Partie II.
Les activités perceptives

Les effets perceptifs étudiés dans la Partie I de cet ouvrage relèvent tous de ce que l’on peut appeler avec les Gestaltistes les « effets de champ », entendant par là les interactions immédiates entre éléments perçus simultanément dans un même champ actuel de centration : telles sont les illusions primaires et les erreurs élémentaires I et II, puisque toutes trois peuvent être obtenues en tachistoscopie avec un point de fixation obligée et à des durées assez courtes pour exclure tout dépla- ment molaire du regard.

Nous réunirons au contraire sous le terme collectif d’activités perceptives (car il en existe un grand nombre de distinctes et qui ne sont pas nécessairement de même niveau) les processus intervenant au sein des perceptions dans la mesure où il s’agit de relier les centrations ou leurs produits à des distances dans l’espace ou dans le temps excluant une interaction immédiate : telles sont les activités d’exploration, de transport et de transposition spatio-temporels ou purement temporels, de mises en référence (coordonnées perceptives), de schématisation, etc.

Ces activités augmentent avec l’âge en importance et en nombre de variétés différenciées. Elles ont normalement pour résultat de favoriser les coordinations et de diminuer les erreurs primaires, mais elles aboutissent souvent aussi à engendrer de nouvelles formes d’erreurs systématiques, du seul fait qu’elles mettent en relation des éléments jusque là non reliés et que ces liaisons nouvelles comportent alors certaines déformations sur le modèle des illusions primaires. Ces illusions nouvelles, que nous appellerons « secondaires », croissent aussi avec le développement, 1 de façon continue ou jusqu’à un cer-

1 Ce n’est en réalité pas l’illusion secondaire en tant qu’lllusion, qui croit avec l’âge, mais seulement l’activité qui produit les rapprochements, ceux-ci seuls étant cause de l’illusion et non pas l’activité.

tain âge ; toutefois elles ne constituent donc pas le produit direct mais seulement indirect des activités perceptives, puisqu’elles n’en résultent pour ainsi dire que par contre-coup et sans exclure les tendances coordinatrices qui caractérisent ces activités sous leurs aspects les plus généraux.

Ainsi définie, la distinction des activités perceptives et des effets primaires de champ n’est que relative, du double point de vue synchronique et surtout diachronique, et ne contredit en rien une continuité de transitions entre deux. Du point de vue synchronique, déjà, il va de soi que la décentration constitue une activité perceptive, même si elle agit à des distances spatiales très faibles et en succession temporelle immédiate : les « couplages complets » invoqués au chap. II (§ 2) comme résultats de cette décentration aboutissant à la réduction des surestimations relatives sont donc un produit de l’activité perceptive d’exploration. Or, on se rappelle que nous avons distingué deux sortes de « couplages », selon qu’ils constituent une simple correspondance automatique exprimant le caractère homogène ou hétérogène (densités égales ou inégales) des « rencontres » sur L1 et sur L2 ou qu’ils résultent d’activités réelles de mises en relation et de transports (auquel cas seulement ils tendent à être « complets ») : il va donc de soi qu’il existera tous les intermédiaires entre ces deux variétés, qui caractérisent des pôles opposés et non pas des catégories disjointes, ce qui est une première raison suffisante pour admettre la continuité entre les effets primaires de champ et ceux des activités perceptives. De même, selon que l’on interprétera les « rencontres » comme des émissions projetées par l’objet perçu et enregistrées par le sujet, ou comme le résultat de « balayages » ou d’explorations élémentaires dus aux actions du sujet cherchant à s’assimiler l’objet, il va de soi que les effets primaires de centration seront à concevoir comme relativement distincts des activités perceptives ou au contraire comme résultant déjà d’activités simplement plus directes ou plus instantanées, mais reliées aux activités coordinatrices d’inter-centrations par des liens beaucoup plus étroits

Mais, du point de vue diachronique ou génétique, il se pose au sujet de cette distinction, un problème beaucoup plus général. Même si l’on parvient, à un âge donné, à tracer une frontière approximative entre les effets de champ et ceux des activités perceptives, rien ne prouve que cette frontière soit stable. La question est alors de savoir si la perception commence, dès les premiers enregistrements visuels ou tactilo-

kinesthésiques du nouveau-né, par consister en un ensemble d’effets de champ tout organisés, puis progressivement complétés dans la suite par des activités perceptives de formation ultérieure (ou même en partie réduits ou remplacés par ces activités) : c’est un tableau génétique de ce genre que suggérerait la théorie de la Gestalt, encore que pour ses représentants les plus orthodoxes, les activités perceptives elles-mêmes doivent être soumises à des lois de structuration analogues à celles des effets primaires (puisque ces lois sont même censées, selon ces auteurs, se retrouver dans les structures de l’intelligence proprement dite). Mais il est facile d’imaginer un renversement total de ces positions : il pourrait y avoir activités dès le départ, dont les effets de champ ne seraient que le résultat cristallisé ou momentanément équilibré 1, et ceux-ci seraient susceptibles de s’accroître en étendue2, au cours du développement, sous l’effet de nouvelles activités perceptives qui les déposeraient, tels des alluvions bien sédimentées, en marge du courant principal.

Nous n’allons pas préjuger ici de la solution de ce problème (qui comporte d’ailleurs naturellement des solutions intermédiaires entre ces deux extrêmes), mais nous tenions à la poser dès le départ, à la fois pour insister sur la relativité de la distinction proposée entre les mécanismes primaires et les activités perceptives et pour préparer certaines des analyses qui seront faites au sujet de ces dernières et qui contrediront l’hypothèse trop simple d’une filiation linéaire passant des premiers aux secondes et de là aux formes élémentaires ou sensori-motrices de l’intelligence.

Nous ne songeons d’ailleurs nullement à épuiser ici le problème immense des activités perceptives, et nous nous bornerons, en cette seconde Partie, à grouper nos remarques sous quatre chefs principaux (les illusions secondaires, les constances perceptives, la causalité perceptive et la perception des mouvements et de la vitesse), qui nous suffiront, dans la Partie 111, à discuter enfin la question des relations entre , la perception et l’intelligence.

1 Résultat à la fois direct et indirect : direct en tant que les activités perceptives initiales constitueraient la cause de la structuration des figures ; et indirect en tant que ces structurations produiraient les rapprochements (entre L1 et L.,, etc.) qui entraîneraient eux-mêmes les déformations par le fait que les éléments rapprochés sont perçus simultanément en un même champ de centration. En un mot, les activités perceptives fourniraient la structuration des effets de champ et le champ comme tel (de’ centration) serait cause des déformations.

2 Quand bien même la plupart d’entre eux diminueraient au point de vue quantitatif du taux des erreurs.