Les Mécanismes perceptifs : modèles probabilistes, analyse génétique, relations avec l’intelligence ()

Chapitre VI.
Différences, ressemblances et filiations possibles entre les structures de la perception et celles de l’intelligence a

L’interprétation génétique qui t’emble au premier abord la plus naturelle, en présence des données de fait actuellement connues, est celle d’une continuité linéaire entre la perception et l’intelligence, les structures perceptives s’élargissant et s’assouplissant progressivement jusqu’à engendrer les structures opératoires. Si nous comprenons bien W. Koehler et M. Werth- eimer, par exemple, c’est selon un schéma unitaire de ce genre qu’ils ont interprété, l’un les formes sensori-motrices élémentaires de l’intelligence et l’autre la constitution des structures logico-mathématiques. Selon une seconde interprétation, au contraire, il conviendrait de distinguer, à tous les niveaux du développement des fonctions cognitives, un aspect opératif 1 (de la motricité aux opérations intellectuelles) et un aspect figuratif (perception, image, etc.) : tandis que les structures opératives s’engendreraient par filiation continue, à partir des activités sensori-motrices et jusqu’à l’intelligence opératoire, les structures figuratives au contraire leur seraient constamment subordonnées et ne se développeraient pas par filiation directe les unes à partir des autres, mais bien par enrichissements progressifs à partir des structures opératives et de leurs interactions avec les données de l’expérience.

Selon la première de ces deux interprétations, les effets perceptifs de champ seraient à considérer comme, primitifs ; leur extension à distances plus grandes engendrerait les activités perceptives, qui se prolongeraient elles-mêmes en activités sensori-motrices ; celles-ci à leur tour s’intérioriseraient

1 Nous distinguerons dans ce qui suit les ternies d’opératoire (= relatif aux opérations au sens strict) et d’opératif (= relatif aux actions de tous les niveaux et aux opérations).

en activités représentatives et aboutiraient finalement aux opérations intellectuelles. Selon la seconde interprétation au contraire, les effets de champ dériveraient dès le départ de certaines activités perceptives et s’enrichiraient sous l’influence de nouvelles activités perceptives au fur et à mesure de la constitution de ces dernières ; les activités perceptives dépendraient elles-mêmes dès le départ des activités sensori-motrices et s’enrichiraient à partir de celles-ci au fur et à mesure du développement ; aux niveaux de l’intériorisation des activités sensori-motrices en activités préopératoires puis opératoires, les activités perceptives continueraient de s’enrichir, par répercussions directes ou indirectes des activités intelligentes, et de se sédimenter en nouveaux effets de champ, cependant que la fonction symbolique et la représentation rendraient possibles la constitution d’autres structures figuratives telles que les images et les représentations imagées.

Pour décider entre ces deux hypothèses que l’on pourrait appeler l’une unitariste1 et l’autre interactionniste2, nous adopterons la méthode suivante. Nous commencerons par nous livrer à une comparaison systématique des structures perceptives et de celles de l’intelligence, en insistant successivement sur les différences et sur les isomorphismes. A propos de ceux- ci, nous nous demanderons si les différences rencontrées peuvent être annulées au cours du développement, autrement dit si l’écart entre les deux extrêmes peut être comblé, par simple modification interne des perceptions dans le sens de l’extension et de la mobilité croissantes, ou si la transformation exige de nouveaux apports extérieurs à la perception. Parvenus à ce point, nous chercherons (au chap. VII) à fournir un certain nombre d’autres faits sur les relations entre quelques concepts ou structures opératoires et les données perceptives correspondantes, pour vérifier si les premiers sont « abstraits » des secondes ou pour déterminer en quoi les premiers ajoutent de nouveaux éléments aux secondes. Cette analyse nous servira

1 Cf. P. Oléron, Perception et intelligence in Actes du XVe Congrès intern. de Psychologie, Bruxelles. 1957.

2 Au sens où les structures opératives de l’action ont besoin, pour fonctionner, d’informations fournies (symboliquement ou non) par les structures figuratives, et où celles-ci sont constamment modifiées en retour par le progrès des structures opératives. Les structures opératives fournissant la connaissance des transformations d’une configuration à une autre et les structures figuratives fournissant la connaissance de ces états eux-mêmes reliés par les transformations, il y a donc bien interaction fonctionnelle, sans préjuger de la question (qui sera discutée au chap. VIII) du rôle respectif des transformations et des états dans la connaissance, perceptive ou générale.

ainsi de contrôle pour interpréter le passage de la perception à l’intelligence dans le sens soit d’une généralisation ou extension croissantes (hypothèse unitariste) soit d’un ensemble d’apports nouveaux et extérieurs (hypothèse interactionniste).

§ 1. Les différences fondamentales entre la perception
et l’intelligence.

Au premier abord, il semble qu’un ensemble de différences fondamentales séparent la perception sous sa forme la plus spécifique (effets de champ) des structures les plus caractéristiques de l’intelligence (structures opératoires). Ces différences peuvent être groupées sous deux chefs : (1) celles qui relèvent des relations entre le sujet et l’objet ; et (II) celles qui sont relatives aux structures ou aux formes comme telles. Nous allons d’abord les énumérer simplement, sans discussion critique ; après quoi nous indiquerons les isomorphismes partiels qui tempèrent ces différences, ainsi que les intermédiaires s’étageant, pour chaque différence, entre la situation propre aux effets de champ et celle qui caractérise les structures opératoires :

I. Relations entre le sujet et l’objet. (1) En tant que toujours liée à un champ sensoriel1 la perception est subordonnée à la présence de l’objet, dont elle fournit à cet égard une connaissance par liaison immédiate : un rectangle dessiné au trait ne peut ainsi être perçu que comme une figure à caractères bornés par les données présentées (forme, dimensions absolues et relatives des côtés, couleur, etc.). Au contraire l’intelligence peut évoquer l’objet en son absence par voie symbolique (imagerie, connotation verbale, etc.) et, même en sa présence, elle ne l’interprétera que par les liaisons médiates élaborées grâce à des cadres conceptuels : le rectangle perçu sera ainsi interprété comme un cas particulier des rectangles en général (indépendamment des dimensions, et surtout des aspects matériels de la figuration : épaisseurs des traits, couleurs, etc.) ou même des quadrilatères en général (indépendamment de l’égalité des angles, du parallélisme des côtés deux à deux, etc.).

(2) L’effet perceptif de champ n’est pas seulement subordonné à la présence de l’objet, mais encore à des conditions limita-

1 Même dans le cas des perceptions « amodales » au sens de Michotte (effets écran ou tunnel), une partie au moins de la configuration perçue correspond à un champ sensoriel.

tives de proximité dans l’espace et dans le temps : regardant une touffe d’herbes dans un jardin je ne peux pas ne pas percevoir simultanément les touffes voisines, mais je ne peux plus voir en même temps un arbre éloigné sur la gauche ou la maison qui est dans mon dos ; ou regardant une pleine lune, je ne puis percevoir au même moment le quartier de lune qu’évoquent mon souvenir ou mon intelligence. De plus les éléments perçus simultanément grâce à leur proximité entrent en interaction immédiate les uns avec les autres, d’où un ensemble de déformations possibles, tandis que l’intelligence, qui peut rapprocher n’importe quel élément de tel autre, indépendamment des distances spatio-temporelles, peut également dissocier par la pensée les objets voisins et raisonner sur eux en toute ■■indépendance.

(3) La perception est essentiellement égocentrique, et à tous les points de vue : liée à une certaine position du sujet percevant par rapport à l’objet (centration), elle est en outre strictement individuelle et incommunicable (sinon par le truchement du langage ou du dessin, etc.). Ce caractère égocentrique des effets de champ est de plus, non pas seulement limitatif, mais encore source de déformations systématiques comme on l’a vu à propos de la centration (chap. I-II). Le propre des opérations de l’intelligence est au contraire d’aboutir à la constitution de connaissances indépendantes du moi (non pas indépendantes du sujet humain en général, c’est-à-dire des activités communes à tous les sujets individuels à partir du même niveau, mais indépendantes du moi, c’est-à-dire de ce qui est spécial au point de vue de tel sujet individuel particulier) et à la constitution de connaissances communicables, c’est-à-dire universa- lisables.

(4) De ces différences (1) à (3) on peut en tirer une quatrième, qui n’en est pas indépendante mais qui est sans doute plus générale qu’elles : la perception « primaire » est phénoméniste, en ce sens qu’elle s’en tient à l’apparence (phénoménale) des objets. Cela signifie d’abord qu’elle porte essentiellement sur ce qui est donné (présence et proximité), et relativement à un certain point de vue (égocentrisme), ce qui, jusqu’ici n’ajoute rien aux différences précédentes ; mais cela signifie aussi que le donné perçu demeure essentiellement donné et ne se prolonge pas en reconstruction déductive : percevant une boîte fermée, je la perçois bien comme un objet à trois dimensions, présentant donc un volume et un intérieur, mais pour décider de son contenu j’ai besoin d’autres mécanismes que ceux de la

perception actuelle (ou d’une perception antérieure agissant perceptivement sur la perception actuelle, sans se traduire par un souvenir-image, etc.). Au contraire, l’intelligence, même au contact de l’objet présent et donné, dépasse sans cesse ce donné dans le sens d’une reconstruction interprétative : le contenu de la boîte comme la composition interne d’un solide opaque sont objets de pensée autant que leur apparence.

(5) Toute donnée perceptive comporte une signification, et cela sans sortir des frontières de la perception, mais les « signifiants » et les « signifiés » propres à ces significations perceptives ne dépassent pas le cadre des « indices » et demeurent ainsi relativement indifférenciés et interchangeables, par opposition aux « symboles » et aux « signes » qui sont des signifiants différenciés de leurs signifiés et de moins en moins interchangeables avec eux. Par exemple, percevant les branches enchevêtrées d’un arbre mort, je ne puis d’abord distinguer si la branche a est en avant ou en arrière de la branche b jusqu’au moment où, atteignant leur point d’intersection, je vois passer a sur b et b sous a : cette relation « a sur b » acquiert alors le rôle d’un indice dont l’utilisation me permet de structurer immédiatement l’ensemble des positions relatives des autres segments de a et de b. Mais cet indice n’est ainsi qu’une partie ou un aspect de l’ensemble total constituant le signifié. Et il n’en constitue qu’une partie interchangeable, car j’aurais pu percevoir d’abord que a est plus proche de moi que b, ce qui m’aurait conduit à anticiper, en cherchant le point d’intersection, le passage de a sur b : en ce cas, l’évaluation globale des distances m’eût servi d’indice ou de signifiant perceptif et la position de a sur b en leur intersection eût été par exemple éclairée par cet indice, si elle avait été peu visible (devenant ainsi « signifiée »). De même, la moitié visible a d’un cercle dont l’autre moitié b est masquée par un écran donne l’impression perceptive non pas d’un cercle coupé, mais d’un cercle entier dont la partie b est recouverte : mais si a est ainsi signifiant et si b fait partie du signifié, il suffira de déplacer l’écran pour renverser ces rôles. En bref, l’indice perceptif est déjà un signifiant, mais ne constituant qu’un aspect partiel et interchangeable du signifié, tandis qu’un symbole (en tant qu’imagé ou même en tant qu’objet présent représentant un objet absent) et a fortiori un signe sont de plus en plus différenciés de leurs signifiés.

(6) Enfin, il existe une sixième différence, liée aux cinq précédentes mais ne s’y réduisant pas sans plus : la perception

primaire ignore l’abstraction : en présence d’un objet (cf. 1) et des éléments proches (cf. 2) considérés d’un certain point de vue (cf. 3) et en s’en tenant au donné phénoménal (cf. 4), la perception ne peut pas, même si elle est d’abord orientée par l’utilisation d’un indice partiel (cf. 5), ne pas appréhender simultanément tout le domaine restreint ainsi délimité, c’est-à- dire qu’elle ne peut pas se borner à retenir certains éléments ou caractères de l’objet, en « faisant abstraction » des autres. Le propre de l’intelligence est au contraire de choisir, au sein du donné, ce qui est nécessaire pour résoudre le problème de raisonnement en jeu ; or, résoudre un problème revient par ailleurs à dépasser le donné, la construction déductive et l’abstraction étant ainsi solidaires. Il convient à cet égard de préciser que, lors d’une épreuve perceptive, la question posée ne constitue pas un « problème » (déductif) et ne requiert donc justement pas d’abstraction : lorsque, par exemple, devant les figures classiques de Müller-Lyer, le sujet est prié de comparer les deux médianes horizontales, il n’y a pas de problème déductif, puisque la question est seulement de comparer pour « voir » ; et, même si le sujet s’efforce de percevoir les médianes en les isolant perceptivement des pennures externes et internes (ce qui constitue déjà une attitude sortant des frontières de la perception primaire, et une attitude impossible en présentation tachistoscopique) il n’y parvient précisément pas, tandis qu’une mesure au double-décimètre (opération métrique d’un certain niveau, et inaccessible au jeune enfant) pourra porter sur ces médianes avec abstraction complète des pennures.

11. Différences de structure. Les différences (1) à (6) relèvent de la manière dont le sujet (percevant ou pensant) prend connaissance de l’objet et comportent naturellement, et par cela même, certaines différences de structure dans l’élaboration de ces connaissances (perceptives ou notionnelles) par le sujet et quel qu’en soit l’objet :

(7) La perception primaire constitue une totalité, d’un seul tenant, que nous pouvons qualifier en ce sens de « rigide » même s’il s’agit de la perception d’un déplacement ou d’une vitesse, tandis qu’une totalité opératoire présente ce premier caractère fondamental d’être mobile en ce sens que le sujet lui-même peut à volonté la décomposer et la recomposer. Certes la perception d’une forme peut donner lieu à des explorations ce qui dépasse d’ailleurs déjà le niveau de la perception primaire) et par conséquent à des variations d’estimations selon la fixation momentanée : mais la forme d’ensemble n’en change

pas pour autant, et, lorsqu’il y en a deux de possibles de façon équivalente (comme dans les figures renversables, dites à tort réversibles), la perception ne peut s’affranchir des deux a la fois. Au contraire, n’importe quelle classification ou structure numérique peut donner lieu à un ensemble indéfini de manipulations internes (décompositions et autres compositions) ou externes (généralisations).

(8) Dans le domaine perceptif la forme est indissociable de son contenu, tandis que dans le domaine opératoire il est possible de se livrer à des manipulations portant sur la forme indépendamment de son contenu et même de construire ou de manipuler des formes sans contenu. En effet, dans les perceptions les plus élémentaires, il n’y a pas d’abord un contenu (sensations, etc.) et ensuite une forme qui le structure, mais le contenu est perçu d’emblée en fonction d’une forme, bonne ou mauvaise, stable ou instable, etc., mais qui est toujours une forme (des objets en désordre constituent encore une certaine forme perceptive). Réciproquement on ne perçoit jamais une forme sans contenu : une forme géométrique perceptive est encore une figure sensible, se détachant sur un fond, pourvue d’une couleur, etc. Les opérations logico-mathématiques, au contraire, comportent, à partir d’un certain niveau (que nous appelons pour cette raison celui des opérations formelles) des enchaînements indépendants de leur contenu et rendent ainsi possible la construction de formes pures sans contenu concret et appuyées sur de simples symboles.

(9) Une différence voisine de la précédente mais ne coïncidant qu’en partie avec elle consiste en ceci que les compositions perceptives sont à la fois incomplètes et mal délimitées (faute d’abstraction), tandis que les compositions opératoires sont à la fois bien délimitées et complètes dans le domaine ainsi délimité. Par exemple, lorsque l’on cherche à mesurer une illusion telle que celle du rectangle (cf. chap. I, § 3), on n’est jamais certain d’avoir épuisé tous les facteurs en jeu : on se propose d’atteindre les relations quantitatives entre le grand et le petit côté, mais il faut aussi tenir compte de la grandeur absolue de la figure, de l’épaisseur et de la couleur des traits, des dimensions du fond, de celles des marges comprises entre la figure et les bords du carton, etc. Si l’on parvient néanmoins à exprimer l’illusion par une équation (cf. la prop. 4), c’est par une abstraction due à l’expérimentateur qui raisonne par approximation en supposant « toutes choses égales d’ailleurs », mais sans abstraction de la part du sujet qui perçoit tout à la

fois. Or, malgré cette surdétermination des facteurs de la composition perceptive, celle-ci demeure incomplète, c’est-à-dire caractérisée par une probabilité inférieure à 1 et sans nécessité stricte : cela tient au fait que le sujet ne perçoit jamais tout à la fois selon la même intensité et au même instant, mais, ou bien ne dispose que d’une seule centration (aux durées courtes) et disperse alors ses « rencontres » de façon hétérogène, ou bien explore librement, mais avec des effets de succession, de polarisation, etc. La composition perceptive résultant ainsi de l’ensemble des relations appréhendées est donc incomplète autant que mal délimitée. Au contraire, en une composition opératoire, même nullement formelle et consistant par exemple à totaliser la somme de trois sous-collections dénombrées, soit 3 + 2 + 5 = 10, la composition est à la fois bien délimitée et complète. Elle est bien délimitée parce que, s’agissant de dénombrer, on peut faire abstraction des qualités des objets, de l’ordre du dénombrement, de la température du local, etc. Et ainsi délimitée, elle est complète parce que 2+3 + 5 donnent exactement 10 et non pas un peu plus ou un peu moins selon les contextes.

(10) Des deux différences (8) et (9) en découle une troisième, qui ne les recouvre d’ailleurs pas entièrement : une bonne forme perceptive n’atteint que la « prégnance », tandis qu’une bonne forme opératoire s’impose avec « nécessité ». Il est vrai que les gestaltistes considèrent précisément la nécessité logique comme une variété de prégnance, mais la différence n’en demeure pas moins fondamentale. La prégnance relève, en effet, de la causalité puisque en présence d’une forme telle que :: le sujet se trouve contraint par un déterminisme psychophysiologique précis, à percevoir un carré et ne peut nullement « voir » l’infinité des figures qu’il serait possible de construire en reliant les quatre points selon toutes les trajectoires imaginables. La nécessité logique constitue, au contraire, une forme d’obligation comparable à l’obligation morale, en ce sens que le sujet ne se sent obligé par cette nécessité que dans la mesure où il raisonne « honnêtement » et ne rejette pas par mauvaise foi ou par- intérêt personnel, etc., tel élément de la démonstration : notamment dans la mesure où il accepte un certain nombre de principes nécessaires à cette démonstration. Dans le cas de cette figure à quatre points, il y aura ainsi nécessité logique à reconnaître l’existence d’une infinité de trajets possibles pour relier les quatre points, mais, pour se sentir « obligé » par cette démonstration, il faudra s’accorder sur un certain nombre

d’axiomes ou d’hypothèses préalables, la nécessité de la forme la plus évoluée (actuellement) n’étant donc pas de nature absolue mais bien de caractère hypothético-déductif.

(11) Du fait que, dans les perceptions primaires, la forme est toujours indissociable de son contenu, il faut donc s’attendre à ce que le détail des formes logiques ne soit pas entièrement isomorphe à celui des formes perceptives, mais que l’isomorphisme éventuel demeure très affaibli ou partiel. C’est le cas notamment en ce qui concerne la structure particulière de « classes », qu’admettent les opérations logico-mathématiques et qu’ignore la perception primaire : on ne perçoit, en effet, pas de classes, tandis que l’on peut se les représenter et les manipuler opératoirement. Mais il faut, à cet égard, dissocier deux questions distinctes : celle des collections, perceptibles en tant que collections et celle des schèmes perceptifs susceptibles d’intervenir à tous les niveaux de la perception.

En ce qui concerne les collections d’éléments discontinus (une rangée, un ensemble d’éléments disposés en carrés, etc.), on ne saurait les assimiler à des classes pour cette raison que la forme spatiale de la collection perçue fait partie intégrante de ses propriétés perceptives : il s’agit donc ici non pas de classes, au sens où la classe est indépendante de la disposition spatio-temporelle de ses éléments, mais d’« infraclasses » au sens d’une réunion d’éléments en une totalité spatiale ou temporelle d’un seul tenant 1. Mais une infraclasse logico- mathématique comporte des lois de composition isomorphes à celles des classes. Dans le fini, en particulier, elle présente une composition additive élémentaire : la somme des segments AB, BC, etc. d’une droite AE est égale à la longueur AE. Dans le cas des infraclasses perceptives chacun sait au contraire qu’il n’y a pas composition additive, ce qui revient à dire que la perception ne connaît que des « préinfraclasses » (où le préfixe « pré » est relatif au niveau de développement génétique et où le préfixe « infra » présente le sens défini à l’instant sans référence aux considérations génétiques). En effet, dans une figure telle que la droite B = A + A’ a∣ (fig. 56) où A(> A’) est surestimé > • ∣ sous l’influence de A’, le segment A fic∙ 56 ne demeure pas identique à lui-

1 Pour cette notion et pour le développement de ce qui est ici résumé sous (11) et sous (12), voir Piacet et Morf, Les isomorphismes partiels entre les structures logiques et les structures perceptives, in « Logique et Perception » (vol. VI des « Etudes d’Epistémologie génétique », Paris, P.U.F., 1958).

même selon qu’il est lié à A’ ou qu’il demeure isolé. On a donc

(52) (A + A,)-A,≠A

D’où :

(52 bis) A+A,≠B

Ces deux prop. 52 et 52 bis expriment ainsi la non-additivité caractéristique des préinfraclasses perceptives et que l’on retrouve en toutes les situations analogues à celles de la fig. 56 c’est-à-dire dans toutes les « illusions ». Quant aux bonnes formes, on sait qu’elles ne sont pas elles-mêmes exemptes de déformations (diagonale du carré, diamètre du cercle, etc.) et que dans les cas exceptionnels où leur composition est additive ce n’est que par compensation entre déformations de sens contraires.

Quant aux schèmes perceptifs, on ne saurait non plus les assimiler à des classes pour cette raison que le sujet n’en connaît pas l’extension. Reconnaissant une forme x en tant que familière le sujet se borne, en effet, à assimiler en compréhension les propriétés de x à celles des autres x perçus antérieurement, mais il ne réunit jamais perceptivement « tous les x » en une classe à extension déterminée (et s’il perçoit ensemble quelques x, nous retombons dans la situation des infraclasses spatiales). Le schème perceptif n’est donc qu’un schème temporel avec assimilations successives et sans la possibilité de réunion en un tout simultané qui caractériserait la classe.

(12) Ce que nous venons de dire des classes se retrouve dans le domaine des relations où une différence fondamentale oppose également les relations perceptives aux relations opératoires : les premières sont déformantes en ce sens que la perception d’une relation entre deux termes A et B modifie en règle générale ces termes eux-mêmes du seul fait qu’elle les relie ; tandis que les relations opératoires sont conservantes en tant que ne modifiant pas les termes qu’elles mettent en connexion. Si l’on a, par exemple, A <B et B <ζ C (objectivement), B sera surestimé perceptivement s’il est mis en relation avec A et sous- estimé s’il est perçu en relation avec C. En écrivant B^A) pour désigner le fait que B est relié à A on aura donc perceptivement :

(53) B(A) > B et B(C) < B ; B(A) > B(C)

Du point de vue opératoire on a au contraire naturellement :

(53 bis) B(A) = B et B(C) = B ; B(A) = B(C)

Ce qui signifie donc que les relations opératoires ne modifient pas les termes reliés.

(13) La perception comporte déjà certains processus inféren- tiels, mais qui ne dépassent pas le niveau des « préinférences » immédiates et non contrôlables par le sujet au cours de leur composition ; au contraire dans les inférences propres à l’intelligence, le sujet peut distinguer les données et les conclusions et surtout peut contrôler la manière dont celles-ci sont composées en partant de celles-là (composition réglée). Que la perception comporte en ses mécanismes certains processus inférentiels, cela découle à la fois de l’existence des indices perceptifs et de celle des schèmes perceptifs. Cela découle de l’existence des schèmes, car si un schème présente les caractères x, y et z, il peut suffire au sujet, dans une situation où x et y sont bien distincts et où z est mal perceptible, de percevoir x et y pour percevoir en même temps z : en ce cas la perception du caractère z est due à une sorte d’implication (au sens large, que nous appellerons « préimplication ») entre x, y et z plus qu’à un enregistrement direct de z. Mais en de tels cas le sujet ne différencie pas les caractères x et y qu’il a effectivement enregistrés et le caractère z qu’il a préinféré et non pas enregistré ; et il parvient encore moins à contrôler la manière dont il a compris z à partir de x et de y : il perçoit donc la résultante z de la composition en même temps que les données x et y, et ne se livre ainsi à aucun réglage conscient de la composition. On peut dire, d’autre part, qu’il en va de même dans tous les cas où un indice perceptif oriente une perception, car si x ou y entraînent z, on peut considérer x et y comme indices (signifiants) et z comme signifié, ou encore on peut différencier au sein de x et de y leurs propres indices et leurs significations. Dans le domaine de la perception, la distinction des liaisons de signifiants (indices) à signifiés et d’im- pliquants à impliqués n’est que relative puisque l’indice perceptif ne constitue qu’une partie ou qu’un aspect partiel du signifié total ; au contraire sur le terrain des opérations intellectuelles les liaisons de signifiant à signifié (désignation) et d’impliquant à impliqué (implication) sont distinctes, puisque les signifiants (symboles ou signes) sont différenciés de leurs signifiés et puisque l’implication ne concerne alors que les rapports des signifiés entre eux.

(14) Une dernière différence fondamentale entre les structures perceptives et les structures opératoires résume les précédentes (7 à 13) mais est plus générale qu’elles : la perception est

irréversible et l’opération est réversible. Une telle affirmation comporte trois significations distinctes et complémentaires.

(a) En premier lieu si les compositions correspondant aux infraclasses et aux relations sont non-additives, cela signifie qu’aux processus en sens direct de réunion ne peuvent correspondre des processus en sens inverse de dissociation ou soustraction. Nous pouvons exprimer la chose en disant qu’en toute composition perceptive intervient une « transformation non compensée P qui n’est autre que la « déformation » elle- même ou « illusion ». On aura donc :

(54) B = A + A⅛P

pour ce qui est des préinfraclasses. Et pour les relations :

(55) B(A) = B + P et B(C) = B-P

L’existence de la déformation P constitue ainsi la mesure de l’irréversibilité perceptive en ce premier sens qui est relatif à l’inversion.

(b) Mais la perception est également irréversible au sens de la réciprocité, c’est-à-dire que les estimations perceptives dépendent toujours de l’ordre suivi dans les comparaisons. On peut exprimer la chose sous la forme suivante :

(56) A(B) + B(C) + … ≠ … C(B) + B(A)

où A(B) signifie comme précédemment « A comparé à B ».

(c) Enfin l’on peut parler d’irréversibilité perceptive en un sens extrinsèque (c’est-à-dire relatif aux différences 1 à 5) et non plus seulement intrinsèque (différence 6 à 11), pour exprimer le fait suivant : la perception dépend à chaque instant du flux irréversible des événements extérieurs et ne peut comme la pensée remonter le cours du temps. Si l’on modifie, par exemple, une figure par adjonction ou suppression d’éléments, la nouvelle perception ne peut revenir par transformation perceptive à la perception antérieure (et, si l’on annule la modification extérieure, il n’y a pas non plus de retour exact puisque chaque perception est modifiée par les précédentes). On peut certes retourner à la perception antérieure par le souvenir ou la reconstitution déductive, mais il ne s’agit plus alors de perceptions. Dans le domaine des opérations, au contraire, toute modification extérieure peut être inversée en pensée par un jeu de transformations appropriées qui libèrent la déduction de l’irréversibilité des événements temporels.

Telles étant les différences essentielles entre les structures de la perception primaire et celles des opérations, il s’agit donc maintenant d’examiner dans quelle mesure la distance entre ces deux extrêmes pourra être franchie par une simple extension progressive ou par un assouplissement des premières ou dans quelle mesure au contraire le passage entre les extrêmes comportera l’intervention nécessaire d’apports extérieurs à la perception et excluant toute filiation directe.

§ 2. Les ressemblances (isomorphismes partiels) et les intermédiaires entre les structures perceptives primaires et les structures opératoires.

Pour résoudre ce problème, il s’agit d’abord de remarquer que les différences inventoriées au § 1 ne sont aussi considérables qu’en opposant, comme nous l’avons fait par méthode, les seules situations extrêmes constituées par les effets perceptifs primaires et par les structures opératoires de l’intelligence. Mais en réalité ni la perception ni l’intelligence ne se réduisent respectivement à ces extrêmes, puisqu’il existe, outre les effets de champ, des activités perceptives multiples et de niveaux variés, et puisque l’intelligence opératoire est elle-même répartie en niveaux distincts et se trouve surtout précédée génétiquement par l’intelligence sensori-motrice puis par les formes préopératoires d’intelligence représentative. Il va donc de soi que, entre les structures extrêmes opposées les unes aux autres au cours du § 1, vont s’échelonner des séries d’intermédiaires, qui soulèvent alors les trois questions suivantes conditionnant toutes trois le problème central de filiation discuté en ce chapitre.

(a) La première question est d’établir si, malgré des différences décrites au § 1, et surtout au vu des intermédiaires que nous allons maintenant examiner, il existe néanmoins des éléments communs à toutes ces variétés de structures cognitives et notamment aux structures perceptives primaires et aux structures opératoires : c’est donc la question des isomorphismes partiels entre la perception et l’intelligence. Cette question n’aurait naturellement aucun sens si l’on ne se plaçait pas au point de vue génétique, car on peut établir des isomorphismes partiels entre n’importe quoi et n’importe quoi. Mais, du point de vue génétique, il est au contraire utile de commencer par déterminer les éléments communs aux divers termes de chacune

des séries que nous allons étudier, ces éléments constituant en effet le cadre au sein duquel viennent s’inscrire les différences et en référence auquel la signification de ces différences peut alors être appréciée quant aux filiations à reconstituer.

(b) La seconde question est de déterminer, pour chacune des quatorze différences distinguées au § 1, la série des gradations qu’il est possible d’intercaler entre les ternies extrêmes considérés jusqu’ici.

(c) C’est alors au vu de ces gradations et des éléments communs que comportent éventuellement les échelons, que nous nous demanderons, pour chacune de ces quatorze séries, si le passage de chaque échelon au suivant n’est affaire que d’extension progressive dans la direction conduisant de l’inférieur au supérieur ou si ce passage atteste l’intervention d’apports irréductibles dans le sens d’une action du niveau supérieur sur l’inférieur.

(1) En ce qui concerne la différence initiale entre le caractère immédiat de la perception, liée à la présence de l’objet, et le caractère médiat de l’intelligence opératoire dont le fonctionnement n’est pas lié à une telle présence actuelle, la méthode comparative préconisée à l’instant révèle déjà ses’ avantages, car, à rechercher les éléments communs à l’immédiat et au médiat ou à la présence de l’objet et à son absence, on s’aperçoit que ces éléments communs, s’ils paraissent inexistants à s’en tenir aux termes extrêmes, s’imposent au contraire de manière fort instructive sitôt que l’on rétablit la continuité des intermédiaires. A ce dernier point de vue, le soi-disant « immédiat » n’est qu’un cas limite du médiat : toute connaissance des objets comporte toujours une part d’élaboration ou de réélaboration, et cette reconstitution est seulement plus rapide en présence de l’objet que par déduction et en s’appuyant sur ses seules représentations symboliques.

Notons d’abord que sur le terrain des activités perceptives, on ne peut plus parler d’immédiateté au sens strict. En « explorant », par exemple, une figure dont la grandeur dépasse quelques cm, on modifie à chaque instant les estimations de longueur de ses éléments en changeant de point de fixation, on transforme quelque peu les perspectives pour la même raison et on fait intervenir des déplacements apparents soulevant la question de savoir si le regard seul est en mouvement ou si la figure se déplace avec lui : le fait que la figure soit perçue

à la fois comme immobile (ce qu’elle ne paraît plus si l’on déplace le globe oculaire par une pression du doigt) et comme constamment identique à elle-même (permanence plus élémentaire sans doute que la « constance de la forme », laquelle consiste à percevoir la même forme lors d’une mise en position objectivement différente) suppose une certaine élaboration de la part du sujet consistant en transpositions internes entre les centrations successives et construction d’un schème momentané du fait même de ces transpositions.1 D’autre part, à faire une comparaison entre deux éléments A et B par transport spatial à distance et surtout par transport temporel en cas de présentations successives, le sujet étend sa perception à des objets qui ne sont plus simultanément présents dans le même champ de centration et s’oblige à relier des champs simplement voisins dans l’espace ou dans le temps, ce qui diminue naturellement l’immédiateté de telles estimations perceptives. Les activités de mise en référence éloignent davantage encore la perception de l’immediateté pure, car une horizontale, une verticale ou l’inclinaison d’une oblique ne sont estimées qu’en fonction d’une élaboration embrassant des cadres de plus en plus élargis. Les transpositions et les anticipations perceptives sont fonctions d’une mise en relation active autant que des données « immédiates ». La schématisation perceptive, enfin (chap. III § 8), constitue la meilleure preuve de l’intervention de processus médiats dans les activités de la perception et la question se posera alors de savoir si, dans les effets de champ eux-mêmes, une schématisation ne s’introduit pas nécessairement dans les structurations les plus élémentaires des figures.

Inutile de rappeler que sur le terrain des fonctions sensori-motrices, l’immediateté est moindre que dans le domaine perceptif. Certes l’intelligence sensori-motrice ne travaille que de proche en proche et seulement en présence des situations perceptibles déclenchant l’activité de ses schèmes. Mais ces schèmes dépassent les frontières du perçu actuel et la recherche de l’objet caché témoigne d’une permanence médiate en marge (c’est-à-dire encore proche des frontières, mais les dépassant tout de même) des champs perceptifs. L’achèvement du groupe des déplacements et des séries causales ou temporelles objectivées témoignent d’une même capacité.

1 Voir à ce propos Assimilation et connaissance, pp. 72-76 in Jonckheere, Mandelbrot et Piaget, La Lecture de Γexpérience (Etudes d’Epistémologie génétique, t. V, Paris, P.U.F., 1958).

Au niveau de l’intelligence représentative préopératoire, tout le système des préconcepts à verbalisation croissante marque le progrès des processus médiats, mais les non-conservations de tous genres attestent les limites de cette médiatisation et la subordination encore tenace de la pensée aux configurations perçues de façon actuelle. Les opérations concrètes permettent à l’enfant de s’affranchir de ces sujétions pour atteindre les transformations comme telles, mais il faut attendre les opérations formelles pour que l’appareil logico-mathéma- tique de la pensée puisse enfin fonctionner en l’absence des « objets » (ce qui le rend d’autant plus apte à structurer en leur présence les conditions de l’expérience : dissociation des facteurs, etc.). Si telle est la gradation conduisant de l’immédiat au médiat, les réponses à la question des éléments communs à tous ces niveaux et à celle des filiations deviennent alors plus faciles :

(a) La constitution des cadres médiats (schèmes, cadres conceptuels et structures opératoires) ne s’effectue que pas à pas et, jusqu’au stade final, en présence de l’objet, pour ne s’en libérer qu’alors mais en atteignant de ce fait même la possibilité d’une lecture toujours plus exacte de l’expérience, car les caractères de l’objet sont d’autant mieux appréhendés que celui-ci est situé, précisément grâce aux cadres médiats, dans le système des comparaisons et des transformations possibles.

(b) Le fait essentiel, pour juger des relations entre le médiat et l’immédiat, est donc que les propriétés de l’objet, même en sa présence, sont atteintes d’autant plus « objectivement » que le sujet dispose de cadres médiats plus riches, l’immédiateté étant par contre source de déformations autant que d’informations, pour ces deux raisons que l’intervention déformante du point de vue du sujet ne peut être corrigée que par un nombre croissant de décentrations (perceptives et représentatives) et que les propriétés de l’objet sont trop riches pour être appréhendées en un bloc sans un jeu de comparaisons multiples et successives.

(c) Il en résulte, d’une part, que la présence obligée de l’objet, dans les perceptions les plus « immédiates », ne correspond pas nécessairement à un enregistrement ’exhaustif de ses propriétés, même seulement apparentes ; et, d’autre part, que les enregistrements effectifs peuvent, même sur le terrain des perceptions primaires, être facilités par l’intervention de schématisations dues à des activités antérieures.

(d) A rechercher les éléments communs à tous les niveaux, il faut donc dire que les distinctions entre l’immédiat et le médiat et même entre la présence et l’absence de l’objet ne sont que de degré. En premier lieu, l’objet présent percepti- vement n’est pas, si l’on peut dire, présent en sa totalité pour le sujet, mais n’est atteint que par un jeu de « rencontres » incomplètes et hétérogènes. En second lieu, dans la mesure où les « couplages » entre ces rencontres relèvent d’une activité et sont accessibles à une schématisation, un début de médiatisation intervient dès le départ dans les perceptions les plus immédiates. Or, si tel est le cas, les rencontres elles-mêmes, qui dépendent des activités au cours desquelles sont choisis les points de centration, peuvent être schématisées comme on le voit dans la perception tachistoscopique des verticales (chap. III, § 3). L’immédiateté ne constitue ainsi, au total, qu’une limite jamais atteinte.

(e) Du point de vue des filiations, il va de soi que si un début de médiatisation dû aux activités schématisées intervient dès la perception primaire, cela signifie que celle-ci est subordonnée dès le départ à des activités perceptives, comme nous en avons fait l’hypothèse (chap. III, § 9), à propos de la réduction possible de toutes les courbes d’évolution au type III. D’autre part, les activités perceptives n’étant elles- mêmes que des variétés d’activités sensori-motrices, il est probable que les premières sont, elles aussi dès le départ, subordonnées aux secondes dans leur ensemble : il n’est sans doute pas indifférent, par exemple, pour la structuration visuelle d’une figure, que celle-ci corresponde ou non à la forme d’objets manipulables et qui ont été ou non. explorés manuellement en même temps que perçus visuellement. Mais ce n’est là, naturellement qu’une hypothèse, et nous ne la retiendrons qu’après examen de nouveaux faits, que l’on trouvera au chap. VII. Si ces suppositions se vérifient, cela signifierait donc que le passage de l’immédiat relatif au médiat ne relève pas d’un simple processus d’extension progressive, mais comporte des apports successifs des activités perceptives aux effets de champ et des activités sensori-motrices aux activités perceptives.

(2) La deuxième différence fondamentale entre la perception et l’intelligence (dépendance puis libération de ta proximité) donne lieu à des considérations analogues. Tout d’abord, malgré les apparences, il ne s’agit que d’une différence de degré, car tout champ perceptif comporte sans doute à tous les niveaux l’intervention de certaines distances, si courtes soient-elles,

entre les éléments perçus simultanément, la « proximité » n’étant ainsi caractérisée que par des distances faibles. D’autre part, c’est très progressivement et non pas brusquement que s’effectue la libération de la proximité. Les activités perceptives conduisent déjà à des comparaisons à distances croissantes dans l’espace ef dans le temps : les transports spatiaux et temporels, les anticipations, la constitution de points neutres « absolus », les systèmes de référence, etc. témoignent de ce fait. Les activités sensori-motrices augmentent encore ces distances. Il en est naturellement de même des activités représentatives préopératoires, puisque la fonction symbolique consiste précisément à permettre les comparaisons indépendamment du contact perceptif • mais il est instructif de constater que cette libération demeure longtemps très relative, puisque le propre des représentations préopératoires est précisément de rester subordonnées aux configurations spatiales et par conséquent à certaines conditions de proximité même si elles sont élargies (cf. l’ensemble des différences entre les « collections » figu- rales, et même non figurales, et les classes 1). Les opérations concrètes elles-mêmes ne sont pas entièrement affranchies de telles limitations (cf. les différences de difficulté dans la quantification des inclusions portant sur les classes d’animaux et sur les classes de fleurs2), et seule la pensée formelle atteint la libération à peu près complète à l’égard des distances.

Du point de vue des filiations, le problème se pose alors de la manière suivante. Le fait essentiel à expliquer à cet égard est, non pas que de nouvelles fonctions (mouvements, images, opérations, etc.) permettent de construire des liaisons de plus en plus indépendantes de la proximité perceptive initiale, mais que le champ perceptif lui-même s’élargisse en ce sens que les frontières du domaine des effets de proximité et d’interaction immédiate s’écartent progressivement (ce qu’un gestal- tiste comme R. Meili exprime en disant que l’adulte est moins asservi que le jeune enfant aux conditions de proximité : cf. § 1 du chap. III). C’est ainsi que dans les comparaisons dans le plan fronto-parallèle (Rech. II) nous avons constaté que l’adulte reliait encore les tiges à comparer en une « figure » d’ensemble à des distances où l’enfant de 5-7 ans ne voit plus de figure et compare les éléments en tant que séparés. Or, cet élargissement du champ d’interaction immédiate ou de proxi-

1 Inhelder et Piacet, La Genèse des structures logiques Élémentaires <Dela- chaux et Niestlé. 1959), Introd. et chap. I.

2 Ibid., chap. IV.

mité relative au sujet ne saurait être que le résultat d’un exercice croissant et du développement des activités perceptives, car le nombre des cellules nerveuses n’augmente pas au cours de la croissance et l’extension du champ n’est pas proportionnel à l’agrandissement minime des organes. Si cette interprétation est exacte, il y aurait là un bon exemple d’influence des activités perceptives sur les effets de champ eux- mêmes. Quant à savoir si, sur ce point aussi, les activités perceptives peuvent être dirigées et modifiées par les activités sensori-motrices en général puis par des activités représentatives, on ne peut pour l’instant que réserver la question, ce qui laisse également ouverte celle du rôle des extensions ou des apports extérieurs dans les relations, sur ce point particulier des conditions de proximité, entre l’intelligence et la perception.

(3) L’égocentrisme de la perception, opposé à la décentration opératoire, constitue un troisième exemple, et cette fois particulièrement clair, d’une évolution continue au cours de laquelle on assiste sans cesse à l’intervention d’apports nouveaux, sans filiation linéaire entre les effets primaires et les formes supérieures de structuration. Du point de vue des éléments communs, tout d’abord, on retrouve à tous les niveaux les exemples répétés de ce même processus fondamental suivant lequel l’acquisition d’une connaissance, et surtout d’un ensemble de connaissances (mais toute connaissance, y compris la perception d’un élément isolé, est solidaire d’un système, si élémentaire soit-il), ne s’effectue pas par voie exclusivement additive, mais comporte de continuelles réorganisations à partir d’éléments ou de relations initialement privilégiés : donc de continuelles décentrations à partir de centrations préalables. Nous avons suffisamment insisté aux chap. I et II sur les processus de centration et de décentration perceptives pour n’y pas revenir ici. Notons seulement que si ces mécanismes interviennent en chaque perception particulière, la centration relevant alors, par définition, des effets de champ et la décentration d’un début d’activité perceptive, on trouve également, sur le terrain des activités perceptives, des processus de décentration de plus grande échelle ne portant plus sur une perception momentanée mais sur l’ensemble d’un système perceptif. C’est ainsi que la construction progressive des coordonnées perceptives consiste à décentrer, pour les mettre en relation avec des cadres de référence, les directions initialement jugées en fonction seulement des positions du corps propre : en ce cas la

centration par rapport au corps propre et la décentration en faveur des relations entre objets prend un sens global et non plus seulement local. C’est surtout en ce sens global que l’on retrouve d’importants mouvements de décentration, à partir d’un égocentrisme systématique initial, au cours du développement sensori-moteur : l’espace sensori-moteur entier, les tableaux successifs sous lesquels se présente l’univers avant la constitution du schème de l’objet permanent, la causalité sensori-motrice initiale (que nous avons appelée magico-phénoméniste par opposition à la causalité spatialisée et objectivée des stades sensori-moteurs ultérieurs) et les séries temporelles subjectives sont de bons exemples de cette centration systématique en fonction des actions propres, qui commande les premiers schèmes sensori-moteurs, tandis que la constitution d’un espace contenant tous les objets (y compris le corps propre), le schème de l’objet permanent, la causalité spatialisée et les séries temporelles objectivées sont le produit d’une décentration d’ensemble se poursuivant au cours de toute la constitution de l’intelligence sensori-motrice.

Il est inutile de rappeler combien le passage des représentations préopératoires aux structures opératoires concrètes est caractérisé par de tels processus. A ne considérer, par exemple, que l’espace projectif, il est facile de montrer comment la coordination des perspectives à partir du primat de la perspective propre constitue une décentration analogue aux précédentes. Quant aux niveaux ultérieurs, on retrouve sur chaque palier de nouvelles centrations systématiques et de nouvelles décentrations, l’histoire de toutes les sciences et notamment de l’astronomie pouvant illustrer jusque chez l’adulte la généralité d’un tel mécanisme.

Or, du point de vue des filiations, il est clair que les formes supérieures de décentration ne constituent pas une simple extension des décentrations perceptives locales, telles qu’on les observe dans la perception d’une figure. Au contraire, ce sont les activités perceptives qui sont responsables de cette décentration locale, en même temps que, par leur généralisation, elles entraînent ces formes globales de décentration indiquées plus haut à propos des systèmes de référence par exemple. D’autre part, les formes sensori-motrices et représentatives de décentrations ne sauraient dériver sans plus de celles qu’entraînent les activités perceptives, puisqu’il s’agit de liaisons nouvelles intéressant l’action entière et non plus seulement les perceptions correspondant à un seul domaine sensoriel. Par contre,

il peut arriver que ces décentrations globales de niveau supérieur contribuent à diriger les décentrations dues aux activités perceptives : nous verrons ainsi au chap. VII (§ 4) comment les systèmes opératoires et notionnels de coordonnées rejaillissent sur l’élaboration des coordonnées perceptives en imposant des références auxquelles la perception n’aurait pas recouru d’elle-même.

(4) Entre le phénoménisme des perceptions primaires et la construction rationnelle propre aux structures opératoires, de nombreux intermédiaires s’étagent à nouveau. Dans le domaine des activités perceptives, les plus frappants sont les « constances » de la grandeur, etc., qui consistent précisément à substituer aux grandeurs apparentes, etc. les grandeurs « réelles », etc., ainsi que la causalité perceptive qui consiste à introduire un jeu de compensations dynamiques à l’intérieur des successions cinématiques. Au niveau sensori-moteur la construction du schème de l’objet permanent est un bel exemple de conquête sur le phénoménisme, mais dont les multiples non- conservations propres au niveau préopératoire montrent qu’elle ne va pas loin et laisse subsister une part considérable de phénoménisme à ce niveau de la représentation. Les opérations concrètes, en leur substituant les premières notions proprement dites de conservation, prolongent cette conquête mais seules les opérations formelles marquent la victoire décisive de la déduction sur l’apparence.

Or, ici encore, du point de vue des filiations, on ne saurait considérer les conservations opératoires comme une simple extension des constances perceptives (nous y reviendrons au chap. VII, § 3) : l’intervention d’une série d’apports nouveaux explique seule, au contraire, l’intervalle des quelque six à sept années qui sépare le début des constances de celui des conservations. Par contre il n’est nullement exclu que le schème de l’objet permanent, inexplicable lui aussi en partant des seules constances, réagisse en retour sur l’élaboration initiale de celles-ci et constitue comme la clef de voûte d’une construction sensori-motrice d’ensemble dont bénéficieraient au moins les constances naissantes de la forme, de la grandeur et de la couleur.

(5) Entre l’indice perceptif et les signifiants propres à l’intelligence (symbole et signe) il existe de nombreux intermédiaires :

(a) Il faut d’abord distinguer, parmi les indices perceptifs, des niveaux de complexités variées à partir des indices primaires intrafiguraux (par exemple les indices permettant de reconnaître un carré parmi plusieurs formes entrecroisées : 73 % de réussites à 4 ans, voir § 8 du chap. III) jusqu’aux indices interfiguraux comme ceux dont témoigne, par exemple, l’activité perceptive de mise en référence (reconnaître l’horizontalité d’une ligne au moyen d’indices fournis par des cadres éloignés).

(b) Il faut noter ensuite que la perception n’est pas seule à se servir exclusivement d’indices par opposition aux signifiants différenciés de leurs signifiés (symboles et signes) : l’ensemble des activités sensori-motrices, dès les réflexes absolus et conditionnés (les « signaux » intervenant dans le conditionnement ne sont que des indices) jusqu’aux formes raffinées d’intelligence sensori-motrice ne connaissent, en effet, que ces signifiants indifférenciés constitués par les indices et ignorent les signifiants élaborés par la fonction symbolique. Mais ces indices utilisés par l’intelligence sensori-motrice sont bien plus complexes que les indices perceptifs, en ce sens qu’ils se réfèrent à des schèmes d’action à différenciations et coordinations de plus en plus poussées (cf. les significations attribuées aux supports mobiles, aux ficelles et aux bâtons dans les conduites de préhension par intermédiaires).

(c) Entre les indices sensori-moteurs et les premiers symboles différenciés, il faut encore signaler la présence d’importants intermédiaires. Sans invoquer ici les débuts de la fonction symbolique chez les anthropoïdes ni les danses constituant le langage des abeilles (von Frisch), il importe par contre de noter que les premiers jeux symboliques de l’enfant s’appuient sur une imitation peu à peu dégagée de son contexte sensori-moteur d’adaptation actuelle et que les images mentales (formes achevées du symbole différencié par opposition aux indices préreprésentatifs) ne constituent sans doute que des imitations intériorisées. Ce serait donc l’imitation qui assurerait la transition du sensori-moteur au représentatif.

Du point de vue des filiations, deux conclusions semblent alors devoir être tirées d’un tel état de fait. La première est que l’on ne saurait tirer par filiation à partir des indices perceptifs, ni naturellement les systèmes de signes (qui supposent la vie sociale avec ses aspects de conventions réglées, etc.), ni même les systèmes de symboles. Ceux-ci peuvent, il est vrai, être conçus comme reliés aux manifestations sensori-motrices

par l’intermédiaire de l’imitation, mais l’imitation n’est pas un dérivé de la perception. D’autre part, tout ce que nous savons aujourd’hui de l’image mentale montre qu’elle ne constitue pas un simple prolongement des perceptions, mais qu’elle suppose une reproduction active et schématisante comme précisément l’imitation elle-même dont elle procède sans doute par intériorisation. La seconde conclusion est que, si les signifiants supérieurs ne sont pas issus des indices perceptifs mais comportent une série d’apports nouveaux à partir des fonctions sensori-motrices (qui les préparent donc grâce à l’imitation), les indices perceptifs peuvent fort bien, par contre, être influencés au cours de leur évolution par les indices sensori-moteurs en général, ce qui revient à dire qu’ils peuvent, en bien des cas, se référer à l’action en son ensemble et non pas seulement aux activités proprement perceptives. Nous reviendrons sur ce point au § 4 du chap. VII, à propos des schèmes intervenant dans certaines préinférences perceptives portant sur des correspondances, sériations, etc.

(6) En ce qui concerne le processus de l’abstraction, il est possible de trouver, au niveau des activités perceptives supérieures, certaines conduites d’exploration « analytique » qui en représentent une forme élémentaire : par exemple, dans l’expérience de P. Dadsetan (voir la fig. 46), juger de l’horizontalité d’un trait en se référant au cadre éloigné et en cherchant à « faire abstraction » du carré ou du triangle proches. Mais en de tels cas, l’effort de dissociation est dirigé par des intentions relevant d’un niveau supraperceptif (schèmes conceptuels, etc.). D’autre part, il va de soi qu’entre ces conduites et l’abstraction opératoire proprement dite il ne saurait y avoir de filiation, l’abstraction authentique étant solidaire de généralisations et d’opérations multiples qui impliquent des constructions nouvelles par rapport aux structures perceptives.

(7) Pour ce qui est, par contre, de la rigidité des structures perceptives et de la mobilité progressive de l’intelligence, on observe entre deux une série continue d’intermédiaires. D’une part, en effet, le propre des activités perceptives est précisément d’introduire un nombre croissant de relations mobiles entre les configurations ou entre leurs éléments. D’autre part, la mobilité opératoire de l’intelligence ne se constitue qu’après de nombreuses phases préopératoires au cours desquelles la pensée du jeune enfant reste sur bien des points attachée à des configurations relativement rigides qui rappellent celles de la perception. Bref on pourrait construire toute une échelle des

progrès de la mobilité entre les extrêmes perceptifs et opératoires, et les gradations s’y révéleraient innombrables. Mais comme en ce qui concerne les différences relatives à la proximité (cf. 2), on ne saurait ici décider si ces relations entre le début de mobilité propre aux activités perceptives et la mobilité des diverses formes d’intelligence sont à concevoir sur le modèle d’une extension progressive ou d’apports successifs enrichissant la perception à partir de l’intelligence. Par contre, il va de soi que les progrès de la mobilité au sein des effets de champ (par exemple la diminution du syncrétisme : chap. III, § 1) sont dus à l’influence des activités perceptives.

(8) La question centrale des relations entre la forme et le contenu, indissociables au niveau des effets primaires et entièrement dissociées à celui des opérations formelles, est par contre d’un grand intérêt au point de vue des connexions génétiques entre la perception et l’intelligence.

Il convient d’abord de souligner le fait qu’à cette opposition entre les extrêmes correspond un mécanisme commun fondamental : les perceptions comme les diverses variétés d’intelligence comportent toujours des formes, que celles-ci soient ou non séparables de leur contenu. D’autre part, toute l’histoire du développement des mécanismes cognitifs est celle d’une libération de ces formes, mais d’une libération extrêmement lente et laborieuse, puisque, même au niveau des opérations concrètes, les formes opératoires ne sont précisément pas encore aptes à fonctionner sur n’importe quels contenus et indépendamment des influences intuitives qu’exercent toujours ceux-ci. Il importe donc de serrer de près les relations génétiques entre les divers paliers, mais en insistant d’abord sur la question suivante : libérer les formes ou les dissocier de leur contenu revient-il à construire des formes en partie nouvelles, ou bien les formes dissociables sont-elles isomorphes en tout aux formes indissociées à part cette seule circonstance de leur libération ? C’est pourquoi nous allons examiner conjointement cette dissociation comme telle, puis les modes de composition (9), le caractère de nécessité (10), les classes (11), les relations (12) et la réversibilité (14), chacun de ces aspects du problème étant solidaire des autres et la question générale étant celle-ci : les structures de l’intelligence ne résultent-elles que d’une extension progressive de celles de la perception ou comportent- elles certains apports nouveaux, irréductibles aux mécanismes perceptifs primaires mais agissant en retour sur eux par l’intermédiaire des activités perceptives ?

Or, la réponse à ces diverses questions tient sans doute toute entière à cette différence fort simple de situations, que les formes ou structures utilisées par l’intelligence sont le résultat d’une fabrication proprement dite à partir des actions ei des opérations, tandis que les formes de la perception sont découvertes dans l’objet, au moyen de certaines actions, à nouveau, mais de domaine très restreint et qui se bornent à reconstruire pour mieux découvrir et ne parviennent pas à inventer ou à construire du neuf (et ne se le oroposent même pas). Il en résulte alors en premier lieu que les formes se dissocient de leur contenu dans la mesure de leur fabrication, c’est-à-dire de leur nouveauté. Et il en résulte en second lieu que les formes de l’intelligence ne sont pas issues de celles de la perception mais rejaillissent au contraire en partie sur elles, en dirigeant les activités perceptives, car on perçoit mieux ce que l’on peut construire et reconstruire.

A commencer par la dissociation des formes et des contenus, on assiste à cet égard à une progression très nette entre l’intelligence sensori-motrice et les structures formelles supérieures. Les schèmes sensori-moteurs sont peu dissociés de leur contenu parce qu’ils consistent seulement en formes générales de l’action (par exemple tirer à soi un objectif par l’intermédiaire du support sur lequel il est placé) et ne peuvent être évoqués symboliquement en dehors de l’accomplissement même de l’action, comme peut l’être un concept grâce au mot et à l’image visuelle ou gestuelle combinés. Néanmoins ces schèmes sensori-moteurs sont bien plus dissociables que les schèmes perceptifs, étant donné leur pouvoir de généralisation tenant lui-même au fait que les actions schématisées et généralisées constituent des constructions du sujet et non pas simplement des relevés de propriétés données dans l’objet. Avec la représentation préopératoire les formes se dissocient davantage de leur contenu sous l’action de la fonction symbolique, mais elles adhèrent encore de façon remarquable aux configurations spatio-temporelles (collections figurales inaugurant les classifications, nombres figuraux, etc.). Au niveau des opérations concrètes, les classes, relations et nombres opératoires constituent par contre des formes manipulables en elles-mêmes, mais, comme nous l’avons déjà rappelé, ces manipulations demeurent encore liées aux contenus, en ce sens qu’elles procèdent domaine par domaine (quantité de matière, poids, volume, etc.) avec de grands décalages et sans généralisat :on immédiate et

formelle. Seule la combinatoire formelle affranchit enfin les formes de leurs contenus, entre 12 et 15 ans en moyenne.

Comparée à cette évolution, certes lente mais à résultats décisifs, la dissociation des formes perceptives et de leurs contenus n,e s’effectue qu’en proportions très restreintes. Au niveau des effets de champ tous deux sont indissociables, la forme étant perçue comme l’un des caractères (ou comme le caractère essentiel) de l’objet. Avec les transports, et surtout les transpositions et anticipations perceptives, on assiste par contre à un début de dissociation, se traduisant par une schématisation dont le rôle essentiel, en présence de l’objet, est de canaliser les explorations et les enregistrements en fonction de certains rapports anticipés (égalité des côtés et des angles du carré : cf. les transformations dans la résistance de cette bonne forme, chap. III, § 8). Or, il est bien clair que cette ébauche de dissociation des formes perceptives et de leurs contenus ne constitue pas le point de départ de la dissociation progressive, rappelée à l’instant, des formes construites par l’intelligence, bien que cette dernière utilise naturellement les données perceptives mais en les enrichissant par toute une fabrication nouvelle. C’est au contraire dans la mesure ou les formes construites par l’intelligence sont manipulables de façon dissociée, qu’elles facilitent ou dirigent même les activités perceptives.

(9) Si telle est la situation, il est facile de comprendre la différence entre les compositions mal délimitées et incomplètes de la perception et les compositions complètes, parce que bien délimitées, de l’intelligence. Il va de soi, en effet, que dans la mesure où les structures utilisées par cette dernière constituent le produit d’actions proprement dites puis d’opérations, la délimitation des compositions tient simplement au choix de telle ou telle variété d’actions ou d’opérations en vue du but à atteindre, tandis que, dans la perception d’une forme, il n’intervient pas de choix, tous les facteurs en présence agissant concurremment puisque cette forme n’est alors pas librement composée mais découverte ou reconstituée en fonction des données objectives. Il va de soi, d’autre part, qu’à la libre délimitation intervenant dans le premier de ces deux cas pourra correspondre une composition complète parce que décidable, tandis que la non-délimitation liée au second cas entraîne ipso facto une composition probabiliste et non plus (ou non plus entièrement) décisoire. Si la chose mérite cependant d’être notée, sans qu’il soit besoin de rappeler ici tous les intermédiaires sensori-

moteurs et représentatifs préopératoires échelonnés entre les pôles extrêmes, c’est que, ici encore, les compositions délimitées et complètes des niveaux supérieurs ne sauraient résulter d’une simple extension des compositions perceptives incomplètes et mal délimitées. Même à considérer la déduction nécessaire comme le résultat d’un ajustement compensateur entre inductions probabilistes, il reste que les structures supérieures comportent l’introduction d’une série de nouveaux apports comme nous allons y insister maintenant.

(10) On peut d’abord poser la question en termes de relations entre la prégnance perceptive et la nécessité logique. Entre ces deux pôles s’intercalent en premier lieu un certain nombre de transitions. Si la nécessité hypothético-déductive, propre aux opérations formelles, est seule à vérifier tous les critères de la nécessité logique, sous son double aspect d’obligation intérieure et de modalité distincte du réel et du possible (mais solidaire de ce dernier), les opérations concrètes fournissent déjà certaines formes de nécessité : « c’est forcé » dira, par exemple, un enfant de 7-8 ans pour caractériser une composition transitive (4 = C si A = B et B = C). Mais on n’observera pas à ce dernier niveau une différenciation et une coordination aussi complètes entre le possible, le réel et le nécessaire qu’au stade des opérations formelles. Au niveau de la représentation préopératoire, il est par contre difficile de repérer autre chose que des impressions momentanées de nécessité et il serait « fortiori aventureux d’en préciser les indices dans le comportement sensori-moteur, mais la manière dont un bébé de 18 mois trouvera sans hésiter un objet caché avec emboîtements successifs (un objet x étant placé sous l’écran B, l’enfant soulève B et, ne voyant pas x, le cherche aussitôt sous l’écran A, lui-même disposé d’avance sous B) semble cependant supérieure à une prégnance perceptive. Admettant donc une continuité relative d’intermédiaires entre la prégnance perceptive et la nécessité logique, nous n’en conclurons cependant pas pour autant que la seconde dérive de la première.

En effet, la nécessité n’est pas autre chose, du point de vue psychologique, que l’expression des compositions réglées d’une structure opératoire fermée sur elle-même, et ne laissant donc plus de part à l’indécision. Mais encore faut-il que cette structure soit opératoire, c’est-à-dire qu’elle relie des transformations déterminées les unes par les autres et ne se réduise pas à. une configuration statique. La prégnance n’étant, d’autre part, que l’effet coercitif produit en un champ perceptif par une forme

dont les éléments aboutissent, grâce à leurs équivalences, compenser les déformations, il est clair que, malgré leu parentés, la nécessité ne saurait procéder d’une telle prégnam que dans la mesure où un système de transformations pourrr être lui-même tiré d’une telle configuration : or, il va de soi qt celui-là est plus riche que celle-ci, et que, en cas de dérivatio ce sont les transformations qui expliquent la configuration non pas l’inverse. Nous ne voulons pas dire par là que la pr gnance découle de la nécessité, car la perception n’atteint pn cisément pas les transformations (ou si elle les appréhenc c’est encore à titre d’états : formes cinétiques, etc.) et c’est plus grand apport ou la principale conquête de l’intelligem que d’insérer l’ensemble des configurations dans un système ( transformations qui les dépassent tout en les éclairant.

Mais si la nécessité logique n’est pas source de la pn gnance perceptive, on peut néanmoins supposer l’existence c certaines relations indirectes. Dans la mesure où la structi ration des bonnes formes est due à une activité perceptive pr maire (chap. III, Conclusions § 9) et où les activités percep tives secondaires en renforcent la résistance (chap. 111, § 8), est même fort probable que les activités opératoires de divei niveaux peuvent agir sur ces dernières activités perceptives e les orientant. Si tel est le cas, la nécessité logique propre ces activités opératoires aboutirait donc indirectement à rer forcer certaines prégnances, sans en constituer pour autant 1 condition de formation, de même que les activités perceptive primaires peuvent être influencées par les activités sensor motrices en général.

(11) En ce qui concerne la différence entre les schèmes pei ceptifs et les classes logiques ainsi qu’entre les préinfraclasse perceptives et les infraclasses opératoires (classes d’élément continus), nous connaissons bien la série des intermédiaires qt passe par certains schèmes sensori-moteurs, par les « collée (ions figurales » des débuts du niveau représentatif, puis pa les collections non figurales mais sans inclusion réglée pou aboutir enfin aux diverses structures de la logique des classe ; Or, ici encore, il est tout à la fois exclu de dériver les struc tures supérieures de leurs correspondants perceptifs et possibl de montrer comment le développement des premières à parti des actions sensori-motrices est susceptible d’enrichir les cadre perceptifs par influence indirecte sur les activités perceptive et de là par sédimentation dans les effets de champ.

Que les classes logiques ne dérivent pas des schèmes et des formes collectives de la perception, c’est ce qui résulte du fait que ces classes logiques sont solidaires d’un système de transformations et d’opérations : à savoir les additions et multiplications logiques ainsi que leurs inverses. Ici encore les transformations ne sont pas réductibles aux configurations mais au contraire elles se les réduisent ultérieurement.

Par contre, que le développement des classes se répercute sur l’organisation des schèmes perceptifs, c’est ce que montre toute la formation des « Gestalt empiriques » (schèmes d’objets caractérisés par leurs significations courantes et non pas par de bonnes formes géométriques) et des « schèmes temporels » au moyen desquels E. Brunswik et J. Bruner expliquent la récognition perceptive des objets familiers.

(12) Si les relations perceptives sont déformantes et les relations logiques conservantes, c’est à nouveau qu’entre deux s’élaborent des systèmes opératoires qui dérivent de l’action et non pas de la perception : les sériations et les correspondances sériales pour les relations asymétriques, les compositions addi- tives et multiplicatives d’équivalences pour les relations symétriques. Il faut donc redire à ce propos que la série des intermédiaires (et il faudrait citer ici, non seulement les relations sensori-motrices, mais encore tout l’ensemble des « prérelations » du niveau préopératoire, qui sont à la fois représentatives et cependant déformantes), ne prouve en rien l’origine perceptive des relations logiques, car il est exclu de rendre compte de la formation des systèmes opératoires sans recourir à des apports tirés de l’action entière, qui sont donc d’origine extérieure à la perception. Par contre, en ce domaine encore, on peut assister à des modifications des activités perceptives (et de là sans doute à de nouvelles sédimentations au sein de effets de champ) sous l’influence du développement des relations propres à l’intelligence. Nous avons fourni avec Lambercier quelques faits typiques à cet égard, sur lesquels nous reviendrons au chap. VII, § 4 : en certains cas, en effet, la constitution de la transitivité logique des équivalences peut conduire, en orientant les activités perceptives de transposition, à une amélioration des transpositions d’égalité de grandeur.

(13) En ce qui concerne les inférences en général, il est facile de distinguer une série de niveaux intermédiaires entre les préinférences perceptives les plus élémentaires et les inférences opératoires logiquement réglées, mais il est non moins

clair que le passage d’un niveau au suivant ne tient pas seulement à l’extension des structures du niveau précédent mais surtout à la construction des nouveaux schèmes qui rendent possible les inférences du niveau suivant. Les préinférences perceptives les plus élémentaires sont probablement celles qui interviennent au niveau du seuil et qui consistent en « décisions » du sujet ayant pour effet de choisir entre ce qu’il estime devoir être attribué à l’excitant extérieur et ce qui résulte du « bruit » accompagnant l’excitation 1. En de tels cas, la préinférence consiste sans plus à assimiler les éléments préperceptifs (« rencontres » et « couplages ») à un schème de présence ou absence, ou d’égalité ou inégalité, mais dans ia mesure où il y a décision il y a bien inférence puisqu’il s’agit de choisir en fonction d’indices favorables ou défavorables. Le niveau suivant est constitué par le passage des aspects x ou y d’un schème à l’aspect z non directement enregistré (voir § 1 de ce chapitre, sous 13)2. Les niveaux ultérieurs sont relatifs aux activités perceptives secondaires : les préinférences qui s’y rapportent consistent alors, non plus à passer directement d’un aspect à un autre d’un même schème figurai, mais à utiliser des mises en relations plus complexes qui sont alors elles-mêmes assimilées à des schèmes (de transpositions, d’anticipations, de coordonnées spatiales, etc.), qui entraînent enfin la résultante perçue. De tels processus interviennent couramment dans les situations dans lesquelles l’estimation d’une grandeur constante ou d’une relation perceptive de causalité dépend de plusieurs variables. Le niveau immédiatement supérieur à celui de ces diverses préinférences perceptives est constitué par l’ensemble des inférences sensori-motrices, qu’il s’agirait naturellement de subdiviser en détail mais dont nous noterons seulement que, si elles débutent par des préinférences analogues, sans contrôle par le sujet des diverses étapes de la composition, elles aboutissent par contre à des inférences en partie contrôlées : lorsque l’enfant de 12 à 18 mois résout un problème par étapes en choisissant le moyen le plus adéquat pour atteindre un but (mettre en boule une chaîne pour la glisser dans un orifice, trouver un objet sous plusieurs écrans superposés, etc.), il distingue les antécédents des conséquents

1 Voir les travaux de W.P. Tanner, etc. (Psj∕c7ιoZ. Rev., 1954, 61, pp. 401-9) qui ont fourni une interprétation adéquate des variations du seuil au moyen des schémas de la théorie de la décision (théorie des jeux).

2 rou∙∙ la discussion de ces niveaux de pré-inférences perceptives, voir Piaget et Morf, Les zso7norp7ιisτnes partiels entre les structures logiques et les structures perceptives (Etudes d’Epistémologie génétique, chap. II du vol. VI), § § 5 et 7.

et contrôle activement le passage des premiers aux seconds’. Les inférences représentatives préopératoires fournissent également toute une gamme de transitions entre des sortes de préinférences immédiates et non contrôlées, que l’on confondrait facilement avec des préinférences perceptives si elles ne faisaient pas intervenir des éléments nettement notionnels (par exemple comparer deux chemins parcourus en se référant aux seuls points d’arrivée, ce qui ne constitue pas une évaluation perceptive mais une interprétation ordinale et non pas métrique de la longueur), et des inférences de plus en plus médiates et contrôlées. Enfin apparaissent les inférences opératoires ou réglées, dont le propre est d’utiliser les compositions internes d’un système d’ensemble fermé.

Or, du point de vue des filiations, il semble à nouveau clair que les structures supérieures d’inférences ne sauraient dériver par simple extension des préinférences perceptives, et cela pour cette raison évidente que les progrès accomplis dans le sens de la médiateté et du contrôle des étapes de la composition ne se bornent pas à expliciter des propriétés déjà présentes implicitement dès le départ, mais consistent au contraire à construire de nouveaux modes de composition au fur et à mesure de l’élaboration de schèmes toujours plus riches et plus cohérents. C’est donc inversement que, dans les limites d’une action possible des schèmes sensori-moteurs sur les schèmes perceptifs, le développement autonome des inférences sensori-motrices pourrait en bien des cas expliquer l’évolution des préinférences perceptives liées aux activités secondaires ; c’est du moins ce que nous chercherons à montrer sur un ou deux exemples au § 4 du chapitre VIL

(14) Enfin, en ce qui concerne la différence fondamentale qui oppose la réversibilité opératoire à l’irréversibilité de la perception, il est maintenant possible de décider entre les deux solutions unitaire et interactionniste que nous distinguions au début de ce chapitre. Selon la première, il faudrait faire remonter les sources de la réversibilité logique jusqu’à ces compensations très approximatives qui modèrent, au sein des mécanismes perceptifs, les erreurs traduisant leur irréversibilité. De telles régulations (débutant dès la décentration perceptive) aboutissant à une semi-réversibilité seraient ensuite complétées par les régulations sensori-motrices, puis représentatives et cela jusqu’au point où les compensations croissantes aboutiraient à la réversibilité entière. Selon le point de vue interactionniste défendu de (1) à (11), au contraire, il y aurait

bien filiation en suivant la série qui mène des régulations sensori-motrices aux opérations réversibles (les activités sensori-motrices comprenant bien entendu un aspect perceptif à titre de partie intégrante), mais les progrès des régulations perceptives dans la direction d’une semi-réversibilité seraient à concevoir comme des répercussions plus que comme des conditions causales de la série génétique centrale conduisant des actions aux opérations.

Pour décider entre ces deux sortes d’interprétations, il suffit alors de se rappeler que la réversibilité opératoire est liée à la présence d’opérations inverses et réciproques et que ces opérations portent nécessairement sur des classes, des relations, des nombres ou des propositions, c’est-à-dire sur des réalités précisément irréductibles aux formes perceptives. Quant à savoir comment le développement de cette réversibilité liée aux actions et aux opérations peut influencer celui des activités perceptives, il suffit à nouveau d’invoquer les diverses répercussions déjà décrites du progrès de l’intelligence sur celui de ces activités, car chacune de ces actions en retour comporte un affinement des régulations perceptives, donc une modification orientée dans le sens de la réversiiblité.

Remarque finale. — Au total, sauf en ce qui concerne la proximité (2) et la mobilité (7), à propos desquelles on pourrait concevoir un développement par extension continue conduisant de la perception à l’intelligence opératoire, l’analyse des autres différences nous a montré en chaque cas l’intervention d’apports nouveaux issus de l’action et d’apports agissant en retour sur la perception elle-même. Les conditions de distance ou de proximité et de mobilité relevant, comme d’ailleurs aussi la réversibilité (14), des aspects les plus généraux des conduites perceptives et intelligentes, le caractère indécidable des indications fournies par leur évolution ne saurait donc faire obstacle à nos hypothèses générales.

Par contre ces hypothèses ne consistant jusqu’ici qu’en simples vues de l’esprit, il s’agit maintenant de les contrôler. Deux sortes de faits peuvent à cet égard être invoqués. En ce qui concerne l’irréductibilité des structures opératoires par rapport aux structures perceptives, tout le chap. Vil sera consacré à analyser les rapports entre certaines notions (ou certaines structures opératoires) et les données perceptives correspondantes, ce qui permettra de montrer en quoi les premières ne sauraient être « abstraites » des secondes et en quoi, d’autre part, le recours à l’action comme source des opé-

rations n’est pas un recours déguisé à la perception, sous les espèces de la perception de l’action (parce que les schèmes de l’action, qui constituent la principale source des concepts, ne sont précisément pas perceptibles en tant que schèmes). Quant au problème crucial de l’influence du développement des actions et des opérations intellectuelles sur celui des activités perceptives, avec sédimentations nouvelles et successives sur les effets de champ, il sera également repris au cours du chap. VII, dont le § 4 fournira un certain nombre de faits nouveaux qui montreront de telles influences et illustreront ce qui a été dit en ce chap. VI à propos de l’immédiat et du médiat, des schèmes perceptifs et des préinférences perceptives auxquelles ces schèmes conduisent.