Les Mécanismes perceptifs : modèles probabilistes, analyse génétique, relations avec l’intelligence ()

Chapitre V.
La perception du mouvement, de la vitesse et du temps a

Il nous reste, à propos des activités perceptives, à résumer et discuter les quelques expériences que nous avons pu faire ou diriger sur la perception du mouvement (à commencer par celle des mobiles, au cas où la forme de ceux-ci est conservée ou modifiée par le mouvement, et à continuer par celle du mouvement stroboscopique), de la vitesse et du temps.

§ 1. La perception des mobiles : le carré animé d’un mouvement
de circumduction (effet Auersperg et Buhrmester).

La perception des mobiles soulève deux problèmes généraux. Le premier a été pesé par von Weizsàcker et par ses deux continuateurs Auersperg et Buhrmester : comment expliquer qu’une figure animée d’un mouvement rapide et continu, par exemple le carré en circumduction étudié par ces deux derniers auteurs1, conserve sa forme jusqu’à une certaine vitesse au lieu de donner lieu d’emblée à l’image de fusion correspondant à l’image rétinienne, ou, à son départ, à une suite de carrés immobiles ou discontinus, ou encore à un carré diffus, ou laissant derrière lui une trace estompée ? Selon ces auteurs la motricité intervient nécessairement en ce processus, non seulement (cela va sans dire) pour suivre du regard le mobile, mais encore pour en discerner ou en restructurer la forme ; en outre, l’intervention de la motricité dans le mécanisme perceptif se traduirait par une capacité d’anticipation, ou prolepsis, nécessaire à cette restructuration continue de la forme du mobile, qu’il serait impossible selon eux de percevoir dans le seul instant présent. Nous nous sommes

1 AU. Auersperg u. H.C. Buhrmester, ExperimenteUer Beitrag zur Frage des Bewegtsehens, Zeltschr. t. Sinnesphysiol., t. 66, pp. 274-309 (1936).

donc proposé, avec Lambercier, de vérifier si la motricité jouait un rôle nécessaire dans la structuration même de la forme du carré en circumduction et si ce rôle comportait effectivement toujours un aspect d’anticipation.

Le second problème est d’ordre génétique : pour autant que la perception de la forme d’un mobile nécessite une structuration complexe, avec ajustement des centrations mobiles et coordination des mouvements de poursuite de l’objet, cette perception sera-t-elle identique, quantitativement et qualitativement, chez l’enfant et chez l’adulte ? C’est ce que nous avons cherché à établir (dans la Rech. XIII, avec M. Lambercier et avec la collaboration de B. Beggert, H. Aebli et M. Gan- tenbein). Dans l’état actuel de nos recherches, nous pouvons ajouter que ce second problème présente une importance particulière du point de vue de la structuration en général des formes chez l’enfant. D’une part, en effet, l’examen des centrations et de l’exploration des formes par l’analyse des mouvements oculaires ou par l’analyse tachistoscopique nous a montré les difficultés de l’enfant à fixer son regard sur les points essentiels de la figure et à en embrasser les diverses relations constitutives par une même centration enveloppant (§ 6 du chap. II et § 1 du chap. III). D’autre part, l’étude théorique des formes d’évolution des illusions avec l’âge ainsi que l’analyse de leur maximum temporel en tachistoscopie nous a conduit (chap. III § 9) à l’hypothèse que les courbes à maximum constituaient le cas normal et que par conséquent toute figure donne d’abord lieu à une phase de structuration due à des activités perceptives avant que les effets de champ issus de ces activités se stabilisent avec décroissance des erreurs. Il est alors particulièrement intéressant d’examiner, dans le cas de la perception des mobiles où le rôle des activités perceptives structurantes est évident, comment se structure la forme de ces mobiles en fonction de l’âge et si une structu- tion active se développe réellement avec l’âge pour permettre la récognition de formes aussi simples que le carré.

Nous avons donc étudié, au moyen du dispositif d’Auers- perg et Buhrmester, la perception d’un carré de 25 mm ( 2 mm d’épaisseur des traits) en circumduction (35 mm de diamètre de circumduction), aux vitesses de 2-3 à 400 tours à la minute et chez les enfants de 5 à 12 ans ainsi que chez l’adulte. On sait, depuis l’analyse d’Auersperg et Buhrmester, que la figure en vitesses croissantes est perçue très différemment selon trois phases et deux interphases, déterminées par la ma-

nière dont la perception relie les éléments du carré en ses positions successives (pour ces positions, voir la fig. 53).

Phase I : on perçoit le carré en forme nette et constante.

Interphase I-II : le carré se brouille, les extrémités contiguës des côtés s’entrecroisent et l’on voit apparaître des croix décentrées et asymétriques.

Phase 11 : une croix simple se situe au centre de la figure et s’inscrit dans une sorte de grand carré à angles arrondis déjà visible au cours de l’in- terphase précédente mais se contractant en une surface

moins étendue (2X25=50 mm de diamètre) que l’aire de circumduction (60 mm).

Interphase II-III : la croix simple s’épaissit et se transforme plus ou moins brusquement en une croix double.

Phase III : (image de fusion) un croix double, immobile bien que papillottante, inscrite dans un grand cadre carré (25 + 35 = 60 mm) à angles arrondis.

Nous avons alors choisi comme indices métriques le nombre des tours-minute nécessaires pour l’apparition de la croix- simple et de la croix double, le premier de ces deux nombres étant d’autant plus élevé que la figure est encore perçue sous sa forme carrée, ce qui constituera donc une mesure de la bonne structuration. Nous avons, d’autre part, fait varier les distances entre la figure et le sujet, l’éclairement de la figure et la durée de présentation. Pour mieux analyser le rôle éventuel de l’anticipation, nous avons en outre comparé les résultats obtenus en ordre ascendant (les expériences précédentes suivant un ordre en partie concentrique) et en ordre descendant (les sujets de ce groupe ignorant alors qu’il s’agit d’un carré et partant tous de l’image de fusion). Enfin, pour vérifier le rôle de la motricité nous avons fait un certain nombre d’observations sur nous-mêmes en plaçant au centre du dispositif une pastille blanche et en fixant alternativement du regard ce repère immobile et le carré en mouvement.

Voici d’abord les résultats obtenus en fonction de l’âge et de la distance :

Tabl. 103. Vitesses critiques en fonction de l’âge et de la distance (en toursimin) pour les phases II (croix simple) et III (croix double) avec éclairement moyen :

Groupes d’âge Distance

5-6

7-8

10-12

Adultes

 

1 m

3 m

1 m

3 m

1 m

3 m

1 m

3 m

Groupe I

 

 

Croix simple

 

 

 

 

Moy.

141

 

155

 

172

 

186

 

Max.

154

 

174

 

188

 

210

 

Min.

122

 

138

 

152

 

168

 

 

 

 

Double

croix

 

 

 

 

Moy.

225

 

230

 

232

 

264

 

Max.

280

 

260

 

260

 

320

 

Min.

194

 

196

 

194

 

210

 

Groupe II

 

 

Croix simple

 

 

 

 

Moy.

148

160

153

164

172

184

184

193

Max.

154

182

174

178

190

202

210

210

Min.

140

148

144

146

152

164

170

178

 

 

 

Double

croix

 

 

 

 

Moy.

216

220

228

232

225

245

274

296

Max.

250

236

250

260

260

280

350

390

Min.

190

200

202

206

170

204

204

214

 

On constate d’abord que la vitesse de circumduction correspondant à l’apparition des phases II et III est de plus en plus forte avec l’âge, et selon une croissance très régulière. Cela signifie donc que la structuration de la figure sous la forme d’un carré (phase I) puis d’une croix simple (phase II) dure à des vitesses de plus en plus grandes à mesure que l’âge augmente (il est vrai que nous n’avons pas mesuré l’étendue des interphases, ce qui serait bien difficile chez l’enfant, mais on peut admettre qu’elle est ou constante ou proportionnelle à celle des phases antérieures et qu’elle ne s’accroît pas avec l’âge au delà de ces proportions). Ce premier résultat exprime donc en fait le progrès de la structuration avec l’âge.

Le second enseignement de ce tabl. 103 est l’amélioration de la structuration avec la distance, ce qui suffit déjà à démontrer le rôle de la motricité, puisque l’accroissement de distance, tout en diminuant la netteté, diminue ainsi l’angle visuel et favorise donc le mouvement de poursuite du regard en réduisant son amplitude. Réciproquement, et sans qu’il soit besoin de fournir les chiffres (voir le tabl. 2 de la Rech. XIII), il va de soi que, à distance égale (1 m), la diminution d’éclairement fait obstacle à la structuration en diminuant la netteté.

La comparaison des mesures en ordre ascendant des vitesses et en ordre descendant fournit un second groupe de

résultats instructifs. Si nous appelons 5 la différence entre les deux valeurs divisée par 2, nous trouvons :

Tabl. 104. Comparaison des vitesses critiques ascendante et descendante de la limite inférieure de la phase 11 (croix simple) en tours/min :

On constate alors ces deux faits dont le second est remarquable, que la structuration semble meilleure en ordre descendant qu’ascendant chez l’adulte, mais que c’est l’inverse à 5-6 ans (avec égalité entre deux). Que le carré soit structuré à des vitesses plus grandes en ordre descendant (chez les sujets qui ne l’ont pas vu au départ) qu’ascendant (àlors qu’il ne s’agit que de continuer à le voir) peut sembler paradoxal, mais s’éclaire à l’examen des effets de durée de présentation : cette dernière expérience (qui est inutile de rapporter ici en détail) a montré chez l’adulte qu’en passant d’une demi-seconde à 1, 2, 5 et 10 sec. (pour 200 à 400 tr/min) la perception se modifie dans le sens des phases I→1I→II1, évidemment parce que, à suivre sans cesse la même trajectoire circulaire, le regard se fatigue ou, plus précisément, décrit des cercles ou des ellipses de diamètre de plus en plus court, ce qui, verrons- nous, explique le passage aux phases II et III. C’est sans doute pourquoi, en ordre ascendant la structuration semble moins bonne (en durée libre), tandis qu’en ordre descendant l’attention éveillée par le spectacle inconnu facilite la structuration. Or, il n’en est pas de même des enfants de 5-6 ans, ce qui, joint aux résultats de cet âge du tabl. 103, montre assurément une difficulté plus grande de structuration chez les petits, c’est-à-dire (le carré étant la meilleure des « bonnes formes » après le cercle) une difficulté à ajuster les centrations mobiles, à maintenir le regard en mouvement régulier et adapté, etc.

Quant aux contrôles sur nous-mêmes, nous avons constaté que, en fixant du regard durant la phase I une lentille blanche immobile située au centre du cercle de circumduction, le carré devient diffus et perd sa couleur blanche sans mélange. A fixer à nouveau le carré, il retrouve sa forme et sa couleur nettes, mais c’est la pastille qui entre en mouvement relatif de circumduction. A fixer le regard entre deux, il est irrésistiblement attiré par le mobile, en vertu du réflexe connu d’orientation. Le rôle de la motricité est donc incontestable durant la phase I. Quand à la phase II, il en est de même, bien que la croix simple paraisse immobile : en fixant la pastille, on voit aussitôt la croix se dédoubler comme dans la phase III et les cercles de circumduction apparente secondaire atteindre leur maximum (35 mm), ce qui démontre à nouveau l’action de la motricité. II en est de même si l’on regarde la figure passivement (en pensant à autre chose). Mais il est clair qu’au cours de cette phase II le mouvement du regard, encore réel et agissant, ne décrit plus que des cercles ou des ellipsoïdes de diamètres réduits, étant de plus en plus dépassé par le mouvement du carré.

Cela dit, cherchons maintenant comment interpréter les faits et ce qu’ils nous apprennent sur les structurations enfantines. En ce qui concerne la phase I on peut sans doute faire l’économie de la prolcpsis tout en reconnaissant pleinement qu’il existe un problème du seul fait que l’on perçoit un seul mobile identique à lui-même et non une succession d’objets juxtaposés, et en reconnaissant aussi que le mouvement comme tel ne se réduit pas à une suite d’instantanés niais constitue un continu reliant un passé qui se prolonge insensiblement dans le présent à un futur immédiat déjà lié à ce présent. Mais, de même qu’un mouvement oculaire peut « transporter » la longueur d’un objet sur celle d’un autre pour les comparer, et une forme ou même une différence sur une autre pour les identifier, de même il suffira d’un transport continu du carré en position n sur le carré en position suivante pour l’identifier (l’identité étant une relation perceptible comme l’égalité ou la différence): que cette identité suppose une schématisation active, c’est-à- dire davantage qu’un simple enregistrement, nous en tombons d’accord, mais il n’y a pas là nécessité d’un anticipation, puisque dans cette phase I la vitesse du transport est égale et pourrait être supérieure à celle de la circumduction elle-même.

La phase II par contre soulève un problème plus complexe, puisqu’elle ne correspond ni à la perception d’un carré ni à

l’image rétinienne de fusion, mais aboutit à la construction d’une figure originale (la croix simple avec contraction générale du cadre) dont il s’agit d’expliquer les propriétés. Auers- perg et Buhrmester parlent alors d’un retard de 45° de la pro- lepsis, ce qui expliquerait la structuration en croix. Mais une explication plus simple nous paraît suffire (sans parler des difficultés inhérentes au retard d’une anticipation, à un retard fixe de 45° malgré la variation des vitesses de circumduction, et à l’hypothèse gratuite selon laquelle le mouvement du regard conserverait sa même amplitude) : elle consiste d’abord à admettre que le transport, effectivement inapte à suivre, à partir d’une vitesse variant avec l’âge, le carré en sa trajectoire complète, décrit alors un mouvement approximativement circulaire mais d’amplitude de plus en plus restreinte ; il s’ensuit immédiatement que l’espace intercalaire e (voir la fig. 53) et en général l’espace référentiel ne pouvant plus être repérés par localisation des côtés internes du carré en circumduction, sont dévalorisés toujours davantage et que réciproquement ils ne peuvent plus servir à la localisation de ces côtés internes ; ceux-ci étant délocalisés tendent alors à fusionner au fur et à mesure de la réduction de l’amplitude des mouvements du regard, et il en résulte enfin simultanément la formation d’une croix simple (par fusion des côtés internes vus successivement en leur position optimale) et la contraction générale de la figure.

Quant à la phase 111 elle ne pose pas de problème, car elle résulte simplement de l’abandon progressif des transports oculo- moteurs.

Notons encore que cette contraction des espaces référentiel et intercalaire avec délocalisation des côtés internes du carré n’est pas une simple vue de l’esprit. Non seulement on retrouve une telle contraction dans les mouvements stroboscopiques (voir § 2) et dans la perception de la vitesse en général (§ 3), mais encore nous l’avons vérifiée dans le présent cas de la façon suivante. En imprimant à une seule verticale un mouvement de circumduction, mais en masquant ses extrémités supérieure et

inférieure (fig. 54) il n’y a pas dévaluation de l’espace E au cours de la phase 1 (durant laquelle la verticale apparaît alternativement à gauche et à droite) mais on observe un rétrécissement sensible au cours de la phase 11 : or, l’effet disparaît dès qu’on cherche à le mesurer, du seul fait que le

11

 

mesurant stabilise le regard. D’une manière générale le phénc mène peut donc s’expliquer de la manière suivante. Une dis tance est évaluée en conditions normales grâce aux repères irr mobiles qui la limitent, et cela sans doute par l’intermédiair d’un certain nombre de « rencontres » (cf. chap. II § 2) si l’espace vide, soit par centration directe sur cet espace, soit partir des centrations sur les repères limites (extrémités)l. S les repères sont en mouvement lent, leurs positions doivent elles mêmes être repérées grâce aux distances évaluées dans l’espac référentiel (le fond), mais les distances sont à leur tour est mées en fonction des positions successives de ces mobiles d’où un cercle dont le sujet ne parvient à sortir que dans 1 mesure où les « rencontres » à partir des centrations mobile fournissent encore une distinction entre les repères mobiles < l’espace référentiel immobile. Avec l’accroissement des vitesse par contre, les distances perceptibles se réduisent aux intei valles entre les mobiles, intervalles eux-mêmes mobiles et su ; ceptibles de surestimations ou sous-estimations, par exempl par action du précédent sur le suivant (ce que nous verrons a § 3). Dans le cas particulier du carré en circumduction (fig. 55 l’intervalle AB entre les côtés latéraux du carré (ou entre supérieur et l’inférieur) étant constant et surtout ces côtés état perçus simultanément, il ne donne pas lieu à déformation. Pr contre, les intervalles AD compris entre les positions extrême (le côté gauche du carré quand celui-ci est à gauche et son côi droit quand il est à droite) ou BC entre les positions prox males (le côté droit quand le carré est à gauche et le gauch quand il est à droite), sont des intervalles entre positions sue cessives : aux vitesses faibles (phase I), avec un regard e mouvement encore centré sur le carré lui-même, ces positior s’ordonnent donc encore par rapport à l’espace référentiel ; mai aux vitesses plus grandes de la phase II, quand le regard su une trajectoire circulaire d’amplitude toujours plus restreinte < que les centrations mobiles ne s’attachent plus au milieu i même peut-être à l’intérieur du carré et se rapprochent toujoui davantage du centre de la figure totale, il s’agit alors pour l

1 On sait par exemple qu’un espace vide de longueur x inséré enti deux horizontales de même longueur x est dévalué par rapport à ces horizoï taies (voir chap. II § 2, Remarque finale) ; un tel fait semble bien montre que l’estimation de la distance ne dépend pas simplement des lieux rét niens, mais aussi du nombre des « rencontres » entre l’objet et les organe récepteurs, ces rencontres étant alors plus nombreuses sur des traits pleir que sur un espace vide. Il va alors de soi que si deux ou plusieurs mobile (cf. les côtés du carré en circumduction rapide) traversant un espac référentiel vide, les chances de « rencontres » sur celui-ci sont de plus e plus faibles.

sujet de surveiller en succession très rapide à la fois les positions distales des côtés du carré (A et D) et les positions proximales B et C (fig. 55), ce qui suppose un jeu de centrations à la fois mobiles et enveloppantes distribuant les « rencontres » sur quatre points presque simultanés dont les plus importants

sont les plus éloignés. En ce cas, les intervalles se conservant avec le plus de probabilité seront les intervalles AB et CD, c’est-à-dire les distances constantes entre les traits effectivement simultanés, tandis que l’intervalle total AD (entre traits immédiatement successifs)

sera dévalué, à la fois parce que l’espace referentiel n’est plus perceptible et parce que les traits A et D sont les plus distants de la centration mobile et donnent lieu aux « rencontres » successives les plus éloignées de la fovéa en mouvement. Quant à l’intervalle BC (espace intercalaire), il n’a alors plus de raison de subsister puisque, si le regard surveille à distance les traits A et D et ne voit plus rien de l’espace référentiel, il n’a plus aucun moyen de localiser les traits B et C l’un par rapport à l’autre et peut d’autre part les fusionner tout en conservant les distances AB et CD. Ces divers effets se produisant en vertical aussi bien qu’en horizontal, il en résulte la croix simple et la contraction générale de la figure, toutes deux issues ainsi d’une délocalisation due aux conditions des centrations, lorsque celles-ci sont obligées d’être d’autant plus enveloppantes à distance qu’elles sont plus mobiles tandis qu’elles suivent une trajectoire d’amplitude plus restreinte.

Cette analyse permet alors de dégager l’intérêt génétique des résultats des tabl. 103 et 104. Nous savions déjà par l’examen tachistoscopique que les centrations de l’enfant sont moins enveloppantes que celles de l’adulte (chap. II § 6) et que, en présence d’une figure immobile, l’enfant éprouve beaucoup plus de difficulté que l’adulte à ajuster ses centrations et à organiser ses explorations et transports (chap. III § 1). Nous constatons maintenant que dans les situations où il s’agit de suivre du regard un mobile et d’ajuster les transports en fonction de centrations à la fois mobiles et enveloppantes, il est plus rapidement débordé par la tâche (tabl. 103) et que, en particulier, aux vitesses descendantes (tabl. 104), il ne parvient en moyenne à 5-6 ans qu’à 163 tours/min (au lieu de 220 chez l’adulte) à reconnaître les éléments du carré (début de l’interphase I-II, la reco-

gnition du carré lui-même ne s’effectuant qu’à un nombre inférieur de tous/min). Ces diverses réactions convergentes montrent ainsi de façon générale les difficultés de la structuration qui subsistent encore aux âges les plus bas auxquels ces expériences sont possibles. Mais l’âge de 5-6 ans représente déjà une somme considérable d’exercices perceptifs et’l’on doit donc à juste titre se demander ce qu’il en serait de la structuration d’une forme perceptive immobile, même simple, au cours des premiers mois d’existence et a fortiori des figures en mouvement qui se présentent également dans l’expérience perceptive du nourrisson. C’est pourquoi ces résultats sont d’un certain intérêt dans l’hypothèse de la nécessité d’activités perceptives primaires, constitutives des effets de champ.

§ 2. Le mouvement stroboscopique.

On aura remarqué l’analogie évidente qui existe entre les effets dont la description précède et les fameux mouvements dits apparents ou stroboscopiques. La différence est assurément que le carré d’Auersperg et Buhrmester se déplace lui-même et occupe alternativement deux positions extrêmes x et y, tandis que dans les expériences stroboscopiques un objet A immobile apparaît en x puis un second objet immobile B apparaît en y quand disparaît l’objet A, et réciproquement : à un certain rythme des successions (une vitesse au sens de la fréquence), les objets A et Z ? semblent alors’constituer un seul et même objet circulant entre x et y. Mais cette différence essentielle admise, on retrouve les trois mêmes phases en fonction de l’augmentation de la vitesse (vitesse de parcours pour le carré ou vitesse-fréquence pour les présentations de A et de B) : une phase I de perception distincte (un même carré en positions différentes ou deux objets A et B en positions séparées), une phase Il de délocalisation (côtés internes du carré accolés en une croix simple ou mouvement apparent de AC = B entre x et y) et une phase finale III de fusion (croix double pour le carré ou deux objets simultanés A et B immobiles et séparés). En outre, de même que l’enfant parvient à la phase II de l’effet précédent (croix simple) pour des vitesses de circumduction inférieures à celles qui sont nécesaires chez l’adulte, de même Mein et Tobler ont trouvé que l’enfant parvenait à la perception de mouvements stroboscopiques (donc à la phase II également) à des vitesses-fréquences plus basses que chez l’adulte.

Nous nous sommes donc demandé si le schéma précédemment adopté pour l’explication de l’effet Auersperg et Buhrmester restait valable dans le cas des mouvements apparents, ce qui renforcerait les analogies qu’on a souvent soulignées entre la perception stroboscopique et la perception des mouvements réels et serait peut-être de nature à simplifier la question si complexe et si controversée des mouvements apparents. Nous avons alors confié à M. M. Gantenbein l’étude de différentes situations stroboscopiques permettant la comparaison entre enfants et adultes et ce sont ses résultats (Rech. XIV) que nous allons maintenant discuter.

I. Sans vouloir tenter ici de résumer les travaux abondants (et de points de vue très variés) consacrés au mouvement apparent, ni par conséquent chercher en quoi le schéma proposé contredit certaines thèses connues ou se conforme au contraire à ce que chacun admet, indiquons d’abord les hypothèses inspirées par les analogies rappelées à l’instant, de manière à mieux saisir comment M. M. Gantenbein a cherché à les contrôler. Mais il faut insister, à cet égard, sur le fait que le schéma en question est de nature simplement relationnelle et demeure par conséquent indépendant des substructures causales, c’est-à-dire physiologiques, que l’on pourra invoquer par ailleurs et auxquelles se réfèrent la plupart des théories.

Les deux relations essentielles à considérer sont alors celles de l’identité et de la localisation des objets A et B. Lorsque A et B sont de mêmes formes, couleurs et grandeurs, leur identité ne se distingue qu’à leur localisation et une délocalisation peut conduire à les fusionner en un seul objet. Mais il se peut aussi que A et B soient de formes différentes (par exemple une droite et un arc de cercle) et que le mouvement apparent consiste alors à voir la droite se courber et l’arc se redresser, avec perte de l’identité respective de A et de B et identification entre eux mais s’accompagnant d’un changement de forme. Il en sera de même si l’on présente en succession rapide un point suivi de traits de longueurs croissantes : ici le point semble s’allonger de façon continue, par perte des identités séparées et identification en un seul objet changeant de grandeur ; etc.

Quant à la localisation, rappelons ce fait fondamental qué quand le regard en mouvement parcourt un fond stable formé d’objets situés sur le même plan, ceux-ci paraissent immobiles malgré leurs déplacements par rapport au regard, mais que, s’ils ne sont pa^ sur le même plan, ceux du premier plan pa-

raissent se déplacer par rapport à ceux du fond. Si l’on place un objet très près des yeux, il paraît se déplacer fortement avec les mouvements du regard et il en est de même s’il s’agit d’un fond neutre (un grand carton) dont on ne voit pas les bords mais dont on distingue la texture, sans doute parce que le fond, étant plus proche des yeux que dans la vision habituelle, apparaît lui-même comme un objet par rapport à un fond immobile situé derrière lui et cependant invisible (l’expérience antérieure paraît jouer un rôle en ce cas). Bref la localisation, avec répartition en mobiles et en références fixes, dépend de l’organisation des plans en profondeurs et notamment de la mise en référence des objets ou figures avec un fond tenu, par décision (au niveau perceptif), comme immobile (mais qui cesse de l’être lorsque l’on sort des conditions habituelles et que l’on déplace le globe oculaire non plus par un mouvement intentionnel mais par une pression du doigt).

Une seconde donnée essentielle concernant la localisation est que même un objet immobile unique, surgissant brusquement parmi les figures du fond, donne lieu à un mouvement apparent qui semble le conduire au point où il surgit : par exemple l’impression qu’il sort de derrière et suit une brève trajectoire perpendiculaire au plan du fond. 11 arrive fréquemment aussi qu’un objet non remarqué en périphérie (en général aux limites extrêmes du champ, mais le regard du sujet étant immobile ou presque) puis brusquement aperçu, paraisse se déplacer à ce moment précis (donc au moment où il apparaît, mais cette fois subjectivement et non pas par apparition objective puisqu’il était déjà présent mais non encore distinct) : on perçoit, par exemple, un petit mouvement d’un objet, pris alors pour un animal ou un humain, alors qu’en ajustant le regard on reconnaît un caillou ou un tronc immobiles. Ces deux sortes de faits montrent qu’un mouvement apparent peut être lié à l’identification et à la localisation conjointes d’un objet unique et n’est pas assujetti aux conditions de la succession d’un objet A et d’un objet B objectivement distincts.

Cela dit il est alors aisé d’interpréter le mouvement stro- boscopique en termes de désidentification et de délocalisation, en mettant en relations les conditions objectives de succession des apparitions A et B avec les activités perceptives du sujet, comme nous l’avons fait pour la vitesse de circumduction du carré et la vitesse de transport ou la position des centrations mobiles et enveloppantes du sujet. Il faut seulement insister sur le fait que l’analyse photographique des mouvements oculaires en

situation stroboscopique, conduite par Guilford et Helson 1 puis par Hulin et Katz 2 a montré que, s’il existe normalement un déplacement du regard de A sur B et réciproquement au cours de la phase I (apparitions perçues comme distinctes et successives, avec localisation adéquate de ces objets vus immobiles), il n’y a en général pas de mouvements oculaires durant la phase 11 (mouvement apparent), ou du moins pas de mouvements oculaires corrélatant avec le mouvement apparent des objets alors identifiés en un seul mobile. Mais c’est précisément cette absence de transport oculo-moteur complet au cours de la phase II que nous allons invoquer, et nous n’avons nullement l’intention d’expliquer, avec O. Fischer3 ou avec G. D. Higginson4, les mouvements apparents par les mouvements oculaires. Par contre il faut préciser d’emblée que l’absence de transport oculo- moteur effectif et complet n’exclut en rien l’intervention très probable d’une ébauche de transport (avec mouvement du regard esquissé mais non réalisé, par exemple sous la forme d’une incitation motrice inhibée à un niveau ou relai quelconque), ni surtout l’intervention certaine d’une extension du champ initial de la centration sur A, tendant alors à envelopper à distance l’objet B qui apparaît (selon un jeu de « rencontres » en périphérie résultant du fait, que la centration sur A devient enveloppante et relie A déjà perçu à B nouvellement apparu). Nous appellerons donc « transport interne ou incomplet » (Tpi) de A sur B, sans nous prononcer sur ses concomitants physiologiques, la tendance à relier A à B lorsque A disparaît objectivement (mais avec une extinction de la perception en retard sur cette disparition) et que B apparaît ; et il est entendu que le transport interne ou incomplet Tpi demeure précisément tel parce qu’un transport effectif Tp ne peut être effectué (faute de mouvement oculaire assez rapide, etc.).

Cela admis, la phase I (deux apparitions, distinctes et successives) s’explique par le fait qu’un transport réel Tp est possible et n’exige qu’un temps inférieur ou égal au temps t(A,B) s’écoulant entre la disparition perçue de A et l’apparition perçue de B (la disparition perçue correspond à la disparition réelle plus la durée d’extinction et l’apparition perçue à l’apparition réelle plus le temps de « montée » de l’excitation). Le transport Tp étant possible, l’espace référentiel E compris entre A et B ne présente pas de raison de dévaluation et les

1 Amer. Journ. o∕ Psycħol., t. 41 (1929), pp. 595-606.

2 Ibid., t. 46 (1934), pp. 332-4.

3 Phil. Stud., t. 3 (1886), pp. 128-150.

4 Amer. Journ. of Psychol., t. 37 (1926), pp. 408-413.

objets A et B sont localisés adéquatement par rapport à ce fond immobile.

Lorsque l’on diminue le temps t(A, B), donc que l’on augmente la vitesse-fréquence des successions ABAB…, il vient un moment où A tend à demeurer présent, mais en voie de disparition, quand B apparaît plus loin. Par le fait même, le transport complet Tp de A sur B n’est plus possible, tandis qu’un transport interne ou incomplet Tpi s’impose cependant si la centration du regard porte sur A et son voisinage et si B attire les « rencontres » et provoque une extension du champ de centration dans le sens de l’enveloppement de cet élément B. Si t(Tp) est le temps nécessaire au transport réel et t(Tpi) au transport interne, on aura donc :

(51) t(A, B) > t(Tp) et t(A, B) ≤ t(Tpi)

Mais il s’ensuit aussi que, faute de temps, l’espace référentiel E ne saurait plus être repéré et donne donc lieu à une sous-estimation ; d’autre part, les éléments A et B ne sauraient plus être localisés au cours du transport interne Tpi faute d’un tel repérage. La question est alors de comprendre pourquoi les éléments A et B donnent lieu en ce cas à une identification A = B avec mouvement apparent de A à B et ne se bornent pas à se rapprocher en demeurant toujours distincts.

Il faut d’abord rappejer que presque tous les observateurs ont établi la présence d’interphases ou de situations intermédiaires entre les phases I et II (ainsi qu’entre II et III) : succession de deux traits avec mouvements d’apparition et de disparition, mouvement d’un seul trait avec variations apparentes d’intensité (van der Waals et Roelops, etc.), et même (observation de Wertheimer mais non retrouvée par tous) des mouvements purs sans supports ou mobiles matériels (mouvements phi). D’autre part, une expérience fondamentale de Piéron montre que l’on peut obtenir des mouvements sfroboscopiques en projetant respectivement les objets A et B sur un œil et sur l’autre séparément et en faisant ainsi intervenir pour chacun des éléments A et B une rétine différente et un hémisphère cérébral distinct, ce qui exclut les explications physiologiques par interactions proches (courts-circuits oculaires ou cérébraux).

A nous en tenir donc aux seules relations perçues (identité et localisation), ainsi qu’à l’analyse de leurs conditions (qui

seule les rend explicatives), nous devons maintenant constater que, durant la phase II et en vertu de la prop. 51, l’existence d’une non-identité entre A et B et celle de localisations distinctes devient perceptivement indécidable. Deux éléments de mêmes formes, couleurs et grandeurs sont non-identiques perceptivement s’ils sont perçus simultanément en des lieux différents : s’ils le sont successivement (ou même simultanément) au même endroit, on ne sait si l’un recouvre l’autre ou s’ils se confondent ; et s’ils le sont successivement en des lieux différents, on ne sait pas s’ils sont deux ou si un seul et même élément s’est déplacé. Or, au moment où A disparaît (subjectivement), B apparaît, et tous deux sont à la fois plus proches (dévaluation de E) et non localisables avec précision. La question est donc d’abord de savoir s’il est plus simple pour le sujet de les identifier ou de les distinguer : à cet égard le transport interne Tpi crée un lien entre eux et suggère leur identité apparente, que seule pourrait exclure une double localisation, elle-même indécidable faute de transport complet. Quant à la perception d’un mouvement, la disparition de A et l’apparition de B sont déjà des mouvements pour autant que la perception visualise dans l’espace de telles modifications du tableau perçu ; et le transport incomplet Tpi, faute de repérer l’espace E, favorise encore ces débuts de mouvement. Le problème n’est plus alors que de comprendre comment ces mouvements partiels se relient en un tout, ce qui n’est pas plus mystérieux que de comprendre pourquoi une suite de segments discontinus est perçu comme un tout ou comment on passe de la perception de quelques lettres à la forme d’ensemble d’un mot. Ici à nouveau la question se pose donc en termes de probabilité et de décision et en fonction de la simplicité (donc des coûts et des gains) : est-il plus simple de percevoir deux objets (dont on ne voit pas s’ils sont deux ou un seul) d’exécuter des débuts de mouvements sous une forme A puis sous une forme B aux environs des positions x et y, ou de voir un seul objet A( = B) passer de x en y ? On pourrait hésiter si le sujet était immobile ou inactif et se bornait à enregistrer des données sans parti-pris ; mais il agit toujours et son action pèse sur la décision, d’une manière ou d’une autre selon l’âge (et, naturellement, selon les situations).

Chez l’adulte, l’effort porte au maximum sur la réalisation d’un transport réel ou complet Tp, qui maintiendra donc les identités séparées et les localisations approximatives, d’où l’apparition tardive de la phase IL Chez l’enfant dont la vitesse

et l’ajustement des transports réels sont sans doute moins grands (voir § 1), les centrations enveloppantes moins précises, etc., il est plus simple de renoncer aux transports complets Tp et de se contenter de transports incomplets Tpi qui font alors pencher la décision vers le mouvement unique, tant à cause du manque de critères de localisation et d’identification que parce que le transport interne suggère à lui seul le modèle perceptif d’une marche de A en x vers B en y. Chez l’adulte c’est ce qui se produira aussi, une fois le transport réel Tp dépassé, comme cela arrive (et également à de plus grandes vitesses que chez l’enfant) pour la phase II de l’effet Auers- perg (croix simple).

La phase III (simultanéité) ne pose par contre plus de problème, chacun des deux éléments A et B étant encore perçu quand l’autre apparaît, ce qui exclut leur identification et permet leur localisation.

IL Telles étant les hypothèses de départ, M. M. Ganten- bein a cherché à les vérifier par un ensemble de mesures portant sur les différents facteurs connus du mouvement strobos- copique, notamment la distance entre les traits A et B, les temps d’exposition, l’intervalle temporel, l’éclairement et l’influence des points de fixation, le tout considéré dans la perspective génétique.

II (1). A commencer par ce dernier aspect, M. M. Ganten- bein a retrouvé dans toutes les situations la loi déjà énoncée par Meili et Tobler1 selon laquelle le mouvement apparent et la simultanéité sont atteints d’autant plus facilement (= pour des vitesses-fréquences moins grandes) que l’enfant est plus jeune. Mais elle a établi en plus (et il nous paraît indispensable d’examiner ces deux résultats à la fois) cette autre loi selon laquelle la répétition (ou exercice) renforce au contraire la production du mouvement apparent et de la simultanéité (pour des vitesses-fréquences moins grandes) et cela à 9-12 ans et chez l’adulte bien davantage encore qu’à 5-8 ans (cf. tabl. 21 de la Rech. XIV). Or, il y a là un paradoxe instructif. Dans les recherches que nous avons faites jusqu’ici sur les effets de la répétition (chap. III, § 2), nous avons observé en général que ces effets d’exercice sont orientés dans le même sens que ceux du développement avec l’âge : les illusions de Müller-Lyer et du losange, qui diminuent avec l’âge diminuent aussi avec l’exercice, tandis que l’illusion d’Oppel-Kundt

1 Aτch. de Psychol., t. 23 (1931), pp. 131-156.

augmente dans les deux cas et que celle de l’équerre donne des résultats variables dans les deux cas également. Le fait que le mouvement stroboscopique s’atténue avec l’âge mais se renforce au contraire avec l’exercice (et ceci surtout chez les grands) soulève donc un problème et semble indiquer l’intervention d’une double activité se développant soit avec l’âge soit avec l’exercice. Or, c’est précisément ce qu’il est aisé de montrer en s’appuyant sur les considérations précédentes. D’une part, puisque le mouvement apparent résulte d’une impossibilité des transports complets Tp, lorsque les éléments A et B se succèdent trop rapidement (ce qui empêche alors de conserver leurs identités distinctes et de les localiser), il est naturel que les progrès du transport Tp avec l’âge tiennent toujours davantage en échec cette production des mouvements stroboscopiques. Mais, d’autre part, le transport incomplet Tpi ne suffit pas à assurer à lui seul la production du mouvement apparent : il n’en détermine que les conditions nécessaires (difficultés d’identification et de localisation) mais à elles seules non suffisantes, car il reste à relier les mouvements d’apparition et de disparition de A et de B par un mouvement total conduisant A (identifié à B) de la position x à la position y et retour. Or, cette généralisation des mouvements partiels en un mouvement total suppose elle aussi une activité de structuration dont on conçoit bien que l’exercice la développe, car, après avoir perçu des mouvements apparents, leur effet si frappant ne peut que renforcer les structurations ultérieures dans le même sens : même si la répétition affine le transport Tp, ce qui serait donc un effet contraire à la production du mouvement apparent, la capacité de relier les mouvements partiels en un tout peut donc s’exercer plus rapidement encore et l’on comprend ainsi comment en ce cas particulier et peut- être unique, il devient possible que les effets du développement avec l’âge et ceux de l’entraînement ou exercice soient orientés en sens contraires les uns des autres.

11 (2). Une seconde question intéressante du point de vue théorique qu’a réétudiée M. M. Gantenbein après beaucoup d’autres auteurs est celle du rôle des points de fixation. On sait que Cermak et Koffka1 avaient cru établir qu’une perception périphérique des excitants défavorise le mouvement optimum au profit de la succession (ce qui serait favorable à la théorie du court-circuit), mais un autre gestattiste, Galli 2

1 Psychol. Forsch., vol. 1 (1921), pp. 66-129.

2 Contribua del Labor. d. psicol. dell. Univ. Cattol. d. S. Cuore, 1. Fasse. 4 (1926), pp. 201-244.

avait déjà controuvé cette assertion et avait montré qu’une fixation à mi-hauteur et à mi-distance des deux traits A et B donne au contraire lieu à un mouvement apparent moins fréquent que si le point de centration est éloigné des excitants. Galli explique ce résultat par le fait que les traits tombent alors dans la périphérie de la rétine et qu’en périphérie la sensibilité au mouvement augmente, tandis que la netteté diminue. Ces dernières affirmations sont conformes aux résultats de Basler1 et de Hartmann2. De même Hillebrand3 trouve que la fixation à mi-hauteur et à mi-distance des traits rend la perception du mouvement continu impossible et ne laisse subsister que des mouvements partiels. Van der Waals et Roelops4 obtiennent des résultats semblables et ajoutent que si le point de fixation ne joue guère de rôle aux petites distances, la fixation sur le premier élément favorise le mouvement apparent aux grandes distances plus que la fixation sur le second. Scholz 5 confirme également qu’une vision périphérique renforce le mouvement apparent et qu’elle renforce concurremment la sous-estimation de l’espace intercalaire parcouru par le mouvement. Reprenant les mêmes problèmes de 6 à 13 ans et à l’âge adulte M. M. Gantenbein obtient les trois résultats suivants communs à tous les âges : (a) la situation optimum est l’absence de points obligés de fixation, sans doute parce qu’alors le sujet centre spontanément le premier trait (situation favorisant aussi le mouvement apparent), puis parfois le second mais à nouveau le premier, etc., avec un retard constant du transport sur le mouvement apparent ; (b) une vision périphérique favorise aussi la production du mouvement stroboscopique, mais moins que l’absence de fixation ; (c) la situation la plus défavorable (sans être pour autant prohibitive chez l’adulte) est la fixation à mi-hauteur et à mi-distance.

On voit donc que ces résultats, conformes à ceux de la grande majorité des auteurs (avec quelques précisions en plus, notamment génétiques) mais contraires à ceux de Cer- mak et Koffka, s’expliquent aisément selon les hypothèses précédentes (cf. I) : la fixation à mi-chemin des traits défavorise le mouvement apparent parce qu’elle favorise les identités, les localisations et le transport complet, tandis que la vision pé-

1 Pflügers Archiυ., t. 115 (1906), pp. 583-601 et t. 124 (1908), pp. 313-35. 2 Psychol. Forsch., t. 3 (1923), pp. 19.

3 Zeitschr. f. Psychol., t. 89/90 (1922), pp. 209-272, 1-66.

4 Ibid., t. 114, pp. 241-288, t. 115, pp. 91-193 (1930) et t. 128 (1933), pp. 314- 354.

5 Psychol. Forsch., t. 5 (1924), pp. 219-272.

riphérique ou la fixation sur le premier trait (ou sur l’un et l’autre alternativement) conduisent aux résultats contraires.

II (3). Une troisième question étudiée est plus délicate et concerne le rôle de la distance entre les traits A et B. Presque tous les auteurs ont soutenu que le mouvement apparent était d’autant plus fréquent que la distance est plus courte, sauf Korte 1 qui, quoique gestaltiste, trouve des mouvements optimaux avec l’accroissement de la distance mais à condition d’augmenter corrélativement l’intervalle temporel. En travaillant en conditions constantes selon le dispositif de Van der Waals et Roelops, avec un intervalle temporel de 60", des temps d’exposition (égaux pour A et B) de 60° et un éclairement de 65 lux, mais avec le point de fixation le moins favorable, à mi-hauteur et mi-distance des traits 2, M. M. Ganten- bein a obtenu pour les distances de 10, 50 et 80 cm les résultats suivants pour le passage de la phase 1 (succession) à la phase II (mouvement apparent) :

Tabl. 105. Influence de la distance entre les traits3 :

Ages :

5

6

7

8

9

10

II

12

13

Adultes

10 cm

1137

1078

1083

994

903

765

659

601

590

209

50 cm

1261

1240

1210

1137

1050

855

795

708

663

271

80 cm

1288

1287

1265

1205

1150

936

870

786

710

383

 

On remarque d’abord la progression très régulière avec l’âge dans le sens d’une diminution graduelle des mouvements apparents (cf. II 1). Mais on remarque surtout l’uniformité, à tout âge, des accroissements de l’effet avec la distance (résultat qui se retrouve aussi clairement quant au passage des mouvements de la phase II aux simultanéités de la phase III). Ce résultat par trop conforme à l’interprétation par le transport incomplet (car il est évident que la probabilité pour que les transports demeurent incomplets augmente avec la dis-

1 A. Korte, Kinematoscopische Untersuchungen, Zeitsch. f. Psychol., t. 72 (1915), pp. 193-296.

2 Point de fixation choisi pour freiner les mouvements apparents trop faciles de l’enfant et permettre ainsi une meilleure comparaison avec l’adulte.

Les durées sont mesurées ici par l’angle de rotation du disque de l’appareil. Cf. Rech. XIV.

3 10 sujets par âge. Les résultats sont donnés en mesures temporelles (ms) et sont donc indiqués en ordre inverse des vitesses-fréquences, le plus Long temps correspondant ainsi à la plus grande vitesse de succession des traits A et B.

tance), nous a d’abord à vrai dire presqu’un peu inquiétés, mais, si nous n’avons pas encore lu de travaux confirmant les données, plusieurs collègues de passage à notre laboratoire nous ont dit avoir observé des faits du même genre en opposition avec l’opinion courante. La régularité des courbes est par ailleurs frappante et une contradiction s’étant manifestée entre les résultats pour 10 cm et ceux pour 20 cm étudiés en d’autres de ses expériences, M. M. Gantenbein a pu établir qu’elle était due aux effets d’entraînement et que, à comparer les réactions à 10 et à 20 cm en neutralisant l’ordre de succession, on retrouvait la même loi. Nous ne soutiendrons cependant pas qu’elle soit générale, puisqu’on a trouvé ordinairement le contraire. Mais nous supposerons (jusqu’à plus ample informé avec variations des facteurs) que cette distribution exceptionnelle du tabl. 105 est précisément due à la présence d’un point de fixation défavorable et que la contradiction entre ces résultats et ceux de la plupart des auteurs ne demeure qu’apparente et est du même ordre que la contradiction également apparente observée entre les courbes de développement ou d’exercice. Deux facteurs principaux interviennent, comme déjà dit, dans la formation d’un effet stroboscopique, ces deux facteurs étant ordinairement solidaires par subordination du second au premier, mais pouvant se dissocier partiellement lorsqu’une situation favorise l’un et défavorise l’autre : (« ) le caractère incomplet du transport Tpi, qui favorise la délocalisation ainsi que les pertes d’identités respectives des traits A et B ; et (b) la réunion des mouvements de disparition et d’apparition en un mouvement total. Or, en principe, les petites distances favorisent l’action du facteur (b) et défavorisent celle du facteur (o), tandis que les distances plus grandes favorisent (a). Dans les expériences habituelles sur l’adulte, où les auteurs ont choisi probablement les points de fixation les plus propices à l’effet stroboscopique (vision périphérique ou absence de fixation obligée) ces points de fixation suffisent à rendre incomplet le transport (renforcement du facteur a) et l’effet est alors d’autant meilleur que la distance est plus courte parce que cela favorise le facteur b. Dans les expériences de Gantenbein sur enfants et adultes, le point de fixation médian freine aux petites distances l’action du facteur a : en ce cas, l’augmentation de la distance rend incomplets les transports (renforcement du facteur a) et rend possible par ce fait même la formation de mouvements d’ensemble (facteur b) pour remédier aux délocalisations ainsi provoquées. En bref, si le point de fixation favorise déjà le facteur a, l’effet est

d’autant meilleur que la distance est plus petite, parce que cela renforce le facteur b ; si au contraire le point de fixation défavorise le facteur a, le facteur b qui lui est subordonné ne suffit pas à produire un fort effet : une augmentation de distances renforce alors le facteur a et par cela même l’action du facteur b, mais en tant cette fois que facilité par le caractère incomplet des transports (donc en tant que subordonné au facteur a).

II (4) M. M. Gantenbein a, en outre, confirmé qu’une diminution de l’intervalle temporel favorise l’apparition du mouvement apparent puis de la simultanéité, tandis qu’une diminution des temps d’exposition les défavorise ainsi qu’une augmentation de l’éclairement. Inutile de revenir sur ces faits connus. Par contre il est intéressant de signaler qu’elle a retrouvé les résultats obtenus par Scholz 1 en ce qui concerne la dévaluation de l’espace compris entre les traits A et B (avec légère surestimation quand la distance est petite puis sous- estimation croissant avec la distance), ce qui correspond à la contraction du cadre de la croix simple dans l’effet Auers- perg et Buhrmester (voir § 1 et commentaire des fig. 54 et 55). Par exemple, sur 20 adultes2, 70 % ont remarqué une dévaluation de l’espace de 80 cm, 30 % n’ont rien remarqué (égalité) et aucun n’a perçu de surestimation.

Au total, il semble donc admissible que le schéma explicatif applicable aux effets produits par le carré en circumduction (§ 1) s’applique également au mouvement stroboscopique et en fournisse les raisons relationnelles.

§ 3. La perception de la vitesse.

Du point de vue des opérations intellectuelles à leur niveau d’achèvement, la vitesse apparaît comme un rapport entre l’espace parcouru et la durée, soit v=e :t, ce qui donnerait à penser que l’espace et la durée sont des composantes élémentaires et la vitesse un produit composé. On a parfois cherché à présenter la perception de la vitesse d’une manière analogue : Brown suppose, par exemple, que la vitesse phénoménale correspond à un rapport entre la durée phénoménale et

1 Loc. cit.

2 Ceci à l’occasion des expériences précédentes et avec fixation à mi- hauteur et mi-distance des traits, c’est-à-dire en une situation qui conduirait à la surestimation de cet espace intercalaire sans l’intervention du mouvement apparent.

l’espace perçu. Mais, déjà sur le terrain des notions, on s’aperçoit du fait que la vitesse-résultante (v = e : t) est de formation tardive (vers 8-9 ans) et qu’elle est précédée par un concept ordinal de la vitesse fondé sur l’intuition du dépassement : un mobile situé derrière un autre en un moment antérieur puis devant cet autre, en un moment ultérieur est jugé plus rapide en fonction de simples relations d’ordre spatiales (derrière et devant) et temporelles (avant et après) mais sans recours ni à l’espace parcouru ni à la durée. Du point de vue perceptif, d’autre part, il est difficile de penser que la perception de l’espace parcouru et de la durée constituent des composantes élémentaires et la perception de la vitesse un produit composé (à la manière, par exemple, dont une grandeur constante constituerait une résultante composée par opposition aux grandeurs apparentes et aux distances) : en effet, la perception de la vitesse est au moins aussi élémentaire que celle de la durée (sinon davantage) puisque l’on perçoit déjà les vitesses de mobiles traversant un champ visuel immobile. D’autre part, la perception d’un mouvement en tant que déplacement ne repose que sur des changements d’ordre, et tout ce que nous avons vu aux § § 1 et 2 de la perception d’un mobile ou de celle des mouvements apparents s’explique par des correspondances ordinales entre les mouvements (ou successions discontinues) des mobiles et les mouvements du regard nécessaires aux transports, que ceux-ci réussissent à suivre les mobiles (correspondance des positions spatio-temporelles) ou soient dépassés par eux (non correspondance qui empêche alors les déformations étudiées). Il est donc légitime de se demander, à titre d’hypothèse de travail, si l’on ne pourrait pas également rendre compte de la perception de la vitesse par des considérations ou purement ordinales, ou semi- ordinales et semi-métriques (« métriques ordinales » au sens de Coombs = « hyperordinales » au sens de Suppes), c’est-à-dire avec estimation en plus ou en moins de certains intervalles spatiaux, mais toujours encore sans la nécessité d’une évaluation des durées.

C’est cette interprétation que nous avons cherché à vérifier avec Y. Feller et E. McNear (Rech. XXXVI). Le sens de cette hypothèse est qu’il n’existe pas de vitesse perceptive absolue (estimation de la vitesse d’un seul mobile), mais qu’une vitesse est toujours évaluée en relation avec une autre vitesse : lorsqu’un seul mobile traverse le champ visuel, sa vitesse serait alors perçue en relation soit avec celle des mouvements ocu-

laires (dans le cas d’un champ visuel mobile) soit avec des vitesses inverses (dont il s’agit de préciser la nature dans le cas d’un champ visuel immobile).

1. Examinons d’abord le cas de deux mobiles perçus simultanément. En cette situation il va de soi que la vitesse de chacun des mobiles est évaluée relativement à celle de l’autre et que, les mouvements étant synchrones, il suffit de juger à chaque instant de l’intervalle qui les sépare pour être renseigné sur leurs vitesses relatives.. Si les mouvements sont de même direction, on percevra ainsi qu’un mobile situé derrière un autre (dans le sens du mouvement) va cependant plus vite que lui du fait que l’intervalle diminue progressivement jusqu’au rattrappement puis augmente progressivement après le dépassement. En cas de croisement ou de mouvements divergents sur la même trajectoire une organisation immédiate des symétries permet le même genre d’évaluations et, en cas de mouvements quelconques, on a tendance à « transporter » l’une des trajectoires sur l’autre pour retrouver le même mode d’estimation. Or, comparer des intervalles ne revient ni à faire appel aux durées ni même à recourir aux espaces parcourus. La perception de la durée est inutile puisque les mouvements sont simultanés et que la simultanéité est une relation d’ordre (= ni avant ni après). Quant aux espaces, il y a bien évaluation de l’intervalle entre les mobiles, ce qui suppose donc une estimation hyperordinale (en « plus ou moins grand » intervalle), mais non pas une évaluation de l’espace parcouru par chaque mobile depuis son point d’origine (ce qui supposerait un appel dépassant la perception), tandis que les intervalles successifs s’évaluent de proche en proche, avec simple perception de leur augmentation, diminution ou égalité.

Si ces interprétations sont fondées, il faut s’attendre à ce que le dépassement et même le rattrappement donnent lieu à des effets perceptifs particuliers dus à la sous-estimation ou à la surestimation progressives des intervalles décroissants ou croissants. Il faut en outre s’attendre à ce que la position apparente des mobiles soit fonction de l’intervalle (constant ou variable) qui les sépare plus que des chemins parcourus en leur totalité.

En ce qui concerne le premier de ces deux points, nous avons eu la chance de trouver un effet systématique en ce qui concerne le dépassement. La présentation se fait par films. Dans une séquence 1 les mobiles A et B partent simultané-

ment du même point (l’un au-dessus de l’autre à 6 cm d’intervalle), mais A à une vitesse de 17 cm-sec et B de 11, de telle sorte que A dépasse B (65 cm de trajet). A et B s’arrêtent simultanément et après 1,5 sec, B continue seul (nous l’appellerons alors B") en faisant un trajet égal à celui qu’il a parcouru et dans son prolongement. La séquence 2 est semblable mais c’est B- qui dépasse A. Séquence 3 : rattrapement puis dépassement sur un trajet de 150 cm sans course isolée de B’ (départs successifs et arrêts simultanés avec un décalagee de 30 cm). Séquence 4 : comme 3 mais trajectoire de 65 cm et course isolée de B’ après arrêt de 1,5 sec.

Les résultats obtenus sont de deux sortes, selon qu’il s’agit de l’effet AB (pendant la marche simultanée des deux mobiles) ou de l’effet BB’ (comparaison de la vitesse de B accompagné de A avec la vitesse de B’ isolé, qui est donc le même mobile B). Or, les effets AB se sont trouvés être massifs, du moins pour un intervalle assez grand (16 cm pour la séquence 1 contre 8 cm pour la séq. 4) tandis que les effets BB’ sont quasi-nuls pour la raison que nous verrons :

Tabl. 106. Effets AB et BB’ de dépassement (21 adultes) en % des sujets 1 :

On voit que les effets AB sont en moyenne très forts, sous la forme surtout d’un ralentissement croissant du dépassé, qui n’est pas alors perçu comme de vitesse constante mais affecté d’une accélération négative. Le même effet se marque, mais moins souvent, par une accélération apparente du dépassant. La raison de ces effets ne saurait sans doute tenir à une mise en relation des espaces parcourus (depuis le point

1 Abréviations : Seq = séquences ; Nul = pas d’effet ; AcDt = accélération du dépassant ; RaDé = ralentissement du dépassé ; AcDé et RaDt = effets Inverses ; B’ > B signifie B’ plus rapide que B et < moins rapide.

d’origine) et des durées et se réduit bien plus simplement à une surestimation croissante des intervalles entre A et B sous l’effet de leur agrandissement objectif. Mais cela suppose un transport du mouvement de A sur celui de B et réciproquement et plus simplement une transposition continue de leurs intervalles sur les suivants. Lorsqu’on demande au sujet de comparer B a B’ (donc les deux mouvements successifs du même mobile B), il néglige au contraire A, perçoit le mouvement de B comme constant et l’on n’obtient alors aucun effet BB’ systématique (à part peut-être le fait que la vitesse attribuée à B est souvent une sorte de compromis entre celles de A et de B).

L’expérience faite sur 16 enfants de 5-7 ans au moyen des séquences 1 et 2 (et sans question BB’ qui suppose une comparaison en succession) a donné un résultat analogue mais affaibli, pour la séq. 1 (82 AcDt+RaDé) et un récultat non significatif pour la séq. 2.

Le rattrapement donne lieu chez l’adulte à des résultats qualitativement semblables à ceux du dépassement mais quantitativement plus faibles (50 à 60 % de AcDt + RaDé contre 5 à 25 % d’effets inverses, avec 20 à 38 % d’absences d’effets.) Quant aux croisements, ils donnent à peu près les mêmes proportions d’effets d’accélération, de ralentissement et d’effets nuis, en particulier à vitesses égales. Il est donc clair que ce ne sont pas les intervalles comme tels qui constituent le facteur décisif, mais bien le mécanisme rendant possible avec plus ou moins de facilité le transport ou la transposition des intervalles antérieurs sur les suivants (ce qui devient difficile dans le cas du croisement).

Tabl. 107. Délocalisation du mobile B pendant son arrêt momentané :

Intervalles

Recul de B

Accél. de A

Ral. de A

Arrêt de A

20 cm …

87 %

33

6

6

30 cm …

50 %

25

0

8

 

Quant au second des points à examiner, c’est-à-dire à la position apparente des mobiles en fonction de l’intervalle, nous avons fait une observation certes banale mais utile à discuter. Deux mobiles sont animés d’une même vitesse constante (tou-

jours par film), mais l’inférieur B devance le supérieur A d’un intervalle de 20 cm dans l’une des séquences et de 30 dans l’autre. Au milieu du trajet, B s’arrête un instant tandis que A continue à la même vitesse. Quand A a dépassé B du même intervalle, B se remet en marche, toujours à la même vitesse. En ce cas, on observe pendant l’arrêt de B un recul apparent de celui-ci : voir tabl. 107.

L’effet, massif pour 20 cm d’intervalle, tombe donc à 50 % pour 30 cm. En outre le recul apparent augmente si l’on fixe B, tandis qu’en fixant A, celui-ci est légèrement accéléré et le recul de B s’affaiblit. Il est donc clair que, en l’absence de tout fond immobile, la localisation d’un mobile s’effectue en fonction non pas du chemin qu’il a parcouru, mais de l’intervalle qui le sépare de l’autre mobile. Lorsque cet intervalle cesse d’être constant, il cesse d’être perçu à la manière de la longueur d’un trait immobile, mais se présente comme une distance variable entre deux points changeant constamment de position. Le repérage nécessaire à la localisation de chacun de ces deux points ne saurait alors qu’être fonction du repérage de l’autre, d’où l’apparition d’un mouvement relatif perçu avec la même netteté que s’il était absolu. L’existence de ces mouvements relatifs est alors fondamentale pour ce qui suit.

IL Le second ensemble de problèmes a trait à la perception de la vitesse d’un seul mobile, avec liberté de mouvements du regard. Si vraiment la vitesse d’un mobile est toujours perçue relativement à celle d’un autre, il ne reste en ce cas, comme second mobile, que le regard même du sujet et nous nous sommes appliqués à vérifier que ce mouvement du regard engendrait effectivement la production de mouvements relatifs, sous la forme de modifications de la vitesse apparente du mobile perçu. Nous nous sommes livrés à deux sortes de vérifications, l’une (II A) portant sur les situations où l’on peut modifier les mouvements du regard, l’autre (II B) sur les effets généralement attribués aux modifications du champ (du fond immobile) et que nous avons été conduits à expliquer par les mouvements oculaires.

II A. D’anciens auteurs comme Fleischl, Aubert, etc., avaient déjà signalé le paradoxe suivant : d’une part, un mobile traversant la zone centrale du champ visuel (fovéa), quand celui-ci est immobile, paraît plus rapide qu’en périphérie ; mais d’autre part, un mobile que l’on suit du regard

paraît plus lent que si on le perçoit avec fixation continue au milieu rie son parcours, alors qu’évidemment il est plus souvent en périphérie dans ce second cas et reste presque continuellement dans la zone fovéale si on le suit du regard. Or, ce paradoxe n’a plus rien de paradoxal si l’on tient compte des mouvements relatifs du mobile par rapport à ceux du regard lui-même : dans le cas où le regard est fixé, donc immobile, le mobile paraît naturellement plus rapide, et, dans le cas où le regard l’accompagne, il s’établit un compromis entre la vitesse relative du mobile par rapport au mouvement du regard (vitesse relative qui est alors en moyenne nulle) et la vitesse absolue du mobile et du regard conjoints.

Pour justifier cette interprétation du « paradoxe », nous avons d’abord vérifié les faits sur 32 adultes et 18 enfants de 5-7 ans (à la lumière), et 23+18 (dans l’obscurité) avec une trajectoire de 120 cm 1. Les adultes ont fourni 100 % d’accélération avec fixation (à la lumière ou dans l’obscurité) au milieu du trajet et les enfants 100 % dans l’obscurité et 72 % à la lumière (22 % sans effet et 6 % de ralentissement). Après quoi nous avons divisé la trajectoire en deux, réduit les mobiles à un seul et prié les sujets (adultes) de comparer sa vitesse dans l’une des moitiés du champ à sa vitesse dans l’autre, avec fixation du regard dans l’une et mouvement de poursuite dans l’autre ; mais nous avons également prié les sujets de comparer les deux moitiés du trajet du point de vue des espaces parcourus et du point de vue des durées, pour voir s’il y avait concordance ou non entre ces évaluations spatio- temporelles et les estimations cinématiques. Voici les résultats :

Tabl. 108. Modifications de la vitesse, de l’espace et de la durée avec fixation du regard au milieu du parcours2 :

1 II ne s’agit plus ici de films mais d’une suite de mobiles (mouchets à la lumière et points phosphorescents à l’obscurité se déplaçant sur un fil mû par un moteur de train électrique.

2 Entre parenthèses : à l’obscurité (le tout en % des sujets).

A dépouiller les résultats individuels, on trouve alors 7 % de concordance entre les jugements du point de vue de la relation v = e : t (27 à l’obscurité), 57 % de non-concordance (21) et 36 % de cas équivoques (52), c’est-à-dire augmentation ou diminution des trois. Il est donc clair que l’accélération apparente du mobile en cas de regard fixé au milieu de la trajectoire ne s’explique pas par une mise en relation entre l’espace et le temps apparents, ce qui constitue un indice en faveur d’une composition ordinale entre le mouvement du regard et celui du mobile.

Mais surtout, si notre interprétation est exacte, on doit pouvoir obtenir des mouvements relatifs non pas seulement en suivant du regard le mobile ou en le fixant sans déplacement, mais aussi en le croisant (comme dans le cas où la vitesse du train qu’on croise paraît renforcée). Nous avons eu quelque peine à réaliser l’expérience, parce qu’il y a plusieurs manières de fixer son attention et qu’il est assez difficile de croiser du regard un mobile avec une vitesse relativement constante et enfin que, à la lumière, le fond immobile joue un rôle perturbateur. Par contre, en cherchant d’abord sur chaque sujet la longueur de trajet du mobile et la vitesse de déplacement du regard (réglée au métronome) auxquels ’il perçoit le mieux un effet (que celui-ci soit conforme ou opposé à nos prévisions), nous avons trouvé, en opérant dans l’obscurité :

Tabl. 109. Effets des mouvements croisés du mobile et du regard (obscurité) :

 

Vitesse accrue

Diminution

Pas d’effet

Adultes (17 s.) …

82 %

12 %

6 %

 

Comme, dans le mouvement croisé, le croisé est beaucoup moins centré que dans le mouvement de poursuite, on ne saurait interpréter cette accélération apparente que comme l’effet d’un mouvement relatif par rapport au champ visuel.

II B. Si les mouvements du regard semblent ainsi jouer un rôle dans l’estimation des vitesses et un rôle indépendant du rapport v = e : t, c’est-à-dire tenant à des considérations simplement ordinales et hyperordinales (dépassement, etc., et estimation des intervalles), il doit alors être possible d’inter-

prêter de la même manière plusieurs effets connus que l’on cherche habituellement à ramener à des actions de champ (structure du fond immobile) et que Brown explique par le rapport phénoménal v = e : t.

Par exemple, l’accélération apparente du mobile lors de son apparition dans le champ (que nous avons retrouvée à un haut degré chez l’adulte, mais moindre chez l’enfant) s’explique de la manière la plus simple par le double fait (a) que le regard est fixé au point d’apparition avant de poursuivre le mobile avec un léger retard, ce qui favorise un instant un mouvement relatif par rapport au champ visuel immobile ; et (b) que le regard ayant quelque retard avant de s’ajuster à la poursuite du mobile, celui-ci semble accéléré par rapport au mouvement du regard, en tant que le dépassant.

Les effets de disparition sont moins nets (deux fois moins nombreux et avec accélération dans la proportion de 4 à 1 contre 18 à 1 pour les apparitions). La raison en est que le point de disparition constitue un point de centration possible en avant et non pas en arrière du mobile : en ce cas, il se produit un va et vient du regard entre le mobile qui continue d’avancer et le point où il va disparaître, d’où des effets mixtes.

On a signalé, d’autre part, que la multiplication des références dans le champ produit en général une accélération apparente du mobile. Nous avons cherché à étudier ce phénomène dans l’intention de choisir entre l’interprétation ordinale par le rôle des mouvements oculaires et l’interprétation métrique du type v = e : t. Pour ce faire nous avons divisé le champ de parcours du mobile en deux moitiés, dont l’une a été munie de neuf barres verticales sous lesquelles passe le mobile, ce qui a l’avantage de présenter une configuration d’espace divisé (cf. l’illusion d’Oppel-Kundt), qui est censée conduire à une surestimation de la longueur de cette partie du champ. Les barres ont été situées en trois positions distinctes : I première moitié, II seconde moitié et III entre le 1/4 et les 3/4 : Voir le tabl. 110.

On voit que, sans effet massif, la vitesse augmente subjectivement en général avec la présence des barres (sauf chez l’enfant dans la seconde moitié du champ : sit. II). Par contre l’espace est en moyenne contracté, comme c’est la règle lorsqu’il est parcouru par un mobile rapide (sous-estimation sans doute due à l’absence de centration sur le fond immobile). Quant à la relation v = e : t on trouve seulement 45 % de

concordance chez l’adulte et 24 % chez l’enfant, 39 et 65 % de non concordance et 16 et 11 % de cas indécidables.

Tabl. 110. Modifications de la vitesse, etc., sous l’influence des neuf barres dans les situations l-III :

(+ augmentation de vitesse ; — diminution ; 0 pas d’effet)

Puisque l’effet d’accélération n’est pas dû à la composition v = e : t, il est une autre interprétation beaucoup plus simple : chaque barre attire le regard et constitue un obstacle à la régularité du mouvement de poursuite, d’où une accélération apparente du mobile par rapport au mouvement du regard. En outre, chaque fois qu’une barre est momentanément fixée, il se produit un effet d’accélération par centration analogue à ce qui se produit dans l’effet d’apparition, de telle sorte qu’on peut considérer la succession des barres comme engendrant une sorte de suite d’effets d’apparitions. La preuve en est que les sujets observent fréquemment autour des barres comme ils le signalent souvent aussi au point d’apparition du mobile dans le champ un sillage dû à la persistance rétinienne, qui se produit seulement en cas de fixation et non pas lorsque le regard poursuit le mobile.

Les faits se retrouvent lorsqu’au lieu de neuf barres à intervalles égaux, on en place de une à quatre sur divers points du champ de parcours : en particulier une seule barre à 6 cm du point terminal de la trajectoire engendre chez l’adulte 78 % d’effets d’accélération et aucun effet de ralentissement. L’explication précédente vaut a fortiori en de tels cas.

Quant à l’effet, étudié par Brown, d’une accélération apparente du mobile en cas de rétrécissement en largeur du champ de parcours, nous l’avons analysé en faisant comparer

les vitesses en un demi-champ de 59X6 cm et un autre de 59X24 cm). Or, l’effet semble se retrouver si l’espace rétréci est situé dans la première moitié du champ ; s’il est situé dans la seconde moitié, l’effet persiste chez l’enfant, mais pas chez l’adulte :

Tabl. 111. Réactions au rétrécissement en largeur dans la première moitié (I) ou dans la seconde (H) du champ de parcours :

 

 

 

Adultes

 

 

Enfants

 

 

 

+

0

— 

+

0

— 

 

r Vitesse ….

86

5

5

57

0

43

1 ï

[ Temps ….

9

18

73

— 

— 

— 

1

■ Espace ….

23

27

50

— 

— 

— 

Il 1

/itesse

24

14

62

53

20

27

 

Or 60 % de ces adultes perçoivent une accélération dans la première moitié du champ indépendamment de tout rétrécissement, contre 23 % des enfants : un effet d’apparition semble donc responsable des accélérations apparentes perçues par les adultes dans la première moitié du champ, tandis que, dans la mesure où l’espace rétréci est de nature à favoriser le mouvement de poursuite du regard il y aurait plutôt ralentissement apparent du fait que le mobile ne dépasse plus le mouvement. Quant aux enfants, dont les mouvements oculaires sont mal adaptés (d’où un effet d’apparition moins fort, relativement, que chez l’adulte), le cadre rétréci les gênerait plutôt, d’où l’accélération apparente du mobile indépendamment des effets d’apparition.

III. Tant l’estimation de la vitesse d’un seul mobile, perçu alors en relation avec les mouvements oculaires, que l’évaluation des vitesses des deux mobiles semblent ainsi relever de compositions ordinales ou hyperordinaies sans intervention du rapport v = e : t ni de la durée elle-même, il nous reste à nous demander ce que peut être la perception de la vitesse d’un mobile traversant un champ visuel immobile. Or, cette perception existe et est même très nette : mais où se trouve en ce cas le second mobile auquel est comparé le mobile extérieur ? Une observation fréquente nous a mis sur la piste : les sujets signalent, en effet, souvent que plus le mobile va

vite plus est long le sillage qu’il laisse derrière lui au point de fixation. C’est ainsi que dans l’obscurité un train de mobiles successifs (tous les 5 ou 10 cm) formés de points phosphorescents est perçu comme une suite de traits : en cas de fixation au milieu du trajet, ces traits sont alors d’autant plus longs qu’ils sont voisins du point de fixation et d’autant plus courts qu’ils en sont éloignés (en vertu du fait connu que la persistance rétinienne est plus forte dans la fovéa qu’en périphérie). Cela dit, lorsqu’un mobile traverse le champ visuel immobile nous sommes encore en présence de deux vitesses : (a) le passage du début des excitations et (b) le passage de la terminaison des excitations (lui-même fonction de la vitesse d’extinction). En ce cas, si le mobile accélère subjectivement son mouvement, l’écart augmentera entre le passage (a) et le passage (b), tandis que, s’il le ralentit, l’écart diminuera. Les cellules étant plus denses dans la fovéa qu’en zone périphéri- - que 1, cela revient, d’autre part, à dire que la vitesse apparente du mobile sera fonction de la longueur (en nombre de cellules) du train des excitations compris entre (a) et (b). On voit ainsi que, même en cette situation, la perception de la vitesse peut s’expliquer par des considérations purement ordinales ou hy- perordinales (dépassement plus ou moins grand du passage a par rapport au passage b et intervention de l’intervalle ou longueur du train des excitations), sans référence nécessaire au rapport v = e : t. On voit aussi la parenté entre cette interprétation et l’hypothèse des « rencontres » puisque, en champ visuel immobile, la vitesse apparente du mobile sera en fin de compte fonction d’une certaine classe de rencontres « successivement simultanées ».

En conclusion ces diverses analyses semblent établir l’autonomie de la perception des vitesses de mouvements par rapport à la perception des durées, et ses relations directes avec celle du mouvement.

IV. Mais en plus de la . vitesse spatiale ou vitesse des mouvements, on peut encore parler de la vitesse au sens de la fréquence, c’est-à-dire du nombre des répétitions d’un même événement durant un intervalle de temps. Il y a là un sujet d’étude que nous ne saurions aborder ici dans son ensemble mais nous voudrions simplement montrer que, malgré son apparence purement métrique, la vitesse fréquence donne lieu à des réactions perceptives de caractère ordinal dont le

1 Comme a bien voulu nous le rappeler notre collègue P. Fralsse en Usant notre premier manuscrit sur ce sujet.

parallèle est frappant avec ce que nous avons vu du dépassement dans le cas de deux mobiles (sous 1).

L’expérience, réalisée avec Y. Feller, consiste à faire comparer deux fréquences auditives inégales (deux métronomes à 100 et 104 ou à 100 et 96) pour voir s’il se produit un effet d’accélération ou de ralentissement au moment où l’un des métronomes dépasse l’autre (les deux battements coïncident un moment, puis présentent un décalage progressif pour se rejoindre à nouveau, etc.) A titre de contrôle nous avons présenté également un seul métronome (à 100) pour voir si le sujet percevait des accélérations ou des ralentissements. Voici les résultats :

Tabl. 112. Comparaison (en %) de deux vitesses-fréquences inégales (métronome)1 :

On voit que les effets AB sont remarquablement parallèles à ceux de la vitesse-mouvement de deux mobiles simultanés (tabl. 106) : lors de ce qu’on peut appeler, ici aussi, le dépassement, le métronome le moins rapide semble ralentir au lieu de conserver sa fréquence constante. La plupart des sujets signalent que le ralentissement est progressif, en fonction de l’augmentation du décalage des sons (cf. l’intervalle croissant dans la vitesse mouvement !), puis diminue brusquement pour donner lieu à une accélération ou à un retour à l’effet nul lorsque les deux sons coïncident. La courbe des effets périodiques est donc une sinusoïde. Dans la situation 100-96 tous les sujets signalent que les effets sont moins nets.

1 Pour les abréviations voir tabl. 106, il s’y ajoute ici la rubrique Ir = fréquences en apparence irrégulières. Rappelons, d’autre part, que les effets AB sont ceux qui s’observent lorsque les deux mobiles (ici les deux métronomes) marchent simultanément et que les effets BB’ sont ceux qui s’observent lorsque la marche de l’un de ces deux simultanés (soit B) est comparée à sa marche Isolée (objectivement égale), le métronome devenu isolé étant alors appelé B’.

Les effets BB’ ont été mesurés avec des différences un peu plus grandes (100-108 et 100-92) et l’expérience nous a montré que des différences plus grandes encore ne donnent aucun effet. En outre nous avons noté certains effets au début seulement de la marche de B’ qui disparaissent ensuite (ils sont indiqués entre parenthèses dans le tableau, ajoutés aux effets francs sans parenthèses).

En bref, on voit ainsi la parenté évidente entre les perceptions de la vitesse-fréquence et de la vitesse-mouvement, ce qui est d’un certain intérêt pour l’étude des relations entre la perception du temps et celle de la vitesse.

§ 4. La perception du teηιps.

11 s’agit là d’un problème complexe et délicat, que d’autres ont étudié de près notamment P. Fraisse en liaison avec ses beaux travaux sur le rythme. Nous ne l’avons, pour notre part, que peu analysé et avons encore des recherches en cours à ce sujet. Nous ne tenterons donc nullement de donner ici un tableau d’ensemble de la question, mais avons tenu cependant à lui faire une petite place dans cet exposé pour signaler deux points qui nous paraissent importants en liaison avec l’ensemble des résultats connus sur la perception du mouvement et de la vitesse : il s’agit, d’une part, des relations entre la structure ordinale des perceptions temporelles (ordre de succession et simultanéité) et leur structuie quantitative ou métrique (intervalles ou durées) et d’autre part, des relations entre la perception des durées et la vitesse.

I. Sur le premier de ces deux points, Fraisse (auquel nous nous bornerons à nous référer pour cette question) a montré clairement 1, tant par la discussion des nombreux travaux de tout un siècle d’études que par ses propres résultats sur la perception du rythme, que la durée n’est « qu’un des caractères de l’organisation du successif » (II p. 78). Autrement dit, dans les situations où l’organisation des événements en termes d’ordre de succession n’est pas suffisamment prégnante, la durée est difficilement perçue. Par exemple, « deux intervalles temporels adjacents délimités par deux sons limites et une lumière intercalée, c’est-à-dire par une suite son-lu- mière-son, sont comparés avec beaucoup moins de précision

1 P. Fraisse, I. Les structures rythmiques, Paris (Erasme), 1956 (pp. 74, etc.) ; et II. Psychologie du temps, Paris (P.U.F.), 1957, pp. 76-82, etc.

que deux intervalles délimités par trois sons identiques, car ceux-ci forment une unité perceptive » (II, p. 76). De même lorsqu’on fait entendre des structures rythmiques (à rythme constant) les sujets reproduisent avec précision les intervalles intérieurs à la structure qui se répète mais ne tiennent pas compte spontanément de la durée des intervalles compris entre les groupes rythmiques (I, p. 74). Il est vrai que le rythme disparaît perceptivement pour un intervalle entre les sons de 2 sec environ (I pp. 13 et 41), et réciproquement il existe un seuil, d’ailleurs variable, quant à l’intervalle minimum nécessaire pour passer de la perception d’une simultanéité à celle d’une succession (avec perception variée entre deux : mouvements apparents, etc.) Ces faits montrent donc que la perception des successions est elle-même conditionnée par les durées en tant qu’intervalles entre les événments successifs, mais, autre chose est d’être conditionné par la durée (de même qu’un effet spatial d’un élément B plus grand sur un élément A plus petit suppose que la distance entre A et B ne dépasse pas certaines limites) et autre chose est de percevoir cette durée. Or, l’essentiel est que la perception d’une durée implique toujours la perception d’un ordre entre ses points limites, tandis qu’il peut y avoir perception d’un ordre sans perception de la valeur des intervalles, donc avec simplement perception d’un intervalle mais sans estimation adéquate de sa durée.

Fraisse répartit les intervalles en trois catégories (II, pp. 117-8): (1) Les intervalles inférieurs à 0,5 sec environ : on perçoit alors davantage les limites ordonnées que l’intervalle lui-même ; (2) les intervalles compris entre 0,5 et 1 sec environ, où durée de l’intervalle et ordre des limites forment une unité ; (3) les intervalles supérieurs à 1 sec où prédomine la perception d’un écart mais où la réunion des limites en un seul acte perceptif suppose un effort

Il nous a paru nécessaire de commencer par rappeler ce primat de l’ordre de succession par rapport à la durée, car il y a là un fait fondamental a mettre en relation avec l’ensemble des perceptions cinématiques. La perception d’un déplacement se réduit d’abord à celle d’un changement d’ordre. Les vitesses, avons-nous cherché à montrer, peuvent être perçues indépendamment de la perception des durées et en se fondant sans plus sur l’ordre de succession temporel, l’ordre des positions spatiales et une évaluation hyper-ordinale des intervalles spatiaux entre les mobiles mais pas nécessairement des intervalles temporels (durées). Nous voyons maintenant que la

perception du temps lui-même suppose avant tout un cadre ordinal et que c’est en fonction d’un tel cadre que s’organisent les perceptions des intervalles ou durées. Si cette loi est si générale, on peut se demander si elle ne s’applique pas également à l’espace (ce qui est le cas d’une manière très frappante des représentations préopératoires de l’enfant jusque vers 6- 7 ans), mais avec une avance génétique notable de telle sorte qu’il faudrait en chercher la vérification durant les premiers mois de l’existence, les intervalles spatiaux ou distances étant perçus beaucoup plus précocement et plus largement que les intervalles temporels. En attendant, ces considérations nous ramènent à la vitesse.

11. En ce qui concerne les relations entre la perception du temps et la vitesse, le problème se présente comme suit. Nous avons vu (§ 3) que la perception des vitesses ne semble pas se conformer au rapport v = e : t mais présente au contraire une structure autonome de nature ordinale et hyper- ordinale qui suppose l’intervention de l’ordre spatial, des intervalles spatiaux, de l’ordre de succession temporelle mais non pas des durées. En ce qui concerne la perception de ces dernières, on peut alors concevoir trois solutions possibles : (1) ou bien elle serait elle-même fondée sur la perception des vitesses (on aurait en ce cas t = e : v, où ces trois termes ne présenteraient naturellement qu’un sens phénoménal ou subjectif), (2) ou bien elle aurait une source autonome mais serait influencée par les variations de vitesses, (3) ou bien elle serait à la fois autonome et indépendante de toute influence cinématique.

Pour décider entre les solutions (3) et (1) ou (2), nous avons cherché avec Y. Feller, à faire comparer aux sujets des durées de 5 sec pendant lesquelles ils voient défiler des mobiles (les mouchets fixés à un fil de l’appareil nous ayant servi pour les vitesses) aux vitesses de 50 et 65 cm/sec ou de 50 et 90 cm/sec (les mouchets étant séparés par 10 cm d’intervalle). Un bruit de fond constant a été utilisé pour masquer le son du moteur. La comparaison se faisant en ordre successif il importait naturellement de commencer tantôt par la petite vitesse et tantôt par la grande. Mais il importait aussi, pour être mieux renseigné, de faire comparer les durées avec deux vitesses égales, pour voir si, aux trois vitesses utilisées, un effet de succession temporelle se manifesterait. Or nous constatons qu’il en est ainsi :

Evaluation subject. :

τ1 = τ2

T1>T2

τ1<τ2

50 cm/sec

42 %

10

48

65 »

40

10

50

90 »

37

10

53

 

Tabl. 113. Comparaison de deux durées égales (T1 et T2) à vitesses égales (20 adultes) :

Evaluation subject. :

τ1 = τ2

τ1>τ2

τ1<τ2

50 puis 65 cm/sec ..

25 %

15

60

65 » 50 »

20

65

15

50 » 90 »

10

0

90

90 » 50 »

5

95

0

 

On observe donc une tendance à surestimer la seconde durée par rapport à la première, aux trois vitesses considérées, bien que 37 à 42 % des sujets perçoivent l’égalité. Quant aux comparaisons entre durées des mouvements à vitesses inégales, le résultat est massif pour les grandes inégalités :

Tabl. 114. Comparaison de deux durées égales (Γ1 et T2) à vitesses inégales (20 adultes) :

On constate, en effet, qu’aux vitesses de 50 et 90 cm/sec la durée paraît plus longue pour la plus grande vitesse dans les 90 à 95 % des cas. L’effet est moindre, mais encore marqué en comparant 65 et 50 cm/sec.

Pour tirer parti de ces résultats, encore faut-il éliminer deux variables. Nous avons d’abord fait un contrôle quant à l’influence possible du son du moteur malgré les bruits de fond. Or en faisant évaluer les durées avec le bruit du moteur sans bruit de fond ni stimulus visuel, nous avons trouvé simplement 66 % de surestimation de la seconde durée (quelle que soit la vitesse du moteur), 17 % estimant les durées égales et 17 % estimant plus longue la durée avec son grave (c’est-à- dire vitesse plus lente) alors qu’ils surestiment la durée avec vitesse visuelle plus grande. Le facteur son peut donc être écarté.

Par contre la question qui se pose est naturellement de savoir si la plus grande durée attribuée, dans le tabl. 114, au défilé plus rapide des mobiles tient à leur vitesse comme telle ou simplement au fait qu’ils sont plus nombreux. On sait, en effet, que P. Fraisse attribue la longueur subjective de la durée au nombre de changements remarqués par le sujet et il serait donc très plausible de considérer le nombre des mobiles comme facteur d’allongement phénoménal de la durée en tant qu’équivalent à un nombre de changements. On pourrait alors ramener les mobiles à un seul mais on interpréterait alors la durée comme fonction de l’espace parcouru (comme dans le domaine des représentations préopératoires de l’enfant). Nous avons donc cherché à réaliser la contre-épreuve suivante. L’appareil dont nous disposons comprenant deux pistes, nous avons pu, en plaçant deux mobiles sur l’un des fils et quatre sur l’autre, avec des vitesses respectives de 80 et 40 cm/sec, obtenir que dans des durées égales de 7 sec le sujet voie chaque fois quatre mobiles (les deux mobiles à 80 cm/sec repassant une seconde fois le long de la partie visible de leur fil pendant que les quatre mobiles à 40 cm/sec font leur trajet). De cette manière il y a bien quatre changements durant 7 sec. dans les deux situations à comparer, mais il subsiste deux inconvénients. Le premier n’est pas grave car on voit que les sujets n’en ont pas tenu compte : le nombre des changements restant le même, le sujet ne voit cependant qu’un mobile à la fois à 80 cm/sec tandis que, à 40 cm/sec il voit deux mobiles à la fois sur une partie du trajet : mais comme la durée continue, ‘ dans cette expérience, d’être fonction de la vitesse, les deux mobiles perçus simultanément ne jouent donc pas de rôle dans l’allongement subjectif de la durée. En second lieu, dans le cas des mobiles rapides l’intervalle spatial qui les sépare est naturellement plus long (comme deux sujets sur vingt l’ont signalé). Cela reste donc un facteur supplémentaire, mais l’inconvénient reste ici encore mineur, car, d’une part, le tabl. 114 montre que la vitesse ou le nombre des changements sont décisifs, puisqu’alors les intervalles sont égaux, et, d’autre part, il s’agit maintenant de tester le rôle du nombre des changements et hon pas de l’intervalle spatial. A cet égard, nos résultats sont de deux sortes : les uns portent sur les durées apparentes et les autres sur le nombre relatif de mobiles que le sujet a cru percevoir (sans être averti d’avance) pendant les deux durées en jeu (de 7 sec objectivement avec un intervalle de 2 sec) :

Tabl. 115. Comparaison de deux durées égales (T1 et T2)1 à vitesses inégales et estimation du caractère plus ou moins nombreux des mobiles perçus (= 4) :

Deux conclusions sont donc à tirer de ces faits, (a) A nombre égal de changements, la durée subjective reste fonction de la vitesse, (b) Les sujets qui présentent cette illusion temporelle ont cru voir plus de mobiles dans le cas de la vitesse lente (donc de la durée jugée plus courte): 53 % contre 18 et 18 ; les sujets qui ont l’illusion temporelle contraire ont au contraire vu ou un nombre égal de mobiles ou un nombre plus grand à la vitesse plus rapide (étant d’ailleurs entendu qu’il s’agit alors de 2 sujets sur 20).

Cette expérience n’a naturellement pas pour but d’infirmer la thèse de Fraisse, que nous croyons juste dans la plupart des cas ; mais d’en montrer les limites dans un cas où le nombre des changements est en conflit avec la vitesse-mouvement. Dans les cas où le nombre des changements semble jouer son rôle, nous avons cependant deux remarques à faire. La première est qu’il est assez difficile de trouver une définition générale du changement remarqué par le sujet, ce qui risque de compliquer les vérifications. La seconde est que, objectivement parlant, un nombre de changements donnés en une unité de temps est encore une vitesse, mais relevant simplement de la vitesse-fréquence et non plus de la vitesse- mouvement. Nous pensons donc que la loi la plus générale doit être celle d’une relation entre la durée et la vitesse et non pas entre la durée et le nombre des changements, bien que ceux-ci interviennent effectivement dans le cas particulier des fréquences.

III. Mais il reste à examiner s’il s’agit là d’une simple influence des vitesses perçues sur une perception par ailleurs autonome des durées ou si, dans le domaine perceptif comme dans le domaine représentatif, la vitesse serait constitutive du temps en ce sens que le temps constituerait une coordination des vitesses comme l’espace une coordination des déplacements.

1 20 sujets. T, = durée correspondant à 80 cm/sec ; Tj à 40 cm/sec ; N1 = nombre des mobiles perçus en T1 ; et Nt = nombre perçus’ en T,.

Mais deux problèmes se posent alors. En premier lieu, s’agit-il des vitesses des mobiles extérieurs ou des vitesses de l’action du sujet (par exemple combinées avec son « travail » sous forme de « puissance » au sens physique du terme) ? En second lieu, la durée est objectivement fonction de l’inverse de la vitesse, en ce sens qu’un mobile rapide met moins de temps pour parcourir le même espace qu’un mobile plus lent. Mais dans les représentations préopératoires de l’enfant, il existe fréquemment un inversion dans le sens plus vite = plus de temps, et l’on sait que, chez l’adulte une durée qui paraît très courte pendant l’action même paraît longue dans le souvenir parce que bien remplie. 11 importe donc d’établir jusqu’à quel point la perception des durées présente l’erreur plus vite = plus de temps et dans quelle mesure elle aboutit à renverser la relation dans le sens conforme aux données objectives.

Nous avons donc fait une seconde expérience d’estimation du temps en relation avec la vitesse, mais dans laquelle le sujet est immobile en l’une des situations et se livre à des mouvements du regard dans l’autre : il s’agit, en effet, cette fois de comparer la durée apparente pendant la centration du regard au milieu de la piste le long de laquelle défilent les mobiles à la durée apparente pendant laquelle le sujet suit du regard ces mobiles :

Tabl. 116. Comparaison de deux durées égales (7 sec), TC durant laquelle le sujet centre le milieu de la piste et TM durant laquelle il les suit du regard (20 adultes) :

TC > TM TC < TM TC = TM

Ordre TM-TC . . 90 % 10 0

> TC-TM.. 80 % 10 10

Parmi les 18 sujets qui surestiment la durée dans l’ordre TC-TM, 16 présentent le même effet dans l’ordre inverse et 2 une augmentation de la durée dans cette seconde situation. A noter en outre que chez ceux qui retrouvent le même effet, 6 l’éprouvent sous une forme affaiblie (tendance à l’égalité).

11 sujets ont passé à la même expérience avec des durées successives de 7,5 et 10 sec ; 64 % surestiment TC aux trois durées et 36 % varient donc : 18 % dans le sens d’une annulation de l’effet pour la présentation de 10 sec et 18 % dans

le sens d’un allongement lors de la deuxième situation quelle qu’elle soit.

Cela dit, il convient de chercher ce qui est comparable entre ces réactions des tabl. 114 et 116. Or, nous trouvons deux caractères communs. Le premier tient aux vitesses des mobiles perçus : bien que les vitesses soient objectivement inégales dans le tabl. 114 et égales dans le tabl. 116, le sujet leur attribue une vitesse plus grande avec fixation au milieu de la piste : on pourrait donc dire que dans les deux cas « plus vite = plus de temps ». Mais il n’est nullement prouvé que ce facteur soit général et dans d’autres expériences, nous ne retrouvons plus cette relation de façon constante. Le second caractère commun tient au travail du sujet : lorsqu’il s’agit de suivre des mobiles rapides (tabl. 114), il y a plus de travail à fournir que pour des mobiles lents ; lorsqu’il s’agit, d’autre part, de centrer le regard sur un point fixe alors que des mobiles défilent, il y a certainement plus de travail à fournir que pour suivre ces mobiles, étant donné le caractère très coercitif du réflexe de poursuite par le regard, réflexe dit d’orientation, contre lequel il faut lutter dans le premier cas et auquel on s’abandonne dans le second. Or, du point de vue opératoire, la durée peut être conçue soit comme correspondant à l’espace parcouru rapporté à la vitesse (t = e : v), soit, ce qui revient au même, comme le travail rapporté à la puissance, puisque le travail est physiquement le déplacement d’une force (e/) et que la puissance est égale à (∕v). Mais, chez l’enfant du niveau préopératoire, la durée est fréquemment évaluée de façon proportionnelle à l’espace parcouru ou au travail accompli, c’est- à-dire en raison directe et non pas inverse de la vitesse, et cela lorsqu’il s’attache aux résultats extérieurs de l’action et non pas à son déroulement même.1 Dans le second cas, au contraire, le temps est bien inversement proportionnel à la vitesse ou à la puissance (c’est pourquoi une heure d’un même travail paraît longue s’il est fait avec ennui et courte s’il est accompli avec intérêt, car l’intérêt comme disait Claparède est un mobilisateur des forces à disposition). Notre hypothèse est donc simplement que la durée perceptive obéit à des lois analogues à la durée représentative pré-opératoire, mais sans que nous sachions encore si les perceptions en arrivent ou non à une proportion inverse du temps et de la vitesse et sans que nous sachions même comment distinguer les perceptions authen-

1 J. Piaget, Le développement de la notion de temps chez l’enfant, Paris (P.U.F.), 1946.

tiques de la durée (celles qu’on trouve autour du point d’indifférence vers 0,5-1 sec) et les intuitions déjà représentatives. Il va donc de soi que les faits cités au tabl. 114 et 116 ne suffisent pas à vérifier cette hypothèse, niais ils conduisent à la suggérer et c’est tout ce que nous désirions dans l’état actuel de nos recherches sur la perception du temps.