Chapitre IV.
Les constances et la causalité perceptives a

Les activités perceptives, en leur multiplicité de types ainsi que de niveaux de formation, nous sont apparues comme conduisant en principe à des progrès avec l’âge dans la structuration de la perception (décentration), mais comme aboutissant aussi, en vertu même des rapprochements nouveaux qu’elles entraînent, à des déformations nouvelles nées des recentrations que ces rapprochements déterminent. Nous en sommes venus, d’autre part, à supposer que de telles activité perceptives se manifestent à tout âge (mais bien entendu selon des types qui varient avec les niveaux) et que les effets de champ ne constituaient pas autre chose que le produit de la sédimentation de ces activités, une fois automatisées (sédimentation portant sur les déformations comme sur les structurations).

Ces interprétations, encore hypothétiques mais dont la suite de cet exposé montrera peut-être la vraisemblance croissante, nous conduisent par conséquent à considérer les constances perceptives ainsi que la perception de la causalité (variété particulière de constance portant sur la conservation d’un mouvement d’un mobile à un autre) comme des manifestations particulières d’activités perceptives, et cela malgré la formation précoce de ces types assez généraux et spécialement importants d’organisations de la perception. Telle est du moins l’hypothèse que nous allons chercher à justifier en ce chapitre. Mais il faut insister sur le fait que ce n’est là qu’une hypothèse et que les constances perceptives pourraient au contraire être interprétées (ainsi que l’a soutenu la théorie de la Gestalt) comme le modèle des effets de champ, permanents et indépendants du développement. Il y a donc là un problème et on en saisit toute la signification pour la conception générale de la perception que nous défendons en cet ouvrage. Trois questions sont à examiner de près à cet égard.

En premier lieu les constances semblent évoluer et s’améliorer en moyennes avec l’âge. Mais il restera à expliquer pourquoi leurs variations sont relativement restreintes, et à établir s’il y a réellement, en moyennes, variation continue et dirigée, ce qui serait un premier indice d’activité perceptive orientée dans le sens de l’adaptation. L’hypothèse contraire consisterait naturellement à considérer les variations observées avec l’âge comme dénuées de signification et comme imputables à de simples considérations de techniques : nous discuterons à cet égard les objections que Burzlaff (partisan de l’interprétation gestal- tiste) a adressées à Brunswik et à Beyrl (partisans de l’évolution des constances avec l’âge).

En second lieu les constances semblent donner lieu à partir d’un certain âge à des erreurs secondaires, sous la forme de « surconstances » consistant, par exemple, à estimer un objet éloigné comme plus grand qu’il n’est en réalité, du seul fait qu’il est éloigné, ou (comme l’a montré Piéron) à exagérer la constance de la forme. De tels faits seraient favorables à l’interprétation des constances par des activités perceptives, dans la mesure où l’on pourrait montrer comment les régulations responsables de la composition, en chaque situation particulière, des divers indices en jeu dans la constance aboutissent par leur extension même à des surestimations polarisées, comme nous avons vu que cela se produisait en général sous l’effet d’activités par ailleurs adaptatives. L’hypothèse contraire reviendrait à assimiler les surconstances à des fluctuations fortuites et négligeables, comme le pensent sans doute les auteurs qui ont effectivement négligé d’en tenir compte.

En troisième lieu les expériences sur les constances montrent en fait que, dans la plupart des cas, la grandeur ou la forme « réelles », etc., sont perçues de façon immédiate et coercitive à la manière des effets de champ. Mais s’agit-il là d’un des résultats d’une sédimentation progressive d’activités perceptives et de leurs effets secondaires, conformément à l’interprétation que nous suggérons, ou d’effets de champ génétiquement primaires résultant d’une équilibration automatique et en quelque sorte physique, selon le modèle auquel nous a accoutumé la théorie de la Gestalt ?

Or, l’enjeu du problème général que nous soulevons ainsi à propos des constances nous paraît assez considérable pour cette raison que les constances et la causalité perceptives constituent en fait les formes d’organisation de la perception les plus proches des compositions opératoires. Dans le cas des

constances perceptives comme dans celui des opérations de l’intelligence, les compositions en jeu aboutissent, en effet, à la constitution d’invariants ou de conservations. Dans les deux cas, en outre, ces invariants apparaissent comme liés à l’élaboration d’un système de compensations. Dans l’exemple (opératoire) d’un liquide transvasé d’un verre bas et large en un verre haut et étroit, l’enfant de 7-8 ans découvrira ainsi, après une longue période de non-conservation, que la quantité de liquide demeure identique parce que le niveau atteint dans ce deuxième verre est plus haut mais la largeur plus petite et que ces deux variations se compensent. Dans le cas de la constance perceptive des grandeurs, le sujet percevra de même que la grandeur apparente de l’objet éloigné diminue mais que la distance augmente, et tout sé passe comme si ces deux modifications de sens inverse étaient perçues comme se compensant, la grandeur réelle de l’objet constituant comme la résultante d’une composition multiplicative sous la forme d’un rapport. Il est alors d’une grande importance théorique d’établir si une telle composition résulte d’un équilibre instantané, comme celui des effets de champ issus d’interactions immédiates entre tous les éléments perçus simultanément, ou si elle constitue le produit d’activités proprement dites, sous forme de mises en relations ou de régulations actives, avec intervention de choix, de décisions, d’une recherche de références, etc. L’importance d’un tel problème tient à cette raison bien claire que tous les effets de champ étudiés aux chap. I et II de cet ouvrage sont essentiellement déformants, tandis que les activités perceptives analysées au chap. III sont orientées dans le sens des structurations adaptatives avant d’engendrer par leur nouveaux rapprochements certains effets déformants secondaires : si les constances relevaient sans plus du domaine des effets de champ, nous nous trouverions donc dans cette situation contradictoire — celle précisément que la théorie de la Gestalt n’est point parvenue à surmonter — qui consisterait à admettre l’existence de mécanismes primaires aboutissant tantôt à des ensembles de déformations systématiques, tantôt à des organisations adéquatement structurées. Dans la mesure, au contraire, où les déformations sont liées aux champs de centration, tandis que les structurations adaptatives le sont aux décentrations actives, on comprend que les activités perceptives seules conduisent aux structurations adéquates, tout en pouvant donner lieu par leurs progrès mêmes à des recentrations déformantes ; mais il est alors logiquement nécessaire d’attribuer la formation des constances à ces activités, sans les mettre sur le même plan que

les effets primaires de champ. L’isomorphisme partiel entre les compositions propres aux constances et les compositions opératoires présenterait de ce fait une signification très instructive quant à la nature des activités perceptives, opposées à ces effets de champ, tandis qu’il serait incompréhensible dans l’hypothèse inverse.

§ 1. L’évolution de la constance des grandeurs avec l’âge
en comparaisons par paires.

Il importe donc, pour toutes ces raisons, de peser de près la valeur des arguments favorables ou défavorables à l’hypothèse que nous défendons, en commençant par celui de l’évolution ou de la non évolution des constances avec l’âge. Les psychologues de la Gestalt ont bien saisi le caractère décisif de cette question, puisqu’ils se sont proposé de démontrer la permanence des constances perceptives et leur indépendance à l’égard de tout développement génétique. C’est pourquoi W. Kœhler s’est appliqué à retrouver la constance des grandeurs chez les anthropoïdes et H. Frank1 chez le jeune enfant (dès 11 mois), tandis que K. Koffka2 et surtout W. Burzlaff3 s’attachaient à opposer des arguments méthodologiques à l’évolution de fait qu’observaient les Viennois F. Beyrl4 et S. Klimpfinger6, collaborateurs d’E. Brunswik ; celui-ci a repris lui-même avec E.C. Tolman le problème de la constance des grandeurs d’un nouveau point de vue probabiliste β.

Rappelons en deux mots cette ancienne discussion de méthodes parce qu’elle a inspiré nos propres travaux avec Lam- bercier sur le sujet (ainsi que ceux de Lambercier seul) et surtout parce qu’elle est très révélatrice de l’opposition des conceptions diférentes de la constance des grandeurs fondées sur la structure du champ ou sur l’activité du sujet percevant. Les psychologues de Vienne ayant montré une évolution de toutes

1 Frank, Die Sehgrδssenkonstanz bei Kindern, Psychol. Forsch., t. 10 (1928), pp. 102-106.

2 K. Koffka, Principles of Gestalt psychology, New York (Harcourt Brace) 1933.

3 Burzlaff, Methodologische Beitrage zum Problem der Farbenkonstanz, Z. Psychol., vol. 109 (1931), pp. 117-235.

4 F. Beyrl, Ueber die Grossenauffassung bei Kindern, Z. Psychol., t. 100, (1926), pp. 344-371.

5 S. Klimpfinger, Die Entwicklung der Gestaltkonstanz vom Kind zum Erwachsenen, Arch. Ges. Psychol., 88 (1933), pp. 599-628.

6 E.C. Tolman a. E. Brunswik, The organisai and the causal texture of environment, Psychol. Rev., 42 (1935), pp. 43-77.

les constances de 2 à 10-11 ans avec des mesures par couples (Beyrl ne trouve ainsi la constance des grandeurs que chez le 50 % des sujets à 2 ans, le 66 % à 3-4 ans, le 80 % à 7 ans et le 100 % à 10 ans), Koffka et Burzlaff se refusent à interpréter les résultats de la même manière. Ce n’est pas qu’ils contestent les faits, et Burzlaff lui-même les retrouve en employant la même technique, mais ils leur opposent les faits contraires obtenus par d’autres techniques, la discussion portant alors sur les conditions de structures caractérisant ces situations diverses. Ces faits contraires sont de deux sortes. Les premiers sont dus à H. Frank et semblent montrer l’importance de l’écartement latéral entre l’élément proche et l’élément éloigné : tandis que cet écart n’est que de 20 cm dans la technique de Beyrl (avec regard dominant), H. Frank obtient moins d’erreurs avec un écart latéral « beaucoup plus grand ». Mais, d’une part, la précision de ses expériences est certainement moindre que celle des mesures de Beyrl, et d’autre part, elle admet en définitive une légère évolution durant les premières années. C’est néanmoins sur cette base fragile que Koffka a réinterprété les courbes d’évolution obtenues par l’école de Vienne, si semblables pour les diverses variétés de constances, et les a attribuées à une simple diminution avec l’âge des effets déformants de proximité : dans les comparaisons par couples avec faible écart latéral, les éléments seraient d’autant plus interdépendants que l’enfant est plus jeune, d’où les évolutions observées. Les seconds faits contraires sont ceux qu’a mis en évidence Burzlaff (en faisant estimer un cube à distance avec choix parmi cinq cubes proches sériés en ordre de grandeur) et que Y. Akishige 1 a longuement étudiés de son côté : les constances semblent s’améliorer à tout âge lorsque les éléments (mesurants ou mesurés) sont distribués en ordre sérial, parce qu’alors ils font partie d’un système d’ensemble (dans lequel les interdépendances locales sont sans doute censées se neutraliser, par opposition aux comparaisons par couples avec faible intervalle latéral) et parce que, ajoute Burzlaff, on se trouve alors plus près des circonstances de la vie quotidienne, où les éléments à comparer font toujours partie d’un ensemble plus ou moins sériable.

Telle étant la position du problème au début de nos recherches, nous nous sommes alors, avec Lambercier, poséqua-

1 Y. Akishige, Experimentelle Untersuehungen ĂĽber die Struktur des Wahrnehmungsraumes II. Mitt. Jur. Litt. Fak. Kuysha Unlv., vol. IV (1937). pp. 23-118.

très sortes de questions particulières : (a) Tout d’abord de comparer aux différents âges la constance des grandeurs étudiée sur des couples d’objets, en opposant un petit écart latéral (5 cm) à un grand écart (3 m de distance latérale entre les objets ce qui correspond à 1 m dans le plan du point de vue du sujet), mais en faisant ainsi varier la position de l’étalon ou de la variable (proches ou éloignées, le facteur ayant été négligé sauf par Akishige). (b) Ensuite, de comparer aux différents âges la constance des grandeurs avec disposition sériale dans le plan fronto-parallèle ou avec des jalons intermédiaires étagés entre l’élément proche et l’élément lointain, (c) Puis de comparer aux différents âges l’estimation de la grandeur réelle à distance (constance) et l’estimation de la grandeur projective, de manière à établir si, à la sous- constance éventuelle des jeunes sujets, correspond ou non une meilleure estimation de la grandeur apparente, (d) Enfin de comparer aux différents âges l’estimation de la grandeur réelle de l’objet éloigné (constance) avec l’estimation des distances, de manière à établir s’il y a corrélation ou non.

Nous traiterons au cours des § § suivants les points (b), étudié par Lambercier seul, (c), étudié en collaboration et (d), confié finalement à Marianne Denis-Prinzhorn, pour ne discuter ici que le point (a). Mais il faut insister d’emblée sur le fait que ces quatre questions sont solidaires et que, pour démontrer que la constance relève effectivement d’activités perceptives, il nous paraît indispensable de montrer, non seulement que la constance croît avec l’âge en comparaisons linéaires et même sériales, mais encore que sa composition s’affine avec le développement sous la forme d’une mise en relation entre la grandeur apparente et la distance.

Tabl. 89. Erreurs systématiques dans lés comparaisons de grandeurs (réelles) en profondeur (3 ou 4 m) de 5-7 ans à l’adulte (en % de l’étalon)1 :

A. Etalon :

5-7 ans

7-8 ans

8-10 ans

10-12 ans 12-14 ans Adultes

proche (XII) . .

— 

— 2

+3

+ 6 +9

+ 10

 » (111) ..

— 6,87

— 2,15

— 

— — 

+ 2,50

B. Variable :

 

 

 

 

 

proche (III) ..

+ 4,35

0

— 

— — 

+11,95(9,00) 2

 » (XXIX)

— 

+ 4

+ 18

÷-+16→

+24

1 L’erreur négative représente une sous-estimation de l’élément éloigné et l’erreur positive sa surestimation (surconstance). Chiffres romains : v. p. suivante.

2 9,00 avec élimination d’un cas sur 14 avec erreur de + 20,00.

Pour ce qui est, d’abord, de la constance des grandeurs dans les comparaisons par paires 1 avec faible intervalle latéral (3-5 cm), nous pouvons réunir en un seul tableau (cf. tabl. 4 de la Rech. XXIX) les résultats obtenus dans les Rech. III, XII et XXIX : voir le tabl. 89.

On constate d’abord que (sauf exceptions) les éléments éloignés sont perçus comme plus grands lorsqu’ils jouent le rôle d’étalons que lorsqu’ils sont variables, l’erreur de l’étalon interférant ici avec l’erreur en profondeur avec effets cumulatifs dans la situation B et antagonistes dans la situation A. Il n’en est que plus significatif de retrouver, dans les deux situations A et B la même loi d’évolution conduisant de la sous-constance en moyennes générales à 5-7 ans (ou d’une surconstance due à l’erreur de l’étalon) à une surconstance moyenne progressive de 8-10 ans à l’âge adulte, avec erreur nulle en moyenne d’ensemble à 7-8 ans.

Mais si la position de la variable et de l’étalon semble ainsi jouer un rôle appréciable dans les comparaisons par couples en profondeur, nous n’avons pas trouvé avec Lamber- cier de faits significatifs justifiant l’importance que H. Frank, Koffka, etc., ont voulu attribuer au facteur d’écart latéral. En effet, à confronter globalement les réactions des enfants de 5-8 ans ainsi que des adultes dans les situations précédentes (écart latéral de 3-5 cm) et dans des situations avec écart latéral objectif de 3 m (ce qui correspond à un écart effectif de 1 m en plan), on trouve :

Tabl. 90. Rôle de l’écart latéral dans les comparaisons en profondeur par couples :

On voit que la différence d’écart latéral ne modifie qu’à peine les réactions enfantines et peut-être un peu plus (relativement) les réactions adultes, mais en ce dernier cas, dans le

1 II s’agit ici de comparaisons de tiges verticales, dont l’étalon a 10 cm. sur 16 enfants de 5-7 ans, 59 de 7-8 ans, 41 de 8-10 ans, 55 de 10-14 ans et 68 adultes.

sens d’une plus forte surconstance pour les petits écarts. Ce facteur d’écart latéral ne saurait donc nullement expliquer l’évolution de la constance avec l’âge puisque, pour les deux sortes d’écarts (100 ou 3-5 cm), avec étalon proche ou éloigné, on retrouve le même développement dans le sens d’une surconstance progressive et cela à partir d’une sous-constance renforcée ou marquée par l’erreur de l’étalon.

En réservant le cas des effets sériaux (dont nous verrons d’ailleurs au § 2 qu’ils ne contredisent en rien les présentes conclusions), on peut donc déjà relever l’existence de deux faits qui semblent contredire l’un et l’autre l’hypothèse d’une constance conçue à titre d’effet de champ permanent et indépendant du développement. Le premier est celui de la sous- constance chez les enfants de moins de 7 ans, que tous les auteurs ont notée dans les comparaisons par couples et que nous retrouvons dans les écarts de 1 m (l’erreur négative avec étalon proche étant toujours un peu plus grande que l’erreur positive avec variable proche). Mais le second fait nous paraît encore plus significatif et éclaire le premier d’une manière instructive : l’état d’équilibre relatif auquel aboutit cette évolution de la constance des grandeurs n’est pas celui d’une constance exacte — celle qu’on imaginerait en partant de l’hypothèse d’un équilibre de champ comparable à un équilibre physique — mais au contraire celui d’une « surconstance » visible dès 8-10 ans et atteignant chez l’adulte de 2,5 à 10 % avec étalon proche et de 9 à 24 % (en moyennes 1) avec variable proche.

Or, l’existence d’une telle surconstance si générale en moyenne est particulièrement révélatrice du point de vue des activités perceptives. On ne peut guèrej en effet, l’interpréter que de deux manières, et encore sans doute reviennent-elles au même. La première consisterait à faire intervenir des régulations (telles que celles dont on peut supposer l’existence dans la coordination des grandeurs apparentes et des distances) et à admettre que les régulations, une fois amorcées, aboutiraient à des sortes de surcompensations. La seconde consisterait à supposer que dans les coordinations en jeu interviennent des formes inconscientes de « décisions » (au sens des inférences inductives décrites dans la théorie de la décision) et que, par imputation des gains et des pertes d’information possibles, le sujet déciderait dans le sens de la précaution contre l’erreur (en vertu du critère de Bayes ou même d’un critère minimax). Mais, dans les deux cas, on doit donc recourir

à des coordinations et à des précautions (que celles-ci soient le résultat d’une hyperrégulation ou d’une décision, peu importe pour le moment) : il est alors bien difficile de ne pas considérer ces coordinations comme « actives », par opposition aux effets automatiques d’un équilibre physique, et cela dans la mesure précisément où elles dépassent le point d’équilibre objectif.

Mais ce recours aux activités perceptives, dont il nous paraît difficile de faire l’économie en ce domaine si remarquable par ces hyperrégulations, n’exclut naturellement en rien la cristallisation, l’automatisation ou la sédimentation (selon le métaphore que l’on préférera) de telles activités en effets de champ, en ce sens que l’estimation de la grandeur en profondeur peut devenir immédiate et paraître sans détour.1 C’est ce que démontre le fait que, à des temps très courts de présentation comme 0,1 sec, la constance des grandeurs demeure inchangée chez l’adulte (tandis que celle des formes est profondément modifiée et celle des couleurs améliorée !)2 Mais cela ne prouve pas qu’il en soit de même chez l’enfant, et si, à chaque niveau de développement, les activités perceptives antérieures peuvent se traduire en effets instantanés, leur étude génétique n’en révèle pas moins la complexité de formation.

§ 2. L’évolution de la constance des grandeurs
en comparaisons sériales.

Si les comparaisons par couples donnent ainsi lieu à une évolution avec l’âge très révélatrice du point de vue des activités perceptives, qu’en est-il des comparaisons sériales dans lesquelles W. Burzlaff et K. Koffka ont voulu voir le modèle des comparaisons « naturelles » ? M. Lambercier s’est chargé d’étudier le problème avec disposition sérjale des éléments éloignés dans le plan fronto-parallèle (I) ainsi qu’avec intercalation d’éléments sériés ou non sériés entre l’étalon proche et la variable éloignée (II) et nous avons interprété ensemble dans la Rech. VIII les résultats de ces Rech. VI (situations I) et VII (situations II), à la lumière d’une autre expérience sur

1 Un excellent psychologue américain qui visitait notre laboratoire et doutait de l’existence des surconstances s’est prêté à l’expérience : or, il a identifié sans hésiter une tige de 6,5 cm (à 4 cm) à un étalon de 10 cm (à 6 cm), manifestant ainsi une surconstance de 35 % !

2 H. Leibowitz, P. Chinetti et J. Sidowski, Science, t. 123 (1956), p. 668.

les relations entre la transposition perceptive et la transitivité opératoire (voir plus loin, chap. VII, § 4).

I. A commencer par la sériation dans le plan fronto-paral- lèle, Lambercier a pu mettre en évidence le résultat essentiel suivant, qui nous paraît clore le débat Beyrl-Burzlaff, etc. : lorsque le médian de la série présentée est de grandeur égale à celle de l’étalon, il y a effectivement une consolidation de la constance à presque tous les âges (encore qu’à 5-6 ans il y ait, même en cette situation, une légère sous-constance) ; mais lorsque l’étalon est égal à un autre terme de la série que le médian, la constance (par rapport à ces étalons) est alors moins bonne en comparaison sériale qu’en comparaison binaire ! Voici les résultats obtenus pour des séries de 15 éléments (tiges verticales avec des différences de 0,5 cm), et un étalon de 10 cm identique pour toutes les séries :

Tabl. 91. Comparaisons sériales avec étalon identique (10 cm) et variation des médians des séries de 15 éléments1 (en termes d’égalisation subjective) :

Médians

2 7

8

10

11

13

16

 

(3,5 Ă  10,5)

(4.5 Ă  11,5)

(6,5 Ă  13,5)

(7,5 Ă  14,5)

(9,5 Ă  16,5)

(12,5 Ă  19.5)

5-6 ans

8,5

9,5

10,5

11,0

12,4

13,7

6-7 ans

8,3

9,0

10,0

10,3

12 2

13,4

7-8 ans

8,4

8,9

9,8

10,1

H,1

13,0

Adultes

8,6

9,3

10,2

10,4

10,9

12,7

 

On constate d’abord qu’à 5-6 ans encore l’égalisation subjective pour un médian de 10 cm est de 10,5 en moyenne : en fait (voir Rech. VI, p. 214, et fig. 3 à la p. 176), l’enfant de 5-6 ans choisit le médian de la série comme égal à l’étalon lorsque le médian est de 11 cm, et il faut un médian de 9 pour qu’il égalise l’étalon à un élément de 10 cm. Même en comparaison sériale, la sous-constance persiste donc à 5-6 ans.

Mais, à part cette exception, d’ailleurs fort instructive, on voit que la constance n’est ainsi précise que pour un médian de 10 (de 6-7 ans à l’âge adulte), tandis que pour des médians inférieurs à l’étalon de 10 il y a surconstance apparente à tout âge et, pour des médians supérieurs à 10 cm, il y a sous-cons-

1 Extrait du tabl. 22 de la Rech VI (Lambercier), p. 212.

2 Entre parenthèses les termes extrêmes des séries.

tance apparente à tout âge ! La comparaison sériale, soit disant plus « naturelle » que la comparaison binaire, entraîne donc en réalité des effets plus ou moins artificiels d’échelle et la constance apparente pour un étalon égal au médian de la série dépend donc sans doute elle aussi de ces effets d’échelle.

Cherchons d’abord à expliquer la détérioration de la constance dans le cas où l’étalon (10 cm) n’est pas égal au médian de la série. Le facteur essentiel à cet égard est celui des centrations relatives, qui aura pour effet de dévaloriser, en proportion de leurs longueurs, les tiges inférieures au médian et de valoriser, proportionnellement aussi, les tiges supérieures au médian. Le second facteur est celui de la transposition des différences, qui tendra à maintenir égales les différences entre chaque élément de la série et les éléments contigus. Mais, d’une part, le second facteur augmente d’importance avec l’âge et ne joue qu’un rôle restreint chez les jeunes enfants (ce que nous confirmerons dans la suite). D’autre part, s’il tend à freiner l’action du premier facteur, il ne l’annule pas et un compromis est possible, sous la forme d’une perception de différences égales mais à la fois un peu plus fortes que les différences objectives et un peu plus faibles que si les actions de centrations jouaient seules. Cela dit, lorsque le médian est plus petit que l’étalon, le point d’égalisation subjective est cherché parmi les éléments plus grands que le médian : mais, comme ils sont surestimés par effets de contraste (centrations relatives), il suffit alors d’un élément plus petit que Γetalon pour lui paraître égal, d’où la surconstance apparente à tout âge. Lorsqu’au contraire le médian de la série est plus grand que l’étalon, le point- d’égalisation est cherché parmi les éléments plus petits que le médian ; mais comme ils sont dévalorisés, il en faut un qui soit plus grand que l’étalon pour lui paraître égal, d’où la sous-constance apparente à tout âge.

Dans le cas, maintenant, où le médian est de hauteur égale à celle de l’étalon, le médian présente d’abord une grandeur exactement équilibrée par les effets contraires de centrations relatives d’une part (autant d’éléments supérieurs qu’inférieurs à lui) et par les effets de transposition d’autre part (autant de différences égales d’un côté que de l’autre). De par cette consolidation, interne à la série, le médian sera donc plus résistant que les autres éléments aux effets de dévaluation ou de surestimation en profondeur : ce n’est donc qu’à 5-6 ans que la dévaluation en profondeur l’emporte sur cette conso-

lidation sériale, tandis que dès 6-7 ans, le médian est perçu selon sa grandeur réelle. D’autre part, si l’on demande pourquoi la légère sous-estimation moyenne des éléments éloignés, à 6-7 ans, et surtout leur surestimation croissante (surconstance de plus en plus forte) dès 8-10 ans, ne modifient pas subjectivement la série toute entière jusqu’à tenir en échec ces effets de centration, il faut répondre que les altérations de la constance (en surconstance comme en sous-constance) sont dues, elles aussi, à des effets de centration mais portant sur l’estimation des grandeurs apparentes et l’estimation des distances (ces effets se coordonnant alors selon des mécanismes que nous chercherons à décrire au § 5) : en ce cas, la configuration sériale entraîne la possibilité de compensations, car précisément parce qu’un élément est fixé par le regard, les autres ne le sont pas et ils demeurent tous solidaires sous l’effet des transpositions qui augmentent avec l’âge ; la consolidation interne du médian suffit alors à lui conserver une situation privilégiée lorsqu’il est égal à l’étalon, d’où l’absence de surconstances généralisées.

En bref, les effets sériaux, que l’on a voulu invoquer pour justifier la thèse de la permanence de la constance à tout âge, n’interviennent sous cette forme que dans un cas très particulier et assez artificiel (par opposition au caractère « naturel » des séries, invoqué par Burzlaff), celui où le médian de la série est égal à l’étalon. En outre, ces effets sériaux, loin de supprimer la sous-constance à tout âge (puisqu’il y a exception à 5-6 ans), tendent surtout à modérer la surconstance aux âges supérieurs. Il nous reste à cet égard à montrer maintenant que les transpositions des différences, dont nous venons d’invoquer le rôle stabilisateur, augmentent effectivement d’importance avec l’âge.

Tabl. 92.1 Pourcentage des « refus » dans les comparaisons sériales du tabl. 91 :

1 11 s’agit ici du tabl. 18 de Lambεrcier (Rech. VI).

On peut le prouver d’une façon indirecte, par l’examen de ce que Lambercier a appelé les « refus » ou impossibilités de retrouver dans la série un élément égal à l’étalon. Outre les effets décrits jusqu’ici, on observe à ce propos des « effets secondaires » qui augmentent nettement avec l’âge et avec l’asymétrie des séries par rapport à l’étalon (et à écarts égaux, de préférence lorsque le médian est plus petit : par exemple pour 7 comparé à 13, etc.). Voir le tabl. 92.

Or, ces refus sont naturellement liés aux effets de transposition et sont orientés en sens inverse des actions de centrations relatives (lesquelles tendent à dévaloriser les petits éléments et à valoriser les grands). Lorsque le médian est plus petit que l’étalon, l’ensemble des éléments inférieurs à celui-ci (et qui constituent donc la majorité des termes de la série) entraîne par transposition un rapetissement général des éléments de la série, et lorsque le médian est plus grand que l’étalon les éléments supérieurs à ce dernier (à nouveau en majorité) entraînent un agrandissement général des termes de la série, d’où dans les deux cas l’impossibilité de retrouver un élément égal à l’étalon. 11 est probable que, dans ces cas (excepté naturellement la série 16 où le refus est objectivement motivé), la différence entre un élément et le suivant est dévaluée par contraste avec la différence entre le médian et l’étalon, cette différence dévaluée étant alors généralisée par transposition. Quoi qu’il en soit de ce point, le rôle de la transposition est ici indéniable et l’évolution des refus avec l’âge montre donc l’importance croissante de cette transposition des différences au cours du développement.

IL Pour ce qui est maintenant des configurations sériales relatives aux éléments intercalés entre l’étalon proche (tige de 10 cm, à 1 m du sujet) et la variable éloignée (tiges de 3,5 à 21 cm présentées en ordre concentrique), Lambercier a étudié les quatre situations suivantes : (A) comparaisons linéaires, reprises plusieurs fois (A1 à intercalées entre les situations B à D), sans éléments intercalés entre l’étalon et la variable ; (B) comparaisons binaires avec disposition, dans la partie droite du champ, de quatre règles d’écolier égales placées horizontalement et transversalement de 60 en 60 cm entre 1,60 m et 3,40 m (du sujet) ; (C) comparaisons binaires avec disposition, dans la partie droite du champ également (pour ne pas gêner la comparaison principale) de quatre tiges verticales de 12, 14, 10 et 13 cm tous les 60 cm ; (D) les quatre tiges précédentes sont remplacées par quatre tiges verticales de

10 cm, égales à l’étalon et placées à nouveau sur la droite du champ.

Tabl. 93. Erreurs systématiques1 dans les comparaisons binaires avec éléments intercalés :

Situations 2

Ai

B

A2

C

A3

D

A4

5-6 ans 3 (8)

— 14,7

— 12,5

— 14,7

— 14,1

— 13,7

— 14,1

— 14,1

6-7 ans (8)

— 14,4

— 12,8

— 10,3

— 9,7

— 10,0

— 10,3

— 11,2

7-8 ans (8)

— 6,9

— 6,7

— 6,9

— 6,2

— 6,2

— 7,8

— 8,1

Adultes (17)

+ L2

— 1,3

— 0,7

— 1,6

— 1,7

+ 1,2

+0,7

 

Ages :

5-6 ans

6-7 ans

7-8 ans

5-8 ans

Adultes

Situât. B

+ 15,0

— 0,1

— 11,5

+3,3

+ 5,4

 » C

+4,7

— 0,1

+3,6

+ E6

+ 34,3

 » D

— 4,8

+ 15,3

+7,1

+8.9

+ 61,9

 

Il est intéressant de connaître en outre le gain obtenu dans les situations B, C et D par rapport à la situation A sur les erreurs arithmétiques ou brutes (tabl. II de Lambercier, Rech. Vil) :

Tabl. 94. Gains de la moyenne arithmétique (en %) des erreurs dans les situations B à D :

De ces faits on peut alors conclure ce qui suit :

(1) Les jalons posés dans la situation B tendent à améliorer l’estimation de la distance et la question était de savoir si cette amélioration éventuelle modifierait la constance de la grandeur. Les gains obtenus semblent indiquer un léger effet chez l’enfant ( + 3,3) et chez l’adulte ( + 5,4) mais nous ne saurions en tirer aucune interprétation avant de revenir systématiquement sur le problème général du rôle de la distance (cf. § 4).

1 L’erreur négative correspond à une sous-constance.

2 En ordre chronologique.

3 Entre parenthèses le nombre des sujets (cf. tabl. I de Lambercier, Rech. VIH}.

(2) La situation C (intercalation de tiges inégales) ne produit presque pas d’effet chez l’enfant niais entraîne chez l’adulte une amélioration nette ( + 34,3 %) avec, en moyenne, suppression de la surconstance (mais sans défalcation de l’erreur de l’étalon, qui lui est ici antagoniste). Cette différence déjà considérable de réactions (et qui s’accentue encore dans la situation B) est évidemment due au fait que l’activité perceptive en jeu dans les comparaisons adultes est alors orientée par une certaine transitivité opératoire, qui manque aux enfants de moins de 7-8 ans et sur laquelle nous allons revenir. Mais la question est de savoir comment même des éléments inégaux peuvent servir de références utiles. La réponse est sans doute qu’en multipliant les relations de distances et de grandeurs apparentes ainsi que les relations entre ces deux sortes de données, les références intercalées favorisent les compensations entre erreurs, ce que montre d’ailleurs le contraste entre l’erreur moyenne (algébrique) de — 1,6 chez l’adulte (erreur pratiquement nulle) et le gain (arithmétique) de +34,3.

(3) La situation D, enfin, met en évidence le rôle des transpositions d’égalités puisque les tiges intercalaires sont toutes égales à l’étalon et permettent ainsi de transposer de proche en proche sa hauteur sur la variable éloignée en profondeur. Mais pourquoi, en ce cas, l’erreur des enfants de 5-8 ans n’est-elle améliorée que de 8,9 % en moyenne arithmétique, tandis que celle des adultes l’est de 61,9 %? Il n’y a à cela qu’une explication possible : c’est que l’activité de transposition est différemment orientée ou dirigée dans l’un de ces cas et dans l’autre, et que cette orientation nouvelle avec l’âge est due à quelque mécanisme de niveau supérieur à la perception. Lambercier parle à cet égard de « détours » (Rech. VII, p. 314), qui seraient malaisés pour l’enfant et aisés pour l’adulte, et ce facteur de ’détour relève assurément de l’intelligence, qui dirigerait en ce cas les activités perceptives. Il faut ajouter, nous semble-t-il, que le détour, consistant à passer d’un élément E↑ (l’étalon) à un élément Eβ (la variable) par l’intermédiaire des éléments E2 ( = E↑) = Ex-Ei = E:„ comporte en outre un caractère de transitivité opératoire (et donc aussi d’« associativité », équivalent opératoire du détour), ce qui soulève alors la question des relations entre la transitivité opératoire et la transposition perceptive. C’est pourquoi nous avons consacré à ce point une recherche spéciale avec Lambercier (Rech. VIII), dont il sera question plus bas au § 4 du chap. VIL

§ 3. Constance objective et grandeurs projectives.

Les données des § § 1 et 2 nous ont montré d’abord que la constance des grandeurs évolue avec l’âge, dans des proportions assurément peu considérables, mais qu’on est trop porté à minimiser lorsqu’on oublie la surconstance adulte : le tabl. 89 fournit par exemple, entre 5-7 ans ou 7-8 ans et l’âge adulte, des différences s’échelonnant entre 7,6 % et 20 % (en moyenne 12 %), alors que la constance des grandeurs s’ébauche dès 5-6 mois. Ces transformations avec l’âge, que ne suffisent nullement à contredire les comparaisons sériales, conduisent alors, jointes aux régulations hypercompensatrices dont témoignent les surconstances croissantes (de 8-10 ans à l’âge adulte), à la conclusion que les constances relèvent d’activités perceptives et pas seulement d’effets de champ automatiques. En quoi peuvent, en ce cas, consister de telles activités perceptives ? Le moment est venu de le rechercher.

L’hypothèse courante, que nous adopterons, consiste à interpréter la constance des grandeurs comme le produit d’une coordination entre la grandeur apparente de l’objet éloigné et la distance, perçues comme solidaires et comme se compensant approximativement. Il s’agit donc maintenant d’examiner l’évolution avec l’âge de ces deux sortes d’estimations et de les comparer avec les transformations de la constance elle- même.

Mais il convient, en abordant cette analyse, de prévenir un malentendu possible, qui risquerait d’en fausser le sens. S’il s’agissait d’une composition opératoire entre la grandeur apparente Ga et la distance Di dont le produit fournirait la grandeur réelle Gr sous la forme Ga×Di=Gr, il est clair que les composantes Ga et Di devraient conserver la même valeur, qu’elles soient conçues à titre de composantes isolées ou qu’elles soient conçues au sein même de la composition : d’où les transformations inverses Gr : Di = Ga ou Gr : Ga = Di. Par contre, s’il s’agit d’une composition perceptive, dont la nature est précisément en question et dont nous ne savons rien d’avance, il se peut fort bien (et c’est même la situation la plus probable par analogie avec toutes les autres compositions perceptives examinées jusqu’ici) que, la grandeur réelle Gr, la grandeur apparente Ga et la distance Di étant toujours perçues simultanément (bien qu’à des degrés divers de différenciation selon que l’un des aspects donne lieu plus que les

deux autres à un effort d’attention), leurs valeurs respectives ne demeurent pas les mêmes selon qu’on les considère au sein même de la composition de Gr effectuée par le sujet, ou à titre de grandeurs que le sujet s’efforce de différencier en vertu de la question posée. Autrement dit, il faut considérer dès le départ comme possible, et même comme le plus probable, que la composition en jeu n’est pas réversible et qu’en cas de dissociation de Ga et de Di, une déformation P (ou transformation non compensée) peut surgir du fait de cette dissociation comme telle. D’où1 :

(44) Ga = (GaDi : Di) + P(Gr)

Il en résulte que, si nous cherchons à mesurer l’estimation des grandeurs projectives ou des distances, chez l’adulte et chez l’enfant, ces estimations ne présenteront pas nécessairement (et même très probablement pas) des valeurs équivalentes à celles qu’elles possèdent au sein même de la composition des grandeurs réelles. Ce n’est naturellement pas une raison pour ne pas tenter une telle analyse, mais c’est une raison décisive pour ne lui attribuer qu’une signification relative aux conditions de cette dissociation et à l’irréversibilité sans doute générale des compositions perceptives.

Cela dit, nous avons cherché avec Lambercier (Rech. XII et XXIX) à déterminer chez l’enfant et chez l’adulte l’estimation des grandeurs apparentes en profondeur, donc des grandeurs projectives et non pas objectives ou « réelles ». Nous avons procédé par comparaison de tigçs verticales situées l’une à 1 m et l’autre à 4 m du sujet. Dans une première technique A (Rech. XII), la tige proche servait d’étalon (10 cm) et il s’agissait d’égaliser sa grandeur apparente à celle d’une variable éloignée, celle-ci devant donc présenter 40 cm de hauteur en cas d’estimation projective exacte. Dans une seconde technique B (Rcch. XXIX), on présentait au sujet un étalon éloigné de 40 cm de hauteur, et il s’agissait d’égaliser sa grandeur apparente à celle d’une variable proche, celle-ci devant donc présenter 10 cm en cas d’estimation projective correcte.

On trouvera le détail des techniques dans les Rech. XII et XXIX, notamment en ce qui concerne les difficultés à vaincre pour faire comprendre la question aux enfants2 (avec impossi-

1 Voir à cet égard J. Piaget et A. Morf, Les isomorphismes partiels entre les structures logiques et les structures perceptives (Etudes d’Epistémologie génétique, t. VI), p. 100, prop. 26.

2 Difficultés de caractère notionnel (compréhension de la consigne verbale) et non pas perceptif, comme on le verra par les résultats.

biiité de descendre en dessous de 6-7 ans). Indiquons simplement ici que les comparaisons projectives se font en trois temps : (I) mesure de l’estimation projective après les explications préalables sur la question posée ; (11) nouvelle mesure, mais après un exercice (par peinture sur une vitre plane verticale) portant sur l’évaluation de la grandeur des bonshommes proches ou éloignés ; (III) dernière mesure, mais cette fois après exercice (par repérage sur une vitre verticale munie d’échelons horizontaux équidistants) portant sur l’évaluation de la grandeur projective des tiges elles-mêmes.

Etant donné que l’erreur A (étalon proche) est de 1— x/400 et l’erreur B (étalon éloigné) de 1 — 100/y, nous avons obtenu, pour les situations A et B et les mesures I-11I, les résultats suivants :

Tabl. 95. Erreurs systématiques en comparaisons projectives dans les situations A (étalon proche) et B (étalon éloigné), selon les mesures 1-II1 1 :

Le fait essentiel se dégageant de ce tableau est que dans les mesure I (sans apprentissage) les erreurs sont bien moindres à 6-8 ans qu’à 10-14 ans et même que chez l’adulte. 11 est instructif de fournir à cet égard le détail des résultats des mesures I, mais en termes cette fois d’égalisations subjectives et non pas d’erreurs systématiques2:

Tabl. 96. Egalisations subjectives (en cm) en comparaisons projectives selon les mesures 1 :

1 De 17 à 42 sujets par âges pour la situation A et de 12 à 17 nouveaux sujets pour la situation B.

2 Mêmes sujets qu’au tabl. 95, La réponse correcte est de 40,0 pour A et de 10,0 pour B.

On voit ainsi que la variable qui devrait avoir 40 cm de grandeur projective (à 4 m) est estimée en moyenne de 22 cm à 6-8 ans (mais avec un maximum de 40,5) et de seulement 12,5 cm à 16 cm entre 10-12 ans et l’âge adulte (avec des maxima de seulement 17 à 26 cm). Réciproquement la tige étalon qui devrait .avoir 10 cm de grandeur projective à 1 m (situation B) est évaluée en moyenne comme ayant 19,5 cm à 6-8 ans et comme ayant 25,1 à 22,2 cm entre 12 ans et l’âge adulte. L’erreur projective augmente donc de 6-8 ans à 10-12 ans pour décroître légèrement ensuite, mais le fait fondamental est que l’estimation projective est meilleure chez les sujets les plus jeunes dont on a pu prendre les mesures que dans la suite du développement.

Avant de chercher à dégager la portée de cette constatation, notons encore que les situations A et B ne sont pas psychologiquement symétriques. Au point de vue de la consigne, autre chose est d’agrandir projectivement un étalon proche et de diminuer projectivement un étalon éloigné pour les comparer aux variables : cette dernière situation B est plus difficile à comprendre pour l’enfant. Perceptivement, d’autre part, l’intervalle entre le sommet de l’étalon et le pied de la variable est constant en A, tandis que l’intervalle entre le sommet de la variable et le pied de l’étalon est fluctuant en B ce qui complique les comparaisons. Les mesures obtenues en A sont donc plus sûres que les mesures en B.

Notons, d’autre part, le rôle évident de l’exercice en passant des mesures I aux mesures II et surtout III, et un rôle qui croît en général avec l’âge. L’importance de ce facteur d’exercice va d’ailleurs de soi si l’on songe que, dans la vie courante, la grandeur objective est la seule qui soit utile dans les estimations à distance, tandis que la grandeur projective ne sert pratiquement à rien sauf pour ceux qui s’adonnent au dessin en perspective : or, parmi nos sujets adultes, seuls deux habitués à la peinture de paysage ont présenté des erreurs minimes.

Cela dit, l’évolution des estimations projectives avec l’âge semble comporter les enseignements suivants :

(1) A tous les âges étudiés (rappelons cependant que la difficulté notionnelle de compréhension de la question empêche de descendre en dessous de 7 ou exceptionnellement 6 ans), mais spécialement chez les grands et chez l’adulte, on observe une résistance systématique à dissocier la grandeur projective de la grandeur « réelle » ou objective, la « grandeur apparente »

indiquée par le sujet consistant en fait en un compromis entre les deux sortes de grandeurs ; et en un compromis plus proche (> 0,5) de la grandeur réelle que de la grandeur projective.

(2) L’erreur augmente avec l’âge jusque vers 10-12 ans pour diminuer ensuite quelque peu. Cet âge d’inversion de sens de la courbe coïncide curieusement avec le niveau d’achèvement des coordinations notionnelles et opératoires élémentaires se rapportant à la perspective, comme si les notions projectives se construisaient (entre 7 et 9-10 ans) au fur et à mesure que les perceptions projectives se détériorent, et comme si les opérations, une fois construites et coordonnées, contribuaient à une amélioration, mais secondaire (après 10-12 ans) de la perception. Nous reviendrons au chap. VII (§ 4) sur ce cas particulier de relations entre la perception et la notion.

(3) Sans faire d’hypothèses pour l’instant sur cette dernière question, il semble tout au moins évident que les estimations relativement bonnes de 6-8 ans (relativement, puisque l’erreur est déjà de 0,45 c’est-à-dire assez proche du 50 %) sont d’une autre nature que les estimations améliorées de l’adulte (après la phase d’erreur maximale de 10-12 ans). Dans le cas de ces dernières estimations, il intervient sans doute des activités perceptives secondaires de transport, selon les fuyantes déterminées par l’expérience de l’éloignement ou du rapprochement progressifs d’un objet (que ces activités soient facilitées ou non par des processus opératoires qui les orienteraient). Dans le cas des estimations relativement meilleures observées à 6-8 ans, on a l’impression, au contraire, d’une perception plus directe, c’est-à-dire plus proche des données « immédiates » fournies par une perception non nécessairement corrigée en fonction de l’évaluation des distances.

(4) Cette impression est renforcée par l’examen du graphique (fig. 52) de la courbe d’évolution, qui suggère avec une certaine probabilité une extrapolation dans le sens d’estimations encore meilleures en dessous de 7-8 ans.

On peut donc soutenir, au total, qu’aux niveaux où la constance de la grandeur réelle est la moins bonne, l’estimation projective est la meilleure, ce qui donne à penser que la constance résulterait d’une composition entre les données projectives plus ou moins « immédiates » et une estimation de la distance. Etant admis, comme nous l’avons souligné au début de ce § , que, faute de réversibilité, la dissociation des grandeurs réelle et projective demeure toujours incomplète, il est naturellement exclu de mesurer, chez un sujet (même à 6-8 ans)

son estimation projective, d’une part, et son estimation de la distance, d’autre part, pour en tirer par un calcul opératoire la prévision de leur résultante qui serait son estimation de la grandeur réelle. Mais, s’il est difficile pour le sujet de dissocier les grandeurs réelle et projective, ce qui rend illusoire une mesure de la corrélation individuelle entre ces deux sortes de variables, l’estimation des distances est par contre plus aisément dissociable et l’existence d’une corrélation entre cette estimation et le degré de constance objective peut sans doute être contrôlée de façon moins aven

tureuse. Il nous reste donc à examiner cette question avant de chercher à développer l’interprétation suggérée, car si les faits se trouvaient révélateurs en ce qui concerne l’évolution des perceptions de distance avec l’âge et leur corrélation avec le développement de la constance, les données décrites en ce § concernant la succession génétique des estimations projectives confirmeraient par cela même l’hypothèse proposée.

§ 4. L’estimation des distances et la constance de la grandeur.

Nous avons donc prié Mme M. Denis-Prinzhorn d’étudier l’évaluation des distances en fonction de l’âge et sa relation avec l’évolution de la constance.

 

Sur le premier point, la méthode qui s’est montrée la plus efficace a consisté en une simple détermination de la bissection subjective d’une distance en profondeur. L’hypothèse est que si la distance entre un élément proche A et un élément éloigné B est sous-estimée ou surestimée, elle le sera en fonction de cet éloignement lui-même : il en résultera que si l’on intercale entre A et B un élément médian V, la distance VB sera dévalorisée par rapport à la distance AV en cas de sous-estimation générale de la distance AB en profondeur et sera surestimée par rapport à AV en cas de surestimation générale. Le dispositif consisb alors à présenter au sujet sur un grand plateau (toutes précautions prises pour régler la hauteur du regard, l’étendue du champ, l’absence de références, etc.) trois tiges horizontales A, V et B (ou trois sphérules de plomb), dont les positions sont fixées en ce qui concerne les extrêmes A et B (2 m 40 entre eux) ou variable en ce qui concerne V, et à mesurer l’égalisation subjective AV = VB. Aucune différence significative n’a d’ailleurs été trouvée entre la technique par tiges horizontales de 20 cm, posées transversalement sur la table et la technique par « points » (= sphérules).

L’expérience se fait en deux temps, avec centration sur la partie éloignée VB ou sur la partie proche AV. Il est intéressant de noter d’emblée qu’en cas de centration libre les adultes semblent fixer surtout VB et les enfants surtout AV, d’après les impressions de Mme Denis. Si ce fait se confirme, il doit sans doute être mis en relation avec le premier résultat essentiel de cette recherche : les sujets de 5-7 ans dévalorisent en moyenne la distance (et donnent donc un intervalle VB plus grand que AV), tandis que les adultes la surestiment en moyenne (VB<AV) avec passage graduel entre deux :

Tabl. 97. Erreurs systématiques dans la bissection de la distance en profondeur :

 

Centration sur AV

Centration sur VB

 

Moy.

Min.

Max.

Moy.

Min.

Max.

5- 7 ans (45 et 31 s.)

— 12,0

— 31,0

+ 8,5

— 5,2

— 24,0

+ 16,0

9-10 ans (30 et 30 s.)

— 6,3

— 24,0

+ 14,5

— 3,0

— 19,5

+ 16,5

Adultes (30 et 30 s.)

+ 3,0

— 26,0

+28,5

+8,5

— 24,5

+ 42,5

On voit ainsi que l’évolution des estimations de la distance obéit à une loi très analogue à celle du développement des constances elles-mêmes. Il est donc intéressant de chercher s’il y a corrélation entre les deux sortes de mesures sur les mêmes sujets. En ce but Marianne Denis a relevé d’abord le niveau de constance de ces sujets, soit avec des tigés verticales (à une distance de 376 cm entre elles et un écart latéral de 7 cm, la tige proche étant à 65 cm du sujet), soit avec des tiges horizontales analogues à celles de l’expérience sur les distances :

Tabl. 98. Constance des grandeurs sur les sujets du tabl. 971 :

On retrouve ainsi pour les verticales la loi habituelle avec quelques fluctuations par rapport aux résultats décrits au § 1. Quant aux horizontales (non examinées aux § § précédents), on constate que la constance des adultes est en ce cas bien plus proche de la constance exacte (erreur moyenne nulle ; maximum et minimum répartis symétriquement), ce qui est intéressant et indique sans doute une utilisation des fuyantes, bien plus faciles à imaginer sur le plan horizontal que sur le plan sagittal.

Le problème est alors de déterminer s’il y a corrélation aux différents âges entre les réactions à la distance et les réactions à la grandeur réelle (constance). Mme Denis-Prinzhorn a trouvé à cet égard les corrélations suivantes :

1 Entre parenthèses le nombre des sujets. L’erreur — correspond à une dévaluation de la distance et l’erreur + à sa surestimation.

Tabl. 99. Corrélations entre l’estimation des distances et ce’c des grandeurs réelles (constance)1 :

 

Centration sur AV

Centration

sur VB

 

Verticales

Horizontales

Verticales

Horizontales

5-7 ans (34-20 s.)

0,49(T.S.)

0,46(S.)

— 0,20(N.S.)

— 0,25(N.S.)

9-10 ans (19-20 s.)

0,10(N.S.)

— 

0,27(N.S.)

— 

Adultes (20 s.)

0,10(N.S.)

— 0,06(N.S.)

0,32(N.S.)

— 0,17(N.S.)

 

Ce tableau fournit quatre résultats intéressants :

(1) Une corrélation très significative à 5-7 ans entre l’estimation des distances avec centration sur la moitié proche (AV) et la constance des grandeurs verticales, et une corrélation encore significative pour les grandeurs horizontales.

(2) Une corrélation devenant non significative à 5-7 ans lorsque l’estimation des distances se fait sur la moitié éloignée (W

(3) Une corrélation quasi-nulle à partir de 9-10 ans et chez l’adulte lorsque l’évaluation de la distance se fait avec centration sur la partie proche du trajet (AV).

(4) Une corrélation plus forte quoique peu élevée (0,32) et non significative à 9-10 ans et chez l’adulte lorsque la centration a lieu sur VB et la mesure des grandeurs sur les verticales.

Pour expliquer le rôle de la centration dans ces constatations (1-2) et (3-4) il suffit de rappeler qu’en cas de centration libre l’enfant de 5-7 ans semble fixer la moitié proche AV et l’adulte la partie éloignée VB. On peut donc supposer que, dans les deux cas, les sujets fournissent les meilleures corrélations dans les situations où les centrations obligées coïncident avec leur attitude la plus naturelle, tandis qu’une centration obligée qui les gêne fausse la corrélation. Pour le prouver, Marianne Denis a examiné, en plus des enfants de 5-7 ans du tabl. 99 (pour AV et Vertic.) 22 sujets du même âge et 30 adultes, mais avec centration libre. En ce cas la corrélation (avec tiges verti-

1 Entre parenthèses, après les corrélations, la signification et, après les âges, le nombre des sujets.

cales) s’est trouvée de 0,52 (correspondant à un seuil de 1 %) à 5-7 ans et de 0,21 chez l’adulte.

Quoi qu’il en soit de ce rôle de la centration, le fait essentiel qui ressort de ce tabl. 99 est que la corrélation diminue avec l’âge. D’une part, les meilleures corrélations adultes sont très inférieures aux meilleures corrélations à 5-7 ans. D’autre part, en comparant les corrélations de 5-6 ans à celles de 6-7 ans, Mme Denis trouve déjà une différence (dans le cas de la centration sur AV) : 0,60 (Vert.) et 0,49 (Horiz.) à 5-6 ans, contre 0,31 (Vert.) et 0,03 (Horiz.) à 6-7 ans.

En ce qui concerne la théorie des constances, ces corrélations très significatives à 5-6 ans, à l’âge où l’estimation des grandeurs réelles présente une sous-constance nette, mais où celle des grandeurs projectives est sans doute bien supérieure à celle de l’adulte, est d’un certain intérêt et parle naturellement en faveur de l’hypothèse d’une composition entre la grandeur projective et la distance, avec pour résultante la grandeur réelle. Mais ce qui est non moins instructif est que cette corrélation s’observe aux âges de formation et s’affaiblisse de plus en plus aux âges supérieurs. On aurait pu, au premier abord, s’attendre au résultat inverse : incohérence au cours du développement et corrélation une fois les structures achevées. Pour comprendre ces faits, qui contredisent donc cette prévision superficielle, il faut au contraire se rappeler les deux suppositions auxquelles nous ont conduit tout ce qui précède : d’abord que les activités perceptives et leurs compositions tendent à s’automatiser en effets d« champ ; et ensuite que, plus une composition perceptive est avancée plus il est difficile au sujet de la dissocier inversement en ses composantes (voir le début du § 3 et le fait que, chez l’adulte, la grandeur projective demeure bien plus indissociée que chez l’enfant de la grandeur objective ou réelle). Si ces hypothèses sont fondées, il s’ensuit alors que le rôle de l’estimation des distances dans la composition de la grandeur réelle (constance) sera plus actuel ou plus effectif au cours même de la construction de la constance ; et que, une fois consolidées les habitudes perceptives, la dissociation de la composition en ses composantes sera plus malaisée. Ces deux raisons conjointes nous paraissent suffisantes pour rendre compte de l’affaiblissement de la corrélation apparente avec l’âge entre l’estimation des distances et celle des grandeurs réelles : il ne s’agit, en effet, que de corrélations (ou non-corrélations) apparentes, puisque l’on mesure en réalité la relation entre la résultante d’une compo-

sition (grandeur réelle constante) et l’une de ses composantes (distance), mais sans être certain que la composante soit bien dissociée du tout (de la résultante), et en ayant même de sérieuses raisons pour penser que l’estimation des distances, mesurée isolément ou à part, n’est pas identique à la même estimation des distances lorsqu’elle se produit à l’intérieur d’une composition de constance, c’est-à-dire à l’occasion d’une évaluation des grandeurs réelles.

§ 5. La constance des grandeurs : conclusions.

Tant la comparaison des estimations de la grandeur projective et de la grandeur réelle que celle des estimations des distances et des grandeurs réelles nous ont montré l’existence d’une relation entre ces trois catégories de réactions -perceptives. Il s’agit donc maintenant de préciser la nature de cette relation dans le sens des compositions éventuelles.

Notons d’abord que rien n’impose a priori l’hypothèse d’un seul type de composition, telle que la grandeur réelle en constitue la résultante et que la grandeur projective ainsi que la distance n’en soient que les composantes. Il arrive fréquemment, par exemple, que, pour juger d’une distance en montagne, on cherche un objet dont on connaît la grandeur réelle (un arbre ou une maison) de manière à lui comparer sa grandeur apparente et à en tirer la distance : si une telle inférence est alors de nature représentative, rien n’empêche qu’on trouve en certains cas l’analogue sur le plan perceptif. D’autre part, il pourrait arriver que pour estimer une grandeur projective ou apparente, on s’appuyât sur la grandeur réelle et la distance combinées. Aussi bien, dans la corrélation entre les estimations des distances et celles des grandeurs réelles examinée au § 4, peut- on se demander si c’est la surestimation des distances qui entraîne chez l’adulte (en cas de convergence) la surconstance corrélative ou si c’est la surconstance qui valorise la distance ; et si c’est la sous-estimation des distances qui entraîne la sous-constance à 5-7 ans (là où la corrélation est très significative) ou si c’est l’inverse…

En réalité ces questions relatives au sens ou à l’ordre des compositions se posent tout différemment dans le cas des compositions opératoires et dans celui des compositions perceptives. Dans le premier de ces deux cas, une opération est donnée avec son inverse et, si l’on a x×y = z, on aura ipso facto x = z : y,

etc., de telle sorte qu’il est facile de caractériser le sens direct ou inverse du processus suivi dans un raisonnement donné. Dans le cas des compositions perceptives, au contraire, il n’y a pas d’inverse et les composantes sont malaisément isolables une fois amorcée la composition : d’où la difficulté à distinguer les processus correspondant au type x×y = z et ceux qui correspondent à z : y = x parce que, perceptivement, l’aspect x conserve certains caractères de y et de z et réciproquement tour à tour.

Il existe néanmoins un procédé pour décider du sens formateur général de la composition : c’est le procédé génétique qui consiste à comparer les évolutions respectives des trois sortes de données en jeu. Or, un premier fait décisif est que, si les distances et les grandeurs réelles donnent lieu à des sous- estimations initiales, d’autant plus fortes que l’enfant est plus jeune, l’estimation des grandeurs projectives est par contre d’autant meilleure que l’on remonte vers les stades de départ : on peut donc déjà supposer que cette estimation ne dépend pas de celles des distances ni des grandeurs réelles et ne constitue donc pas une résultante, mais une composante éventuelle. Quant à la relation entre les deux autres termes, il est difficile de concevoir que l’on puisse, à aucun niveau, percevoir une grandeur constante (approximativement constante) sans tenir compte de la distance, tandis que l’on peut percevoir des relations de distances sans grandeurs d’objets : par exemple entre points sur un plan, ou en fonction de lignes transversales traversant le plan en sa totalité et ne présentant donc pas entre elles d’inégalités de grandeurs. Mais surtout, l’identité frappante des réactions des enfants et des adultes quant à la fusion avec disparation (source de profondeur) en vision stéréoscopique1 semble parler en faveur d’un mécanisme assez primitif, sinon inné, de perception en profondeur, ce qui n’exclut naturellement en rien que l’estimation même des profondeurs comporte un exercice et un ensemble d’acquisitions au cours du développement. Par contre, ce que nous savons aujourd’hui par Bruns- wik et Cruikshank et par les collaborateurs d’Akishige semble indiquer que les réactions de constance des grandeurs ne débutent pas avant 5-6 mois, ce qui n’exclut pas la possibilité d’une influence de la maturation sur la constance, mais ce qui situe (et ceci est fondamental) l’apparition d’un processus de constance après et non pas avant la coordination de la vision et de la préhension (4 mois ⅛ en moyenne), avec tout ce que cette

1 Recherches avec M. Lambercier, à paraître ultérieurement.

coordination comporte d’exercice quant à l’estimation des profondeurs et aux modifications des grandeurs projectives eu apparentes selon ces profondeurs.

La situation est alors la suivante. Génétiquement, l’estimation des grandeurs et des distances s’améliore lentement (du moins en tant que passage graduel de la sous-estimation à la surestimation) pendant que l’évaluation des grandeurs projectives se détériore (avec à nouveau surestimation progressive, mais cette fois en sens inverse de la transformation réelle, et non pas dans le même sens comme pour les distances, ou encore en sens inverse de l’erreur la plus probable, comme pour les constances). Cela étant, il faut alors admettre, ou que ces trois évolutions sont indépendantes, ou que deux d’entre elles sont solidaires et la troisième indépendante, ou qu’elles sont reliées toutes trois. L’hypcthèse de l’indépendance générale est peu vraisemblable étant donnée la corrélation des évaluations de distances et des constances. En ce cas, seule l’estimation des grandeurs projectives pourrait être indépendante, mais on ne comprend alors, ni pourquoi elle se détériore avec le progrès des constances, ni surtout comment les distances et les constances pourraient être liées sans passer par la grandeur projective, car, en percevant simultanément la grandeur réelle d’un objet éloigné et sa distance, on perçoit par le fait même son rapetissement apparent. Etant alors conduit à l’hypothèse de l’interaction entre les trois groupes de données il reste à décider s’il y a simple liaisons réciproques ou composition : or, le fait que l’une des évolutions en jeu soit régressive et les deux autres progressives parle naturellement en faveur de la composition. D’autre part, la grandeur projective et la distance pouvant donner lieu à des estimations plus indépendantes de celle de la grandeur réelle que l’inverse, il est plus probable que les deux premières constituent des composantes et la troisième une résultante, pour les raisons déjà indiquées.

Cela admis, et en supposant ainsi que la constance est un produit de la combinaison entre la grandeur apparente et la distance, le problème essentiel nous paraît être de comprendre pourquoi ces deux données ne se suffisent pas à elles-mêmes : autrement dit pourquoi y a-t-il constance perceptive, alors que le sujet pourrait percevoir les objets en tant que se rapetissant avec l’éloignement ou s’agrandissant avec le rapprochement et pourrait se borner à corriger ces apparences par une continuelle interprétation notionnelle, sans composition proprement per-

ceptive. En effet, la situation dont nous décrivons ainsi la possibilité n’a rien d’absurde en droit, puisqu’elle se réalise en fait sitôt dépassée une certaine distance. Chacun sait qu’en montagne ou en avion il n’y a plus aucune constance perceptive de la grandeur pour des objets situés à 1.000 ou 2.000 m et qu’on perçoit les maisons comme de petites maisons de poupée et les arbres comme des jouets en miniature, ce -qui n’empêche en rien de leur attribuer, mais cette fois par la représentation et non plus par la perception, leurs grandeurs à peu près réelles. Pourquoi n’en est-il pas ainsi dans l’espace proche, et s’il y absence de constance à la naissance (et avec de très fortes sous-estimations des distances à supposer qu’il y ait profondeur dès le départ), comment expliquer que la perception elle-même redresse les données sensorielles de façon si précoce, puisqu’on a décelé un début de constance dans l’espace de la préhension dès l’âge de 5-6 mois ?

Rappelons d’abord, à cet égard, l’étroite relation existant entre l’estimation des grandeurs et ’l’action. L’estimation des grandeurs projectives, qui ne sert à rien dans l’action, est très mauvaise chez l’adulte sauf chez les dessinateurs qui utilisent la perspective et exercent par conséquent ce genre d’évaluations. La grandeur objective sert au contraire constamment l’action qui a besoin de repérer les caractères invariants de l’objet en vue de leur manipulation. Si nous vivions fixés à un solide comme les huîtres sur leur rocher, sans déplacements ni manipulations, nos estimations projectives seraient sans doute excellentes, tandis que la constance des grandeurs ne se développerait peut-être pas. Notons en second lieu que la signification perceptive elle-même (et non pas seulement notionnelle) des configurations ou des éléments figuraux se modifie en fonction de l’action, ce que nous verrons entre autres au § 4 du chap. VII à propos des traits de référence imposant à partir d’un certain niveau de développement une perception d’égale numérosité (fig. 57). Notons en troisième lieu le rôle des assimilations perceptives entre le clavier visuel et le clavier tactilo-kinesthésique, dont nous constaterons sous peu l’importance à propos de la causalité perceptive (§ 6 de ce chap.). Il est utile, enfin, de rappeler de quelle façon spectaculaire la liaison entre la perception visuelle et l’action a été mise en évidence par les expériences sur les lunettes déformantes (Erismann, I. Kohler, Pa- pert), le redressement des tableaux perçus en cas de renversement de 180°, par exemple, ne pouvant être dû qu’à de continuelles influences (par réafférences, etc.) de la situation d’action

et des impressions tactilo-kinesthésiques sur la perception visuelle elle-même.

Cela rappelé, ce n’est donc sans doute pas sortir des frontières de la perception que d’invoquer, pour expliquer les débuts précoces de la constance des grandeurs, ces deux faits triviaux mais fondamentaux (1) que les objets changent de grandeur apparente non pas seulement quand ils s’éloignent ou se rapprochent du sujet, mais également (et identiquement) quand le sujet s’éloigne ou se rapproche d’eux ; et (2) que, dans les deux cas, ces changements ne modifient pas les grandeurs tactilo-kinesthésiques : dès la coordination de la vision et de la préhension, un bébé de 4-5 mois est donc à même de constater qu’en tenant un objet à la main celui-ci change de grandeur apparente selon qu’il est tout près des yeux ou tenu à bras tendu, mais qu’il ne perd pas pour autant sa grandeur tactilo-kinesthésique (et cela, que l’objet se déplace de lui-même, que l’enfant rapproche ou éloigne sa tête de l’objet immobile ou qu’il le manipule en le déplaçant avec la main). L’exercice même de la manipulation, situé d’abord dans le simple contexte des mouvements propres à l’espace de la préhension, puis de plus en plus dans celui de l’espace de la locomotion, impose donc une coordination croissante des distances et des grandeurs apparentes en même temps qu’il vérifie sans cesse la permanence des grandeurs tactilo-kinesthésiques. En ces conditions, l’enfant apprenant à voir ce qu’il touche et à toucher ce qu’il voit établira une correspondance croissante ou une assimilation réciproque entre les claviers visuel et tactilo-kinesthésique. 11 en résultera, d’une part, le besoin d’une grandeur visuelle constante correspondant à la permannence de la grandeur tactilo-kinesthésique (ce besoin restant à satisfaire par une construction appropriée). Il en résultera aussi, d’autre part, le fait que la distance visuelle devra être perçue en tant qu’espace à parcourir (par l’objet ou par le sujet), c’est-à-dire qu’un objet vu à distance sera perçu comme situé à un intervalle susceptible d’être franchi : d’où le besoin d’un transport visuel en profondeur de caractère particulier, qui ne se borne pas à reporter sans changement un objet sur un autre, comme le transport visuel dans le plan fronto-parallèle, mais qui soit susceptible de reporter l’objet éloigné sur l’objet proche qui lui est comparé (ou de le reporter simplement dans la direction du sujet) en modifiant sa grandeur apparente dans le sens d’un agrandissement au cours du rapprochement (ou vice-versa d’un rapetissement au cours de l’éloignement de l’objet proche).

En d’autres termes, dans la mesure où la distance est perçue comme un espace à parcourir, le transport en profondeur doit pouvoir permettre de percevoir l’objet éloigné comme s’il était proche, sans avoir naturellement à imaginer si c’est cet objet qui s’est rapproché ou si c’est le sujet (ou l’étalon proche) qui s’est déplacé.

La constance de la grandeur n’est alors pas autre chose que le résultat le plus simple de la coordination de ces diverses activités ou que la réduction la plus économique de ces besoins. Rien n’excluerait en principe une perception visuelle s’en tenant aux seules grandeurs apparentes variables et aux distances. Seulement, d’une part, ces transformations de l’objet ne dépendraient pas seulement de ses déplacements, mais encore de ceux du sujet. D’autre part, cette perception visuelle ne correspondrait plus aux perceptions tactilo-kinesthésiques, ni statiquement, ni du point de vue des transports visuels en profondeur devant fournir un équivalent virtuel des transports manuels. D’où une double complication. La coordination des claviers visuel et tactilo-kinesthésique, c’est-à-dire la construction de schèmes perceptifs communs aux deux domaines, conduit au contraire à une composition telle que la grandeur apparente soit corrigée en fonction de la distance et aboutisse ainsi à un produit relativement invariant qui est la grandeur constante : en ce cas les transformations des grandeurs projectives n’étant plus attribuées à l’objet, seule la distance compte entre lui et le sujet (quel que soit l’élément fixe et le mobile) et le conflit est supprimé entre les informations visuelles et les enregistrements tactilo-kinesthésiques.

Quant au processus de cette composition, il s’agit d’abord de préciser les conditions de la centration et du transport en profondeur, car ni l’un ni l’autre ne fournissent d’estimations univoques des distances ni des grandeurs. Pour ce qui est de la centration en profondeur, nous avions soutenu dans la Rech. III (pp. 298-303), et A. Rey a confirmé la chose par une technique élégante (Rech. XXIII : deux traits parallèles tracés sur un bloc de verre), que, de deux éléments, celui qui est momentanément centré semble simultanément plus grand et plus proche que l’élément momentanément situé en périphérie : tant la grandeur que la distance apparentes varient ainsi avec la centration, et un facteur de décision intervient donc au cours des décentrations pour choisir les valeurs à retenir. Quant au transport en profondeur, il consiste à comparer un élément lointain à un élément proche en parcourant l’intervalle par un

mouvement du regard : celui-ci tend alors soit à rapprocher ces éléments virtuellement, comme s’ils se déplaçaient dans le cadre des fuyantes, soit à suivre ces fuyantes en s’efforçant de conserver les grandeurs réelles à travers la perspective ; il est donc très probable que la précision d’un tel transport dépend de l’expérience acquise des déplacements réels d’objets en profondeur (lorsqu’il n’est pas dirigé par des représentations géométriques) et, ici encore, il demeure une certaine marge d’approximation dans les évaluations.

Cela étant, on comprend aisément qu’une perception de grandeur puisse être corrigée en fonction de la distance, puisque, dès les centrations et a fortiori les transports, les estimations donnent lieu à fluctuations et à corrections. Chacun a d’ailleurs pu observer sur lui-même la manière dont un changement brusque de perception de la distance modifie instantanément l’évaluation des grandeurs : un oiseau qui semblait petit et proche dans la brume apparaît soudain comme grand si l’apparition d’une référence montre qu’il est éloigné, etc. On peut donc admettre ce qui suit en ce qui concerne l’évolution des constances avec l’âge, mais en distinguant, pour la grandeur projective Ga et la distance Di, leurs valeurs supposées intervenant dans les compositions, soit Gac et Die, et leurs valeurs mesurées lors des essais de dissociation, soit Gad et Did :

(1) Chez le jeune enfant, il n’y a pas de raison pour que la grandeur projective Gac ne soit pas en moyenne estimée exactement, puisque la mesure de Ga dissociée (Gad) donne des résultats d’autant meilleurs que l’enfant est plus jeune. Par contre il y a de bonnes raisons pour qu’il sous-estime les distance Die, si l’évaluation des distances dépend d’un exercice débutant avec la préhension et continuant avec les déplacements. La composition Gac×Dic donnera donc une grandeur réelle Gr insuffisante, donc une sous-constance.

(2) Avec le développement, et surtout chez l’adulte, l’évaluation des distances Die donnant lieu à fluctuations dès la centration et au cours des transports et le facteur de décision intervenant bien davantage dans les estimations en profondeur qu’en plan fronto-parallèle 1, les distances Die sont en moyenne sur-

1 Lorsque l’on compare deux traits dans le plan fronto-parallèle, celui qui est momentanément centré est surestimé, mais en général sans que le sujet s’en doute. En centrant alternativement les traits dessinés sur le bloc de verre de Rey (ce qui produit un effet de profondeur) le contraste est

estimées, non pas seulement à cause de l’expérience acquise, qui permet d’éviter les dévaluations, mais en vertu d’une régulation de précaution consistant à choisir, entre deux distances apparentes fournies alternativement par les centrations en profondeur, celle qui comporte le moins de risque de sous-estimation. A grandeur apparente Gac égale à celle de l’enfant, la surestimation de Die suffit donc à conduire à des surconstances (+PGr), et a fortiori si les Gac sont surestimées.

(3) Si maintenant on cherche à dissocier de telles compositions, c’est-à-dire à mesurer des grandeurs apparentes Gad indépendamment des grandeurs réelles Gr, ou des distances Did indépendamment des grandeurs, les situations sont un peu différentes du fait que la dissociation est de difficulté variable avec l’âge et sans doute proportionnelle à la stabilité des compositions ou surtout à leur sédimentation en effets de champ. Mais sur ces points l’analyse est difficile du fait que nous ne savons pas de façon certaine si les Gac et Die se constituent avant les Gr, ou si la composition Gac×Dic = Gr débute dès le départ ou encore si Gac précède Die et Gr se constituant simultanément, etc. Ce que nous connaissons expérimentalement se réduit aux courbes d’évolution des Gad, des Did et des Gr ainsi qu’à l’existence d’une corrélation entre Did et Gr à 5-7 ans, qui s’affaiblit ensuite. Il faut donc envisager toutes les possibilités avant de pouvoir conclure avec un degré suffisant de probabilité :

(a) Notons d’abord que nos seules informations sur la stabilité de la composition sont relatives à l’étendue des seuils d’égalité, un seuil peu étendu en moyenne (quelle que soit l’erreur systématique) constituant l’indice d’une composition stable. Or, en comparaisons binaires, les seuils de 5-8 ans sont de 7,4 en moyenne et ceux de l’adulte de 2,9 (Rech. III, tabl. 1, p, 268) et, en comparaisons sériales {Rech. VI, fig. 5-7, p. 195), les seuils se rétrécissent progressivement avec l’âge (étant par ailleurs beaucoup plus étroits à tout âge lorsque l’étalon est égal au médian de la série). D’autre part, les seuils des égalisations projectives Gad et des estimations de distances ,Did semblent obéir à la même loi d’évolution 1.

au contraire très frappant entre la surestimation avec rapprochement de celui qui est centré et la dévalorisation avec éloignement apparent de celui qui demeure alors dans la périphérie.

1 II n’y a pas eu de mesures de seuils à propos des distances, mais l’écart entre les trois médianes passe de 7,1 (enfants) à 5,8 (adultes) pour la centration sur AV et de 5,6 (enfants) à 4,6 (adultes) pour la centration sur VB.

(b) Pour expliquer les meilleures évaluations projectives Gad de l’enfant et les meilleures corrélations à 5-7 ans que plus tard entre les distances Did et les constances Gr on pourrait donc dire que, chez l’enfant, la composition Gac×Dic = Gr étant moins stable, sa dissociation est plus facile, ce qui signifie que les valeurs Gad et Did sont plus proches des valeurs Gac et Die : il en résulterait alors sans plus une moindre erreur projective moyenne et une meilleure corrélation entre Did et Gr. Chez l’adulte, au contraire, la dissociation d’une composition plus stable serait plus malaisée, de telle sorte que les valeurs Gad et Did seraient plus éloignées des valeurs Gac et Die : d’où une plus grande erreur projective et une plus faible corrélation entre Did et Gr.

(c) Mais on pourrait aussi soutenir une hypothèse qui semble au premier abord contradictoire avec la précédente et qui consisterait à dire que les estimations Ga, Di et Gr, d’abord relativement indifférenciées chez l’enfant deviendraient de plus en plus indépendantes avec l’âge. Cette indépendance de Did et de Gr se vérifierait d’emblée à leur absence de corrélation statistique. Quant à l’indépendance relative de Gad elle se marquerait à la fois par la possibilité d’un apprentissage (chez les dessinateurs, etc. et dans les mesures II et III du tabl. 91) et, par le fait que l’erreur projective diminue de 10 ans à l’âge adulte sous l’influence de facteurs assurément nouveaux, donc probablement indépendants. Chez l’enfant, au contraire, la distance Did et la grandeur réelle Gr seraient peu différenciées, les deux estimations se faisant presque toujours de pair dans la vie ordinaire : d’où la bonne corrélation à 5-7 ans. Quant à la grandeur projective Gad elle ne donne pas lieu à une erreur nulle, mais encore assez forte, témoignant ainsi d’une indifférenciation relative avec la grandeur réelle Gr.

(d) Mais ces deux hypothèses (b) et (c) ne sont contradictoires qu’en apparence, car autre chose est de dissocier une composition Gac×Dic = Gr en ses composantes de manière à retrouver Gad = Gac et Did = Die et autre chose est de composer Gr avec des composantes Gac et Die différenciées au départ ou relativement indifférenciées dès le départ. L’hypothèse (b) affirme simplement qu’en dissociant Gr on ne retrouve ni Gad = Gac ni Did = Die, si la composition est forte ou stable, tandis qu’on les retrouve plus facilement si la composition est moins stable. L’hypothèse (c) affirme d’abord que ces Gad et Did (distincts de Gac et Die) sont susceptibles de donner lieu à un apprentissage avec indépendance relative par rapport à

Gr, ce qui n’a rien de contradictoire avec l’hypothèse (b) et en constitue même un complément assez naturel. L’hypothèse (c) affirme ensuite que Gac et Die peuvent être dès le départ relativement indifférenciés de Gr (ou que c’est le cas entre Die et Gr avec différenciation plus grande de Gac, ce qui revient à dire que Die et Gr se construisent concurremment à partir d’estimations Gac dominant tout au départ), mais cela n’est pas non plus contradictoire avec l’hypothèse (b) : au contraire une composition peut être instable précisément parce que fondée sur des composantes peu différenciées, tandis que leur différenciation ultérieure les rendrait plus complémentaires et stabiliserait ainsi la composition.

(e) Au total nous retiendrons donc les deux hypothèses (b) er (c) à la fois. Le stade initial (inconnu) pourrait fort bien être caractérisé par un primat des grandeurs apparentes ou projectives Gac, avec absence de distances Die ou de grandeurs réelles Gr ou avec un faible début de profondeur aux très petites distances Die. Dans la suite les estimations de distances Die se différencieraient un peu plus (donc à partir de zéro et sous l’action des seuls déplacements de préhension, etc., ou à partir d’un faible pouvoir visuel mais avec renforcement et exercice ultérieurs sous l’action des mouvements et de la préhension). Quant à la grandeur réelle Gr elle se composerait par combinaison de Gac et Die, soit à partir des premières différenciations de Die dues à l’exercice soit un peu ultérieurement et cette composition demeurerait longtemps à la fois peu stable et s’appuyant sur des composantes peu différenciées (Gac par rapport à Gr et Die par rapport aussi à Gr). Enfin dans la mesure même des stabilisations de la composition, sa dissociation en serait plus malaisée, d’où une différence croissante entre les Gad ou Did dissociées et les Gac ou Die intégrées, ce qui ouvre la voie à une indépendance relative de ces Gad ou Did (nouveaux apprentissages, etc.).

Au total, l’ensemble des faits décrits aux § § 1 à 4 de ce chapitre et des interprétations qu’ils nous ont suggérées en ce § 5 parlent en faveur de l’hypothèse selon laquelle la constance des grandeurs ne se réduit ni à un mécanisme inné tout monté (même si elle comporte une part d’innéité, ce que l’on ne peut jamais exclure), ni à un équilibre automatique de type physique, mais résulte d’activités perceptives précoces et de leur composition dans le sens d’une compensation entre les grandeurs apparentes et les distances, mais d’activités et de composition se poursuivant au cours de tout le développement et ne se sédi-

mentant que peu à peu en effets de champ. Ainsi conçue, la constance des grandeurs apparaît comme un schème perceptif de conservation, avec les compensations approchées qu’elle comporte et un début, très approximatif aussi, de réversibilité dans la mesure où le processus déclenchant la composition est le rapetissement ou l’agrandissement des grandeurs projectives selon l’éloignement ou le rapprochement en profondeur. Il est donc fort probable qu’il existe quelque lien entre cette composition perceptive de la constance et la construction du schème sensori-moteur de l’objet permanent, qui s’effectue à la même période du développement, mais avec un léger décalage : ce schème repose, en effet, aussi sur un « groupe » pratique de déplacements, mais un groupe plus général, ne considérant pas simplement les trajets ou distances en ligne droite, mais des trajets quelconques et surtout des trajets et des positions sortant des frontières des champs perceptifs. Le problème se pose donc de la relation entre ces deux constructions, et nous en reprendrons la discussion au § 2 du chap. VI.

§ 6. La causalité perceptive visuelle et tactilo-kinesthésique.

Les impressions perceptives de causalité, découvertes par Duncker et Metzger puis étudiées par A. Michotte avec l’ampleur que l’on sait, nous paraissent rentrer dans la catégorie des phénomènes perceptifs de constances. Une constance perceptive se reconnaît, en effet, à trois caractères : la conservation d’une propriété perçue malgré la transformation d’autres propriétés de l’objet ou de la figure ; un « dédoublement phénoménal » permettant de percevoir à la fois les propriétés conservées et transformées ; et une compensation permettant d’assurer la constance en fonction des transformations en sens inverse des propriétés non constantes. Or, ces trois propriétés se retrouvent dans la perception de la causalité.

La conservation d’une propriété de l’objet au travers de la transformation des autres est le propre de toutes les constances : la grandeur réelle de l’objet se conserve malgré le rapetissement projectif apparent de ce dernier, la forme réelle de l’objet reste perçue malgré la transformation de la forme apparente (constance de la forme lors d’un changement de perspective), la couleur réelle de l’objet continue de s’imposer malgré les changements de la couleur apparente à l’éclairement, etc. Dans le cas de la causalité perceptive, ce qui se conserve n’est

plus la propriété d’un seul objet mais une propriété transmise d’un premier objet (A) à un autre (B) : à savoir un mouvement passant de A à B. Et cette conservation est bien perçue à travers le changement d’autres propriétés, puisqu’il y a toujours modification du mouvement de B et, dans la plupart des cas, de A également.

Il y a en second lieu dédoublement phénoménal : dans la constance des grandeurs on perçoit à la fois la grandeur réelle de l’objet et son rapetissement apparent (ce qui ne signifie pas qu’on puisse les estimer simultanément tous deux avec précision, puisque ces estimations respectives supposent une dissociation relative, cf. 8§ 3 et 5, mais ce qui signifie qu’on les perçoit tous deux globalement). Dans la constance de la forme, on perçoit à la fois la forme réelle et la forme apparente (perspective) et, pour les couleurs, la couleur réelle et la couleur apparente (éclairement), etc. Dans la causalité perceptive, Michotte a bien montré qu’on perçoit le mouvement de l’objet patient B à la fois comme un déplacement de B et comme un prolongement du mouvement de l’agent A.

Les constances reposent en troisième lieu sur des compensations. Nous avons cherché à démontrer (§ § 3 à 5) que la constance des grandeurs résultait d’une compensation du rapetissement apparent par la distance, ce qui revient à rétablir la grandeur réelle au moyen d’un rapprochement virtuel. Dans le cas de la constance de la forme, on pourrait montrer de même que la déformation apparente est corrigée par un rétablissement virtuel de la position normale proportionnel au déplacement angulaire qui a modifié la forme. La constance des couleurs résulte de même sans doute d’une composition compensatrice entre la couleur apparente et l’éclairement 1. Etc. Dans le cas de la causalité perceptive, Michotte n’a point décrit les phénomènes en termes de compensation, mais selon son schéma de 1’« ampliation du mouvement » : en vertu d’une sorte de Gestalt cinématique, le mouvement de l’agent A serait perçu comme se prolongeant en celui de B lorsque sont remplies certaines conditions spatiales (même direction et priorité spatiale de A), temporelles (priorité temporelle du mouvement de A et absence

1 Au tachistoscope (voir Leibowitz, Chinetti et Sidowski, art. cité au § 1) la constance des couleurs est améliorée parce qu’on n’a sans doute le temps de percevoir ni l’éclairement ni la couleur apparente ; la constance de la forme est détériorée, faute sans doute de temps pour effectuer la correction angulaire ; la constance des grandeurs reste au contraire inchangée, parce que la distance et la grandeur apparente sont perçues simultanément dès les temps très courts.

de pause trop longue entre les deux mouvements) et cinéma- tiques (vitesse de A égale ou supérieure à celle de B). Mais nous avons, de notre côté, considéré le schéma de l’ampliation comme une bonne description plus que comme une explication et cherché à rendre compte de l’aspect proprement causal de ce genre d’impressions perceptives en recourant à un modèle de compensation (voir Piaget et Lambercier, Rech. XXXIII, § § 11-13, etc.).

Le modèle de l’ampliation, lorsqu’il n’est pas complété par un schéma de compensation, nous paraît, en effet, présenter deux sortes de difficultés. La première est que l’on comprend mal comment, en ne combinant que des mouvements et des vitesses, on obtient finalement cette impression de « production » qui caractérise la perception de la causalité et qu’A. Michotte a lui-même finement analysée : seul un mécanisme de compensation faisant intervenir, outre les mouvements, des impressions de poussées (déjà décrites par Michotte) mais aussi de résistance, sera donc susceptible d’expliquer le caractère causal des séquences cinématiques. En second lieu, l’ampliation au sens strict (avec homogénéité de directions) présente quelques exceptions : nous avons obtenu avec Lambercier des impressions causales sans élan avec mouvements apparents de A perpendiculaires à ceux de B (Rech. XXXIII, § § 5 et 17) et H. E. Gruber a montré un bel effet causal (par film) lorsqu’un socle, sur lequel repose un objet en forme de planche (ou de tablier d’un pont), se déplace et produit ainsi la chute de l’objet qu’il supportait. En ces cas, on peut toujours, si l’on veut, parler d’ampliation, mais alors au sens élargi d’une transmission du mouvement : seulement la perception de cette transmission d’un mouvement ne saurait s’expliquer qu’en fonction d’un schéma de compensation entre mouvements, poussées et résistances, et l’effet Gruber, notamment, met en évidence particulière cette impression de résistance (c’est ici la suppression d’une résistance et non pas à lui seul le mouvement de l’agent A qui paraît entraîner la chute de l’objet supporté B).

Cela dit, le modèle de compensation que nous proposons est le suivant. Les trois premiers des facteurs invoqués sont ceux-là mêmes que décrit sans cesse Michotte, et le quatrième (résistance) est ajouté par nous, mais en raison des contrôles expérimentaux que nous décrirons ensuite :

(1) Il convient d’abord de considérer la perte de vitesse de l’agent A à la suite de l’impact. En désignant par A1 le mou-

vement de A avant l’impact et par A2 son mouvement après l’impact, ce premier facteur s’écrira donc A1— A2.

(2) Vient ensuite l’impression de la poussée F exercée par l’agent A. Cette impression peut dépendre de la perception d’un contact T entre A et B, d’un choc C entre A et B, mais peut exister aussi sans choc ni même contact et dépendre simplement de la vitesse de A, etc. Ce second facteur sera donc F(T, C) où T et C peuvent être nuis.

(3) Vient maintenant le fait essentiel, complémentaire de (1), que le patient B est modifié par l’impact et gagne en général un mouvement après que A l’a perdu. Si nous appelons Bl le mouvement de B avant l’impact et B2 son mouvement après l’impact, on aura donc B2— β1 = gain de vitesse de B après l’impact.

(4) Mais ce gain B2— B1 ne compense pas toujours la perte de A, soit A1— A2, et même avec l’adjonction du facteur F on ne saurait encore mettre la causalité perceptive en équation 1. Il est donc indispensable, si l’on suppose l’existence d’un mécanisme de compensation, de recourir à un quatrième facteur R, que nous appellerons l’impression de plus ou moins grande résistance produite par le patient B, et que nous définirons simplement comme suit (sans aucune référence à la notion physique exacte de résistance) : l’impression que B est mis en mouvement « plus ou moins aisément » par A. Ce facteur peut dépendre, comme F (dont il est la réciproque) des chocs C et contacts T, ou en être indépendant.

L’équation générale de la causalité perceptive exprimera alors la compensation suivante entre les termes du premier et ceux du second membres :

(45) (A1-A2) + F(T, C) = (B2-B1) + R(T, C)

Il est, en effet, facile de constater que cette équation recouvre tous les cas particuliers d’impressions causales décrites par Michotte, Gruber, etc. ou retrouvés par nous dans notre étude génétique avec Lambercier :

Tout d’abord, dans le cas de 1’« entraînement » (A rejoint B immobile et l’entraîne sans perdre de vitesse), on a :

(46) O + F(T) = B2 + O

ou, si B était lui-même en mouvement : O + F(T) = (B2— B3) + O.

1 Par exemple quand B2 < Ai, donc a fortiori quand B2 < (A. + F).

Dans le cas du « lancement » (A s’arrête à l’impact et B jusque-là immobile part à une vitesse égale ou moindre), on a : (47) A1 + F(C, T) = B2 + R(C, T)

Si B2 < A1 on éprouve une plus grande impression causale, parce que B paraît résister davantage. En cas de « déclenchement » (B immobile jusqu’à l’impact, puis partant à une vitesse supérieure à celle de A) on a 1 :

(48) A1 + F[(T,C)→O)]<B2 + O

L’inégalité < marque le fait que le déclenchement n’est plus une forme stricte de causalité, impliquant la conservation du mouvement et par conséquent une compensation exacte. Il en est de même de l’impression perceptive produite par l’arrêt de A contre B immobile et qui, chez la plupart des adultes, ne constitue pas une impression proprement causale :

(49) A1+F(T, C) > O + R(T, C)

L’inégalité > exprime le fait que la perte de mouvement de A est plus grande que l’acquisition (nulle) de B, tandis que dans le déclenchement c’est l’inverse. Quant à l’effet Gruber, ou aura si l’on appelle A le socle qui se déplace et B l’objet supporté qui tombe alors :

(50) A2— R = B2— F

où A2 = mouvement du socle, — R = suppression de sa résistance, B2 = chute de B et — E = suppression de sa pression sur A. Notons que si l’on considère au contraire comme B le socle et comme A l’objet supporté on aura réciproquement : A2— E = B2— R.

Ainsi toutes les situations connues (y compris les situations « paradoxales » : cf. prop. 6 et 7 de la Rech. XXXIII, p. 154) s’expriment par la même équation (45) ou ses transformations. Mais il nous reste à vérifier que la résistance R n’est point introduite en ce schéma de compensation par simple besoin théorique et que le sujet éprouve réellement l’impression- que l’objet patient B est « plus ou moins facilement déplacé ». A cet égard, outre l’effet Gruber qui nous paraît décisif quant à la nécessité d’invoquer R, nous avons fait les deux contrôles suivants. En premier lieu nous avons modifié la vitesse apparente de l’élément B d’une séquence causale (ou encore d’un

1 Le signe → signifie ici « tend vers », donc dépense très faible de F(T.C.).

mobile unique, sans séquence causale) en masquant simplement par un volet le point d’arrêt de B, et nous avons demandé aux sujets si le poids ou la légèreté apparents de l’objet B (ou du mobile unique) étaient également modifiés. Le résultat a été qu’il existe une corrélation très significative entre les augmentations apparentes de vitesse et de légèreté ;

Tabl. 100. Relations entre la vitesse et la légèreté apparentes (en % du nombre des comparaisons)1 :

Mais la question est naturellement de savoir si ces réponses sont indépendantes, c’est-à-dire s’il n’y a pas eu déduction (notionnelle) de l’augmentation de légèreté à partir de l’augmentation de vitesse et s’il y a là réellement deux impressions perceptives corrélatives. La question est d’autant plus complexe que, si (comme cela est très probable) il intervient en de telles impressions des cchcmes perceptifs antérieurement acquis, le sujet peut passer de l’augmentation apparente de vitesse à celle de la légèreté par une préinférence perceptive, fondée sur les connexions internes de tels schèmes, et non pas seulement par une inférence notionnelle. Quoi qu’il en soit de ces points, il reste néanmoins, et là est l’essentiel, que ces sujets reconnaissent l’existence d’impressions perceptives de légèreté (ou moindre résistance) aussi bien que de poussées, de chocs, etc. et, s’ils ne l’expriment pas toujours spontanément (cela se produit pourtant), c’est qu’ils ne formulent pas tout (par exemple la solidité apparente des mobiles, que personne ne souligne mais que chacun admet et qui est très voisine de la résistance elle- même).

Notre second contrôle est plus décisif et a porté sur la comparaison des séquences causales en présentation horizontale et verticale, et, en ce dernier cas, sur la comparaison des séquences en direction du bas vers le haut ou l’inverse. Or,

1 Entre parenthèses le nombre absolu des comparaisons.

presque tous les sujets exercés (au moins 9 sur 10) perçoivent une différence entre les présentations horizontales et verticales, et, en ce dernier cas, entre les deux sens de parcours. Dans la situation de lancement avec contact, l’impression dominante est celle d’une plus grande activité du patient B à la montée (cf. un ascenseur) et d’une plus grande passivité à la descente (comme si B était freiné par le milieu). 11 en est de même pour l’entraînement S, etc. Bref, les impressions de poids et de résistance sont alors facilement explicitées, ce qui est de nature à nous rendre prudents sur tout ce qui peut rester implicite, tout en intervenant également, dans les présentations horizontales ordinaires.

Mais, en admettant notre schéma de compensation pour expliquer la causalité perceptive, il reste l’ampliation du mouvement dans le sens large où nous avons accepté cette supposition. Le problème qui se pose alors, comme à propos des constances simples (portant sur la conservation d’une propriété d’un seul objet et non pas sur la conservation d’un mouvement transmis d’un objet à un autre, comme dans la causalité perceptive) est d’établir si cette compensation engendrant la liaison causale est le produit d’un effet de champ automatique ou le résultat d’activités perceptives avec régulations compensatrices. Or, trois sortes de considérations nous paraissent décisives à cet égard.

La première est que, en fait, la conservation du mouvement, c’est-à-dire sa transmission de l’agent A au patient B, ne donne jamais lieu à un enregistrement sensoriel direct portant sur le passage de ce mouvement entre A et B, mais se traduit exclusivement par la perception d’une résultante. En termes concrets, cela signifie qu’on ne « voit » jamais rien « passer » de A à B (un flux, une onde, un mouvement phi, etc.) : on voit seulement que quelque chose « a passé », ce qui est tout différent. Autrement dit encore, il n’existe pas, en tant que substrat de l’impression perceptive de causalité, de « passage sensible » entre le mouvement-cause (le mouvement de A) et le mouvement-effet (le mouvement de B), car l’on ne voit pas le mouvement lui-même passer de A à B (contrairement à l’hypothèse de Duncker et de Metzger, que Michotte réfute avec raison) : ce qui est donné perceptivement n’est qu’un passage immédiatement reconstitué, donc une impression de passage mais en tant que résultante ou que produit d’une composition. En un tel cas, il est déjà clair que cette composition ne saurait correspondre à une simple « Gestalt » visuelle, telle qu’un

effet figurai de champ, mais qu’elle résulte d’activités plus complexes, du type des régulations compensatrices dont nous avons pressenti la présence à propos de la constance des grandeurs.

En second lieu, il est possible, dans le cas de la perception de la causalité, de fournir un modèle assez simple de ces activités perceptives et du mécanisme de compensation qu’elles utilisent. Le sujet suit d’abord du regard le mouvement A1 de A et se livre ainsi à un transport réel Tp de A, de sa position initiale à sa position finale, puis il fait de même en ce qui concerne le mouvement de B. Mais, dans la mesure où le mouvement de B suit celui de A (par prolongement spatio-temporel simple ou parce qu’il y a eu contact, etc.) et où la rencontre de A et de B a modifié les mouvements ou positions de A et de B, alors, le transport réel de A jusqu’à l’impact se continue par un transport virtuel Tpv fournissant le mouvement qu’il aurait conservé sans la rencontre avec B, tandis que le transport réel de B depuis l’impact s’accompagne de l’estimation de l’intervalle qu’il n’aurait pas parcouru sans l’arrivée de A. Dans le cas du lancement et du déclenchement, c’est alors la différence TpvA — TpB, et (en cas d’inégalité de vitesses A1>52) le freinage du transport virtuel TpvA prolongeant TpA, qui déclencheraient les impressions dynamiques sous leur forme visuelle (impression visuelle de résistance consécutives à celles de poussée, etc., qui se sont produites à l’impact). Dans le cas de l’entraînement, le transport réel de A se conserve sans entraîner de transport virtuel, mais le transport de B s’accompagne d’un transport virtuel TpvB si B était déjà en mouvement avant l’impact et à une vitesse moindre : on aura donc à nouveau une différence TpB— TpvB avec assimilation de TpB à TpA ; si B était immobile avant l’impact, le transport réel de B reste dominé par cette immobilité initiale (par un TpvB=0 qui est une sorte de rappel de l’immobilité antérieure) et est donc ainsi assimilé à celui de A. En tous les cas, le mécanisme des transports réels et virtuels semble ainsi expliquer pourquoi le transport de B est subordonné à celui de A (ce qui rejoint simplement l’« ampliation du mouvement » de Michotte), mais aussi pourquoi les modifications de vitesses provoquent le besoin d’un schème de compensations, les ralentissements objectifs se traduisant en résistances qui empêchent les transports virtuels d’égaler les transports réels et les accélérations ou mises en marche se traduisant en actions directes d’un transport sur le suivant. En un mot, le jeu des transports suf-

fit à expliquer pourquoi le mouvement de A se conserve au sein des mouvements de B et comment les modifications apparentes sont compensées en termes de freinage et d’accélération.

Mais il reste à expliquer pourquoi ces divers effets sont perçus par le sujet en termes de poussées et de résistances objectives, donc de causalité matérielle extérieure et non pas simplement de causalité oculo-motrice (résistances, etc., perçues par voie proprioceptive) 1. C’est ici qu’intervient une troisième raison pour attribuer la causalité perceptive à des activités complexes et non pas à de simples effets de champ : il existe sans doute des schèmes communs à la causalité perceptive visuelle et à la causalité perceptive tactilo-kinesthésique, et ces schèmes permettraient alors la traduction ou mise en correspondance des impressions tactilo-kinesthésiques en impressions visuelles et réciproquement. 11 existe, en effet, une causalité perceptive tactilo-kinesthésique (d’ailleurs sans doute antérieure génétiquement à la causalité visuelle) et elle présente tous les éléments d’un schème de compensation : mouvement de l’agent A avec poussée sur le patient B, puis mouvement de B mais avec une résistance directement et explicitement perçue (poids, etc). D’autre part, il est évident que, à partir de la coordination de la vision et de la préhension (dont nous avons déjà vu le rôle sur la constance des grandeurs) puis au cours de tout l’apprentissage de l’imitation, l’enfant de 5 ½ à 18 mois et au-delà est conduit à faire correspondre sans cesse ses impressions tactilo-kinesthésiques aux impressions visuelles et réciproquement, et par conséquent à construire des schèmes communs permettant de les assimiler les unes aux autres. Notre hypothèse est donc que les aspects dynamiques attribués aux séquences cinématiques objectives par la causalité perceptive visuelle (impressions de poussée de choc et de résistances diverses) ne sont que l’expression d’une traduction en impressions visuelles des impressions tactilo-kinesthésiques correspondantes, traduction rendue possible à la fois par l’action de schèmes communs aux deux claviers et par là dynamique des transports proprement visuels (celle-ci étant alors assimilée à ceux-là).

Or, deux sortes de faits viennent à l’appui d’une telle hypothèse. Les premiers tiennent à l’évolution de la causalité

1 Ce qui arrive d’ailleurs parfois : un de nos sujets, en comparant les présentations horizontales, prétend ressentir en son propre corps les impressions de poussée, etc.

visuelle de l’enfant à l’âge adulte. Nous n’avons pas trouvé avec Lambercier de grandes différences sauf une entre les divers niveaux d’âge de la causalité visuelle (sinon que la causalité chez l’enfant est un peu plus large, englobant par exemple certaines actions d’arrêt, etc., mais structurée avec moins d’exactitude et comportant ainsi une marge plus approximative de compensations) : la seule différence notable, mais d’autant plus instructive, est que l’enfant, tout en présentant un seuil beaucoup plus large quant à la perception des contacts, n’admet en général pas d’impressions causales sans contact, tandis que le lancement à distance, qui relève plus spécifiquement des transports visuels, est couramment perçu chez l’adulte comme l’a déjà montré Yela 1. Or, il est difficile de ne pas considérer cette exigence de contact chez les jeunes sujets comme un indice du fait que leur causalité perceptive visuelle reste plus proche de ses sources dynamiques tactilo-kinesthé- siques, encore que le lancement sans contact, tout en procédant de simples transports visuels, est fréquemment assimilé chez l’adulte et parfois chez l’enfant à un schème empirique de compression (lorsqu’on a suggéré à l’enfant la possibilité de déplacer un papier à distance par le souffle). Voici un exemple des réponses obtenues pour des effets de lancement (vitesse 6 :1 et 3 : 1 pour A et B) et de déclenchement (vitesses 1 : 6 et 1 : 3) à distances variables (tabl IV de la Rech. XXXIII) :

Tabl. 101. Contacts perçus (T : réels ou apparents), poussées (F) et compressions (Pc) :

 

Vitesses 6

: 1 et

3 : 1

Vitesses 1

: 6 et 1 : 3

 

16 enfants

12

adultes

16 enfants

12 adultes

 

(6-8 ans)

 

 

 

 

 

F T Pc

F

T Pc

F T Pc

F T Pc

Nombre

134 92 38

190

36 38

110 99 23

96 32 76

 

On voit que l’enfant perçoit beaucoup plus de contacts que l’adulte (seuil plus large), soit que le contact perçu entraîne l’impression causale, soit que celle-ci entraîne un contact apparent soit plus probablement qu’il y ait interaction entre les deux

1 M. Yelλ, Phénoménal causation at a Distance, Quaterl. Journ. of Exper. Psychol., t. IV, pp. 139-154.

effets, mais il éprouve beaucoup moins d’impressions causales sans contact, sauf en cas de compression (mais en ce cas avec suggestion avant l’expérience pour favoriser l’acceptation d’une causalité à distance).

Mais, outre ce rôle initial du contact, qui semble ainsi ne pouvoir provenir que d’une correspondance avec la causalité tactilo-kinesthésique chez les sujets enfantins dont on aurait pu au contraire attendre qu’ils acceptent n’importe quoi, un second groupe de faits peut être invoqué en faveur d’une origine tactile des effets de poussée et de résistance : c’est la possibilité de provoquer par l’expérience des échanges entre les impressions causales visuelles et tactilo-kinesthésiques. Nous avons à cet égard étudié avec J. Maroun (Rech. XXXIV) la localisation de l’impact dans la causalité tactilo-kinesthésique. Chacun sait qu’en touchant le sol avec l’extrémité de sa canne ou mieux encore, avec la pointe d’un fil à plomb (à fil flexible), on localise l’impact non pas dans la main mais au point de contact entre la canne ou le plomb et le sol. Les auteurs attribuent en général cet effet à une action du clavier visuel sur le clavier tactilo-kinesthésique, ce que semblent confirmer les expériences classiques de Stratton. Nous nous sommes donc demandé si, en faisant pousser avec une sorte de râteau une suite de boîtes de différents poids espacés le long d’une glissière, on obtiendrait, avec les yeux ouverts ou fermés, une délégation des impressions d’impact et de résistance de l’extrémité du râteau à celle de la première boîte (lorsqu’elle touche la seconde), puis à l’extrémité de la seconde boîte (lorsqu’elle touche la troisième), etc. Voici les résultats obtenus sur 16 enfants de 6-7 ans (172 à 246 jugements) et 36 adultes (308 à 530 jugements ) :

 

Groupe I

(Y.F. d’abord)

Groupe 11

(Y.O : d’abord)

 

Y.F.

Y.O.

Y.F.

Y.O.

 

D R B M

D R B M

D R B M

DR B M

6-7 ans

16,6 57,2 19,8 6,4

19,4 44,9 21,9 13,8

34,9 31,2 8,9 25,0

42,4 25,6 15,2 16,8

Adultes

28,4 56,8 9,15,7

47,2 45,4 3,8 3,6

48,5 38,4 7,9 5,2

53,2 37,0 4,5 5,3

 

Tabl. 102. Pourcentage des localisations de type D (délégation aux boîtes), R (extrémité du râteau), B (marche du râteau) et M (mains ou bras seuls), en % des réponses :

(Y.F. = yeux fermés et Y.O. = yeux ouverts.)

On constate ainsi trois faits intéressants. Le premier est que les effets de délégation (et aussi les effets D+R car R est également une sorte de délégation) augmentent de fréquence avec l’âge, ce qui semble exclure la simple imagination. Le second est que, en commençant les yeux ouverts (groupe II) l’ef- met D est notablement plus fort que les yeux fermés (groupe I, Y-F), ce qui confirme le rôle de la vision. Le troisième fait est le plus instructif : les sujets du groupe II qui continuent l’expérience les yeux fermés ont un effet D plus fort que les yeux ouverts et sensiblement plus fort que les sujets du groupe I avec les yeux ouverts : l’action de la vision sur les impressions tactilo-kinesthésiques se conserve donc et se renforce même un peu une fois les yeux fermés.

Il existe ainsi des influences de la causalité visuelle sur la causalité tactilo-kinesthésique, ce qui rend l’influence réciproque tout aussi probable au cours du développement (sans parler de l’action générale des liaisons tactilo-kinesthésiques sur les liaisons visuelles mises en évidence par les expériences d’I. Kohler sur les lunettes déformantes). Il est donc légitime d’attribuer les facteurs dynamiques (poussée et résistance) de la causalité perceptive visuelle à une mise en correspondance avec les données de la causalité tactilo-kinesthésique et ceci par l’intermédiaire de leurs schèmes communs. Quant aux incidences de cette interprétation sur le problème des relations entre la perception de la causalité et la notion de cause, nous y reviendrons au § 2 du chap. VU.