant Ă la seconde condition de lâĂ©tablissement de la loi, qui est la croyance Ă la victoire de la rĂ©gularitĂ© expĂ©rimentale sur lâapparence momentanĂ©e, il est Ă©galement facile de voir quâelle nâest pas rĂ©alisable. Si les sujets dont nous venons de transcrire les rĂ©ponses sâavĂšrent incapables de tirer les conclusions logiques des donnĂ©es dâune composition possible, ils prĂ©sentent dâautre part un Ă©tonnant mĂ©pris Ă lâĂ©gard de lâexpĂ©rience, en ce sens que le rĂ©sultat dâune expĂ©rience particuliĂšre ne leur paraĂźt aucunement valable pour la suivante. Lorsque Ey, par exemple, prĂ©voit que le cylindre de plomb fera plus monter lâeau que le cylindre rouge, lâexpĂ©rience le dĂ©trompe : mais lorsque lâon compare le cylindre noir Ă celui de plomb, il dĂ©clare « ce sera comme jâai dit avant », entendant par lĂ que le plomb lui
[p. 294]donnera cette fois raison et quâil fera maintenant monter lâeau davantage puisque cela nâa pas Ă©tĂ© le cas la premiĂšre fois ! Or, sâil y a lĂ une incapacitĂ© Ă tirer la conclusion logiquement nĂ©cessaire Pb = N des prĂ©misses Pb = R et R = N, il y a aussi, et câest lĂ ce quâil nous faut examiner maintenant, une Ă©trange « impermĂ©abilitĂ© Ă lâexpĂ©rience », puisque lâenfant sâattend Ă voir confirmer par une secondĂ© Ă©preuve expĂ©rimentale lâhypothĂšse que la premiĂšre Ă©preuve vient dâinfirmer ! Bien plus, dĂ©trompĂ© une seconde fois, il sâattend Ă ce que la troisiĂšme expĂ©rience le satisfasse en se rappelant fort bien les rĂ©sĂŒltats des premiĂšres. Nous pourrions reprendre ainsi chacun des faits citĂ©s tout Ă lâheure et nous retrouverions cette incapacitĂ© Ă tirer la leçon de lâexpĂ©rience faite. Au reste nous avons observĂ© le mĂȘme phĂ©nomĂšne en ce qui concerne lâabsence de conservation du sucre (chap. IV) : Ă ce mĂȘme premier stade, en effet, lâenfant, qui ne croit pas Ă lâinvariant substantiel lui-mĂȘme, a beau constater que le niveau de lâeau ne baisse pas aprĂšs la dissolution et que le poids demeure identique : il nâen tire aucune conclusion quant Ă la faussetĂ© de ses hypothĂšses initiales.
Au total, lâabsence de notions composables et de capacitĂ© de dĂ©duire va exactement de pair, au cours de ce premier stade, avec le primat du phĂ©nomĂ©nisme propre Ă lâexpĂ©rience immĂ©diate et avec le dĂ©faut du sens de la rĂ©gularitĂ© expĂ©rimentale. Câest pourquoi, Ă ce niveau du dĂ©veloppement, lâĂ©chec de la composition (aussi bien du point de vue des opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques que des opĂ©rations physiques) sâaccompagne nĂ©cessairement dâun Ă©chec dans lâĂ©laboration de la loi : en effet, lâĂ©quivalent, pour les comportements inductifs ou expĂ©rimentaux, de ce quâest la non-composition dans les conduites propres au raisonnement dĂ©ductif, nâest autre chose que lâinsensibilitĂ© aux leçons de lâexpĂ©rience.
§ 2. Le deuxiĂšme stade : les dĂ©buts transductifs de la composition et de la lĂ©galitĂ© expĂ©rimentale.đ
â Au cours du second stade on assiste simultanĂ©ment Ă un dĂ©but de composition pour les Ă©galitĂ©s simples, mais sans rigueur dĂ©ductive et par simples analogies transductives, et Ă un dĂ©but de dissociation entre le poids et le volume au sein de la prĂ©liaison de « grosseur », ce qui rend possible un dĂ©but dâĂ©laboration de la loi du dĂ©placement des volumes dâeau. Voici quelques exemples :
[p. 295]Ram (6 ; 11) pense que le cylindre O fera monter lâeau comme le N « parce quâil est aussi lourd que lâautre. â Et (R et O) ? â La mĂȘme chose. â Et (R et N) ? â La mĂȘme chose. â Et si je mets (R + N) superposĂ©s dans lâeau ? â Jusquâici (montre un niveau trop Ă©levĂ©, puis rectifie). â Et (R + 0 + N) ? â (Approximativement juste.) â Et le grand (III) dans lâautre verre ? â Lâeau monte plus haut, parce quâil est plus lourd que les trois. Non, la mĂȘme chose parce quâil est aussi lourd. »
« Tiens ça (L = le cylindre de laiton) et ça (N) ? â Lâeau montera plus haut parce quâil est plus lourd que les autres. â  Regarde (expĂ©rience). â Ah câest la mĂȘme chose. â  Et si je mets (R + 0) dans un bocal et (L + N) dans lâautre ? â Ăa montera pareil, ah non, pas pareil parce que (L + N) (a fait du poids. â Et (L) seul, ça allait comment ? â Un petit peu plus haut. â  Et (L) avec (N) ? â La mĂȘme chose. â Et (L + N) avec (R + O) ? â La mĂȘme chose. â (ExpĂ©rience.) â Pourquoi ? â MĂȘme quâun est plus lourd ça fait la mĂȘme chose. »
« Tiens (Pb), si on le met dans ce verre et (N + R) dans lâautre ? â Le plomb est plus lourd que les deux ensemble. Ceux-lĂ (N + R), ils sont plus lĂ©gers. Lâeau ira moins haut. â Et le plomb avec le noir seul (N) ? â Lâeau monte beaucoup plus haut pour le plomb. â (ExpĂ©rience.),â Oh câest la mĂȘme chose. âąâ Et (L) avec (N) ? â On a vu, la mĂȘme chose. â  Et (Pb) avec (L) ? â Le plomb fait monter plus haut parce quâil esl plus lourd. â  Mais (Pb) avec (N) ? â La mĂȘme chose. â Et (N) avec (L) ? â Aussi. â Et (Pb) avec (L) ? â Ah, la mĂȘme chose. â  Pourquoi ? â Les deux sont lourds. â Lequel est le plus lourd ? â Le plomb, mais il fait monter la mĂȘme chose. â Pourquoi ? â Lâautre est lourd aussi. »
« Et ça (Ar) et (N) ? â Ăa (N) ira plus haut. â Pourquoi ? â Puisque la pĂąte est plus lĂ©gĂšre, lâeau ira moins haut. â Regarde (expĂ©rience) ? â La mĂȘme chose. â  Et le plomb avec (N) ? â On a vu, câest pareil. â  Et (L) et (Pb) ? â La mĂȘme chose. â Et (Ar) avec (Pb)? â Plus haut pour le plomb. â Regarde (expĂ©rience). â Câest pareil. â  Et (N + Pb) avec (Ar + L) ? â La mĂȘme chose. â Pourquoi ? â ⊠â Mais comment tu as trouvé ? â ⊠â Et (Pb) avec (Ar) ? â Lâeau monte plus pour le plomb parce que la pĂąte est plus lĂ©gĂšre. »
Pel(6 ; 10) : « (R) et (N)? â Ils feront monter lâeau la mĂȘme chose parce quâils ont la mĂȘme grandeur. â â Et si (R) est couchĂ© et (N) debout ? â Le noir fera monter plus lâeau, parce quâil fait plus (= il agit plus) des deux cĂŽtĂ©s (montre la hauteur) et ça fait plus lourd (I). â Et (N) et (R) debout ? â Ăa montera la mĂȘme chose, câest la mĂȘme longueur. »
« Et (Pb) avec (O) ? â Le plomb fera plus monter lâeau parce quâil est plus lourd. â  (ExpĂ©rience.) â Câest pareil. â Et (O) et (N) ? â Pareil. â Et (Pb) avec (N) ? â Le plomb fera plus monter lâeau, il est plus lourd. âą
< Et (R + O + N) et (III) ? â Le grand fera monter plus haut parce quâil est plus lourd que les trois. â  Et comme ça (les trois I superposĂ©s et III couchĂ©) ? â Ce sera la mĂȘme chose, parce que câest la mĂȘme grandeur. â  Et (les trois I dressĂ©s cĂŽte Ă cĂŽte et III couchĂ©)? â Le grand fera plus, parce quâil est plus lourd. »
Gra (7 ans) : « (0) et (R) ? â La mĂȘme chose. â Et (N) avec (R) ? â Ce sera la mĂȘme chose, parce quâils ont la mĂȘme grandeur. â Et (O) avec (N) ? â Pas la mĂȘme chose parce quâils nâont pas la mĂȘme grandeur (il les regarde encore). Ah oui, ce sera la mĂȘme chose. â  Et (N couchĂ©) avec O (debout) ? â Lâeau montera plus ici (0). â Regarde (expĂ©rience). â Ah oui, câest la mĂȘme chose. â  Pourquoi ? â Câest la mĂȘme grandeur. »
« Et (O) avec (Pb) ? â Le plomb est plus lourd et celui-lĂ (O) un peu plus lĂ©ger. â Alors ? â Ăa montera la mĂȘme chose parce quâils ont la mĂȘme grandeur.
[p. 296]â (Pb) et (N) ? â Aussi, parce quâils ont la mĂȘme grandeur. â Et (O + N) avec (R + Pb) ? â Lâeau montera plus pour (R + Pb). â Pourquoi ? â Câest plus lourd. â Regarde (expĂ©rience). â Ah câest la mĂȘme chose parce que câest la mĂȘme grandeur et la mĂȘme lourdeur (!) â Et ça (Pb avec R) ? â Le plomb fera plus monter. â Il est plus lourd. â Regarde (expĂ©rience de Pb avec R). â Câest la mĂȘme chose. â  Et (O + N) avec (Pb + R) ? â Le plus lourd (Pb + R) fera monter lâeau le plus haut. »
Pour ce qui est de la pĂąte Ar, pense que R fera monter lâeau davantage « parce que câest plus lourd » puis il constate lâĂ©quivalence : « Et (N) avec (Ar).? Non, ce nâest pas la mĂȘme chose. â Pourquoi ? â Parce que (N) est plus lourd. â  (ExpĂ©rience.) â Ah oui. â  Et (Pb) avec (Ar) ? â Ce sera plus haut pour le plomb. »
Can (7 ; 9) : « Ăa (R) et (O). â Ce sera la mĂȘme chose (il les soupĂšse). â Et ça (R et N) ? â Ăa fait monter la mĂȘme chose (aprĂšs expĂ©rience). â Lesquels nous avons essayé ? (R et O) et (R et N). Et ça (N et O) ? â ⊠(Il se refuse Ă conclure et fait lâexpĂ©rience.) â Et (N debout) avec (O couchĂ©) ? â Je ne crois pas que câesl la mĂȘme chose, parce que quand câest debout ça fait monter lâeau un petit peu plus : Ăa a plus de force quand câest lourd. »
« Et ça (Pb) et (R) ? â Plus avec le plomb parce que câest beaucoup plus lourd. â Regarde (expĂ©rience). â Câest la mĂȘme chose. Câest drĂŽle. â  Et (Pb) avec (O) ? â Câest pareil, comme (Pb) et (R). â Et (O couchĂ©) avec (Pb debout) ? â Câest la mĂȘme chose, ça a tout le temps le mĂȘme poids (!). »
« Et si je mets (Pb + O) avec (R + N) ? â Câest la mĂȘme chose, non, ça ne pĂšse pas la mĂȘme chose, lâeau montera plus haut avec (Pb + O) parce que câest du plomb. Il est plus gros et a plus de force. »
Chri (8 ans) : « Si je mets (R) dans lâeau ? â Elle va monter. Quand il y a quelque chose dans lâeau, il faut bien que ça monte, il faut bien que lâeau soit quelque part ( â  volume dĂ©placĂ© I). â Si je mets (N) ? â Juste la mĂȘme chose. Ils ont la mĂȘme grandeur. â Bien. â On va se rappeler ça. Et (O) avec (R) ? â Aussi, câest la mĂȘme grandeur. â  Et (O) avec (N) ? â Il faut voir si câest la mĂȘme grandeur (il mesure). Oui, ça fera monter la mĂȘme chose. â Et si je couche (O) ? â Je ne sais pas. Attendez, ça a lâair plus petit, mais ça doit ĂȘtre toujours la mĂȘme chose. Peut-ĂȘtre que ça monte quand mĂȘme la mĂȘme chose. »
« Et (N) avec (L)t ? â Celui-lĂ est plus lourd. â Et dans lâeau ? â Puisque câest plus lourd, dans ( eau ça fait la mĂȘme chose, parce quâils ont la mĂȘme grandeur. â Et (L) avec (O) 7fâ Il faut regarder (expĂ©rience). »
« Et (Pb) avec (R) ? â Le plomb est bien lourd. Ăa montera plus, je crois, ça a du poids. â  Essaie (expĂ©rience). â Câest la mĂȘme chose. â  Et (Pb) avec (L) ? â Câest le plomb qui fait plus lourd. Ăa montera plus avec. Ah non, il faut regarder la grandeur. Câest la mĂȘme chose je crois (pas certain). â Et (Pb) avec (Ar) ? â La pĂąte nâest pas lourde (il la met dans lâeau). Câest la mĂȘme chose ! â  Et la pĂąte (Ar) et le laiton (L) ? â La pĂąte a lâair plus petite et elle est plus lĂ©gĂšre. â Quâest-ce que tu penses ? â Ăa montera plus avec (L) ? â Pourquoi ? â Je ne sais plus. En tout cas ce nâest pas la mĂȘme grandeur. Je ne sais pas. »
On voit lâintĂ©rĂȘt de ce dĂ©but de composition, corrĂ©latif de la dissociation qui sâesquisse entre le poids et le volume au sein de la prĂ©notion globale de « grosseur ».
Commençons par remarquer, pour dissiper le malentendu qui pourrait naßtre à la lecture de ces réponses, que si un certain nombre
[p. 297]de ces enfants emploient au dĂ©but de lâinterrogatoire des expressions empruntĂ©es au langage de la grandeur, cela ne signifie pas quâils partent dâune notion de volume dĂ©jĂ diffĂ©renciĂ©e du poids, pour retomber ensuite, au cours des pĂ©ripĂ©ties de lâexpĂ©rience, dans des confusions dâun stade antĂ©rieur. Ce quâil faut dire câest que la notion de dĂ©part de lâenfant est encore relativement indiffĂ©renciĂ©e et quâelle marque un dĂ©but seulement de diffĂ©renciation : dĂšs lors, cette diffĂ©renciation commence par sâaccentuer au cours des compositions simples dont les vĂ©rifications expĂ©rimentales la renforce naturellement, mais elle rĂ©gresse ensuite lors des compositions faisant intervenir les poids diffĂ©rents, le raisonnement de lâenfant nâĂ©tant plus alors en Ă©tat de devancer ni mĂȘme de suivre lâexpĂ©rience qui oppose le volume au poids.
On trouve Ă cet Ă©gard la sĂ©rie la plus continue des transitions successives. Certains sujets, comme Ram et Can partent carrĂ©ment de lâidĂ©e que la montĂ©e-de lâeau est proportionnelle au poids et non pas au volume de lâobjet posĂ© au fond de lâeau (Ă©tant entendu, et lâenfant le voit dĂšs le dĂ©but, que nous nâemployons que des objets assez lourds pour ĂȘtre complĂštement immergĂ©s). Dâautres comme Pel invoquent « la mĂȘme grandeur », mais avec lâidĂ©e que le poids est en gros proportionnel au volume : il suffit pour faire surgir au premier plan cette prĂ©supposition de lâefficience du poids, de mettre un des deux cylindres Ă©gaux debout, puisque Pel dĂ©clare aussitĂŽt quâ« il (le cylindre dressĂ©) fait plus des deux cĂŽtĂ©s et ça fait plus lourd » I Ce cas est analogue pour Gra, mais la constatation de lâĂ©quivalence des cylindres couchĂ©s et dressĂ©s lâoriente vers la diffĂ©renciation du volume, jusquâau moment oĂč intervient la composition de (O + N) avec (R + Pb) : il fait alors intervenir le poids du plomb, puis lorsque lâexpĂ©rience le dĂ©trompe, il revient Ă une indiffĂ©renciation si complĂšte du poids et du volume que, pour justifier lâĂ©galitĂ© imposĂ©e par les faits il conclut contre toute Ă©vidence que les deux couples ont « la mĂȘme grandeur et la mĂȘme lourdeur » ! Câest Ă©videmment Chri qui tĂ©moigne de la meilleure diffĂ©renciation du poids et du volume, puisquâil invoque le volume pour rĂ©sister Ă lâillusion du cylindre couchĂ© et que, lors de la comparaison des cylindres en aluminium et en laiton il dit quâ« il faut regarder la grandeur ». Mais lâintervention du cylindre de plomb le ramĂšne Ă lâidĂ©e du poids et en prĂ©sence du boudin dâargile il renonce Ă comprendre.
Cela posĂ©, examinons le dĂ©tail des compositions. Dâune maniĂšre
[p. 298]gĂ©nĂ©rale lâenfant cherche Ă lier une constatation Ă la prĂ©vision de la suivante et Ă trouver Ă cet effet un terme de comparaison : grosseur ou grandeur indiffĂ©renciĂ©es, ou poids ou volume. Mais ses infĂ©rences manquent encore de rigueur et de nĂ©cessitĂ© logique et nâaboutissent donc pas Ă des compositions vĂ©ritables, lâenfant se contentant dâune marche analogique ou par transduction non rĂ©glĂ©e (sans rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire).
En effet, mĂȘme en ce qui concerne les Ă©quivalences entre objets de forme et de poids homogĂšnes, pour lesquelles on observe au second stade des relations de poids une composition rigoureuse (A = Aâ) + (Aâ = Aâ) = (A = Aâ), parce que fondĂ©e sur la quantitĂ© de matiĂšre, lâenfant ne dĂ©passe guĂšre ici les rĂ©actions du premier stade, parce quâil ne dĂ©duit pas mais suppose (A = Aâ) par un processus dâanalogie. Ainsi Ram admet dâemblĂ©e N = O, puis R = N et O = R, mais il juge O = R de la mĂȘme maniĂšre que N = O et R = N, parce quâils sont tous semblables et non pas parce que O = R rĂ©sulte des deux premiĂšres Ă©galitĂ©s. On voit bien la chose chez Gra, qui pose O = R et N = R « parce quâils ont la mĂȘme grandeur » mais qui croit dâabord que O = N « nâont pas la mĂȘme grandeur » pour se raviser ensuite, mais avec un sentiment dâuniformitĂ© et non pas de nĂ©cessité ; « (il les regarde encore). Ah oui, ce sera la mĂȘme chose ». Chez Chri et Can, lâanalogie A = Aâ est si peu dĂ©duite de A = Aâ et Aâ = Aâ quâils Ă©prouvent encore un besoin de contrĂŽle : « il faut voir si câest la mĂȘme grandeur », dit Chri pour O = N aprĂšs quâil ait posĂ© R = N et O = R.
On a vu Ă lâinstant, dâautre part, que deux cylindres Ă©quivalents lorsquâils ont la mĂȘme position cessent de lâĂȘtre, sauf chez Chri, si lâun est couchĂ© et lâautre vertical. Pel invoque ici une explication tout Ă fait caractĂ©ristique lorsquâil dit que le cylindre dressĂ© « fait plus des deux cĂŽtĂ©s et ça fait plus lourd », câest-Ă -dire que selon sa position lâobjet agit avec plus ou moins dâintensitĂ© sur lâeau. Câest ce que dĂ©clare aussi Can : « Quand câest debout ça fait monter lâeau un petit peu plus parce que ça a plus de force. » Or, il ajoute : « Ăa a plus de force quand câest plus lourd » juste aprĂšs avoir estimĂ© les deux cylindres comme Ă©tant de mĂȘme poids : il est clair que le raisonnement par prĂ©liaisons exclut Ă la fois toute composition rĂ©versible et toute lĂ©galitĂ© expĂ©rimentale sur le point considĂ©rĂ©.
Quant aux Ă©quivalences entre objets homogĂšnes et un objet hĂ©tĂ©rogĂšne, il faut noter deux points. Tout dâabord, et comme au
/
[p. 299]premier stade quoique Ă un moindre degrĂ©, lâintervention des cylindres de plomb et de laiton perturbe les Ă©quivalences admises jusque- lĂ et rĂ©veille lâidĂ©e que le niveau de lâeau dĂ©pend du poids. Mais ensuite, contrairement aux rĂ©actions du premier stade, lorsque lâenfant a constatĂ© cette premiĂšre Ă©quivalence entre objets hĂ©tĂ©rogĂšnes, il a tendance Ă en Ă©tendre le principe et commence ainsi Ă dissocier le poids du volume. Par exemple nous voyons Ram admettre dâabord que le plomb fera monter lâeau plus que O + R ensemble, le laiton plus que le cylindre noir, la pĂąte Ă modeler moins que celui-ci ; nous voyons Pel et Can attribuer dâabord au poids du plomb une plus grande action et mĂȘme Chri, qui rĂ©siste Ă la suggestion du laiton, cĂ©der au poids du plomb, bien quâavec doute : seul Gra Ă©galise dâemblĂ©e lâeffet du plomb et des autres cylindres. Par contre, sauf Ram et Pel qui font Ă cet Ă©gard transition entre le premier et le second stades, tous les sujets citĂ©s tirent parti de lâexpĂ©rience. Par exemple nous voyons Can, aprĂšs avoir vu que Pb = R, dire pour Pb et O : « Câest pareil, câest comme le plomb et le rouge », mais admettre mĂȘme, en consĂ©quence, que lâĂ©quivalence se conserve si lâun des deux est couché ! Nous voyons Chri, aprĂšs avoir constatĂ© Pb = R, dire pour le plomb et le laiton : « Ăa montera plus avec le plomb, ah non, il faut regarder la grandeur. »
Mais il est un second point Ă relever. Lorsque lâhĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© ne porte pas seulement sur le poids, la forme restant semblable (comme dans le cas du laiton ou du plomb), mais sur le poids et la forme Ă la fois, alors les Ă©quivalences ne donnent lieu ni Ă des compositions mĂȘme analogiques ni Ă aucune prĂ©vision inductive. Par exemple, avec le boudin de pĂąte, dont la forme autant que le poids est hĂ©tĂ©rogĂšne aux cylindres, aucune Ă©quivalence nâest transitive et aucune leçon nâest tirĂ©e de lâexpĂ©rience. Câest ainsi, que Ram constate que lâargile fait monter lâeau comme le cylindre noir N, aprĂšs avoir prĂ©vu le contraire parce que supposĂ© plus lĂ©ger, puis il se rappelle N = Pb et mĂȘme L = Pb, mais il se refuse Ă conclure que lâargile Ă©quivaudra au plomb. Il le constate pourtant, puis devine par hasard et sans justification, que (N + Pb) = (Ar + L), voit que câest juste et recommence Ă nier que lâargile soit Ă©quivalent au plomb I De mĂȘme Gra, qui rĂ©ussit Ă prĂ©voir les Ă©quivalences avec le plomb, Ă©choue avec la pĂąte. Il constate que lâargile Ă©quivaut au cylindre noir aprĂšs avoir pensĂ© le contraire (pour la mĂȘme raison que Ram), mais se refuse Ă en tirer lâĂ©quivalence avec le plomb. MĂȘme Chri, le plus avancĂ© des
[p. 300]sujets prĂ©cĂ©dents, pose lui-mĂȘme lâĂ©quivalence du plomb et du laiton Ă cause de la « grandeur », puis constate celle de la pĂąte et du plomb aprĂšs prĂ©vision contraire, mais pour le rapport de la pĂąte et du laiton qui serait Ă en dĂ©duire, il perd tout courage : « Je ne sais plus, en tout cas ce nâest pas la mĂȘme grandeur, je ne sais pas 1 »
Cette opposition entre les deux sortes de rĂ©actions est extrĂȘmement instructive. Il est clair, en effet, que les Ă©quivalences entre objets de forme et de poids diffĂ©rents mais dont lâimmersion provoque une mĂȘme Ă©lĂ©vation du niveau de lâeau, sont les seules qui intĂ©ressent le volume comme tel, en tant que rapport abstrait et opĂ©ratoire, indĂ©pendant des ressemblances intuitives : aussi ces Ă©quivalences ne donnent lieu encore Ă aucune composition au cours de ce second stade. Au contraire, lorsque les formes sont semblables et que seuls les poids diffĂšrent, il y a bien, de la part de lâenfant, un dĂ©but de dissociation entre le poids et le volume. Mais il commence Ă composer les Ă©quivalences constatĂ©es, le sujet nâatteint ainsi que la notion de « grandeur » (comme dit Chri), câest-Ă -dire dâun volume reconnaissable Ă lâĂ©galitĂ© des dimensions et correspondant directement Ă la quantitĂ© apparente de matiĂšre : câest pourquoi les Ă©quivalences de ce type donnent lieu Ă un dĂ©but de composition, comme dans le cas des barres (chap. XI) oĂč lâon observe Ă ce mĂȘme stade une composition entre barres de mĂȘmes dimensions, par opposition Ă celles qui font intervenir les objets de mĂȘme poids mais de forme diffĂ©rente. Encore faut-il rappeler que, mĂȘme pour ces « grandeurs », il ne sâagit encore, chez les enfants dont nous discutons ici les rĂ©ponses, que de compositions analogiques et transductives plus que de constructions logiques et nĂ©cessaires : lâenfant sâattend simplement Ă retrouver un niveau dâeau Ă©quivalent, puisquâil a constatĂ©, contre sa prĂ©vision, que ce niveau dĂ©pend de la seule « grandeur » et pas du poids, mais il nâen comprend pas encore le pourquoi. Preuve en soit que quand le volume comme tel intervient seul (boudin dâargile), il se refuse Ă toute composition, mĂȘme analogique.
Quant aux compositions par additions, les sujets de ce stade parviennent Ă effectuer dans certains cas celle des cylindres homogĂšnes R + O + N = III, mais exceptionnellement et aprĂšs hĂ©sitations. Ainsi Ram montre des niveaux approximativement justes pour deux ou trois cylindres dâordre I, puis pense que le cylindre III lâemportera sur leur somme parce que « plus lourd que les trois ». Puis il se rallie Ă lâĂ©quivalence parce quâ« il est aussi lourd ». Pel
[p. 301]nây croit par contre pas, sauf dans un seul cas, et cela de nouveau parce que « le grand est plus lourd que les trois ».
Par contre, les compositions additives dâĂ©lĂ©ments hĂ©tĂ©rogĂšnes donnent lieu Ă une rĂ©sistance systĂ©matique et ressuscitent entiĂšrement la prĂ©liaison poids x volume. Par exemple Ram pense que (N + L) feront plus monter lâeau que (R + O) parce que « ça fait du poids », et cela juste aprĂšs avoir constatĂ© lâĂ©quivalence L = N. Gra pense que (R 4- Pb) lâemportent sur (O + N) bien quâayant Ă©tabli toutes les Ă©quivalences. On a beau lui faire constater que le plomb ne fait pas monter lâeau plus que les cylindres de couleur, il recommence Ă le croire dĂšs quâils sont rĂ©unis en deux couples, Can, qui vient dâaffirmer que le plomb et les autres cylindres « ça a tout le temps le mĂȘme poids » (il veut dire le mĂȘme pouvoir dâĂ©lĂ©vation !) nâen admet pas moins que (Pb + O) agissent plus que (N -f- R) parce que « câest du plomb, il est plus gros et a plus de force ».
Telles sont les principales rĂ©actions de ce stade. Pour en comprendre lâunitĂ© rĂ©elle, malgrĂ© cette diversitĂ© un peu dĂ©routante au premier abord, il faut se placer au point de vue du problĂšme lui- mĂȘme, tel que se le pose lâenfant. Lorsquâau chap. XI on lui demandait de prĂ©voir un poids ou de conclure Ă un rapport de poids aprĂšs en avoir Ă©tabli deux autres, le problĂšme Ă©tait fort simple, la notion sur laquelle portait la composition Ă©tant connue dâavance du sujet dans le mĂȘme sens que de lâexpĂ©rimentateur. Ici, au contraire, le problĂšme est de composer des volumes, mais sans savoir dâemblĂ©e quâil sâagit de volumes ! La question concrĂšte est : si A fait monter lâeau autant que Aâ et Aâ autant que Aâ, A fera-t-il plus ou moins monter lâeau que Aâ ou sera-ce encore la mĂȘme chose ? Il est clair que, pour la rĂ©soudre, il suffit de raisonner logiquement : aprĂšs avoir constatĂ© quelles sont les Ă©quivalences il est alors facile de voir quâelles intĂ©ressent le volume seul, de telle sorte que mĂȘme sans rien connaĂźtre de la loi mise en question, il est possible de le dĂ©gager des compositions logiques elles-mĂȘmes. Or, ce qui est plein dâintĂ©rĂȘt et dâailleurs Ă lâhonneur de lâenfant, câest quâil se refuse Ă tirer A = Aâ de A = Aâ et Aâ = Aâ tant quâil nâa pas exactement compris pourquoi le niveau de lâeau sâĂ©lĂšve. Et comme, pour lui, lâeau monte dans la mesure oĂč les corps immergĂ©s sont « gros » dans le double sens du poids et du volume, tout le jeu des Ă©quivalences formelles, dâune part, et toute la dĂ©couverte de la loi expĂ©rimentale, dâautre part, dĂ©pendront de la maniĂšre dont il saura dissocier son schĂ©ma global de dĂ©but et rem-
20
[p. 302]placer cette prĂ©liaison incomposable par les notions composables du volume et du poids diffĂ©renciĂ©s lâun de lâautre. On voit ainsi, sans quâil le semble clairement au premier abord, que câest bien la marche la plus instructive que lâon puisse suivre pour Ă©tudier les compositions de volume, puisque dans tous les domaines (chap. I-IX) le volume est primitivement indissociable de la quantitĂ© de matiĂšre et du poids..
Cela dit, les rĂ©actions de ce stade peuvent se rĂ©sumer en deux mots : dĂ©buts de composition, mais analogiques et non pas dĂ©ductifs parce que lâenfant nâest pas sĂ»r de la conclusion faute de pouvoir dissocier complĂštement le volume sur lequel portent ces compositions du poids ou de la « grosseur »; et dĂ©buts de rĂ©gularitĂ© expĂ©rimentale, mais purement inductifs, dâune induction souvent hĂ©sitante et toujours limitĂ©e Ă nouveau par le degrĂ© de dissociation en poids et volume du schĂšme initial de la grosseur.
Pour ce qui est des compositions, on comprend donc leur unitĂ© rĂ©elle dâinspiration. Les Ă©quivalences simples entre cylindres homogĂšnes (N = R) + (R = O) = (N = O) par exemple, sont rĂ©ussies, mais transductivement seulement et non pas dĂ©ductivement parce que lâenfant nâest pas encore assez Ă lâaise, quant Ă lâaction concrĂšte de ces objets sur le niveau de lâeau, pour pouvoir se fier entiĂšrement au raisonnement dĂ©ductif, mĂȘme aussi Ă©lĂ©mentaire : il suffit, en effet, de changer la position de lâun des cylindres pour que lâĂ©quivalence se rompe. Les Ă©quivalences simples entre objets de mĂȘme forme ne diffĂ©rant que par leur poids (cylindres de plomb et de laiton) donnent par contre un rĂ©sultat un peu meilleur, ce qui est paradoxal, mais sâexplique aisĂ©ment par le fait que lâenfant, dĂ©couvrant alors quâil faut dissocier le poids de la « grandeur » ne raisonne plus que sur les grandeurs â qui sont donc en fait des quantitĂ©s perceptibles et bien apparentes de matiĂšre â et raisonne donc correctement. Par contre, les compositions portant sur les hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ©s de forme et de poids Ă la fois sont entiĂšrement manquĂ©es, parce quâalors il sâagirait prĂ©cisĂ©ment de dĂ©gager le volume comme tel, ce Ă quoi lâenfant ne parvient encore nullement. Quant aux compositions additives, elles font naturellement rĂ©apparaĂźtre toutes les prĂ©liaisons vaincues en partie auparavant et cela en vertu dâun mĂ©canisme que nous connaissons bien (chap. XI). Seules les compositions additives entre les trois cylindres I et le grand cylindre III sont rĂ©ussies dans certains cas, mais avec la mĂȘme prudence analogique que les compositions simples et avec les limitations dues Ă la position des objets.
[p. 303]Du point de vue de la dĂ©couverte de la loi, la situation est exactement parallĂšle. Dans la mesure, en effet, oĂč lâenfant commence Ă devenir apte Ă certaines compositions, ne fĂ»t-ce que par analogie ou transduction et non pas encore dĂ©ductivement, par cela mĂȘme il devient capable dâun dĂ©but de soumission Ă lâexpĂ©rience. Lorsque, par exemple, Can et Chri voient que le plomb ne fait pas monter lâeau plus quâun des cylindres dâaluminium, bien quâĂ©tant beaucoup plus lourd, ils concluent quâalors il en sera de mĂȘme avec tous les autres cylindres plus lĂ©gers, ce qui est Ă la fois un commencement de cohĂ©rence logique et un dĂ©but de rĂ©gularitĂ© attribuĂ©e Ă lâexpĂ©rience, et câest lâunion de ces deux termes qui permet de constituer la loi. Mais cette rĂ©gularitĂ© reste toute empirique et ne se fonde encore nullement sur un « principe dâinduction » qui postulerait la rĂ©gularitĂ© de tous les rapports Ă©tablis par lâexpĂ©rience : cette rĂ©gularitĂ© ne vaut pour le moment que dans le cas des objets de forme semblable, et mĂȘme sans sĂ©curitĂ©, et elle ne sâapplique nullement au cas des objets hĂ©tĂ©rogĂšnes par leur forme, ni aux rĂ©unions additives dâobjets.
§ 3. Le troisiĂšme stade : essor de la dĂ©duction et dĂ©couverte inductive de la loi.đ
â Le troisiĂšme stade marque un progrĂšs dĂ©cisif sur les prĂ©cĂ©dents par lâapparition de la dĂ©duction logico-arithmĂ©tique, qui prĂ©dominera dans la suite et se manifeste dâemblĂ©e dans le langage par les mots « puisque », « alors », « sĂ»rement », etc. Or, ces compositions logiques ne sâappliquent dâabord quâau poids des objets en prĂ©sence, ce qui correspond bien Ă ce que nous avons vu du troisiĂšme stade au chapitre prĂ©cĂ©dent. Mais, par le fait mĂȘme quâelles sont rigoureuses, et non plus seulement analogiques comme au stade prĂ©cĂ©dent, elles conduisent Ă une dissociation beaucoup plus prĂ©cisĂ© entre le poids et le volume et par consĂ©quent Ă la rupture dĂ©finitive de la prĂ©liaison de « grosseur ». DĂšs lors, lâenfant devient capable, en isolant ainsi nettement le facteur poids, de dĂ©couvrir le volume comme tel et dâĂ©laborer peu Ă peu la loi qui rĂšgle le niveau de lâeau en fonction des volumes dĂ©placĂ©s. Tels sont les progrĂšs par rapport au second stade. Seulement â et voici les diffĂ©rences dâavec le suivant â cette dĂ©couverte de la loi ne sâeffectue donc quâau fur et Ă mesure des constatations expĂ©rimentales et des compositions qui les suivent : elle demeure ainsi inductive et ne donne pas encore lieu Ă une dĂ©duction directe comme ce sera le cas au cours du quatriĂšme stade.
[p. 304]Voici des exemples :
Det (7 ; 2): « Si on met ça (N) dans lâeau ? â Lâeau montera jusquâici parce que le machin prend de la place. â  Et (R)? â MĂȘme chose. â  Et (N) et (O) ? â (Il regarde attentivement.) â OuĂŻ, pareil. â Et (R) et (O). â Oui, ils sont de la mĂȘme grandeur. â  Et (Pb) avec (O)? â Câest plus lourd, le plomb : lâeau montera jusque-lĂ (plus haut). â Et pour (R)? â (Il montre un peu plus bas.) â (ExpĂ©rience Pb et O.) â Ah câest la mĂȘme chose ! â Et (Pb) avec (N) ? â Câest pareil, parce que (N) pĂšse comme (R), alors ils jont la mĂȘme chose que celui-lĂ (Pb) et celui-lĂ (O). »
« Et maintenant (O + Pb) avec (R 4- N) ? â Les premiers (Pb + O) feront monter lâeau plus haut. Ah non, ils feront monter pareil, ça ne fait rien quâils soient lourds. â Et (L 4- Pb) avec (O 4- N) ? â Ăa ne fait rien du tout quâils soient lourds, ça fait comme sâils Ă©taient comme ça (O 4- N). »
« Et ça (la pĂąte Ar) ? â Ăa prend moins de place, il y a moins de pĂąte. â  (ExpĂ©rience.) â Ah ça fait la mĂȘme chose que ceux-lĂ . â  Que lequel ? â â Que tous ceux-lĂ (les prĂ©cĂ©dents). â Et (Ar 4- Pb) avec (R 4- N) ? â Ăa fait la mĂȘme chose, parce que ça pĂšse la mĂȘme chose, non, parce que ça prend de la place dans lâeau comme ces deux lĂ (R 4- N). »
« Si je mets ça (le cylindre III) dans ce verre, que vas-tu mettre dans lâautre pour faire le mĂȘme niveau ? â Si on met ça (III) lâeau va monter moins haut parce que câest grand et mince : pour faire le mĂȘme niveau, il faut mettre ceux-lĂ (N 4- Pb). â Pourquoi ? â (Il prend le grand III, compare la largeur et la hauteur avec un cylindre I, puis soupĂšse III et Pb et dit :) Oui, ça pĂšse la mĂȘme chose. â Mais ils prennent la mĂȘme place ? â Oui (N 4- Pb) prennent la mĂȘme place que ça (III). â La mĂȘme place ? â Oui, sâils pĂšsent la mĂȘme chose, ça prend la mĂȘme place (I). â Essaie (expĂ©rience). â Ah non, alors il faut de plus. (Met L 4 Ar 4 N). â Pourquoi ? â Nâimporte lequel, ça et ça et ça (L 4- Pb 4- N) ça fera la mĂȘme place que (III). â Pourquoi ? â Oui, fa pĂšse la mĂȘme chose (il soupĂšse). Ah non, ça fera monter plus. Ah oui ça prend la mĂȘme place ! » II identifie alors III Ă nâimporte quel trio.
Bon (8 ; 5) : « Quand on met quelque chose dans lâeau, ça fait pression et ça monte. â (R) et (N) ? â Ăa fera pareil, ils ont le mĂȘme poids. â  Et (O) avec (N) ? â (SoupĂšse et mesure les longueurs.) Aussi. â â Et (O) et (R) ? â Aussi, câest les mĂȘmes longueurs, mĂȘmes largeurs et mĂȘmes poids. »
« Et (Pb) et (O) ? â La mĂȘme chose. â  Pourquoi ? â Ce nâest pas aussi lourd, mais câest la mĂȘme hauteur. â â Mais alors que fait le poids ? â Il fait une petite diffĂ©rence. â Mais tu dis que câest la mĂȘme chose ? â Oui. â  (ExpĂ©rience.) â â Câest la mĂȘme chose, parce que câest comme si on mettait (O) avec (N). â Pourquoi comme si ? â Nous avons vu quâavec (N), câest la mĂȘme chose (O), alors je dis : « Câest comme si » câĂ©tait avec (N). »
« Et (Pb 4- O) avec (R 4- N) ? â MĂȘme chose. Peut-ĂȘtre que non. Le plomb est plus lourd. Lâeau montera plus haut. Ăa fera plus de pression quand ils entreront dans lâeau. â On a vu (Pb) et (O), (Pb) et (N) et (N) et (R) ? â Oui, câest la mĂȘme chose. â  Et si je mets (Pb + R) et (O 4- N) ? â Lâeau va monter la mĂȘme chose. On a essayĂ© avec tous et les trois ont fait monter lâeau comme le plomb. â Câest le mĂȘme poids ? â Peut-ĂȘtre que ça fera monter lâeau plus haut parce que câest plus lourd. »
Pour la pĂąte et (O) il pense que la premiĂšre agira moins parce que plus lĂ©gĂšre, puis il constate le contraire : « Pourquoi câest pareil ? â Ăa fait la mĂȘme pression, mais ce nâest pas le mĂȘme poids. Mais ça vaudrait la mĂȘme hauteur et la mĂȘme largeur. Si on mettait la mĂȘme pĂąte en boule, et si on faisait avec la boule un
ĂQUIVALENCES ENTRE VOLUMES â [p. 305]petit pion, comme ça (cylindre), ça ferait la mĂȘme grosseur et la mĂȘme hauteur. » Il identifie alors Ă tous les cylindres dâordre I.
« Et si (Ar + Pb + L) et (R + O + N) ? â Ăa ferait la mĂȘme hauteur. Si on mettait tout ça (deuxiĂšme ensemble), fa ferait plus lĂ©ger, mais ça ferait la mĂȘme pression, la mĂȘme hauteur et la mĂȘme largeur, et lâeau monterait lu mĂȘme chose. »
Rent (8 ; 10) : « Quâest-ce que ça fera, si je trempe ça (N) ? â Ăa fait monter lâeau. â Pourquoi ? â Parce que ça fait du poids et ça prend de la place. â  Et (R) avec (O) ? â La mĂȘme chose. â Et (N) et (O) ? â Aussi. Et (N) et (R) ? â SĂ»r. â Et (Pb) ? â Ăa fait monter un peu plus. Sâil est lourd, il prend plus de place. Ah non câest la mĂȘme place, mais il est plus lourd, alors il fait plus monter. â (ExpĂ©rience avec R.) â Et avec N ou O ? â Alors câest la mĂȘme chose. »
« Et (Pb + N) avec (R + O) ? â Ăa montera plus du premier cĂŽtĂ©, parce que câesl plus lourd. â Mais (Pb) et (R) ? â Ah oui, câĂ©tait la mĂȘme chose, alors ça monte la mĂȘme chose (Pb + N) et (R + O), parce que câest la place et pas le poids. â Et si on met (Pb) couché ? â Câest la mĂȘme chose parce que quand la position est diffĂ©rente, câest le mĂȘme poids et la mĂȘme place. »
« Et (Ar) avec (N) ? â Peut-ĂȘtre (expĂ©rience). â Et avec (R) ? â Oui, parce que ça prend toujours la mĂȘme place. â Et si on fait un cylindre avec la pĂąte ? â 71 sera plus grand, parce quâelle est plus lĂ©gĂšre. Ah non, si câest la place, ça sera la mĂȘme chose. â Et si on fait avec la pĂąte un disque de la largeur du verre, il sera plus Ă©pais ou moins que lâeau qui est montĂ©e ? â La mĂȘme hauteur, juste, puisque câest la place quâil a prise. »
« Et si on met lâeau, qui est montĂ©e, dans un cylindre de verre ? â 71 faut un cylindre plus grand que celui-lĂ (N) parce quâil y a plus dâeau que le poids du cylindre de mĂ©tal. â  Pourquoi ? â SĂŻ câest la mĂȘme grandeur, il nâentrera quâune partie de lâeau. â Il a pris quelle place, le cylindre, dans lâeau ? â Ah ça ! (montre la diffĂ©rence de niveau). â Alors le verre sera comment ? â â Plus grand parce quâil y a plus dâeau. â Câest le poids ou la place qui compte ? â â Ah, la place, alors câest la mĂȘme place. Le verre sera comme le cylindre ! »
Clan (7 ; 11) : « (N) et (R) ? â Ăa montera la mĂȘme chose parce quâils pĂšsent pareil. â â ⹠Et (N) et (O) ? â Peut-ĂȘtre pas pareil. â (ExpĂ©rience.) â Oui. â Et (R) et (O) ? â Oui, pareil. Ils pĂšsent comme le noir, ils doivent sĂ»rement aussi peser lâun comme lâautre, alors lâeau montera autant. â Et ça (R) et (Pb) ? â Câest le plomb qui fera plus. (ExpĂ©rience.) Oh ! dans les mains, ça ne fait pas le mĂȘme poids, mais dans lâeau ça va toujours au fond, alors ça monte la mĂȘme chose, lâeau. â Et (Pb) avec (N) ? Le rouge pĂšse comme le noir, donc le plomb et le noir ça fera la mĂȘme chose dans lâeau. â Et (O + N) avec (Pb + R) ? â Ces deux (O + N) pĂšsent pareil, ces deux (Pb + R) ne pĂšsent pas la mĂȘme chose, ça ne fait rien, le plomb et lâorange vont aussi la mĂȘme chose au fond et lâeau monte la mĂȘme chose. â Et (L + Pb) avec (O + N) ? â (HĂ©site.) Le laiton et le plomb font monter davantage, parce que câest deux lourds », puis il identifie.
Kel (7 ; 11) : « Si je mets ça (R) ? â Ăa pĂšse en bas et lâeau monte. â Pourquoi ? â Et lâeau restera comme ça quand on ne met rien dedans, si on met quelque chose elle doit bien monter. â Et ça (O). â (Il soupĂšse et compare les hauteurs.) â MĂȘme chose. â  Et (O) et (N)? â On va voir le poids (soupĂšse). Câest pareil. â  Et (R) et (N). âąâ On a essayĂ© avec les autres. â Lâeau va monter aussi haut parce que le poids est Ă©gal. â Et (Pb) et (R) ? â Le plomb ça prend plus, câest inĂ©gal. (ExpĂ©rience.) Ah câest la mĂȘme chose. â Et (Pb) et (N) ? â Aussi, parce quâon a bien vu avec le plomb et le rouge. Câest pareil le rouge et le noir, alors ça doit bien faire aussi pareil le plomb et le noir.>
« Et (R + O) avec (Pb + N) ? â (HĂ©site.) Le rouge et lâorange câest moins haut, non quand mĂȘme lâeau monte pareil avec le plomb et le noir. â Et (L) et
[p. 306](Pb) ? â (Il pĂšse.) Le plomb fera monter plus haut. (ExpĂ©rience.) Ah non. â  Et (Pb + L) et (R + O) ? â Ăa monte la mĂȘme chose (Pb) et (O), on a vu. Et (Pb) câest comme (L), alors (L) peut aussi aller avec celui-lĂ . â  (On permute L et R.) â Toujours la mĂȘme chose. Le (L) Ă©gale (R), on sait,âon a essayĂ© avec (Pb) et (L) et avec (Pb) et (R). .
« Et la pĂąte (Ar) et (O) ? â Câest la mĂȘme chose, parce que câest le mĂȘme poids. (Il soupĂšse.) Ah non (et met dans lâeau). Oui, ce nâest pas le mĂȘme poids, mais ça monte la mĂȘme chose. â  Et (Ar) et (Pb) ? â Le plomb pesait plus que (R) mais, mĂȘme quâil est plus lourd, lâeau monte la mĂȘme chose, alors la pĂąte aussi, ça monte la mĂȘme chose. â Et (O + L) avec (Ar + Pb) ? â ĂĂ pĂšse plus lourd, lĂ , mais ça va monter la mĂȘme chose, parce que (Ar) Ă©gale (O) alors, mĂȘme que (O) Ă©tait plus lourd, lâeau est montĂ©e pareil. »
« Et pour ça (III) quâest-ce quâil faut mettre ? Câest le poids ou la place ? â Câest la place qui compte (il superpose Pb + L + R). â Et si on met un cylindre debout et les autres couchĂ©s ? â Ce sont toujours les mĂȘmes machins, lâeau monte la mĂȘme chose. »
Les rĂ©actions du troisiĂšme stade et la maniĂšre dont est dĂ©couverte la loi des volumes dĂ©placĂ©s sont extrĂȘmement instructives.
Notons dâabord quâaucun de ces sujets nâest en possession de la loi au dĂ©but de lâinterrogatoire et quâils prĂ©sentent encore tous Ă ce moment un rĂ©sidu plus ou moins important de la prĂ©liaison de « grosseur » selon laquelle le solide presse dâautant plus sur lâeau quâil est plus gros et lourd Ă la fois : parvenu au fond de lâeau il continue dâagir par son poids et lâeau monte ainsi, en proportion de sa force de pression et non pas du volume occupĂ©. Câest ce que dit textuellement Kel : « Ăa pĂšse en bas et lâeau monte », aussi pense-t-il quâĂ volume Ă©gal lâobjet le plus lourd fait davantage Ă©lever le niveau, parce quâil dĂ©place plus dâeau : « Le plomb ça prend plus ! » Et Bon explique que le plomb rĂ©uni Ă un cylindre dâaluminium lâemporteront sur deux de ces derniers parce que « ça fera plus de pression quand ils entreront dans lâeau ». MĂȘme Det, qui dit au dĂ©but « lâeau montera parce que le machin prend de la place » pense quâĂ volume Ă©gal le plomb lâemporte et va jusquâĂ identifier le cylindre III Ă deux petits seulement parce que « sâils pĂšsent la mĂȘme chose, ça prend la mĂȘme place » 1
Comment donc lâenfant de ce stade sâavĂšre-t-il capable dâĂ©liminer cette prĂ©liaison et de dĂ©couvrir la loi exacte ? Dans les grandes lignes le processus est le suivant : le sujet commence par composer avec rigueur les Ă©quivalences demandĂ©es, mais en se plaçant Ă ce seul point de vue du poids (et nous savons par le chap. XI quâeffective- ment les enfants de ce stade savent composer des poids), puis lorsque la constatation expĂ©rimentale les dĂ©trompe et leur montre que les
[p. 307]Ă©quivalences sont indĂ©pendantes du poids, alors ils poursuivent en disant quelque chose comme « ça ne fait rien si ce nâest pas le mĂȘme poids » et comprennent ainsi peu Ă peu la diffĂ©rence entre le facteur « volume » et le facteur pesanteur. En dâautres termes, ils composent dâabord les niveaux correspondant aux objets en croyant quâil sâagit de poids, puis ils continuent Ă coordonner les Ă©quivalences entre elles en faisant abstraction du poids et dĂ©couvrent alors le volume comme tel, en tant que produit de dissociation du schĂšme initial : ils ne composent donc pas dâemblĂ©e des volumes, contrairement aux sujets du stade IV, mais des niveaux attribuĂ©s Ă lâeffet du poids, et, comme leurs opĂ©rations sont exactes, ils construisent alors simultanĂ©ment la notion de volume et la loi explicative des niveaux.
DĂšs les compositions dâĂ©quivalences simples, ou entre objets homogĂšnes on sâaperçoit en effet, que leur attitude opĂ©ratoire est toute diffĂ©rente de celle du niveau prĂ©cĂ©dent : ce nâest plus lâanalogie qui les guide, câest la rigueur dĂ©ductive, au moins pour les cas Ă©lĂ©mentaires. Par exemple, Clan dit dâemblĂ©e que le cylindre rouge et lâorange sont Ă©gaux : puisquâils « pĂšsent comme le noir, ils doivent sĂ»rement aussi peser lâun comme lâautre, alors lâeau montera autant ». Et Kel, aprĂšs avoir comparĂ© successivement aussi le rouge et le noir Ă lâorange, conclut quâils sont pareils parce quâ« on a essayĂ© avec les autres : lâeau va monter aussi haut parce que le poids est Ă©gal », etc. Mais, jusque-lĂ aucun problĂšme ne se pose, puisque ces compositions se font en termes de poids. Seule la rigueur est nouvelle, mais comme elle est gĂ©nĂ©rale pour le poids au cours de ce troisiĂšme stade, il est normal quâelle sâapplique aussi aux poids des solides immergĂ©s qui font Ă©lever le niveau de lâeau.
Lorsque maintenant on fait .composer des Ă©quivalences entre objets de mĂȘme forme mais hĂ©tĂ©rogĂšnes qyant au poids, lâenfant se trouve obligĂ© de commencer Ă dissocier celui-ci du volume. Par exemple Clan sâattend Ă ce que le plomb lâemporte sur le rouge, mais voyant le niveau il sâĂ©crie « oh dans les mains ça ne fait pas le mĂȘme poids, mais dans lâeau ça va toujours au fond, alors ça monte la mĂȘme chose, lâeau » puis il en dĂ©duit que le plomb Ă©quivaudra aussi au noir, et en invoquant encore le poids mais pour en faire abstraction : « Le rouge pĂšse comme le noir, donc le plomb et le noir ça fera la mĂȘme chose dans lâeau. » Bon va mĂȘme jusquâĂ prĂ©voir que le poids du plomb ne jouera pas de rĂŽle : le cylindre orange, dit-il, « ce nâest pas aussi lourd, mais câest la mĂȘme hauteur »; il ajoute bien,
[p. 308]un instant que « le poids fait une petite diffĂ©rence », ce qui prouve la difficultĂ© de la dissociation, mais il conclut que le cylindre de plomb agit simplement « comme si » câĂ©tait un cylindre de mĂȘmes dimensions et de poids diffĂ©rent.
Or, voici le progrĂšs marquĂ© par ces derniĂšres compositions et celles, semblables en apparence, du stade prĂ©cĂ©dent. Tandis quâau cours du second stade, les Ă©quivalences entre objets de mĂȘme forme mais de poids distincts conduisent simplement Ă dissocier, au sein du schĂšme global de dĂ©but, le poids diffĂ©rentiel de la « grandeur » ou quantitĂ© de matiĂšre, mais en attribuant toujours Ă celle-ci une efficience en tant que pesante, lâenfant de ce troisiĂšme stade, qui est habituĂ© aux compositions plus rigoureuses de poids (cf. le deuxiĂšme et le troisiĂšme stades aux chap. IX, X et XI), comprend dâemblĂ©e que le poids nâintervient pas ici et cherche Ă lâĂ©liminer totalement. Câest ainsi quâau cours des compositions suivant immĂ©diatement celles dont nous venons de parler, Det dit du plomb rĂ©uni Ă un autre cylindre : « Ils feront monter pareil, ça ne fait rien quâils soient lourds » et prĂ©cise dans la suite « ça ne fait rien du tout quâils soient lourds, ça fait comme sâils Ă©taient comme ça (= mĂȘmes dimensions mais lĂ©gers). » De mĂȘme Clan dit : « Ces deux ne pĂšsent pas la mĂȘme chose, mais ça ne fait rien » et Kel : « Le plomb pesait plus, mais mĂȘme quâil est plus lourd, ça monte la mĂȘme chose », etc.
Le problĂšme est alors de comprendre pourquoi, si lâenfant fait abstraction du poids, il continue nĂ©anmoins ses compositions avec la mĂȘme rigueur (en tout cas pour ce qui est des Ă©quivalences simples). Mais la chose est aisĂ©e Ă expliquer. En constatant lâĂ©galitĂ© des niveaux lâenfant pose donc (A = Aâ) + (Aâ = Aâ) = (A = Aâ), pensant quâil sâagit de « grosseur » Ă©valuable en termes de poids. Constatant ensuite que le poids nâintervient pas et Ă©tant capable dâune abstraction suffisante pour lâĂ©liminer entiĂšrement de ces compositions-lĂ *, il maintient alors les Ă©quivalences et cherche simplement par quoi le remplacer et quel sera le facteur dâĂ©galitĂ© entre tous les Ă©lĂ©ments.
Or, lâexpĂ©rience du boudin dâargile permet de mettre en Ă©vidence Ă la fois cet effort de construction, qui marque un si grand progrĂšs sur le stade prĂ©cĂ©dent (le rĂ©sultat de lâexpĂ©rience de la pĂąte demeu-
1 Puisque lâabstraction du poids est elle aussi une opĂ©ration de composition des poids F« abstraction » Ă©tant lâopĂ©ration inverse de la « multiplication » logique. Voir Compte-rendu des sĂ©ances de la SociĂ©tĂ© de Physique de GenĂšve, vol. 58 (1941), p. 155.
[p. 309]rait entiĂšrement nĂ©gatif) et la dĂ©couverte du volume comme tel. Câest ainsi que Det pense dâabord que lâargile fera moins monter lâeau parce que « ça prend moins de place, il y a moins de pĂąte » : il raisonne donc maintenant en termes de « grandeur » ou de quantitĂ© de matiĂšre et non plus de poids ; puis, constatant lâĂ©quivalence, il conclut : « Ăa fait la mĂȘme chose parce que ça pĂšse la mĂȘme chose, non parce que ça prend de la place dans lâeau comme ces deux-lĂ (R et N). » Il conçoit donc la « place » occupĂ©e indĂ©pendamment de la forme de lâobjet et a fortiori de son poids, ce qui est proprement la dĂ©couverte implicite du volume. Avec Bon cette dĂ©couverte devient explicite ; constatant que le boudin dâargile Ă©quivaut au cylindre O il construit aussitĂŽt une reprĂ©sentation gĂ©omĂ©trique : « Ăa fait la mĂȘme pression, mais ce nâest pas le mĂȘme poids. Mais ça vaudrait la mĂȘme hauteur et la mĂȘme largeur. Si on mettait la pĂąte en boule, et si on faisait avec la boule un petit pion comme ça, ça ferait la mĂȘme grosseur (diamĂštre) et la mĂȘme hauteur ». Par contre, Rent, qui comprend bien lui aussi que le boudin dâargile peut occuper le mĂȘme volume dâeau que le cylindre de mĂ©tal, malgrĂ© la diffĂ©rence des formes, ne rĂ©ussit pas dâemblĂ©e la conversion de la pĂąte en cylindre : il est repris par lâillusion du poids et pense que le cylindre de pĂąte serait « plus grand, parce quâelle est plus lĂ©gĂšre ». Mais il se corrige spontanĂ©ment et admet dâemblĂ©e quâun disque dâargile de mĂȘme largeur que le verre dâeau aurait la mĂȘme hauteur que lâeau dĂ©placĂ©e « la mĂȘme hauteur juste, puisque câest la place quâil a prise ».
Cependant, si lâenfant parvient ainsi Ă traduire le volume de lâargile en volumes cylindriques Ă©gaux Ă ceux des cylindres de mĂ©tal, il ne parvient pas Ă ce stade, sauf aprĂšs de nombreuses hĂ©sitations, Ă comprendre que lâeau dĂ©placĂ©e pourrait elle aussi ĂȘtre Ă©galĂ©e au volume des cylindres une fois placĂ©e dans un verre de mĂȘme forme. Selon Rent ce verre « sera plus grand parce quâelle (lâeau) est plus lĂ©gĂšre » ou « parce quâil y a plus dâeau que le poids du cylindre de mĂ©tal ». Si le petit verre dâeau Ă©tait de « mĂȘme grandeur, il nâentrera quâune partie de lâeau », etc. Ce nâest que sur notre suggestion « câest le poids ou la place qui compte ? » que Rent se dĂ©cide enfin Ă comprendre cette identitĂ© du volume occupĂ© dans lâeau par le solide et du volume dâeau dĂ©placĂ© vers le haut : « Ah⊠alors câest la mĂȘme place : le verre sera comme le cylindre ! »
Si nous passons maintenant de ces Ă©galitĂ©s simples aux compositions par addition dâobjets Ă©quivalents, il se produit, surtout dans
[p. 310]le cas des objets hĂ©tĂ©rogĂšnes, ce quâon observe toutes les fois quâune situation devient plus complexe : un dĂ©calage des notions et des modes de raisonnement. Câest ce que nous avons constatĂ© Ă propos des compositions de poids (chap. XI) et ce qui nous a conduit Ă distinguer un sous-stade III A avec tĂątonnement pour les compositions additives et un sous-stade III B caractĂ©risĂ© par leurs rĂ©ussites immĂ©diates. Nous voyons ici Ă©galement, sans quâil soit nĂ©cessaire de pratiquer la mĂȘme coupure, certains sujets faire un dernier appel, lors des compositions additives hĂ©tĂ©rogĂšnes (et parfois mĂȘme homogĂšnes) Ă leurs prĂ©liaisons initiales de la « grosseur » englobant la notion du poids-force. Par exemple Det, pour trouver lâĂ©quivalent du grand cylindre dâordre III le croit dâabord plus « mince » que les petits, puis, ce qui montre son dĂ©sarroi, le soupĂšse, et cherche pour lâĂ©galer deux Ă©lĂ©ments seulement dont un lourd : il retombe alors dans lâindiffĂ©renciation totale du poids et du volume : « Oui, si ça pĂšse la mĂȘme chose, ça prend la mĂȘme place ! » On trouve la mĂȘme idĂ©e chez Rent, mais il est clair que ce phĂ©nomĂšne est secondaire et rĂ©siduel. De mĂȘme Bon, dont on a vu quâen comparant le plomb et un cylindre il rĂ©servait lâinfluence possible du poids « ça fait une petite diffĂ©rence », mais en faisait abstraction, puisque le plomb Ă©tait « comme si » il nâĂ©tait pas lourd, retombe dans sa prĂ©notion dĂšs que lâon compare (N 4- R) avec (Pb + O) : Lâeau montera plus haut (avec Pb + O) : Ăa fera plus de pression quand ils entreront dans lâeau. » Quand on lui rappelle les Ă©quivalences de dĂ©tail, il admet lâĂ©galitĂ© gĂ©nĂ©rale, mais dĂšs quâil repense au poids, il faiblit Ă nouveau « Ăa fera peut-ĂȘtre monter lâeau plus haut parce que câest plus lourd. »
Mais dâautres sujets comme Kel et en partie Clan parviennent dâemblĂ©e Ă rĂ©ussir les compositions additives dĂšs quâils rĂ©ussissent les Ă©quivalences simples : ils caractĂ©risent ainsi un sous-stade III B. Quant aux prĂ©cĂ©dents, comment rĂ©ussissent-ils Ă lever leurs derniĂšres difficultĂ©s ? Exactement comme sur le terrain des Ă©quivalences simples, par une nouvelle dissociation de la prĂ©notion de « grosseur » et par recomposition des volumes ainsi Ă©purĂ©s du poids. Câest ainsi que Bon parvient, aprĂšs avoir trouvĂ© le schĂ©ma de la construction rĂ©versible des volumes Ă Ă©galer (Ar + L + Pb) Ă (R 4- O 4- N) en disant : « Si on mettait tout en boule (R 4- O 4- N), ça ferait plus lĂ©ger, mais ça ferait la mĂȘme pression, la mĂȘme longueur et la mĂȘme largeur (que Ar 4- L 4- Pb) : lâeau monte la mĂȘme chose. » MĂȘme Det
[p. 311]est dĂ©livrĂ© de la prĂ©liaison du poids dĂšs quâil comprend que le grand cylindre est Ă Ă©valuer au point de vue du volume seul : « Ah oui, ces trois prennent la mĂȘme place », et alors il rĂ©ussit toutes les compositions trois par trois.
Or, en corrĂ©lation avec toutes ces constructions graduelles, on observe un respect intĂ©gral de lâexpĂ©rience et la constitution progressive de la loi. Mais prĂ©cisons que, si lâĂ©laboration dâune loi inductive et la composition dĂ©ductive des notions quâelle utilise reprĂ©sentent deux aspects dâune mĂȘme rĂ©alitĂ©, elles nâen constituent pas moins deux comportements distincts, et non pas un seul. Lorsque lâenfant constate, contrairement Ă sa prĂ©vision, que le plomb fait monter lâeau ni plus ni moins quâun cylindre dâaluminium, autre chose est, en effet, dâen conclure que lâexpĂ©rience est rĂ©guliĂšre, câest-Ă -dire que dans une autre situation le plomb ne fera pas monter lâeau davantage, et autre chose est de savoir composer Pb = X ; X = Y, donc Pb = Y. Sans la composition symĂ©trique des Ă©galitĂ©s ou la construction rĂ©versible des ensembles additifs il nây aurait pas de croyance possible en la rĂ©gularitĂ© de lâexpĂ©rience (on lâa bien vu au premier stade), mais sans cette rĂ©gularitĂ© il nây aurait pas non plus de composition possible.
Dans le cas particulier, le commun dĂ©nominateur de ces deux rĂ©actions consiste donc Ă dissocier la prĂ©notion de grosseur et Ă construire de nouvelles relations fondĂ©es sur le volume seul et susceptibles de permettre Ă la fois une composition rĂ©versible et une vĂ©rification expĂ©rimentale rĂ©guliĂšre. En dâautres termes, la lecture de lâexpĂ©rience ne donne pas lieu simplement Ă une gĂ©nĂ©ralisation empirique, câest-Ă -dire Ă un systĂšme dâanalogies inductives plus ou moins plausibles, mais simultanĂ©ment Ă une dissociation du schĂšme initial et Ă une refonte rationnelle des notions. Câest ce qui caractĂ©rise prĂ©cisĂ©ment ce stade par rapport au prĂ©cĂ©dent au cours duquel la composition demeure analogique et lâinduction non fondĂ©e en raison. Au contraire, Ă partir du moment oĂč les sujets du troisiĂšme stade ont dĂ©couvert que, selon la formule synthĂ©tique trouvĂ©e par Kel en fin dâinterrogatoire « câest la place qui compte », ils deviennent simultanĂ©ment capables des opĂ©rations rĂ©versibles illustrĂ©es par Bon (refaire en pensĂ©e le volume dâun cylindre avec celui du boudin dâargile) et de croire quâelles seront toujours adĂ©quates au rĂ©el.
§ 4. Le quatriĂšme stade : dĂ©couverte et dĂ©duction immĂ©diates de la loi et composition par le volume seul.đ
â Les enfants du troisiĂšme stade parviennent ainsi en fin de compte, Ă dĂ©couvrir et mĂȘme Ă formuler la loi gĂ©nĂ©rale du dĂ©placement du volume de lâeau. Mais, Ă la diffĂ©rence de ceux du quatriĂšme stade, ils nâen arrivent Ă ce point quâen partant de lâhypothĂšse du poids et de la prĂ©liaison globale de la « grosseur », pour ne dissocier celle-ci quâau fur et Ă mesure des constatations expĂ©rimentales et non pas en composant dâemblĂ©e les volumes : la notion de volume apparaĂźt donc au terme dâun processus de diffĂ©renciation plus ou moins long, tandis quâau quatriĂšme stade, il est posĂ© dĂšs le dĂ©but et immĂ©diatement compris comme la raison du phĂ©nomĂšne Ă expliquer. Cette opposition entre le troisiĂšme et le quatriĂšme stades est donc un nouvel exemple du dĂ©calage que nous avons constamment observĂ©, au cours de cet ouvrage, entre les compositions des relations de poids et de celles des volumes comme tels.
Voici des exemples de ce quatriÚme stade, à commencer par un cas de transition faisant encore un instant appel au poids :
Bal (9 ; 3) constate que N = R et R = O : « Et si je mets (N) et (O) ? â Ăa fera la mĂȘme chose. â  Et (Pb) et (R). â Il y a une diffĂ©rence. Le plomb est plus lourd. Lâeau ira plus haut. Ah non, la mĂȘme chose, parce quâil prend autant de place que celui-lĂ . â  (ExpĂ©rience.) Et si je mets (R) debout et (N) couché ? â La mĂȘme chose. »
« Et (N + Pb) avec (O + R) ? â Lâeau monte pareil : ça prend autant de place des deux cĂŽtĂ©s. â Et que faut-il mettre dans lâeau pour faire monter comme ça (le grand III) ? â Il faut en mettre deux. â Lesquels ? â Câest Ă©gal. Ils prennent la mĂȘme place. Ah non, il faut en rajouter encore un. â Lequel ? â Nâimporte lequel. »
« Et ce morceau de cire (Ci) avec (R) ? â Oh, il en faudra deux. La cire prend plus de place, elle est plus grande (elle le paraĂźt en effet). â Essaie. â (Il met la cire dans lâeau, mais pas encore les cylindres.) Ah non, ça fera la mĂȘme chose quâun seul. â Et si je la coupe en morceaux ? â Ce sera la mĂȘme chose : Ăa prend la mĂȘme place. â  Et la mĂȘme que le cylindre ? â Aussi. â  Et si je mets ici (Pb + Ci) et lĂ (R + O) ? â Le plomb prend autant de place que le rouge, le rouge autant que lâorange et lâorange autant que la cire. Ăa sera pareil. â Et (Pb + L + R) avec (Ci + 0 + N) ? â Ăa sera la mĂȘme chose, ils prennent tous la mĂȘme place. »
Dub (9 ; 10) : « Lâeau va monter, parce que ça fait quâil y a une place dans lâeau. â  (N) et (0) ? â MĂȘme chose. â  Et (R) couchĂ© avec (N) debout 1 â Il fera monter un petit peu plus, parce quâil prend plus de place en bas⊠Ah mais non, câest la mĂȘme chose, puisquâils ont la mĂȘme grosseur. »
Et (Pb) avec (R) ? â Lâeau montera la mĂȘme chose. Ils sont de la mĂȘme grosseur. Ăa ne fait rien si un est plus lourd. â Et avec (N) ? â Aussi. â Et si
[p. 313](N) est couchĂ© et (Pb) debout ? â Toujours les deux pareils, ça ne fait rien si le plomb est plus lourd puisquâil prend la mĂȘme place. â Et si (N + Pb) avec (R 4- O) ? â Câest la mĂȘme chose parce quâils ont la mĂȘme grosseur. Ăa nâest pas le mĂȘme poids mais ça prend la mĂȘme place. â  Et si (III) et (R + O + N empilĂ©s horizontalement) ? â (Il regarde et mesure avec lâindex et le pouce.) Ăa prend tout Ă fait la mĂȘme chose. »
« Et cette pĂąte ? â Il faut voir (expĂ©rience). â Et (Ar + Pb) avec (R + O) ? La mĂȘme chose. Ils sont tous de la mĂȘme grandeur, puisquâon a essayĂ© la pĂąte et le plomb et que le plomb est de la mĂȘme grandeur que les autres. â  Mais explique- moi encore pourquoi le poids ne fait rien ? â Ăa ne peut jamais rien faire de plus que les lĂ©gers : câest comme dans lâair, les ballons en aluminium ça fait plus lĂ©ger, mais tous les deux font la mĂȘme place. »
Lie (12 ans) : « Lâeau montera (avec N). â Pourquoi ? â Parce que le mĂ©tal prend de la place. â  Et (R) ? â Aussi, si câest le mĂȘme volume. â Et si (R) est pareil Ă (O) est-ce que (N) et (O) feront la mĂȘme chose ? â Oh oui. â  Et ça (Pb) 1 â Câest plus lourd, ça monte plus ? Ce nâest pas dit, mais est-ce que câest la lourdeur ou la place ? En gĂ©nĂ©ral câest le volume, alqrs ça fera la mĂȘme chose. â  Pourquoi tĂč as cru que le poids pouvait faire quelque chose ? â Parce quâon ne sait jamais. Je me suis demandĂ© si ce nâĂ©tait pas ça et pas lâautre. â â Et comment tu as trouvĂ© le volume ? â Parce que si on prend la place de lâeau, elle doit bien monter plus haut, alors câest la place qui fait, le poids ne fait rien. â  (ExpĂ©rience.) Et avec ça (N, O) ? â Oh oui, puisque câest les mĂȘmes dimensions. â Et ça (Pb + R) avec (O + N) ? â Mais oui, puisque câest tous les mĂȘmes volumes. »
« Et ça (Ar) on ne peut pas savoir dâavance, mais quâest-ce que tu crois ? â Ăa ne fait rien si câest lĂ©ger ou pas, il faut voir la place que ça prend. â (ExpĂ©rience.) Oui, câest la mĂȘme chose. â Et si tu en faisais un cylindre, il serait comment ? â Juste la mĂȘme chose que les autres : puisque câest le volume qui fait, alors la pĂąte, si elle fait monter lâeau autant, elle doit ĂȘtre de la mĂȘme grandeur quâeux. â  Et (Ar + Pb + L) avec (N + O + R) ? â Câest la mĂȘme chose, trois fois plus des deux cĂŽtĂ©s. â  Et si je mets ceux-ci couchĂ©s ? â Ăa prend la mĂȘme place. »
« Regarde, maintenant si on mettais lâeau qui monte quand on place un cylindre, tu vois (on montre la diffĂ©rence de niveau), si on la mettait dans de petits bocaux comme ça (cylindriques), il faudrait prendre un plus petit verre, ou Ă©gal ou plus grand que le cylindre de plomb ? â Eh bien, juste Ă©gal, puisque câest lâeau qui a fait monter le volume du plomb et pas le poids. â  Dis-moi encore pourquoi câest le volume qui fait, et pas le poids ? â Le poids peut seulement sâenfoncer, alors quand il est au fond, lâeau sâĂ©tend oĂč elle peut, comme lâair, elle prend la place quâelle peut quand on lui prend sa place, alors elle monte. Câest forcé : il nây a pas moins dâeau, si on lui prend de la place, alors elle doit monter plus haut. â Et si elle se dilatait ? â En tout cas elle ne se dilate pas. âą
Cos (14 ans) : « Lâeau monte parce que le cylindre prend de la place dans lâeau, alors lâeau qui a dĂ» partir se remet par-dessus, â  Et (Pb) ? â Câest plus lourd, mais je crois que ce sera la mĂȘme chose. Le poids ne joue pas de rĂŽle. â  Pourquoi pas ? â Câest-Ă -dire quâil faut que ça aille au fond du verre, mais quand il est au fond, sâil est lourd ou pas câest Ă©gal. â  Et (Pb + N) avec (R + O) ? â Oui, câest Ă©gal, deux fois plus haut des deux cĂŽtĂ©s. De nouveau le poids ne joue pas de rĂŽle. »
« Et ça (Ar) ? Il faut voir (expĂ©rience). Oui, câest toujours le volume. â  Et si on fait un cylindre avec cette pĂąte, quelles dimensions aura-t-il ? â Les mĂȘmes, câest-Ă -dire que sâil est plus haut il sera plus mince, ou sâil est plus large,
[p. 314]il sera plus bas. â Mais sâil a la mĂȘme hauteur ? â Alors il aura la mĂȘme largeur. âąâ Pourquoi ? â Parce que Veau monte au mĂȘme niveau, alors il faut que ce soit la mĂȘme grandeur. »
« Et si on met lâeau qui est montĂ©e dans un de ces bocaux ? â Il faut exactement la mĂȘme grandeur que les cylindres, parce que câest la place que les cylindres ont pris dans lâeau, qui est montĂ©e au-dessus. »
On voit en quoi consistent ces compositions dont lâachĂšvement. dĂ©finit ainsi le quatriĂšme stade. En premier lieu, sauf le cas de transition Bal qui croit un instant que le plomb lâemportera sur les autres cylindres, tous ces enfants partent dâemblĂ©e du volume. MĂȘme Lie, qui se pose le problĂšme du poids « parce quâon ne sait jamais », exclut ce facteur, non seulement parce quâ« en gĂ©nĂ©ral câest le volume », mais pour cette raison dĂ©duite a priori «  si on prend la place de lâeau, elle doit bien monter plus haut, alors câest la place qui fait, le poids ne fait rien ». Donc le rĂŽle du volume, au lieu dâĂȘtre imposĂ© par lâexpĂ©rience, comme câĂ©tait le cas au cours des stades prĂ©cĂ©dents, est dĂ©sormais construit par dĂ©duction. En second lieu, et par consĂ©quent, toutes les compositions habituelles, additives aussi bien que simples sont dâemblĂ©e rĂ©ussies et justifiĂ©es correctement. En troisiĂšme lieu, et en vertu du caractĂšre entiĂšrement opĂ©ratoire et rĂ©versible qui est ainsi atteint, non plus en cours dâinterrogatoire, mais dĂšs lâattitude spontanĂ©e de lâenfant en prĂ©sence de ce problĂšme des niveaux, le volume dâeau dĂ©placĂ© est dâemblĂ©e conçu comme Ă©quivalent au volume du solide immergé : tandis que Rent, par exemple, Ă©chouait encore Ă trouver seul que lâeau refoulĂ©e remplirait un verre cylindrique de mĂȘme contenance que les cylindres de mĂ©tal, Lie dit dâemblĂ©e : « Eh bien (ce serait) juste Ă©gal, puisque câest lâeau quâa faite monter le volume de plomb, et pas le poids (du plomb) » et ce sujet ajoute alors une nouvelle dĂ©monstration du rĂŽle du volume, fondĂ© sur la conservation de lâeau. Et Cos : « Il faut exactement la mĂȘme grandeur⊠parce que câest la place que les cylindres ont pris dans lâeau qui est montĂ©e au-dessus. » La « place qui est montĂ©e » câest en style enfantin la solution complĂšte du problĂšme du dĂ©placement des volumes !
§ 5. Conclusions. La composition des volumes et la question des rapports entre les opĂ©rations rĂ©versibles et lâinduction expĂ©rimentale.đ
â Deux derniers problĂšmes sont Ă discuter dans ces conclusions : celui de la comparaison entre les compositions de volumes dont nous venons
[p. 315]dâachever la description et les compositions prĂ©cĂ©demment Ă©tudiĂ©es, et celui des relations entre cette construction opĂ©ratoire et lâexpĂ©rience, dans lâĂ©laboration de la loi des niveaux ou des volumes dĂ©placĂ©s. Il va de soi que ces deux questions se tiennent de prĂšs, et la seconde nous permettra de retrouver le problĂšme gĂ©nĂ©ral des opĂ©rations et de lâexpĂ©rience, laissĂ© en suspens Ă la fin des conclusions du chap. XI.
Mais dâabord une question prĂ©alable : peut-on comparer ces compositions de volume Ă celles de poids, dans lesquelles nâintervenaient que des hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ©s de forme et de densitĂ©, puisque les prĂ©sentes compositions entre les hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ©s analogues de forme et de poids, sont liĂ©es Ă lâĂ©laboration dâune loi, et, de ce fait, ont Ă dĂ©buter par la dissociation du poids et du volume mĂȘme, au sein dâune prĂ©liaison qui les englobe tous deux ? Nous croyons ces deux situations exactement comparables et voici pourquoi : La notion du poids, elle aussi et au mĂȘme titre que celle du volume, implique des dissociations prĂ©alables (entre elle et la quantitĂ© de matiĂšre) et des regroupements (en fonction de la densitĂ©). La notion mĂȘme de quantitĂ© de matiĂšre implique de tels processus formateurs. Et si la loi dont nous nous sommes servi pour lâĂ©valuation du volume est plus complexe que celle de la balance pour la mesure du poids (ou que lâobservation directe des rĂ©cupĂ©rations possibles pour les compositions de quantitĂ©s de liquides, compositions comparables Ă ces deux autres et que nous avons Ă©tudiĂ©es prĂ©cĂ©demment), cela tient simplement aux difficultĂ©s propres Ă la notion de volume, plus abstraite que les prĂ©cĂ©dentes : il nâen reste donc pas moins que chaque type de composition, quâil sâagisse de simples quantitĂ©s de matiĂšre, de poids ou de volume, va nĂ©cessairement de pair avec lâĂ©laboration de lois expĂ©rimentales et câest pourquoi le double problĂšme dont nous devons traiter en ces conclusions est absolument gĂ©nĂ©ral. Seulement nous avons prĂ©fĂ©rĂ© rĂ©server cette discussion sur les rapports de lâexpĂ©rience et de la composition rĂ©versible pour la fin, non seulement parce que cette disposition des questions Ă©tait plus commode, mais encore parce que la loi du dĂ©placement des volumes fournit un exemple particuliĂšrement clair tandis que le problĂšme de la balance est plus difficile Ă manier Ă lâinterrogatoire.
Cela dit, nous pouvons dâabord constater que, dans les grandes lignes, lâĂ©volution des compositions de poids et celles des compositions de volumes se correspondent trĂšs semblablement, mais avec le
316 LE DĂVELOPPEMENT DES QUANTITĂSdĂ©calage habituel en ce qui concerne le volume. Le point de dĂ©part est le mĂȘme : pas de compositions possibles durant le premier stade. Au cours du second stade, seules les compositions homogĂšnes sont possibles pour le poids, par Ă©quivalences simples ou addition, mais, comme nous lâavons vu, il sâagit en rĂ©alitĂ© de compositions de quantitĂ©s de matiĂšres puisque, dans le cas des compositions homogĂšnes, le poids est proportionnel Ă la quantitĂ© de substance. Pour ce qui est des volumes, un retard systĂ©matique est Ă signaler ici, presque toutes les compositions du second stade demeurant analogiques ou transductives sans nĂ©cessitĂ© dĂ©ductive. Dâautre part, les compositions entre objets hĂ©tĂ©rogĂšnes du point de vue des diffĂ©rences de poids seul, par opposition Ă la forme, sont rĂ©ussies aussi bien que les compositions entre cylindres de mĂȘme poids, et cela grĂące Ă une dissociation entre le poids et la « grandeur » : il semble donc, au premier abord, quâil y ait sur ce point une avance de la logique des volumes par rapport aux compositions du chap. XI, mais ce serait une illusion que dâinterprĂ©ter les choses ainsi, car, du prĂ©sent point de vue, la « grandeur » nâest pas autre chose, Ă nouveau, quâun rapport directement proportionnel entre le volume et la quantitĂ© de matiĂšre. En effet toutes les compositions avec hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© de forme, lesquelles supposent prĂ©cisĂ©ment la prise de conscience du volume comme tel par opposition Ă la simple grandeur, donnent lieu Ă un Ă©chec complet durant le second stade. Durant le troisiĂšme stade, les compositions relatives au poids aboutissent Ă leur achĂšvement. Or ces compositions elles-mĂȘmes permettent prĂ©cisĂ©ment Ă lâenfant de construire logiquement les relations de niveau en partant de lâhypothĂšse du poids, puis de faire abstraction de celui-ci et de prendre ainsi possession, au fur et Ă mesure des constatations expĂ©rimentales, du volume comme tel. Mais sâil y a donc progrĂšs Ă©vident dans la construction logique et sâil y a mĂȘme dĂ©couverte de la loi, il est clair quâon ne peut pas encore parler dâune composition proprement dite des volumes : câest au cours du quatriĂšme stade seul, avec par consĂ©quent un stade de dĂ©calage sur le poids, que celle-ci a lieu enfin.
Une fois de plus, nous devons donc prendre acte dâun retard systĂ©matique de la construction du volume sur celle du poids, et nous en comprenons maintenant aisĂ©ment le pourquoi. ConsidĂ©rons, par exemple, un cylindre de mĂ©tal (de ceux qui viennent de nous servir au cours de nos expĂ©riences), ou dâargile Ă modeler (de ceux que nous avons utilisĂ© en boulettes, boudins, etc., pour lâĂ©tude de la conserva-
[p. 317]tion du poids, au chap. II), et comparons les rĂ©sultats des deux questions suivantes : a-t-il le mĂȘme poids vertical ou horizontal et fait-il monter lâeau jusquâau mĂȘme niveau, quâil soit couchĂ© ou dressĂ© dans le verre ? Or, avant le milieu du second stade, ces sujets ne croient pas Ă lâĂ©quivalence du poids, dans ces deux positions, mais dĂšs la fin de ce stade ils sont convaincus de lâinvariance. Par contre, en ce qui concerne le volume, nous constatons que presque tous les sujets des deux premiers stades et la moitiĂ© encore de ceux du troisiĂšme croient que le niveau de lâeau diffĂ©rera selon la position du cylindre immergé : le cylindre vertical est « plus gros », « ça prend plus de place », « ça fait plus des deux cĂŽtĂ©s », « ça fait plus lourd », « câest plus haut » (second stade), « il est plus grand », « il a plus de force », « il prend plus de place », « il fait plus monter lâeau », etc. (troisiĂšme stade). Or il est clair que cette diffĂ©rence entre les rĂ©actions au poids et au volume tient Ă la raison suivante. Tandis que le poids, dĂšs que lâhabitude de la balance parvient Ă corriger les impressions subjectives de la main, est en quelque sorte unidimensionnel, et permet par consĂ©quent dâĂ©liminer plutĂŽt le facteur de position de lâobjet, le volume au contraire rĂ©sulte dâun faisceau de relations dont les trois dimensions spatiales de lâobjet ne sont que les plus apparentes : il faut encore tenir compte de la non-compressibilitĂ© du solide immergĂ© et de lâeau dans laquelle il trempe, et, par consĂ©quent, de la masse et des forces liĂ©es Ă la texture matĂ©rielle de lâun et de lâautre. DĂšs lors, quand il veut juger si un cylindre occupe le mĂȘme espace, couchĂ© ou dressĂ©, lâenfant en est rĂ©duit Ă une estimation subjective et choisit ainsi pour sâorienter une qualitĂ© dominante, comme la hauteur (et alors il le croit « plus grand », etc., quand il est vertical) ou la largeur (et alors il le croit « plus mince », « plus petit », etc.). Le poids apparaĂźt donc dâemblĂ©e comme une qualitĂ© concrĂšte caractĂ©ristique de la matiĂšre, tandis que le volume est une abstraction dĂšs quâil nâest plus solidaire de la quantitĂ© apparente de substance. De lĂ la tendance invincible des petits de confondre les trois termes en une prĂ©notion globale de « grosseur » et leur difficultĂ©, lorsquâils cherchent Ă raisonner sur la « place » occupĂ©e, Ă trouver un invariant susceptible dâestimations objectives.
Câest ce qui explique Ă©videmment le retard des compositions du volume comparĂ©es Ă celles du poids. Pourquoi, en effet, les sujets du deuxiĂšme stade sont-ils plus rapidement certains, dans le cas des barres servant Ă Ă©valuer les poids A = Aâ si A = Aâ et Aâ = Aâ
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[p. 318]que dans celui des volumes, dans lequel ils raisonnent par simple analogie, avec envie constante de vĂ©rifier leurs prĂ©somptions ? Câest assurĂ©ment que dans le premier cas le raisonnement peut sâappuyer sur des invariants physiques plus solides (une barre rigjde ne changeant pas de poids, au second stade, mĂȘme si on la dĂ©place horizontalement), et cela parce que les termes sâĂ©quilibrent sur la balance dont le mĂ©canisme est presque immĂ©diatement comprĂ©hensible Ă lâenfant, dâoĂč A = Aâ, mais quand des cylindres comparĂ©s deux Ă deux, dĂ©placent le niveau de lâeau, ce rapport suppose pour les sujets les plus jeunes, un tel complexe de qualitĂ©s quâils sont moins sĂ»rs de la rĂ©gularitĂ© de lâexpĂ©rience et de la permanence de lâaction des objets. La complication des rapports en jeu dans le volume est donc la raison Ă la fois du retard dans la mise en train du raisonnement formel, et du dĂ©calage dans la dissociation finaleâde la notion du volume comme tel.
Peut-ĂȘtre dira-t-on quâalors le dĂ©calage des compositions de substance, poids et volumes nâintĂ©resse pas le raisonnement en tant que formel ou logique, mais seulement son contenu ? Il serait trop simple dâinterprĂ©ter les choses ainsi, car il est clair Ă©galement que si les faits semblent moins rĂ©guliers Ă lâenfant dans le cas des dĂ©placements de niveaux et de volumes que dans le domaine des poids sur la balance, câest que dans le premier cas les relations en cause sont moins bien composĂ©es entre elles que dans le second et ne donnent lieu dĂšs lors quâĂ une induction empirique tandis que la dĂ©duction est possible pour lâĂ©quivalence des poids.
Mais surtout, si lâon compare toutes les raisons examinĂ©es jusquâici qui expliquent le retard des compositions de poids sur celles de qua- titĂ© de matiĂšre et le retard des compositions du volume sur celles de poids, il est facile de comprendre pourquoi les facteurs dĂ©ductifs ou formels et les facteurs de contenu (perceptifs et expĂ©rimentaux) constituent, au cours de ce dĂ©veloppement, un tout indissociable. Pourquoi, en effet, lâenfant ne parvient-il Ă composer des poids quâaprĂšs ĂȘtre capable de composer des quantitĂ©s de substance ? Câest que le poids (ou la conservation du poids) suppose la matiĂšre (ou la conservation de la matiĂšre) sans que la rĂ©ciproque soit vraie. Et pourquoi ces compositions de volume ne viennent-elles quâen troisiĂšme lieu ? Câest que la conservation du volume physique suppose une certaine consistance de la matiĂšre, et que cette incompressibilitĂ© ou « dureté » implique prĂ©cisĂ©ment, selon lâenfant, la conservation du
[p. 319]poids (voir chap. VI) mais sans que la rĂ©ciproque soit vraie. Mais cette implication de la matiĂšre par le poids et du poids par le volume physique est-elle le produit dâune construction opĂ©ratoire ou le rĂ©sultat des constatations expĂ©rimentales ? Il est Ă©vident, Ă nouveau, que ces deux facteurs de la construction dâensemble sont interdĂ©pendants, les constatations objectives nâĂ©tant possibles quâen fonction dâun systĂšme de notions groupĂ©es opĂ©ratoirement et celles-ci ne consistant quâen actions possibles sur la rĂ©alitĂ© observĂ©e.
Nous voici donc conduits ou ramenĂ©s au problĂšme des rapports entre la forme et le contenu, ou, plus prĂ©cisĂ©ment entre la composition rĂ©versible et lâinduction expĂ©rimentale.
Cherchons dâabord Ă dĂ©finir ce qui constitue le propre de la composition des volumes examinĂ©e dans ce chapitre. Le point de dĂ©part est donc lâindiffĂ©renciation des notions, câest-Ă -dire la croyance que toutes les relations en jeu sont directement proportionnelles entre elles. On pourrait Ă©crire la chose comme suit : A est plus haut que B, soit (A B) = A est plus large que B, soit (A B) = A est plus Ă©pais que B, soit (A B) = A est plus lourd que B, soit (A B) = A est plus fort que B, soit (A B) = A fait monter davantage lâeau que B, soit (A B). En dâautres termes, sâil sâagissait de multiplier ces relations entre elles, on aurait (A B) X (A 2 B) x (A 3 B) x (A^.B) (A ^.B)=(A Âź,B). Il est entendu quâau stade de lâindiffĂ©renciation complĂšte des notions (premier stade), il nây a prĂ©cisĂ©ment pas de composition opĂ©ratoire, sans quoi le sujet trouverait rapidement lâabsurditĂ© oĂč conduisent ces multiplications : lâenfant part sans plus de lâidĂ©e implicite de la proportionnalitĂ© de tous les rapports, et câest cette idĂ©e que nous traduisons symboliquement ainsi pour en mieux faire voir les conditions de groupement ultĂ©rieur.
Or, les donnĂ©es de fait que lâon fournit Ă lâenfant (et, au point de dĂ©part de lâinterrogatoire les constatations expĂ©rimentales quâenregistre lâenfant nâont pas dâautre but que de lui fournir ces donnĂ©es) sont justement impossibles Ă composer de cette maniĂšre. Par exemple le cylindre de plomb A comparĂ© Ă un cylindre dâaluminium B donne A = B aux points de vue 1, 2, 3 et 6 mais A ^.B et A B si lâon ramĂšne avec lâenfant la « force » au poids. Le boudin dâargile est A B ; A B ; A B ; A B ; A B et A ÂŁ B, etc. La composition Ă©tant ainsi contradictoire selon le principe de la proportionnalitĂ© que va-t-il donc se passer ? Au cours du premier stade,
[p. 320]lâenfant prĂ©fĂšre son schĂšme global Ă la cohĂ©rence opĂ©ratoire, aussi trois circonstances rendent-elles alors la composition impossible, et il nous suffit de les mentionner pour comprendre le mĂ©canisme de la construction ultĂ©rieure. En premier lieu lâenfant parle tantĂŽt comme si les dimentions spatiales Ă©taient proportionnelles au poids, tantĂŽt lâinverse, dâoĂč une contradiction permanente. En second lieu quand lâune des relations se modifie de maniĂšre frappante (par exemple quand on dresse un cylindre jusque-lĂ couchĂ©), le sujet la considĂšre isolĂ©ment au lieu de la composer avec les relations inverses (si la hauteur augmente, la largeur diminue). En troisiĂšme lieu, fidĂšle Ă lâidĂ©e que les rapports en jeu sont liĂ©s globalement mais sans cesse dĂ©mentis par les transformations rĂ©elles, lâenfant ne se fie ni Ă la rĂ©gularitĂ© de lâexpĂ©rience, ni aux propositions antĂ©rieurement admises Ă titre de donnĂ©es. DâoĂč lâon peut naturellement conclure que les trois conditions de la composition seront : 1° une dissociation des qualitĂ©s en prĂ©sence, câest-Ă -dire une division de classes ou « abstraction »1 des qualitĂ©s poids et force pour ne conserver que les dimensions spatiales (Ă©tant admis que le solide est assez lourd pour ĂȘtre immergĂ©) ; 2° une multiplication des relations restantes, avec compensation des variations en sens inverse, câest-Ă -dire un systĂšme permettant dâexprimer soit qualitativement soit en le quantifiant, le volume du solide en fonction de ses dimensions et de mettre ce volume en correspondance avec celui de lâeau dĂ©placĂ©e (voir cas de Lie et Cos au quatriĂšme stade); 3° un ensemble dâinvariants logiques et expĂ©rimentaux.
Cela posĂ©, comment faire, dans la construction logique solidaire de la loi des niveaux, la part de lâexpĂ©rience ou de lâinduction expĂ©rimentale, et celle de la composition elle-mĂȘme, câest-Ă -dire des opĂ©rations comme telles ?
Il est clair, tout dâabord, que les trois conditions mentionnĂ©es Ă lâinstant ne sauraient ĂȘtre remplies sans lâexpĂ©rience : câest donc lâexpĂ©rience seule qui fournit le contenu des opĂ©rations, câest-Ă -dire qui dĂ©cide lesquelles doivent ĂȘtre effectuĂ©es et dans quel sens. Pourquoi le niveau de lâeau dĂ©pend-il du volume et non pas du poids du corps immergĂ©, lorsque celui-ci est assez pesant pour ĂȘtre entiĂšrement recouvert ? Pourquoi lâeau demeure-t-elle incompressible lorsquâon y plonge un cylindre de mĂ©tal et se borne-t-elle Ă un dĂ©placement vers le haut ? Pourquoi le poids et le volume des solides ne sont-ils
1 Au sens opĂ©ratoire de lâopĂ©ration inverse de la multiplication logique voir Compte- rendu des sĂ©ances de la SociĂ©tĂ© Physique de GenĂšve, 1941 (vol. 58), p. 155.
[p. 321]pas toujours proportionnels ? Pourquoi le volume dâun solide est-il constant, toute dĂ©formation selon une dimension supposant des modifications complĂ©mentaires des autres dimensions ? Bref, câest Ă lâexpĂ©rience Ă indiquer quelles relations doivent ĂȘtre dissociĂ©es ou composĂ©es entre elles, comment il les faut composer et quels- sont les invariants rĂ©els ou les constantes physiques.
Mais il est non moins clair quâaucun de ces contenus expĂ©rimentaux ne peut ĂȘtre enregistrĂ©, câest-Ă -dire ne peut donner lieu Ă une « lecture » par simple observation ou expĂ©rimentation, et ne peut mĂȘme ĂȘtre conçu, sans une composition dâordre formel. Pour commencer par le troisiĂšme point, par la simple rĂ©gularitĂ© de lâunivers donnĂ© ou la simple existence empirique de constantes, chacun sait que lâexpĂ©rience ne se rĂ©pĂšte en rĂ©alitĂ© jamais complĂštement, et que les mĂ©canismes qui se reproduisent ne sont que des produits dâabstraction. Si le cylindre de plomb A fait monter lâeau autant que le cylindre Aâ et si Aâ = Aâ, pourquoi peut-on attendre que A = Aâ ? Il nâest pas exagĂ©rĂ© de dire quâil faut lâadmettre parce que la logique le veut *, car, Ă vouloir suivre les destinĂ©es de chaque goutte dâeau et de chaque grain de mĂ©tal, bien des choses peuvent se passer de A Ă Aâ. Et pourquoi lâeffet A sera-t-il encore Ă©quivalent Ă lâeffet Aâ si lâon recommence lâexpĂ©rience ? De nouveau parce que la composition exige que A = A et que Aâ = Aâ. Cela signifie que, dans les deux cas, si lâon trouve Ă lâexpĂ©rience et Ă un certain degrĂ© de prĂ©cision que A nâest plus Ă©gal Ă Aâ ou Ă Aâ, on dira non pas que A, Aâ ou Aâ a cessĂ© dâĂȘtre identique Ă lui-mĂȘme et quâil est donc impensable mais quâil est devenu physiquement diffĂ©rent ; cela nâempĂȘche pas alors de retenir par abstraction son Ă©tat premier et de continuer Ă poser de ce point de vue abstrait que si A = Aâ et si Aâ = Aâ alors A = Aâ encore et toujours. En dâautres termes, le contenu expĂ©rimental suggĂšre les opĂ©rations Ă effectuer, mais ensuite, pendant que le monde physique se transforme et sâĂ©coule, la raison immobilise les Ă©tats rĂ©volus et fournit les moyens de les retrouver quand elle le veut, en rendant le monde rĂ©versible par la pensĂ©e. Puis elle accomplit le mĂȘme travail avec les donnĂ©es nouvelles de lâobservation, et ainsi de suite, lâexpĂ©rience Ă©tant de la sorte mise sans cesse en accord avec elle-mĂȘme, câest-Ă -dire avec son passĂ© autant quâavec son prĂ©sent. Si donc quelque changement survient dans la composition du
1 A. Lalande,Les problĂšmes de lâInduction et de lâExpĂ©rimentation, Paris (Boivin).
[p. 322]plomb ou des autres cylindres, si lâeau sâĂ©vapore ou se dilate par la chaleur, si les rĂ©cipients changent eux-mĂȘmes lĂ©gĂšrement de forme ou de dimensions, on pourra toujours admettre que A = A et que A = Aâ = Aâ en conciliant par le moyen dâautres rapports les donnĂ©es nouvelles avec les donnĂ©es antĂ©rieures. Câest pourquoi, tant que lâenfant ne sait pas dĂ©duire A = Aâ, il ne peut avoir confiance dans lâexpĂ©rience et vice-versa : câest que la rĂ©alitĂ© expĂ©rimentale et la rĂ©alitĂ© opĂ©ratoire (par opĂ©rations physiques ou purement logiques, peu importe) se construisent ensemble.
De mĂȘme, en ce qui concerne les deux premiĂšres conditions de la composition, il est impossible de dissocier le volume du poids (premiĂšre condition) ou de coordonner les relations multiples constitutives des volumes physiques (deuxiĂšme condition) sans une structure formelle trĂšs prĂ©cise qui consiste en fait en un mĂ©canisme opĂ©ratoire rĂ©versible, câest-Ă -dire en groupements logiques ou en groupes arithmĂ©tiques et gĂ©omĂ©triques. De mĂȘme que le physicien de laboratoire ne peut non seulement rien comprendre, mais encore rien enregistrer et rien observer sans un appareil mathĂ©matique qui lui sert dâinstrument explicatif au terme de sa recherche et, dĂšs le dĂ©but, de langage, ou si lâon peut dire, dâinstrument de perception mĂȘme (puisque, â H. PoincarĂ© et P. Duhem lâont dit depuis longtemps, â il ne « voit » de lâĂ©lectricitĂ© quâune aiguille oscillant sur une Ă©chelle et de tout autre phĂ©nomĂšne quâun ensemble de pareils indices mĂ©triques et abstraits) de mĂȘme lâesprit humain, dĂšs ses origines les plus infantiles, ne parvient Ă prendre un contact prĂ©cis avec une quantitĂ© de matiĂšre, un poids ou un volume que par le moyen de sĂ©riations, dâĂ©quivalences, abstractions (divisions de classes), de multiplication de relations, etc., câest-Ă -dire de « groupements » opĂ©ratoires dâordre formel, dont la quantification numĂ©rique ou mĂ©trique constitue le rĂ©sultat direct. Par exemple, pour dĂ©couvrir que le niveau de lâeau ne dĂ©pend que du volume et non pas du poids dâun objet (assez lourd pour ĂȘtre immergĂ© complĂštement) â et cette dissociation paraĂźt ĂȘtre imposĂ©e par les faits dâobservation les plus Ă©lĂ©mentaires, â il ne faut pas Ă lâenfant moins de quatre stades successifs sâĂ©chelonnant de quatre Ă onze ans environ, et solidaires de toute la construction opĂ©ratoire des invariants de substance, de poids et de volume ! Comprendre quâun cylindre de plomb de mĂȘmes dimensions quâun cylindre dâaluminium dĂ©placera le mĂȘme volume dâeau suppose en rĂ©alitĂ© tous les groupements de la logique des Ă©quivalences et de celles des sĂ©riations
[p. 323]et multiplications de relations asymĂ©triques. Admettre quâun mĂȘme cylindre occupe le mĂȘme volume debout ou couchĂ© implique toute la logique. Et saisir simplement la signification la plus empirique de lâĂ©galitĂ© de niveau produite par lâimmersion du boudin dâargile et des cylindres de mĂ©tal entraĂźne les opĂ©rations rĂ©versibles au moyen desquelles le sujet dĂ©couvre quâon peut alors construire avec cette pĂąte Ă modeler un cylindre de mĂȘmes dimensions que les autres, et quâon peut mĂȘme verser lâeau dĂ©placĂ©e en un bocal cylindrique de mĂȘme volume encore !
Et il nâest pas besoin de longs commentaires pour montrer que \ ces mĂȘmes compositions, mais sous leur forme parallĂšle dâopĂ©rations physiques â on se rappelle le parallĂ©lisme Ă©tabli en conclusion du chap. XI â sont celles qui ont conduit lâenfant Ă la notion de la conservation du volume (chap. III), Ă lâatomisme permettant de gĂ©nĂ©raliser cette conservation en cas de dissolution (chap. VI) et au schĂšme de la compression et de la dĂ©compression laissant le volume corpusculaire invariant (chap. VII-IX). Sur le premier point, il est clair que la conservation des quantitĂ©s, quâil sâagisse de substance, de poids ou de volume, suppose Ă la fois les compositions dâĂ©quivalences et les compositions additives Ă©tudiĂ©es ici, mais naturellement en tant quâadditions proprement physiques, et que les invariants ainsi construits constituent prĂ©cisĂ©ment une victoire de la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire sur lâĂ©coulement des choses. Quant Ă la composition atomistique nous avons assez vu quâelle constituait le simple prolongement des prĂ©cĂ©dentes, mais sur un plan corpusculaire dĂ©passant les limites de la perception et rendant donc dâautant plus nĂ©cessaire lâintervention dâun mĂ©canisme dĂ©ductif susceptible de reconstruire le rĂ©el. Il existe, en particulier, un parallĂ©lisme remarquable entre les attitudes opĂ©ratoires ou formelles et les attitudes expĂ©rimentales ou inductives analysĂ©es Ă propos de la conservation du sucre et de lâatomisme naissant (chap. V-VI) et celles que nous avons retrouvĂ©es dans le prĂ©sent chapitre : au cours du premier stade, Ă lâabsence de toute conservation correspond une insensibilitĂ© complĂšte Ă lâexpĂ©rience, au cours dâun second stade lâatomisme initial et la conservation de la substance seule correspondent Ă un dĂ©but de soumission Ă lâexpĂ©rience mais sans coordination suffisante ; un troisiĂšme stade caractĂ©risĂ© par lâatomisme avec composition exacte des poids voit se dĂ©velopper une induction systĂ©matique, avec soumission complĂšte Ă lâexpĂ©rience, et le quatriĂšme stade, qui est celui de lâatomisme avec composition com-
[p. 324]plĂšte des matiĂšres, poids et volumes, est aussi celui de la dĂ©duction intĂ©grale de lâexpĂ©rience, y compris le schĂšme de la compression et de la dĂ©compression. Il y a donc correspondance entiĂšre, non seulement entre les compositions analysĂ©es ici et celles qui interviennent dans lâatomisme, mais encore entre les attitudes inductives observĂ©es dans les deux domaines, dĂšs le niveau initial de lâimpermĂ©abilitĂ© Ă lâexpĂ©rience jusquâau moment oĂč grĂące Ă la composition des Ă©quivalences et des additions, le mĂ©canisme opĂ©ratoire lâemporte avec son extraordinaire audace dĂ©ductive.
Il est donc permis de conclure que, dans tous les domaines Ă©tudiĂ©s en cet ouvrage, il y a complĂ©mentaritĂ© totale entre le contenu et la forme de la pensĂ©e, le contenu consistant dans les donnĂ©es du monde tel quâil est perçu, et la forme constituant le seul dispositif qui permette de remonter de lâĂ©tat T de ce monde Ă lâĂ©tat T â 1, câest-Ă -dire de rendre la rĂ©alitĂ© rĂ©versible par la pensĂ©e. Il serait dâailleurs erronĂ© de dire simplement que le contenu se rĂ©duit aux termes sur lesquels z portent les opĂ©rations (A ; Aâ; Aâ; etc.) et la structure formelle aux opĂ©rations rĂ©versibles, elles-mĂȘmes ( = ; + ; â ; x ; etc.) il est Ă©vident, en effet, que les termes comme tels ne sont isolables et dĂ©finissables quâen fonction des relations quâils soutiennent entre eux, câest-Ă -dire par consĂ©quent des opĂ©rations qui les relient ; en retour ces opĂ©rations plongent leurs racines dans la rĂ©alitĂ©, puisque câest le rĂ©el qui impose les diverses rĂ©unions ou dissociations Ă effectuer entre les termes. En un sens, lâesprit ne fait donc que de prolonger le rĂ©el, mais il le prolonge en lui ajoutant la rĂ©versibilitĂ©.
Que si, maintenant, on cherche Ă dĂ©gager le rapport qui existe entre lâinduction expĂ©rimentale, dont la fonction est de suivre le rĂ©el en ses mĂ©andres et en tous ses courants mĂȘme irrĂ©versibles, et la composition dĂ©ductive, soit sous sa forme logico-arithmĂ©tique avec abstraction du temps et de lâespace, soit sous la forme des « opĂ©rations physiques » dont le rĂŽle est de recomposer lâunivers sur le mode dâune construction rĂ©versible, alors il apparaĂźt que lâinduction constitue elle aussi, une composition â on a vu pourquoi tout Ă lâheure, â mais une composition non achevĂ©e, câest-Ă -dire un « groupement » ou un groupe dâopĂ©rations non encore fermĂ© sur lui-mĂȘme. Il est donc aisĂ© dâinterprĂ©ter le mĂ©lange dâinduction expĂ©rimentale et de dĂ©duction pure que nous avons rencontrĂ©, tant Ă propos de la constitution des notions de conservation et surtout de lâatomisme, quâau cours des compositions et de lâĂ©laboration de la loi du dĂ©placement des
[p. 325]volumes Ă©tudiĂ©es dans ce chapitre : la construction dâune loi expĂ©rimentale nâest quâun effort de composition progressive, essai couronnĂ© de succĂšs lorsque les relations en jeu sont assez simples pour pouvoir ĂȘtre groupĂ©es Ă un moment donnĂ©, mais demeurant sur le plan inductif si la composition ne parvient pas Ă se refermer en un systĂšme rĂ©versible, car alors les relations observĂ©es entre les phĂ©nomĂšnes ne peuvent quâĂȘtre constatĂ©es et non pas dĂ©duites. Autrement dit, lâinduction est une application des opĂ©rations rĂ©versibles Ă un contenu irrĂ©versible, soit parce quâil est formĂ© de donnĂ©es encore insuffisamment connues ou Ă©laborĂ©es pour donner lieu Ă un groupement cohĂ©rent, soit parce quâil est irrĂ©versible en rĂ©alité : dans les deux cas les opĂ©rations nâaboutissent donc pas Ă une composition entiĂšre, mais elles la prĂ©parent, et dans la mesure oĂč lâinduction des lois est couronnĂ©e de succĂšs, elle finit par se confondreâ avec la dĂ©duction elle- mĂȘme.