Chapitre VI.
DiffĂ©rences, ressemblances et filiations possibles entre les structures de la perception et celles de lâintelligence
a
LâinterprĂ©tation gĂ©nĂ©tique qui tâemble au premier abord la plus naturelle, en prĂ©sence des donnĂ©es de fait actuellement connues, est celle dâune continuitĂ© linĂ©aire entre la perception et lâintelligence, les structures perceptives sâĂ©largissant et sâassouplissant progressivement jusquâĂ engendrer les structures opĂ©ratoires. Si nous comprenons bien W. Koehler et M. Werth- eimer, par exemple, câest selon un schĂ©ma unitaire de ce genre quâils ont interprĂ©tĂ©, lâun les formes sensori-motrices Ă©lĂ©mentaires de lâintelligence et lâautre la constitution des structures logico-mathĂ©matiques. Selon une seconde interprĂ©tation, au contraire, il conviendrait de distinguer, Ă tous les niveaux du dĂ©veloppement des fonctions cognitives, un aspect opĂ©ratif 1 (de la motricitĂ© aux opĂ©rations intellectuelles) et un aspect figuratif (perception, image, etc.) : tandis que les structures opĂ©ratives sâengendreraient par filiation continue, Ă partir des activitĂ©s sensori-motrices et jusquâĂ lâintelligence opĂ©ratoire, les structures figuratives au contraire leur seraient constamment subordonnĂ©es et ne se dĂ©velopperaient pas par filiation directe les unes Ă partir des autres, mais bien par enrichissements progressifs Ă partir des structures opĂ©ratives et de leurs interactions avec les donnĂ©es de lâexpĂ©rience.
Selon la premiĂšre de ces deux interprĂ©tations, les effets perceptifs de champ seraient Ă considĂ©rer comme, primitifs ; leur extension Ă distances plus grandes engendrerait les activitĂ©s perceptives, qui se prolongeraient elles-mĂȘmes en activitĂ©s sensori-motrices ; celles-ci Ă leur tour sâintĂ©rioriseraient
1 Nous distinguerons dans ce qui suit les ternies dâopĂ©ratoire (= relatif aux opĂ©rations au sens strict) et dâopĂ©ratif (= relatif aux actions de tous les niveaux et aux opĂ©rations).
en activitĂ©s reprĂ©sentatives et aboutiraient finalement aux opĂ©rations intellectuelles. Selon la seconde interprĂ©tation au contraire, les effets de champ dĂ©riveraient dĂšs le dĂ©part de certaines activitĂ©s perceptives et sâenrichiraient sous lâinfluence de nouvelles activitĂ©s perceptives au fur et Ă mesure de la constitution de ces derniĂšres ; les activitĂ©s perceptives dĂ©pendraient elles-mĂȘmes dĂšs le dĂ©part des activitĂ©s sensori-motrices et sâenrichiraient Ă partir de celles-ci au fur et Ă mesure du dĂ©veloppement ; aux niveaux de lâintĂ©riorisation des activitĂ©s sensori-motrices en activitĂ©s prĂ©opĂ©ratoires puis opĂ©ratoires, les activitĂ©s perceptives continueraient de sâenrichir, par rĂ©percussions directes ou indirectes des activitĂ©s intelligentes, et de se sĂ©dimenter en nouveaux effets de champ, cependant que la fonction symbolique et la reprĂ©sentation rendraient possibles la constitution dâautres structures figuratives telles que les images et les reprĂ©sentations imagĂ©es.
Pour dĂ©cider entre ces deux hypothĂšses que lâon pourrait appeler lâune unitariste1 et lâautre interactionniste2, nous adopterons la mĂ©thode suivante. Nous commencerons par nous livrer Ă une comparaison systĂ©matique des structures perceptives et de celles de lâintelligence, en insistant successivement sur les diffĂ©rences et sur les isomorphismes. A propos de ceux- ci, nous nous demanderons si les diffĂ©rences rencontrĂ©es peuvent ĂȘtre annulĂ©es au cours du dĂ©veloppement, autrement dit si lâĂ©cart entre les deux extrĂȘmes peut ĂȘtre comblĂ©, par simple modification interne des perceptions dans le sens de lâextension et de la mobilitĂ© croissantes, ou si la transformation exige de nouveaux apports extĂ©rieurs Ă la perception. Parvenus Ă ce point, nous chercherons (au chap. VII) Ă fournir un certain nombre dâautres faits sur les relations entre quelques concepts ou structures opĂ©ratoires et les donnĂ©es perceptives correspondantes, pour vĂ©rifier si les premiers sont « abstraits » des secondes ou pour dĂ©terminer en quoi les premiers ajoutent de nouveaux Ă©lĂ©ments aux secondes. Cette analyse nous servira
1 Cf. P. Oléron, Perception et intelligence in Actes du XVe CongrÚs intern. de Psychologie, Bruxelles. 1957.
2 Au sens oĂč les structures opĂ©ratives de lâaction ont besoin, pour fonctionner, dâinformations fournies (symboliquement ou non) par les structures figuratives, et oĂč celles-ci sont constamment modifiĂ©es en retour par le progrĂšs des structures opĂ©ratives. Les structures opĂ©ratives fournissant la connaissance des transformations dâune configuration Ă une autre et les structures figuratives fournissant la connaissance de ces Ă©tats eux-mĂȘmes reliĂ©s par les transformations, il y a donc bien interaction fonctionnelle, sans prĂ©juger de la question (qui sera discutĂ©e au chap. VIII) du rĂŽle respectif des transformations et des Ă©tats dans la connaissance, perceptive ou gĂ©nĂ©rale.
ainsi de contrĂŽle pour interprĂ©ter le passage de la perception Ă lâintelligence dans le sens soit dâune gĂ©nĂ©ralisation ou extension croissantes (hypothĂšse unitariste) soit dâun ensemble dâapports nouveaux et extĂ©rieurs (hypothĂšse interactionniste).
§ 1. Les différences fondamentales entre la perception
et lâintelligence.
Au premier abord, il semble quâun ensemble de diffĂ©rences fondamentales sĂ©parent la perception sous sa forme la plus spĂ©cifique (effets de champ) des structures les plus caractĂ©ristiques de lâintelligence (structures opĂ©ratoires). Ces diffĂ©rences peuvent ĂȘtre groupĂ©es sous deux chefs : (1) celles qui relĂšvent des relations entre le sujet et lâobjet ; et (II) celles qui sont relatives aux structures ou aux formes comme telles. Nous allons dâabord les Ă©numĂ©rer simplement, sans discussion critique ; aprĂšs quoi nous indiquerons les isomorphismes partiels qui tempĂšrent ces diffĂ©rences, ainsi que les intermĂ©diaires sâĂ©tageant, pour chaque diffĂ©rence, entre la situation propre aux effets de champ et celle qui caractĂ©rise les structures opĂ©ratoires :
I. Relations entre le sujet et lâobjet. (1) En tant que toujours liĂ©e Ă un champ sensoriel1 la perception est subordonnĂ©e Ă la prĂ©sence de lâobjet, dont elle fournit Ă cet Ă©gard une connaissance par liaison immĂ©diate : un rectangle dessinĂ© au trait ne peut ainsi ĂȘtre perçu que comme une figure Ă caractĂšres bornĂ©s par les donnĂ©es prĂ©sentĂ©es (forme, dimensions absolues et relatives des cĂŽtĂ©s, couleur, etc.). Au contraire lâintelligence peut Ă©voquer lâobjet en son absence par voie symbolique (imagerie, connotation verbale, etc.) et, mĂȘme en sa prĂ©sence, elle ne lâinterprĂ©tera que par les liaisons mĂ©diates Ă©laborĂ©es grĂące Ă des cadres conceptuels : le rectangle perçu sera ainsi interprĂ©tĂ© comme un cas particulier des rectangles en gĂ©nĂ©ral (indĂ©pendamment des dimensions, et surtout des aspects matĂ©riels de la figuration : Ă©paisseurs des traits, couleurs, etc.) ou mĂȘme des quadrilatĂšres en gĂ©nĂ©ral (indĂ©pendamment de lâĂ©galitĂ© des angles, du parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s deux Ă deux, etc.).
(2) Lâeffet perceptif de champ nâest pas seulement subordonnĂ© Ă la prĂ©sence de lâobjet, mais encore Ă des conditions limita-
1 MĂȘme dans le cas des perceptions « amodales » au sens de Michotte (effets Ă©cran ou tunnel), une partie au moins de la configuration perçue correspond Ă un champ sensoriel.
tives de proximitĂ© dans lâespace et dans le temps : regardant une touffe dâherbes dans un jardin je ne peux pas ne pas percevoir simultanĂ©ment les touffes voisines, mais je ne peux plus voir en mĂȘme temps un arbre Ă©loignĂ© sur la gauche ou la maison qui est dans mon dos ; ou regardant une pleine lune, je ne puis percevoir au mĂȘme moment le quartier de lune quâĂ©voquent mon souvenir ou mon intelligence. De plus les Ă©lĂ©ments perçus simultanĂ©ment grĂące Ă leur proximitĂ© entrent en interaction immĂ©diate les uns avec les autres, dâoĂč un ensemble de dĂ©formations possibles, tandis que lâintelligence, qui peut rapprocher nâimporte quel Ă©lĂ©ment de tel autre, indĂ©pendamment des distances spatio-temporelles, peut Ă©galement dissocier par la pensĂ©e les objets voisins et raisonner sur eux en toute â â indĂ©pendance.
(3) La perception est essentiellement Ă©gocentrique, et Ă tous les points de vue : liĂ©e Ă une certaine position du sujet percevant par rapport Ă lâobjet (centration), elle est en outre strictement individuelle et incommunicable (sinon par le truchement du langage ou du dessin, etc.). Ce caractĂšre Ă©gocentrique des effets de champ est de plus, non pas seulement limitatif, mais encore source de dĂ©formations systĂ©matiques comme on lâa vu Ă propos de la centration (chap. I-II). Le propre des opĂ©rations de lâintelligence est au contraire dâaboutir Ă la constitution de connaissances indĂ©pendantes du moi (non pas indĂ©pendantes du sujet humain en gĂ©nĂ©ral, câest-Ă -dire des activitĂ©s communes Ă tous les sujets individuels Ă partir du mĂȘme niveau, mais indĂ©pendantes du moi, câest-Ă -dire de ce qui est spĂ©cial au point de vue de tel sujet individuel particulier) et Ă la constitution de connaissances communicables, câest-Ă -dire universa- lisables.
(4) De ces diffĂ©rences (1) Ă (3) on peut en tirer une quatriĂšme, qui nâen est pas indĂ©pendante mais qui est sans doute plus gĂ©nĂ©rale quâelles : la perception « primaire » est phĂ©nomĂ©niste, en ce sens quâelle sâen tient Ă lâapparence (phĂ©nomĂ©nale) des objets. Cela signifie dâabord quâelle porte essentiellement sur ce qui est donnĂ© (prĂ©sence et proximitĂ©), et relativement Ă un certain point de vue (Ă©gocentrisme), ce qui, jusquâici nâajoute rien aux diffĂ©rences prĂ©cĂ©dentes ; mais cela signifie aussi que le donnĂ© perçu demeure essentiellement donnĂ© et ne se prolonge pas en reconstruction dĂ©ductive : percevant une boĂźte fermĂ©e, je la perçois bien comme un objet Ă trois dimensions, prĂ©sentant donc un volume et un intĂ©rieur, mais pour dĂ©cider de son contenu jâai besoin dâautres mĂ©canismes que ceux de la
perception actuelle (ou dâune perception antĂ©rieure agissant perceptivement sur la perception actuelle, sans se traduire par un souvenir-image, etc.). Au contraire, lâintelligence, mĂȘme au contact de lâobjet prĂ©sent et donnĂ©, dĂ©passe sans cesse ce donnĂ© dans le sens dâune reconstruction interprĂ©tative : le contenu de la boĂźte comme la composition interne dâun solide opaque sont objets de pensĂ©e autant que leur apparence.
(5) Toute donnĂ©e perceptive comporte une signification, et cela sans sortir des frontiĂšres de la perception, mais les « signifiants » et les « signifiĂ©s » propres Ă ces significations perceptives ne dĂ©passent pas le cadre des « indices » et demeurent ainsi relativement indiffĂ©renciĂ©s et interchangeables, par opposition aux « symboles » et aux « signes » qui sont des signifiants diffĂ©renciĂ©s de leurs signifiĂ©s et de moins en moins interchangeables avec eux. Par exemple, percevant les branches enchevĂȘtrĂ©es dâun arbre mort, je ne puis dâabord distinguer si la branche a est en avant ou en arriĂšre de la branche b jusquâau moment oĂč, atteignant leur point dâintersection, je vois passer a sur b et b sous a : cette relation « a sur b » acquiert alors le rĂŽle dâun indice dont lâutilisation me permet de structurer immĂ©diatement lâensemble des positions relatives des autres segments de a et de b. Mais cet indice nâest ainsi quâune partie ou un aspect de lâensemble total constituant le signifiĂ©. Et il nâen constitue quâune partie interchangeable, car jâaurais pu percevoir dâabord que a est plus proche de moi que b, ce qui mâaurait conduit Ă anticiper, en cherchant le point dâintersection, le passage de a sur b : en ce cas, lâĂ©valuation globale des distances mâeĂ»t servi dâindice ou de signifiant perceptif et la position de a sur b en leur intersection eĂ»t Ă©tĂ© par exemple Ă©clairĂ©e par cet indice, si elle avait Ă©tĂ© peu visible (devenant ainsi « signifiĂ©e »). De mĂȘme, la moitiĂ© visible a dâun cercle dont lâautre moitiĂ© b est masquĂ©e par un Ă©cran donne lâimpression perceptive non pas dâun cercle coupĂ©, mais dâun cercle entier dont la partie b est recouverte : mais si a est ainsi signifiant et si b fait partie du signifiĂ©, il suffira de dĂ©placer lâĂ©cran pour renverser ces rĂŽles. En bref, lâindice perceptif est dĂ©jĂ un signifiant, mais ne constituant quâun aspect partiel et interchangeable du signifiĂ©, tandis quâun symbole (en tant quâimagĂ© ou mĂȘme en tant quâobjet prĂ©sent reprĂ©sentant un objet absent) et a fortiori un signe sont de plus en plus diffĂ©renciĂ©s de leurs signifiĂ©s.
(6) Enfin, il existe une sixiĂšme diffĂ©rence, liĂ©e aux cinq prĂ©cĂ©dentes mais ne sây rĂ©duisant pas sans plus : la perception
primaire ignore lâabstraction : en prĂ©sence dâun objet (cf. 1) et des Ă©lĂ©ments proches (cf. 2) considĂ©rĂ©s dâun certain point de vue (cf. 3) et en sâen tenant au donnĂ© phĂ©nomĂ©nal (cf. 4), la perception ne peut pas, mĂȘme si elle est dâabord orientĂ©e par lâutilisation dâun indice partiel (cf. 5), ne pas apprĂ©hender simultanĂ©ment tout le domaine restreint ainsi dĂ©limitĂ©, câest-Ă - dire quâelle ne peut pas se borner Ă retenir certains Ă©lĂ©ments ou caractĂšres de lâobjet, en « faisant abstraction » des autres. Le propre de lâintelligence est au contraire de choisir, au sein du donnĂ©, ce qui est nĂ©cessaire pour rĂ©soudre le problĂšme de raisonnement en jeu ; or, rĂ©soudre un problĂšme revient par ailleurs Ă dĂ©passer le donnĂ©, la construction dĂ©ductive et lâabstraction Ă©tant ainsi solidaires. Il convient Ă cet Ă©gard de prĂ©ciser que, lors dâune Ă©preuve perceptive, la question posĂ©e ne constitue pas un « problĂšme » (dĂ©ductif) et ne requiert donc justement pas dâabstraction : lorsque, par exemple, devant les figures classiques de MĂŒller-Lyer, le sujet est priĂ© de comparer les deux mĂ©dianes horizontales, il nây a pas de problĂšme dĂ©ductif, puisque la question est seulement de comparer pour « voir » ; et, mĂȘme si le sujet sâefforce de percevoir les mĂ©dianes en les isolant perceptivement des pennures externes et internes (ce qui constitue dĂ©jĂ une attitude sortant des frontiĂšres de la perception primaire, et une attitude impossible en prĂ©sentation tachistoscopique) il nây parvient prĂ©cisĂ©ment pas, tandis quâune mesure au double-dĂ©cimĂštre (opĂ©ration mĂ©trique dâun certain niveau, et inaccessible au jeune enfant) pourra porter sur ces mĂ©dianes avec abstraction complĂšte des pennures.
11. DiffĂ©rences de structure. Les diffĂ©rences (1) Ă (6) relĂšvent de la maniĂšre dont le sujet (percevant ou pensant) prend connaissance de lâobjet et comportent naturellement, et par cela mĂȘme, certaines diffĂ©rences de structure dans lâĂ©laboration de ces connaissances (perceptives ou notionnelles) par le sujet et quel quâen soit lâobjet :
(7) La perception primaire constitue une totalitĂ©, dâun seul tenant, que nous pouvons qualifier en ce sens de « rigide » mĂȘme sâil sâagit de la perception dâun dĂ©placement ou dâune vitesse, tandis quâune totalitĂ© opĂ©ratoire prĂ©sente ce premier caractĂšre fondamental dâĂȘtre mobile en ce sens que le sujet lui-mĂȘme peut Ă volontĂ© la dĂ©composer et la recomposer. Certes la perception dâune forme peut donner lieu Ă des explorations ce qui dĂ©passe dâailleurs dĂ©jĂ le niveau de la perception primaire) et par consĂ©quent Ă des variations dâestimations selon la fixation momentanĂ©e : mais la forme dâensemble nâen change
pas pour autant, et, lorsquâil y en a deux de possibles de façon Ă©quivalente (comme dans les figures renversables, dites Ă tort rĂ©versibles), la perception ne peut sâaffranchir des deux a la fois. Au contraire, nâimporte quelle classification ou structure numĂ©rique peut donner lieu Ă un ensemble indĂ©fini de manipulations internes (dĂ©compositions et autres compositions) ou externes (gĂ©nĂ©ralisations).
(8) Dans le domaine perceptif la forme est indissociable de son contenu, tandis que dans le domaine opĂ©ratoire il est possible de se livrer Ă des manipulations portant sur la forme indĂ©pendamment de son contenu et mĂȘme de construire ou de manipuler des formes sans contenu. En effet, dans les perceptions les plus Ă©lĂ©mentaires, il nây a pas dâabord un contenu (sensations, etc.) et ensuite une forme qui le structure, mais le contenu est perçu dâemblĂ©e en fonction dâune forme, bonne ou mauvaise, stable ou instable, etc., mais qui est toujours une forme (des objets en dĂ©sordre constituent encore une certaine forme perceptive). RĂ©ciproquement on ne perçoit jamais une forme sans contenu : une forme gĂ©omĂ©trique perceptive est encore une figure sensible, se dĂ©tachant sur un fond, pourvue dâune couleur, etc. Les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques, au contraire, comportent, Ă partir dâun certain niveau (que nous appelons pour cette raison celui des opĂ©rations formelles) des enchaĂźnements indĂ©pendants de leur contenu et rendent ainsi possible la construction de formes pures sans contenu concret et appuyĂ©es sur de simples symboles.
(9) Une diffĂ©rence voisine de la prĂ©cĂ©dente mais ne coĂŻncidant quâen partie avec elle consiste en ceci que les compositions perceptives sont Ă la fois incomplĂštes et mal dĂ©limitĂ©es (faute dâabstraction), tandis que les compositions opĂ©ratoires sont Ă la fois bien dĂ©limitĂ©es et complĂštes dans le domaine ainsi dĂ©limitĂ©. Par exemple, lorsque lâon cherche Ă mesurer une illusion telle que celle du rectangle (cf. chap. I, § 3), on nâest jamais certain dâavoir Ă©puisĂ© tous les facteurs en jeu : on se propose dâatteindre les relations quantitatives entre le grand et le petit cĂŽtĂ©, mais il faut aussi tenir compte de la grandeur absolue de la figure, de lâĂ©paisseur et de la couleur des traits, des dimensions du fond, de celles des marges comprises entre la figure et les bords du carton, etc. Si lâon parvient nĂ©anmoins Ă exprimer lâillusion par une Ă©quation (cf. la prop. 4), câest par une abstraction due Ă lâexpĂ©rimentateur qui raisonne par approximation en supposant « toutes choses Ă©gales dâailleurs », mais sans abstraction de la part du sujet qui perçoit tout Ă la
fois. Or, malgrĂ© cette surdĂ©termination des facteurs de la composition perceptive, celle-ci demeure incomplĂšte, câest-Ă -dire caractĂ©risĂ©e par une probabilitĂ© infĂ©rieure Ă 1 et sans nĂ©cessitĂ© stricte : cela tient au fait que le sujet ne perçoit jamais tout Ă la fois selon la mĂȘme intensitĂ© et au mĂȘme instant, mais, ou bien ne dispose que dâune seule centration (aux durĂ©es courtes) et disperse alors ses « rencontres » de façon hĂ©tĂ©rogĂšne, ou bien explore librement, mais avec des effets de succession, de polarisation, etc. La composition perceptive rĂ©sultant ainsi de lâensemble des relations apprĂ©hendĂ©es est donc incomplĂšte autant que mal dĂ©limitĂ©e. Au contraire, en une composition opĂ©ratoire, mĂȘme nullement formelle et consistant par exemple Ă totaliser la somme de trois sous-collections dĂ©nombrĂ©es, soit 3 + 2 + 5 = 10, la composition est Ă la fois bien dĂ©limitĂ©e et complĂšte. Elle est bien dĂ©limitĂ©e parce que, sâagissant de dĂ©nombrer, on peut faire abstraction des qualitĂ©s des objets, de lâordre du dĂ©nombrement, de la tempĂ©rature du local, etc. Et ainsi dĂ©limitĂ©e, elle est complĂšte parce que 2+3 + 5 donnent exactement 10 et non pas un peu plus ou un peu moins selon les contextes.
(10) Des deux diffĂ©rences (8) et (9) en dĂ©coule une troisiĂšme, qui ne les recouvre dâailleurs pas entiĂšrement : une bonne forme perceptive nâatteint que la « prĂ©gnance », tandis quâune bonne forme opĂ©ratoire sâimpose avec « nĂ©cessité ». Il est vrai que les gestaltistes considĂšrent prĂ©cisĂ©ment la nĂ©cessitĂ© logique comme une variĂ©tĂ© de prĂ©gnance, mais la diffĂ©rence nâen demeure pas moins fondamentale. La prĂ©gnance relĂšve, en effet, de la causalitĂ© puisque en prĂ©sence dâune forme telle que :: le sujet se trouve contraint par un dĂ©terminisme psychophysiologique prĂ©cis, Ă percevoir un carrĂ© et ne peut nullement « voir » lâinfinitĂ© des figures quâil serait possible de construire en reliant les quatre points selon toutes les trajectoires imaginables. La nĂ©cessitĂ© logique constitue, au contraire, une forme dâobligation comparable Ă lâobligation morale, en ce sens que le sujet ne se sent obligĂ© par cette nĂ©cessitĂ© que dans la mesure oĂč il raisonne « honnĂȘtement » et ne rejette pas par mauvaise foi ou par- intĂ©rĂȘt personnel, etc., tel Ă©lĂ©ment de la dĂ©monstration : notamment dans la mesure oĂč il accepte un certain nombre de principes nĂ©cessaires Ă cette dĂ©monstration. Dans le cas de cette figure Ă quatre points, il y aura ainsi nĂ©cessitĂ© logique Ă reconnaĂźtre lâexistence dâune infinitĂ© de trajets possibles pour relier les quatre points, mais, pour se sentir « obligé » par cette dĂ©monstration, il faudra sâaccorder sur un certain nombre
dâaxiomes ou dâhypothĂšses prĂ©alables, la nĂ©cessitĂ© de la forme la plus Ă©voluĂ©e (actuellement) nâĂ©tant donc pas de nature absolue mais bien de caractĂšre hypothĂ©tico-dĂ©ductif.
(11) Du fait que, dans les perceptions primaires, la forme est toujours indissociable de son contenu, il faut donc sâattendre Ă ce que le dĂ©tail des formes logiques ne soit pas entiĂšrement isomorphe Ă celui des formes perceptives, mais que lâisomorphisme Ă©ventuel demeure trĂšs affaibli ou partiel. Câest le cas notamment en ce qui concerne la structure particuliĂšre de « classes », quâadmettent les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques et quâignore la perception primaire : on ne perçoit, en effet, pas de classes, tandis que lâon peut se les reprĂ©senter et les manipuler opĂ©ratoirement. Mais il faut, Ă cet Ă©gard, dissocier deux questions distinctes : celle des collections, perceptibles en tant que collections et celle des schĂšmes perceptifs susceptibles dâintervenir Ă tous les niveaux de la perception.
En ce qui concerne les collections dâĂ©lĂ©ments discontinus (une rangĂ©e, un ensemble dâĂ©lĂ©ments disposĂ©s en carrĂ©s, etc.), on ne saurait les assimiler Ă des classes pour cette raison que la forme spatiale de la collection perçue fait partie intĂ©grante de ses propriĂ©tĂ©s perceptives : il sâagit donc ici non pas de classes, au sens oĂč la classe est indĂ©pendante de la disposition spatio-temporelle de ses Ă©lĂ©ments, mais dâ« infraclasses » au sens dâune rĂ©union dâĂ©lĂ©ments en une totalitĂ© spatiale ou temporelle dâun seul tenant 1. Mais une infraclasse logico- mathĂ©matique comporte des lois de composition isomorphes Ă celles des classes. Dans le fini, en particulier, elle prĂ©sente une composition additive Ă©lĂ©mentaire : la somme des segments AB, BC, etc. dâune droite AE est Ă©gale Ă la longueur AE. Dans le cas des infraclasses perceptives chacun sait au contraire quâil nây a pas composition additive, ce qui revient Ă dire que la perception ne connaĂźt que des « prĂ©infraclasses » (oĂč le prĂ©fixe « pré » est relatif au niveau de dĂ©veloppement gĂ©nĂ©tique et oĂč le prĂ©fixe « infra » prĂ©sente le sens dĂ©fini Ă lâinstant sans rĂ©fĂ©rence aux considĂ©rations gĂ©nĂ©tiques). En effet, dans une figure telle que la droite B = A + Aâ a⣠(fig. 56) oĂč A(> Aâ) est surestimĂ© > ⹠⣠sous lâinfluence de Aâ, le segment A ficâ 56 ne demeure pas identique Ă lui-
1 Pour cette notion et pour le dĂ©veloppement de ce qui est ici rĂ©sumĂ© sous (11) et sous (12), voir Piacet et Morf, Les isomorphismes partiels entre les structures logiques et les structures perceptives, in « Logique et Perception » (vol. VI des « Etudes dâEpistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique », Paris, P.U.F., 1958).
mĂȘme selon quâil est liĂ© Ă Aâ ou quâil demeure isolĂ©. On a donc
(52) (AÂ +Â A,)-A,â A
DâoĂč :
(52 bis) A+A,â B
Ces deux prop. 52 et 52 bis expriment ainsi la non-additivitĂ© caractĂ©ristique des prĂ©infraclasses perceptives et que lâon retrouve en toutes les situations analogues Ă celles de la fig. 56 câest-Ă -dire dans toutes les « illusions ». Quant aux bonnes formes, on sait quâelles ne sont pas elles-mĂȘmes exemptes de dĂ©formations (diagonale du carrĂ©, diamĂštre du cercle, etc.) et que dans les cas exceptionnels oĂč leur composition est additive ce nâest que par compensation entre dĂ©formations de sens contraires.
Quant aux schĂšmes perceptifs, on ne saurait non plus les assimiler Ă des classes pour cette raison que le sujet nâen connaĂźt pas lâextension. Reconnaissant une forme x en tant que familiĂšre le sujet se borne, en effet, Ă assimiler en comprĂ©hension les propriĂ©tĂ©s de x Ă celles des autres x perçus antĂ©rieurement, mais il ne rĂ©unit jamais perceptivement « tous les x » en une classe Ă extension dĂ©terminĂ©e (et sâil perçoit ensemble quelques x, nous retombons dans la situation des infraclasses spatiales). Le schĂšme perceptif nâest donc quâun schĂšme temporel avec assimilations successives et sans la possibilitĂ© de rĂ©union en un tout simultanĂ© qui caractĂ©riserait la classe.
(12) Ce que nous venons de dire des classes se retrouve dans le domaine des relations oĂč une diffĂ©rence fondamentale oppose Ă©galement les relations perceptives aux relations opĂ©ratoires : les premiĂšres sont dĂ©formantes en ce sens que la perception dâune relation entre deux termes A et B modifie en rĂšgle gĂ©nĂ©rale ces termes eux-mĂȘmes du seul fait quâelle les relie ; tandis que les relations opĂ©ratoires sont conservantes en tant que ne modifiant pas les termes quâelles mettent en connexion. Si lâon a, par exemple, A <B et B <ζ C (objectivement), B sera surestimĂ© perceptivement sâil est mis en relation avec A et sous- estimĂ© sâil est perçu en relation avec C. En Ă©crivant B^A) pour dĂ©signer le fait que B est reliĂ© Ă A on aura donc perceptivement :
(53) B(A)Â >Â B et B(C)Â <Â BÂ ; B(A)Â >Â B(C)
Du point de vue opératoire on a au contraire naturellement :
(53 bis) B(A)Â =Â B et B(C)Â =Â BÂ ; B(A)Â =Â B(C)
Ce qui signifie donc que les relations opératoires ne modifient pas les termes reliés.
(13) La perception comporte dĂ©jĂ certains processus infĂ©ren- tiels, mais qui ne dĂ©passent pas le niveau des « prĂ©infĂ©rences » immĂ©diates et non contrĂŽlables par le sujet au cours de leur composition ; au contraire dans les infĂ©rences propres Ă lâintelligence, le sujet peut distinguer les donnĂ©es et les conclusions et surtout peut contrĂŽler la maniĂšre dont celles-ci sont composĂ©es en partant de celles-lĂ (composition rĂ©glĂ©e). Que la perception comporte en ses mĂ©canismes certains processus infĂ©rentiels, cela dĂ©coule Ă la fois de lâexistence des indices perceptifs et de celle des schĂšmes perceptifs. Cela dĂ©coule de lâexistence des schĂšmes, car si un schĂšme prĂ©sente les caractĂšres x, y et z, il peut suffire au sujet, dans une situation oĂč x et y sont bien distincts et oĂč z est mal perceptible, de percevoir x et y pour percevoir en mĂȘme temps z : en ce cas la perception du caractĂšre z est due Ă une sorte dâimplication (au sens large, que nous appellerons « prĂ©implication ») entre x, y et z plus quâĂ un enregistrement direct de z. Mais en de tels cas le sujet ne diffĂ©rencie pas les caractĂšres x et y quâil a effectivement enregistrĂ©s et le caractĂšre z quâil a prĂ©infĂ©rĂ© et non pas enregistré ; et il parvient encore moins Ă contrĂŽler la maniĂšre dont il a compris z Ă partir de x et de y : il perçoit donc la rĂ©sultante z de la composition en mĂȘme temps que les donnĂ©es x et y, et ne se livre ainsi Ă aucun rĂ©glage conscient de la composition. On peut dire, dâautre part, quâil en va de mĂȘme dans tous les cas oĂč un indice perceptif oriente une perception, car si x ou y entraĂźnent z, on peut considĂ©rer x et y comme indices (signifiants) et z comme signifiĂ©, ou encore on peut diffĂ©rencier au sein de x et de y leurs propres indices et leurs significations. Dans le domaine de la perception, la distinction des liaisons de signifiants (indices) Ă signifiĂ©s et dâim- pliquants Ă impliquĂ©s nâest que relative puisque lâindice perceptif ne constitue quâune partie ou quâun aspect partiel du signifiĂ© total ; au contraire sur le terrain des opĂ©rations intellectuelles les liaisons de signifiant Ă signifiĂ© (dĂ©signation) et dâimpliquant Ă impliquĂ© (implication) sont distinctes, puisque les signifiants (symboles ou signes) sont diffĂ©renciĂ©s de leurs signifiĂ©s et puisque lâimplication ne concerne alors que les rapports des signifiĂ©s entre eux.
(14) Une derniĂšre diffĂ©rence fondamentale entre les structures perceptives et les structures opĂ©ratoires rĂ©sume les prĂ©cĂ©dentes (7 Ă 13) mais est plus gĂ©nĂ©rale quâelles : la perception est
irrĂ©versible et lâopĂ©ration est rĂ©versible. Une telle affirmation comporte trois significations distinctes et complĂ©mentaires.
(a) En premier lieu si les compositions correspondant aux infraclasses et aux relations sont non-additives, cela signifie quâaux processus en sens direct de rĂ©union ne peuvent correspondre des processus en sens inverse de dissociation ou soustraction. Nous pouvons exprimer la chose en disant quâen toute composition perceptive intervient une « transformation non compensĂ©e P qui nâest autre que la « dĂ©formation » elle- mĂȘme ou « illusion ». On aura donc :
(54) BÂ =Â AÂ +Â Aâ P
pour ce qui est des préinfraclasses. Et pour les relations :
(55) B(A)Â =Â BÂ +Â P et B(C)Â =Â B-P
Lâexistence de la dĂ©formation P constitue ainsi la mesure de lâirrĂ©versibilitĂ© perceptive en ce premier sens qui est relatif Ă lâinversion.
(b) Mais la perception est Ă©galement irrĂ©versible au sens de la rĂ©ciprocitĂ©, câest-Ă -dire que les estimations perceptives dĂ©pendent toujours de lâordre suivi dans les comparaisons. On peut exprimer la chose sous la forme suivante :
(56) A(B) + B(C) + ⊠â ⊠C(B) + B(A)
oĂč A(B) signifie comme prĂ©cĂ©demment « A comparĂ© Ă B ».
(c) Enfin lâon peut parler dâirrĂ©versibilitĂ© perceptive en un sens extrinsĂšque (câest-Ă -dire relatif aux diffĂ©rences 1 Ă 5) et non plus seulement intrinsĂšque (diffĂ©rence 6 Ă 11), pour exprimer le fait suivant : la perception dĂ©pend Ă chaque instant du flux irrĂ©versible des Ă©vĂ©nements extĂ©rieurs et ne peut comme la pensĂ©e remonter le cours du temps. Si lâon modifie, par exemple, une figure par adjonction ou suppression dâĂ©lĂ©ments, la nouvelle perception ne peut revenir par transformation perceptive Ă la perception antĂ©rieure (et, si lâon annule la modification extĂ©rieure, il nây a pas non plus de retour exact puisque chaque perception est modifiĂ©e par les prĂ©cĂ©dentes). On peut certes retourner Ă la perception antĂ©rieure par le souvenir ou la reconstitution dĂ©ductive, mais il ne sâagit plus alors de perceptions. Dans le domaine des opĂ©rations, au contraire, toute modification extĂ©rieure peut ĂȘtre inversĂ©e en pensĂ©e par un jeu de transformations appropriĂ©es qui libĂšrent la dĂ©duction de lâirrĂ©versibilitĂ© des Ă©vĂ©nements temporels.
Telles Ă©tant les diffĂ©rences essentielles entre les structures de la perception primaire et celles des opĂ©rations, il sâagit donc maintenant dâexaminer dans quelle mesure la distance entre ces deux extrĂȘmes pourra ĂȘtre franchie par une simple extension progressive ou par un assouplissement des premiĂšres ou dans quelle mesure au contraire le passage entre les extrĂȘmes comportera lâintervention nĂ©cessaire dâapports extĂ©rieurs Ă la perception et excluant toute filiation directe.
§ 2. Les ressemblances (isomorphismes partiels) et les intermédiaires entre les structures perceptives primaires et les structures opératoires.
Pour rĂ©soudre ce problĂšme, il sâagit dâabord de remarquer que les diffĂ©rences inventoriĂ©es au § 1 ne sont aussi considĂ©rables quâen opposant, comme nous lâavons fait par mĂ©thode, les seules situations extrĂȘmes constituĂ©es par les effets perceptifs primaires et par les structures opĂ©ratoires de lâintelligence. Mais en rĂ©alitĂ© ni la perception ni lâintelligence ne se rĂ©duisent respectivement Ă ces extrĂȘmes, puisquâil existe, outre les effets de champ, des activitĂ©s perceptives multiples et de niveaux variĂ©s, et puisque lâintelligence opĂ©ratoire est elle-mĂȘme rĂ©partie en niveaux distincts et se trouve surtout prĂ©cĂ©dĂ©e gĂ©nĂ©tiquement par lâintelligence sensori-motrice puis par les formes prĂ©opĂ©ratoires dâintelligence reprĂ©sentative. Il va donc de soi que, entre les structures extrĂȘmes opposĂ©es les unes aux autres au cours du § 1, vont sâĂ©chelonner des sĂ©ries dâintermĂ©diaires, qui soulĂšvent alors les trois questions suivantes conditionnant toutes trois le problĂšme central de filiation discutĂ© en ce chapitre.
(a) La premiĂšre question est dâĂ©tablir si, malgrĂ© des diffĂ©rences dĂ©crites au § 1, et surtout au vu des intermĂ©diaires que nous allons maintenant examiner, il existe nĂ©anmoins des Ă©lĂ©ments communs Ă toutes ces variĂ©tĂ©s de structures cognitives et notamment aux structures perceptives primaires et aux structures opĂ©ratoires : câest donc la question des isomorphismes partiels entre la perception et lâintelligence. Cette question nâaurait naturellement aucun sens si lâon ne se plaçait pas au point de vue gĂ©nĂ©tique, car on peut Ă©tablir des isomorphismes partiels entre nâimporte quoi et nâimporte quoi. Mais, du point de vue gĂ©nĂ©tique, il est au contraire utile de commencer par dĂ©terminer les Ă©lĂ©ments communs aux divers termes de chacune
des sĂ©ries que nous allons Ă©tudier, ces Ă©lĂ©ments constituant en effet le cadre au sein duquel viennent sâinscrire les diffĂ©rences et en rĂ©fĂ©rence auquel la signification de ces diffĂ©rences peut alors ĂȘtre apprĂ©ciĂ©e quant aux filiations Ă reconstituer.
(b) La seconde question est de dĂ©terminer, pour chacune des quatorze diffĂ©rences distinguĂ©es au § 1, la sĂ©rie des gradations quâil est possible dâintercaler entre les ternies extrĂȘmes considĂ©rĂ©s jusquâici.
(c) Câest alors au vu de ces gradations et des Ă©lĂ©ments communs que comportent Ă©ventuellement les Ă©chelons, que nous nous demanderons, pour chacune de ces quatorze sĂ©ries, si le passage de chaque Ă©chelon au suivant nâest affaire que dâextension progressive dans la direction conduisant de lâinfĂ©rieur au supĂ©rieur ou si ce passage atteste lâintervention dâapports irrĂ©ductibles dans le sens dâune action du niveau supĂ©rieur sur lâinfĂ©rieur.
(1) En ce qui concerne la diffĂ©rence initiale entre le caractĂšre immĂ©diat de la perception, liĂ©e Ă la prĂ©sence de lâobjet, et le caractĂšre mĂ©diat de lâintelligence opĂ©ratoire dont le fonctionnement nâest pas liĂ© Ă une telle prĂ©sence actuelle, la mĂ©thode comparative prĂ©conisĂ©e Ă lâinstant rĂ©vĂšle dĂ©jĂ sesâ avantages, car, Ă rechercher les Ă©lĂ©ments communs Ă lâimmĂ©diat et au mĂ©diat ou Ă la prĂ©sence de lâobjet et Ă son absence, on sâaperçoit que ces Ă©lĂ©ments communs, sâils paraissent inexistants Ă sâen tenir aux termes extrĂȘmes, sâimposent au contraire de maniĂšre fort instructive sitĂŽt que lâon rĂ©tablit la continuitĂ© des intermĂ©diaires. A ce dernier point de vue, le soi-disant « immĂ©diat » nâest quâun cas limite du mĂ©diat : toute connaissance des objets comporte toujours une part dâĂ©laboration ou de réélaboration, et cette reconstitution est seulement plus rapide en prĂ©sence de lâobjet que par dĂ©duction et en sâappuyant sur ses seules reprĂ©sentations symboliques.
Notons dâabord que sur le terrain des activitĂ©s perceptives, on ne peut plus parler dâimmĂ©diatetĂ© au sens strict. En « explorant », par exemple, une figure dont la grandeur dĂ©passe quelques cm, on modifie Ă chaque instant les estimations de longueur de ses Ă©lĂ©ments en changeant de point de fixation, on transforme quelque peu les perspectives pour la mĂȘme raison et on fait intervenir des dĂ©placements apparents soulevant la question de savoir si le regard seul est en mouvement ou si la figure se dĂ©place avec lui : le fait que la figure soit perçue
Ă la fois comme immobile (ce quâelle ne paraĂźt plus si lâon dĂ©place le globe oculaire par une pression du doigt) et comme constamment identique Ă elle-mĂȘme (permanence plus Ă©lĂ©mentaire sans doute que la « constance de la forme », laquelle consiste Ă percevoir la mĂȘme forme lors dâune mise en position objectivement diffĂ©rente) suppose une certaine Ă©laboration de la part du sujet consistant en transpositions internes entre les centrations successives et construction dâun schĂšme momentanĂ© du fait mĂȘme de ces transpositions.1 Dâautre part, Ă faire une comparaison entre deux Ă©lĂ©ments A et B par transport spatial Ă distance et surtout par transport temporel en cas de prĂ©sentations successives, le sujet Ă©tend sa perception Ă des objets qui ne sont plus simultanĂ©ment prĂ©sents dans le mĂȘme champ de centration et sâoblige Ă relier des champs simplement voisins dans lâespace ou dans le temps, ce qui diminue naturellement lâimmĂ©diatetĂ© de telles estimations perceptives. Les activitĂ©s de mise en rĂ©fĂ©rence Ă©loignent davantage encore la perception de lâimmediatetĂ© pure, car une horizontale, une verticale ou lâinclinaison dâune oblique ne sont estimĂ©es quâen fonction dâune Ă©laboration embrassant des cadres de plus en plus Ă©largis. Les transpositions et les anticipations perceptives sont fonctions dâune mise en relation active autant que des donnĂ©es « immĂ©diates ». La schĂ©matisation perceptive, enfin (chap. III § 8), constitue la meilleure preuve de lâintervention de processus mĂ©diats dans les activitĂ©s de la perception et la question se posera alors de savoir si, dans les effets de champ eux-mĂȘmes, une schĂ©matisation ne sâintroduit pas nĂ©cessairement dans les structurations les plus Ă©lĂ©mentaires des figures.
Inutile de rappeler que sur le terrain des fonctions sensori-motrices, lâimmediatetĂ© est moindre que dans le domaine perceptif. Certes lâintelligence sensori-motrice ne travaille que de proche en proche et seulement en prĂ©sence des situations perceptibles dĂ©clenchant lâactivitĂ© de ses schĂšmes. Mais ces schĂšmes dĂ©passent les frontiĂšres du perçu actuel et la recherche de lâobjet cachĂ© tĂ©moigne dâune permanence mĂ©diate en marge (câest-Ă -dire encore proche des frontiĂšres, mais les dĂ©passant tout de mĂȘme) des champs perceptifs. LâachĂšvement du groupe des dĂ©placements et des sĂ©ries causales ou temporelles objectivĂ©es tĂ©moignent dâune mĂȘme capacitĂ©.
1 Voir Ă ce propos Assimilation et connaissance, pp. 72-76 in Jonckheere, Mandelbrot et Piaget, La Lecture de ÎexpĂ©rience (Etudes dâEpistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, t. V, Paris, P.U.F., 1958).
Au niveau de lâintelligence reprĂ©sentative prĂ©opĂ©ratoire, tout le systĂšme des prĂ©concepts Ă verbalisation croissante marque le progrĂšs des processus mĂ©diats, mais les non-conservations de tous genres attestent les limites de cette mĂ©diatisation et la subordination encore tenace de la pensĂ©e aux configurations perçues de façon actuelle. Les opĂ©rations concrĂštes permettent Ă lâenfant de sâaffranchir de ces sujĂ©tions pour atteindre les transformations comme telles, mais il faut attendre les opĂ©rations formelles pour que lâappareil logico-mathĂ©ma- tique de la pensĂ©e puisse enfin fonctionner en lâabsence des « objets » (ce qui le rend dâautant plus apte Ă structurer en leur prĂ©sence les conditions de lâexpĂ©rience : dissociation des facteurs, etc.). Si telle est la gradation conduisant de lâimmĂ©diat au mĂ©diat, les rĂ©ponses Ă la question des Ă©lĂ©ments communs Ă tous ces niveaux et Ă celle des filiations deviennent alors plus faciles :
(a) La constitution des cadres mĂ©diats (schĂšmes, cadres conceptuels et structures opĂ©ratoires) ne sâeffectue que pas Ă pas et, jusquâau stade final, en prĂ©sence de lâobjet, pour ne sâen libĂ©rer quâalors mais en atteignant de ce fait mĂȘme la possibilitĂ© dâune lecture toujours plus exacte de lâexpĂ©rience, car les caractĂšres de lâobjet sont dâautant mieux apprĂ©hendĂ©s que celui-ci est situĂ©, prĂ©cisĂ©ment grĂące aux cadres mĂ©diats, dans le systĂšme des comparaisons et des transformations possibles.
(b) Le fait essentiel, pour juger des relations entre le mĂ©diat et lâimmĂ©diat, est donc que les propriĂ©tĂ©s de lâobjet, mĂȘme en sa prĂ©sence, sont atteintes dâautant plus « objectivement » que le sujet dispose de cadres mĂ©diats plus riches, lâimmĂ©diatetĂ© Ă©tant par contre source de dĂ©formations autant que dâinformations, pour ces deux raisons que lâintervention dĂ©formante du point de vue du sujet ne peut ĂȘtre corrigĂ©e que par un nombre croissant de dĂ©centrations (perceptives et reprĂ©sentatives) et que les propriĂ©tĂ©s de lâobjet sont trop riches pour ĂȘtre apprĂ©hendĂ©es en un bloc sans un jeu de comparaisons multiples et successives.
(c) Il en rĂ©sulte, dâune part, que la prĂ©sence obligĂ©e de lâobjet, dans les perceptions les plus « immĂ©diates », ne correspond pas nĂ©cessairement Ă un enregistrement âexhaustif de ses propriĂ©tĂ©s, mĂȘme seulement apparentes ; et, dâautre part, que les enregistrements effectifs peuvent, mĂȘme sur le terrain des perceptions primaires, ĂȘtre facilitĂ©s par lâintervention de schĂ©matisations dues Ă des activitĂ©s antĂ©rieures.
(d) A rechercher les Ă©lĂ©ments communs Ă tous les niveaux, il faut donc dire que les distinctions entre lâimmĂ©diat et le mĂ©diat et mĂȘme entre la prĂ©sence et lâabsence de lâobjet ne sont que de degrĂ©. En premier lieu, lâobjet prĂ©sent percepti- vement nâest pas, si lâon peut dire, prĂ©sent en sa totalitĂ© pour le sujet, mais nâest atteint que par un jeu de « rencontres » incomplĂštes et hĂ©tĂ©rogĂšnes. En second lieu, dans la mesure oĂč les « couplages » entre ces rencontres relĂšvent dâune activitĂ© et sont accessibles Ă une schĂ©matisation, un dĂ©but de mĂ©diatisation intervient dĂšs le dĂ©part dans les perceptions les plus immĂ©diates. Or, si tel est le cas, les rencontres elles-mĂȘmes, qui dĂ©pendent des activitĂ©s au cours desquelles sont choisis les points de centration, peuvent ĂȘtre schĂ©matisĂ©es comme on le voit dans la perception tachistoscopique des verticales (chap. III, § 3). LâimmĂ©diatetĂ© ne constitue ainsi, au total, quâune limite jamais atteinte.
(e) Du point de vue des filiations, il va de soi que si un dĂ©but de mĂ©diatisation dĂ» aux activitĂ©s schĂ©matisĂ©es intervient dĂšs la perception primaire, cela signifie que celle-ci est subordonnĂ©e dĂšs le dĂ©part Ă des activitĂ©s perceptives, comme nous en avons fait lâhypothĂšse (chap. III, § 9), Ă propos de la rĂ©duction possible de toutes les courbes dâĂ©volution au type III. Dâautre part, les activitĂ©s perceptives nâĂ©tant elles- mĂȘmes que des variĂ©tĂ©s dâactivitĂ©s sensori-motrices, il est probable que les premiĂšres sont, elles aussi dĂšs le dĂ©part, subordonnĂ©es aux secondes dans leur ensemble : il nâest sans doute pas indiffĂ©rent, par exemple, pour la structuration visuelle dâune figure, que celle-ci corresponde ou non Ă la forme dâobjets manipulables et qui ont Ă©tĂ© ou non. explorĂ©s manuellement en mĂȘme temps que perçus visuellement. Mais ce nâest lĂ , naturellement quâune hypothĂšse, et nous ne la retiendrons quâaprĂšs examen de nouveaux faits, que lâon trouvera au chap. VII. Si ces suppositions se vĂ©rifient, cela signifierait donc que le passage de lâimmĂ©diat relatif au mĂ©diat ne relĂšve pas dâun simple processus dâextension progressive, mais comporte des apports successifs des activitĂ©s perceptives aux effets de champ et des activitĂ©s sensori-motrices aux activitĂ©s perceptives.
(2) La deuxiĂšme diffĂ©rence fondamentale entre la perception et lâintelligence (dĂ©pendance puis libĂ©ration de ta proximitĂ©) donne lieu Ă des considĂ©rations analogues. Tout dâabord, malgrĂ© les apparences, il ne sâagit que dâune diffĂ©rence de degrĂ©, car tout champ perceptif comporte sans doute Ă tous les niveaux lâintervention de certaines distances, si courtes soient-elles,
entre les Ă©lĂ©ments perçus simultanĂ©ment, la « proximité » nâĂ©tant ainsi caractĂ©risĂ©e que par des distances faibles. Dâautre part, câest trĂšs progressivement et non pas brusquement que sâeffectue la libĂ©ration de la proximitĂ©. Les activitĂ©s perceptives conduisent dĂ©jĂ Ă des comparaisons Ă distances croissantes dans lâespace ef dans le temps : les transports spatiaux et temporels, les anticipations, la constitution de points neutres « absolus », les systĂšmes de rĂ©fĂ©rence, etc. tĂ©moignent de ce fait. Les activitĂ©s sensori-motrices augmentent encore ces distances. Il en est naturellement de mĂȘme des activitĂ©s reprĂ©sentatives prĂ©opĂ©ratoires, puisque la fonction symbolique consiste prĂ©cisĂ©ment Ă permettre les comparaisons indĂ©pendamment du contact perceptif âą mais il est instructif de constater que cette libĂ©ration demeure longtemps trĂšs relative, puisque le propre des reprĂ©sentations prĂ©opĂ©ratoires est prĂ©cisĂ©ment de rester subordonnĂ©es aux configurations spatiales et par consĂ©quent Ă certaines conditions de proximitĂ© mĂȘme si elles sont Ă©largies (cf. lâensemble des diffĂ©rences entre les « collections » figu- rales, et mĂȘme non figurales, et les classes 1). Les opĂ©rations concrĂštes elles-mĂȘmes ne sont pas entiĂšrement affranchies de telles limitations (cf. les diffĂ©rences de difficultĂ© dans la quantification des inclusions portant sur les classes dâanimaux et sur les classes de fleurs2), et seule la pensĂ©e formelle atteint la libĂ©ration Ă peu prĂšs complĂšte Ă lâĂ©gard des distances.
Du point de vue des filiations, le problĂšme se pose alors de la maniĂšre suivante. Le fait essentiel Ă expliquer Ă cet Ă©gard est, non pas que de nouvelles fonctions (mouvements, images, opĂ©rations, etc.) permettent de construire des liaisons de plus en plus indĂ©pendantes de la proximitĂ© perceptive initiale, mais que le champ perceptif lui-mĂȘme sâĂ©largisse en ce sens que les frontiĂšres du domaine des effets de proximitĂ© et dâinteraction immĂ©diate sâĂ©cartent progressivement (ce quâun gestal- tiste comme R. Meili exprime en disant que lâadulte est moins asservi que le jeune enfant aux conditions de proximité : cf. § 1 du chap. III). Câest ainsi que dans les comparaisons dans le plan fronto-parallĂšle (Rech. II) nous avons constatĂ© que lâadulte reliait encore les tiges Ă comparer en une « figure » dâensemble Ă des distances oĂč lâenfant de 5-7 ans ne voit plus de figure et compare les Ă©lĂ©ments en tant que sĂ©parĂ©s. Or, cet Ă©largissement du champ dâinteraction immĂ©diate ou de proxi-
1 Inhelder et Piacet, La GenĂšse des structures logiques ĂlĂ©mentaires <Dela- chaux et NiestlĂ©. 1959), Introd. et chap. I.
2 Ibid., chap. IV.
mitĂ© relative au sujet ne saurait ĂȘtre que le rĂ©sultat dâun exercice croissant et du dĂ©veloppement des activitĂ©s perceptives, car le nombre des cellules nerveuses nâaugmente pas au cours de la croissance et lâextension du champ nâest pas proportionnel Ă lâagrandissement minime des organes. Si cette interprĂ©tation est exacte, il y aurait lĂ un bon exemple dâinfluence des activitĂ©s perceptives sur les effets de champ eux- mĂȘmes. Quant Ă savoir si, sur ce point aussi, les activitĂ©s perceptives peuvent ĂȘtre dirigĂ©es et modifiĂ©es par les activitĂ©s sensori-motrices en gĂ©nĂ©ral puis par des activitĂ©s reprĂ©sentatives, on ne peut pour lâinstant que rĂ©server la question, ce qui laisse Ă©galement ouverte celle du rĂŽle des extensions ou des apports extĂ©rieurs dans les relations, sur ce point particulier des conditions de proximitĂ©, entre lâintelligence et la perception.
(3) LâĂ©gocentrisme de la perception, opposĂ© Ă la dĂ©centration opĂ©ratoire, constitue un troisiĂšme exemple, et cette fois particuliĂšrement clair, dâune Ă©volution continue au cours de laquelle on assiste sans cesse Ă lâintervention dâapports nouveaux, sans filiation linĂ©aire entre les effets primaires et les formes supĂ©rieures de structuration. Du point de vue des Ă©lĂ©ments communs, tout dâabord, on retrouve Ă tous les niveaux les exemples rĂ©pĂ©tĂ©s de ce mĂȘme processus fondamental suivant lequel lâacquisition dâune connaissance, et surtout dâun ensemble de connaissances (mais toute connaissance, y compris la perception dâun Ă©lĂ©ment isolĂ©, est solidaire dâun systĂšme, si Ă©lĂ©mentaire soit-il), ne sâeffectue pas par voie exclusivement additive, mais comporte de continuelles rĂ©organisations Ă partir dâĂ©lĂ©ments ou de relations initialement privilĂ©giĂ©s : donc de continuelles dĂ©centrations Ă partir de centrations prĂ©alables. Nous avons suffisamment insistĂ© aux chap. I et II sur les processus de centration et de dĂ©centration perceptives pour nây pas revenir ici. Notons seulement que si ces mĂ©canismes interviennent en chaque perception particuliĂšre, la centration relevant alors, par dĂ©finition, des effets de champ et la dĂ©centration dâun dĂ©but dâactivitĂ© perceptive, on trouve Ă©galement, sur le terrain des activitĂ©s perceptives, des processus de dĂ©centration de plus grande Ă©chelle ne portant plus sur une perception momentanĂ©e mais sur lâensemble dâun systĂšme perceptif. Câest ainsi que la construction progressive des coordonnĂ©es perceptives consiste Ă dĂ©centrer, pour les mettre en relation avec des cadres de rĂ©fĂ©rence, les directions initialement jugĂ©es en fonction seulement des positions du corps propre : en ce cas la
centration par rapport au corps propre et la dĂ©centration en faveur des relations entre objets prend un sens global et non plus seulement local. Câest surtout en ce sens global que lâon retrouve dâimportants mouvements de dĂ©centration, Ă partir dâun Ă©gocentrisme systĂ©matique initial, au cours du dĂ©veloppement sensori-moteur : lâespace sensori-moteur entier, les tableaux successifs sous lesquels se prĂ©sente lâunivers avant la constitution du schĂšme de lâobjet permanent, la causalitĂ© sensori-motrice initiale (que nous avons appelĂ©e magico-phĂ©nomĂ©niste par opposition Ă la causalitĂ© spatialisĂ©e et objectivĂ©e des stades sensori-moteurs ultĂ©rieurs) et les sĂ©ries temporelles subjectives sont de bons exemples de cette centration systĂ©matique en fonction des actions propres, qui commande les premiers schĂšmes sensori-moteurs, tandis que la constitution dâun espace contenant tous les objets (y compris le corps propre), le schĂšme de lâobjet permanent, la causalitĂ© spatialisĂ©e et les sĂ©ries temporelles objectivĂ©es sont le produit dâune dĂ©centration dâensemble se poursuivant au cours de toute la constitution de lâintelligence sensori-motrice.
Il est inutile de rappeler combien le passage des reprĂ©sentations prĂ©opĂ©ratoires aux structures opĂ©ratoires concrĂštes est caractĂ©risĂ© par de tels processus. A ne considĂ©rer, par exemple, que lâespace projectif, il est facile de montrer comment la coordination des perspectives Ă partir du primat de la perspective propre constitue une dĂ©centration analogue aux prĂ©cĂ©dentes. Quant aux niveaux ultĂ©rieurs, on retrouve sur chaque palier de nouvelles centrations systĂ©matiques et de nouvelles dĂ©centrations, lâhistoire de toutes les sciences et notamment de lâastronomie pouvant illustrer jusque chez lâadulte la gĂ©nĂ©ralitĂ© dâun tel mĂ©canisme.
Or, du point de vue des filiations, il est clair que les formes supĂ©rieures de dĂ©centration ne constituent pas une simple extension des dĂ©centrations perceptives locales, telles quâon les observe dans la perception dâune figure. Au contraire, ce sont les activitĂ©s perceptives qui sont responsables de cette dĂ©centration locale, en mĂȘme temps que, par leur gĂ©nĂ©ralisation, elles entraĂźnent ces formes globales de dĂ©centration indiquĂ©es plus haut Ă propos des systĂšmes de rĂ©fĂ©rence par exemple. Dâautre part, les formes sensori-motrices et reprĂ©sentatives de dĂ©centrations ne sauraient dĂ©river sans plus de celles quâentraĂźnent les activitĂ©s perceptives, puisquâil sâagit de liaisons nouvelles intĂ©ressant lâaction entiĂšre et non plus seulement les perceptions correspondant Ă un seul domaine sensoriel. Par contre,
il peut arriver que ces dĂ©centrations globales de niveau supĂ©rieur contribuent Ă diriger les dĂ©centrations dues aux activitĂ©s perceptives : nous verrons ainsi au chap. VII (§ 4) comment les systĂšmes opĂ©ratoires et notionnels de coordonnĂ©es rejaillissent sur lâĂ©laboration des coordonnĂ©es perceptives en imposant des rĂ©fĂ©rences auxquelles la perception nâaurait pas recouru dâelle-mĂȘme.
(4) Entre le phĂ©nomĂ©nisme des perceptions primaires et la construction rationnelle propre aux structures opĂ©ratoires, de nombreux intermĂ©diaires sâĂ©tagent Ă nouveau. Dans le domaine des activitĂ©s perceptives, les plus frappants sont les « constances » de la grandeur, etc., qui consistent prĂ©cisĂ©ment Ă substituer aux grandeurs apparentes, etc. les grandeurs « rĂ©elles », etc., ainsi que la causalitĂ© perceptive qui consiste Ă introduire un jeu de compensations dynamiques Ă lâintĂ©rieur des successions cinĂ©matiques. Au niveau sensori-moteur la construction du schĂšme de lâobjet permanent est un bel exemple de conquĂȘte sur le phĂ©nomĂ©nisme, mais dont les multiples non- conservations propres au niveau prĂ©opĂ©ratoire montrent quâelle ne va pas loin et laisse subsister une part considĂ©rable de phĂ©nomĂ©nisme Ă ce niveau de la reprĂ©sentation. Les opĂ©rations concrĂštes, en leur substituant les premiĂšres notions proprement dites de conservation, prolongent cette conquĂȘte mais seules les opĂ©rations formelles marquent la victoire dĂ©cisive de la dĂ©duction sur lâapparence.
Or, ici encore, du point de vue des filiations, on ne saurait considĂ©rer les conservations opĂ©ratoires comme une simple extension des constances perceptives (nous y reviendrons au chap. VII, § 3) : lâintervention dâune sĂ©rie dâapports nouveaux explique seule, au contraire, lâintervalle des quelque six Ă sept annĂ©es qui sĂ©pare le dĂ©but des constances de celui des conservations. Par contre il nâest nullement exclu que le schĂšme de lâobjet permanent, inexplicable lui aussi en partant des seules constances, rĂ©agisse en retour sur lâĂ©laboration initiale de celles-ci et constitue comme la clef de voĂ»te dâune construction sensori-motrice dâensemble dont bĂ©nĂ©ficieraient au moins les constances naissantes de la forme, de la grandeur et de la couleur.
(5) Entre lâindice perceptif et les signifiants propres Ă lâintelligence (symbole et signe) il existe de nombreux intermĂ©diaires :
(a) Il faut dâabord distinguer, parmi les indices perceptifs, des niveaux de complexitĂ©s variĂ©es Ă partir des indices primaires intrafiguraux (par exemple les indices permettant de reconnaĂźtre un carrĂ© parmi plusieurs formes entrecroisĂ©es : 73 % de rĂ©ussites Ă 4 ans, voir § 8 du chap. III) jusquâaux indices interfiguraux comme ceux dont tĂ©moigne, par exemple, lâactivitĂ© perceptive de mise en rĂ©fĂ©rence (reconnaĂźtre lâhorizontalitĂ© dâune ligne au moyen dâindices fournis par des cadres Ă©loignĂ©s).
(b) Il faut noter ensuite que la perception nâest pas seule Ă se servir exclusivement dâindices par opposition aux signifiants diffĂ©renciĂ©s de leurs signifiĂ©s (symboles et signes) : lâensemble des activitĂ©s sensori-motrices, dĂšs les rĂ©flexes absolus et conditionnĂ©s (les « signaux » intervenant dans le conditionnement ne sont que des indices) jusquâaux formes raffinĂ©es dâintelligence sensori-motrice ne connaissent, en effet, que ces signifiants indiffĂ©renciĂ©s constituĂ©s par les indices et ignorent les signifiants Ă©laborĂ©s par la fonction symbolique. Mais ces indices utilisĂ©s par lâintelligence sensori-motrice sont bien plus complexes que les indices perceptifs, en ce sens quâils se rĂ©fĂšrent Ă des schĂšmes dâaction Ă diffĂ©renciations et coordinations de plus en plus poussĂ©es (cf. les significations attribuĂ©es aux supports mobiles, aux ficelles et aux bĂątons dans les conduites de prĂ©hension par intermĂ©diaires).
(c) Entre les indices sensori-moteurs et les premiers symboles diffĂ©renciĂ©s, il faut encore signaler la prĂ©sence dâimportants intermĂ©diaires. Sans invoquer ici les dĂ©buts de la fonction symbolique chez les anthropoĂŻdes ni les danses constituant le langage des abeilles (von Frisch), il importe par contre de noter que les premiers jeux symboliques de lâenfant sâappuient sur une imitation peu Ă peu dĂ©gagĂ©e de son contexte sensori-moteur dâadaptation actuelle et que les images mentales (formes achevĂ©es du symbole diffĂ©renciĂ© par opposition aux indices prĂ©reprĂ©sentatifs) ne constituent sans doute que des imitations intĂ©riorisĂ©es. Ce serait donc lâimitation qui assurerait la transition du sensori-moteur au reprĂ©sentatif.
Du point de vue des filiations, deux conclusions semblent alors devoir ĂȘtre tirĂ©es dâun tel Ă©tat de fait. La premiĂšre est que lâon ne saurait tirer par filiation Ă partir des indices perceptifs, ni naturellement les systĂšmes de signes (qui supposent la vie sociale avec ses aspects de conventions rĂ©glĂ©es, etc.), ni mĂȘme les systĂšmes de symboles. Ceux-ci peuvent, il est vrai, ĂȘtre conçus comme reliĂ©s aux manifestations sensori-motrices
par lâintermĂ©diaire de lâimitation, mais lâimitation nâest pas un dĂ©rivĂ© de la perception. Dâautre part, tout ce que nous savons aujourdâhui de lâimage mentale montre quâelle ne constitue pas un simple prolongement des perceptions, mais quâelle suppose une reproduction active et schĂ©matisante comme prĂ©cisĂ©ment lâimitation elle-mĂȘme dont elle procĂšde sans doute par intĂ©riorisation. La seconde conclusion est que, si les signifiants supĂ©rieurs ne sont pas issus des indices perceptifs mais comportent une sĂ©rie dâapports nouveaux Ă partir des fonctions sensori-motrices (qui les prĂ©parent donc grĂące Ă lâimitation), les indices perceptifs peuvent fort bien, par contre, ĂȘtre influencĂ©s au cours de leur Ă©volution par les indices sensori-moteurs en gĂ©nĂ©ral, ce qui revient Ă dire quâils peuvent, en bien des cas, se rĂ©fĂ©rer Ă lâaction en son ensemble et non pas seulement aux activitĂ©s proprement perceptives. Nous reviendrons sur ce point au § 4 du chap. VII, Ă propos des schĂšmes intervenant dans certaines prĂ©infĂ©rences perceptives portant sur des correspondances, sĂ©riations, etc.
(6) En ce qui concerne le processus de lâabstraction, il est possible de trouver, au niveau des activitĂ©s perceptives supĂ©rieures, certaines conduites dâexploration « analytique » qui en reprĂ©sentent une forme Ă©lĂ©mentaire : par exemple, dans lâexpĂ©rience de P. Dadsetan (voir la fig. 46), juger de lâhorizontalitĂ© dâun trait en se rĂ©fĂ©rant au cadre Ă©loignĂ© et en cherchant à « faire abstraction » du carrĂ© ou du triangle proches. Mais en de tels cas, lâeffort de dissociation est dirigĂ© par des intentions relevant dâun niveau supraperceptif (schĂšmes conceptuels, etc.). Dâautre part, il va de soi quâentre ces conduites et lâabstraction opĂ©ratoire proprement dite il ne saurait y avoir de filiation, lâabstraction authentique Ă©tant solidaire de gĂ©nĂ©ralisations et dâopĂ©rations multiples qui impliquent des constructions nouvelles par rapport aux structures perceptives.
(7) Pour ce qui est, par contre, de la rigiditĂ© des structures perceptives et de la mobilitĂ© progressive de lâintelligence, on observe entre deux une sĂ©rie continue dâintermĂ©diaires. Dâune part, en effet, le propre des activitĂ©s perceptives est prĂ©cisĂ©ment dâintroduire un nombre croissant de relations mobiles entre les configurations ou entre leurs Ă©lĂ©ments. Dâautre part, la mobilitĂ© opĂ©ratoire de lâintelligence ne se constitue quâaprĂšs de nombreuses phases prĂ©opĂ©ratoires au cours desquelles la pensĂ©e du jeune enfant reste sur bien des points attachĂ©e Ă des configurations relativement rigides qui rappellent celles de la perception. Bref on pourrait construire toute une Ă©chelle des
progrĂšs de la mobilitĂ© entre les extrĂȘmes perceptifs et opĂ©ratoires, et les gradations sây rĂ©vĂ©leraient innombrables. Mais comme en ce qui concerne les diffĂ©rences relatives Ă la proximitĂ© (cf. 2), on ne saurait ici dĂ©cider si ces relations entre le dĂ©but de mobilitĂ© propre aux activitĂ©s perceptives et la mobilitĂ© des diverses formes dâintelligence sont Ă concevoir sur le modĂšle dâune extension progressive ou dâapports successifs enrichissant la perception Ă partir de lâintelligence. Par contre, il va de soi que les progrĂšs de la mobilitĂ© au sein des effets de champ (par exemple la diminution du syncrĂ©tisme : chap. III, § 1) sont dus Ă lâinfluence des activitĂ©s perceptives.
(8) La question centrale des relations entre la forme et le contenu, indissociables au niveau des effets primaires et entiĂšrement dissociĂ©es Ă celui des opĂ©rations formelles, est par contre dâun grand intĂ©rĂȘt au point de vue des connexions gĂ©nĂ©tiques entre la perception et lâintelligence.
Il convient dâabord de souligner le fait quâĂ cette opposition entre les extrĂȘmes correspond un mĂ©canisme commun fondamental : les perceptions comme les diverses variĂ©tĂ©s dâintelligence comportent toujours des formes, que celles-ci soient ou non sĂ©parables de leur contenu. Dâautre part, toute lâhistoire du dĂ©veloppement des mĂ©canismes cognitifs est celle dâune libĂ©ration de ces formes, mais dâune libĂ©ration extrĂȘmement lente et laborieuse, puisque, mĂȘme au niveau des opĂ©rations concrĂštes, les formes opĂ©ratoires ne sont prĂ©cisĂ©ment pas encore aptes Ă fonctionner sur nâimporte quels contenus et indĂ©pendamment des influences intuitives quâexercent toujours ceux-ci. Il importe donc de serrer de prĂšs les relations gĂ©nĂ©tiques entre les divers paliers, mais en insistant dâabord sur la question suivante : libĂ©rer les formes ou les dissocier de leur contenu revient-il Ă construire des formes en partie nouvelles, ou bien les formes dissociables sont-elles isomorphes en tout aux formes indissociĂ©es Ă part cette seule circonstance de leur libĂ©ration ? Câest pourquoi nous allons examiner conjointement cette dissociation comme telle, puis les modes de composition (9), le caractĂšre de nĂ©cessitĂ© (10), les classes (11), les relations (12) et la rĂ©versibilitĂ© (14), chacun de ces aspects du problĂšme Ă©tant solidaire des autres et la question gĂ©nĂ©rale Ă©tant celle-ci : les structures de lâintelligence ne rĂ©sultent-elles que dâune extension progressive de celles de la perception ou comportent- elles certains apports nouveaux, irrĂ©ductibles aux mĂ©canismes perceptifs primaires mais agissant en retour sur eux par lâintermĂ©diaire des activitĂ©s perceptives ?
Or, la rĂ©ponse Ă ces diverses questions tient sans doute toute entiĂšre Ă cette diffĂ©rence fort simple de situations, que les formes ou structures utilisĂ©es par lâintelligence sont le rĂ©sultat dâune fabrication proprement dite Ă partir des actions ei des opĂ©rations, tandis que les formes de la perception sont dĂ©couvertes dans lâobjet, au moyen de certaines actions, Ă nouveau, mais de domaine trĂšs restreint et qui se bornent Ă reconstruire pour mieux dĂ©couvrir et ne parviennent pas Ă inventer ou Ă construire du neuf (et ne se le oroposent mĂȘme pas). Il en rĂ©sulte alors en premier lieu que les formes se dissocient de leur contenu dans la mesure de leur fabrication, câest-Ă -dire de leur nouveautĂ©. Et il en rĂ©sulte en second lieu que les formes de lâintelligence ne sont pas issues de celles de la perception mais rejaillissent au contraire en partie sur elles, en dirigeant les activitĂ©s perceptives, car on perçoit mieux ce que lâon peut construire et reconstruire.
A commencer par la dissociation des formes et des contenus, on assiste Ă cet Ă©gard Ă une progression trĂšs nette entre lâintelligence sensori-motrice et les structures formelles supĂ©rieures. Les schĂšmes sensori-moteurs sont peu dissociĂ©s de leur contenu parce quâils consistent seulement en formes gĂ©nĂ©rales de lâaction (par exemple tirer Ă soi un objectif par lâintermĂ©diaire du support sur lequel il est placĂ©) et ne peuvent ĂȘtre Ă©voquĂ©s symboliquement en dehors de lâaccomplissement mĂȘme de lâaction, comme peut lâĂȘtre un concept grĂące au mot et Ă lâimage visuelle ou gestuelle combinĂ©s. NĂ©anmoins ces schĂšmes sensori-moteurs sont bien plus dissociables que les schĂšmes perceptifs, Ă©tant donnĂ© leur pouvoir de gĂ©nĂ©ralisation tenant lui-mĂȘme au fait que les actions schĂ©matisĂ©es et gĂ©nĂ©ralisĂ©es constituent des constructions du sujet et non pas simplement des relevĂ©s de propriĂ©tĂ©s donnĂ©es dans lâobjet. Avec la reprĂ©sentation prĂ©opĂ©ratoire les formes se dissocient davantage de leur contenu sous lâaction de la fonction symbolique, mais elles adhĂšrent encore de façon remarquable aux configurations spatio-temporelles (collections figurales inaugurant les classifications, nombres figuraux, etc.). Au niveau des opĂ©rations concrĂštes, les classes, relations et nombres opĂ©ratoires constituent par contre des formes manipulables en elles-mĂȘmes, mais, comme nous lâavons dĂ©jĂ rappelĂ©, ces manipulations demeurent encore liĂ©es aux contenus, en ce sens quâelles procĂšdent domaine par domaine (quantitĂ© de matiĂšre, poids, volume, etc.) avec de grands dĂ©calages et sans gĂ©nĂ©ralisat :on immĂ©diate et
formelle. Seule la combinatoire formelle affranchit enfin les formes de leurs contenus, entre 12 et 15 ans en moyenne.
ComparĂ©e Ă cette Ă©volution, certes lente mais Ă rĂ©sultats dĂ©cisifs, la dissociation des formes perceptives et de leurs contenus n,e sâeffectue quâen proportions trĂšs restreintes. Au niveau des effets de champ tous deux sont indissociables, la forme Ă©tant perçue comme lâun des caractĂšres (ou comme le caractĂšre essentiel) de lâobjet. Avec les transports, et surtout les transpositions et anticipations perceptives, on assiste par contre Ă un dĂ©but de dissociation, se traduisant par une schĂ©matisation dont le rĂŽle essentiel, en prĂ©sence de lâobjet, est de canaliser les explorations et les enregistrements en fonction de certains rapports anticipĂ©s (Ă©galitĂ© des cĂŽtĂ©s et des angles du carré : cf. les transformations dans la rĂ©sistance de cette bonne forme, chap. III, § 8). Or, il est bien clair que cette Ă©bauche de dissociation des formes perceptives et de leurs contenus ne constitue pas le point de dĂ©part de la dissociation progressive, rappelĂ©e Ă lâinstant, des formes construites par lâintelligence, bien que cette derniĂšre utilise naturellement les donnĂ©es perceptives mais en les enrichissant par toute une fabrication nouvelle. Câest au contraire dans la mesure ou les formes construites par lâintelligence sont manipulables de façon dissociĂ©e, quâelles facilitent ou dirigent mĂȘme les activitĂ©s perceptives.
(9) Si telle est la situation, il est facile de comprendre la diffĂ©rence entre les compositions mal dĂ©limitĂ©es et incomplĂštes de la perception et les compositions complĂštes, parce que bien dĂ©limitĂ©es, de lâintelligence. Il va de soi, en effet, que dans la mesure oĂč les structures utilisĂ©es par cette derniĂšre constituent le produit dâactions proprement dites puis dâopĂ©rations, la dĂ©limitation des compositions tient simplement au choix de telle ou telle variĂ©tĂ© dâactions ou dâopĂ©rations en vue du but Ă atteindre, tandis que, dans la perception dâune forme, il nâintervient pas de choix, tous les facteurs en prĂ©sence agissant concurremment puisque cette forme nâest alors pas librement composĂ©e mais dĂ©couverte ou reconstituĂ©e en fonction des donnĂ©es objectives. Il va de soi, dâautre part, quâĂ la libre dĂ©limitation intervenant dans le premier de ces deux cas pourra correspondre une composition complĂšte parce que dĂ©cidable, tandis que la non-dĂ©limitation liĂ©e au second cas entraĂźne ipso facto une composition probabiliste et non plus (ou non plus entiĂšrement) dĂ©cisoire. Si la chose mĂ©rite cependant dâĂȘtre notĂ©e, sans quâil soit besoin de rappeler ici tous les intermĂ©diaires sensori-
moteurs et reprĂ©sentatifs prĂ©opĂ©ratoires Ă©chelonnĂ©s entre les pĂŽles extrĂȘmes, câest que, ici encore, les compositions dĂ©limitĂ©es et complĂštes des niveaux supĂ©rieurs ne sauraient rĂ©sulter dâune simple extension des compositions perceptives incomplĂštes et mal dĂ©limitĂ©es. MĂȘme Ă considĂ©rer la dĂ©duction nĂ©cessaire comme le rĂ©sultat dâun ajustement compensateur entre inductions probabilistes, il reste que les structures supĂ©rieures comportent lâintroduction dâune sĂ©rie de nouveaux apports comme nous allons y insister maintenant.
(10) On peut dâabord poser la question en termes de relations entre la prĂ©gnance perceptive et la nĂ©cessitĂ© logique. Entre ces deux pĂŽles sâintercalent en premier lieu un certain nombre de transitions. Si la nĂ©cessitĂ© hypothĂ©tico-dĂ©ductive, propre aux opĂ©rations formelles, est seule Ă vĂ©rifier tous les critĂšres de la nĂ©cessitĂ© logique, sous son double aspect dâobligation intĂ©rieure et de modalitĂ© distincte du rĂ©el et du possible (mais solidaire de ce dernier), les opĂ©rations concrĂštes fournissent dĂ©jĂ certaines formes de nĂ©cessité : « câest forcé » dira, par exemple, un enfant de 7-8 ans pour caractĂ©riser une composition transitive (4 = C si A = B et B = C). Mais on nâobservera pas Ă ce dernier niveau une diffĂ©renciation et une coordination aussi complĂštes entre le possible, le rĂ©el et le nĂ©cessaire quâau stade des opĂ©rations formelles. Au niveau de la reprĂ©sentation prĂ©opĂ©ratoire, il est par contre difficile de repĂ©rer autre chose que des impressions momentanĂ©es de nĂ©cessitĂ© et il serait « fortiori aventureux dâen prĂ©ciser les indices dans le comportement sensori-moteur, mais la maniĂšre dont un bĂ©bĂ© de 18 mois trouvera sans hĂ©siter un objet cachĂ© avec emboĂźtements successifs (un objet x Ă©tant placĂ© sous lâĂ©cran B, lâenfant soulĂšve B et, ne voyant pas x, le cherche aussitĂŽt sous lâĂ©cran A, lui-mĂȘme disposĂ© dâavance sous B) semble cependant supĂ©rieure Ă une prĂ©gnance perceptive. Admettant donc une continuitĂ© relative dâintermĂ©diaires entre la prĂ©gnance perceptive et la nĂ©cessitĂ© logique, nous nâen conclurons cependant pas pour autant que la seconde dĂ©rive de la premiĂšre.
En effet, la nĂ©cessitĂ© nâest pas autre chose, du point de vue psychologique, que lâexpression des compositions rĂ©glĂ©es dâune structure opĂ©ratoire fermĂ©e sur elle-mĂȘme, et ne laissant donc plus de part Ă lâindĂ©cision. Mais encore faut-il que cette structure soit opĂ©ratoire, câest-Ă -dire quâelle relie des transformations dĂ©terminĂ©es les unes par les autres et ne se rĂ©duise pas Ă . une configuration statique. La prĂ©gnance nâĂ©tant, dâautre part, que lâeffet coercitif produit en un champ perceptif par une forme
dont les Ă©lĂ©ments aboutissent, grĂące Ă leurs Ă©quivalences, compenser les dĂ©formations, il est clair que, malgrĂ© leu parentĂ©s, la nĂ©cessitĂ© ne saurait procĂ©der dâune telle prĂ©gnam que dans la mesure oĂč un systĂšme de transformations pourrr ĂȘtre lui-mĂȘme tirĂ© dâune telle configuration : or, il va de soi qt celui-lĂ est plus riche que celle-ci, et que, en cas de dĂ©rivatio ce sont les transformations qui expliquent la configuration non pas lâinverse. Nous ne voulons pas dire par lĂ que la pr gnance dĂ©coule de la nĂ©cessitĂ©, car la perception nâatteint pn cisĂ©ment pas les transformations (ou si elle les apprĂ©henc câest encore Ă titre dâĂ©tats : formes cinĂ©tiques, etc.) et câest plus grand apport ou la principale conquĂȘte de lâintelligem que dâinsĂ©rer lâensemble des configurations dans un systĂšme ( transformations qui les dĂ©passent tout en les Ă©clairant.
Mais si la nĂ©cessitĂ© logique nâest pas source de la pn gnance perceptive, on peut nĂ©anmoins supposer lâexistence c certaines relations indirectes. Dans la mesure oĂč la structi ration des bonnes formes est due Ă une activitĂ© perceptive pr maire (chap. III, Conclusions § 9) et oĂč les activitĂ©s percep tives secondaires en renforcent la rĂ©sistance (chap. 111, § 8), est mĂȘme fort probable que les activitĂ©s opĂ©ratoires de divei niveaux peuvent agir sur ces derniĂšres activitĂ©s perceptives e les orientant. Si tel est le cas, la nĂ©cessitĂ© logique propre ces activitĂ©s opĂ©ratoires aboutirait donc indirectement Ă rer forcer certaines prĂ©gnances, sans en constituer pour autant 1 condition de formation, de mĂȘme que les activitĂ©s perceptive primaires peuvent ĂȘtre influencĂ©es par les activitĂ©s sensor motrices en gĂ©nĂ©ral.
(11) En ce qui concerne la diffĂ©rence entre les schĂšmes pei ceptifs et les classes logiques ainsi quâentre les prĂ©infraclasse perceptives et les infraclasses opĂ©ratoires (classes dâĂ©lĂ©ment continus), nous connaissons bien la sĂ©rie des intermĂ©diaires qt passe par certains schĂšmes sensori-moteurs, par les « collĂ©e (ions figurales » des dĂ©buts du niveau reprĂ©sentatif, puis pa les collections non figurales mais sans inclusion rĂ©glĂ©e pou aboutir enfin aux diverses structures de la logique des classe ; Or, ici encore, il est tout Ă la fois exclu de dĂ©river les struc tures supĂ©rieures de leurs correspondants perceptifs et possibl de montrer comment le dĂ©veloppement des premiĂšres Ă parti des actions sensori-motrices est susceptible dâenrichir les cadre perceptifs par influence indirecte sur les activitĂ©s perceptive et de lĂ par sĂ©dimentation dans les effets de champ.
Que les classes logiques ne dĂ©rivent pas des schĂšmes et des formes collectives de la perception, câest ce qui rĂ©sulte du fait que ces classes logiques sont solidaires dâun systĂšme de transformations et dâopĂ©rations : Ă savoir les additions et multiplications logiques ainsi que leurs inverses. Ici encore les transformations ne sont pas rĂ©ductibles aux configurations mais au contraire elles se les rĂ©duisent ultĂ©rieurement.
Par contre, que le dĂ©veloppement des classes se rĂ©percute sur lâorganisation des schĂšmes perceptifs, câest ce que montre toute la formation des « Gestalt empiriques » (schĂšmes dâobjets caractĂ©risĂ©s par leurs significations courantes et non pas par de bonnes formes gĂ©omĂ©triques) et des « schĂšmes temporels » au moyen desquels E. Brunswik et J. Bruner expliquent la rĂ©cognition perceptive des objets familiers.
(12) Si les relations perceptives sont dĂ©formantes et les relations logiques conservantes, câest Ă nouveau quâentre deux sâĂ©laborent des systĂšmes opĂ©ratoires qui dĂ©rivent de lâaction et non pas de la perception : les sĂ©riations et les correspondances sĂ©riales pour les relations asymĂ©triques, les compositions addi- tives et multiplicatives dâĂ©quivalences pour les relations symĂ©triques. Il faut donc redire Ă ce propos que la sĂ©rie des intermĂ©diaires (et il faudrait citer ici, non seulement les relations sensori-motrices, mais encore tout lâensemble des « prĂ©relations » du niveau prĂ©opĂ©ratoire, qui sont Ă la fois reprĂ©sentatives et cependant dĂ©formantes), ne prouve en rien lâorigine perceptive des relations logiques, car il est exclu de rendre compte de la formation des systĂšmes opĂ©ratoires sans recourir Ă des apports tirĂ©s de lâaction entiĂšre, qui sont donc dâorigine extĂ©rieure Ă la perception. Par contre, en ce domaine encore, on peut assister Ă des modifications des activitĂ©s perceptives (et de lĂ sans doute Ă de nouvelles sĂ©dimentations au sein de effets de champ) sous lâinfluence du dĂ©veloppement des relations propres Ă lâintelligence. Nous avons fourni avec Lambercier quelques faits typiques Ă cet Ă©gard, sur lesquels nous reviendrons au chap. VII, § 4 : en certains cas, en effet, la constitution de la transitivitĂ© logique des Ă©quivalences peut conduire, en orientant les activitĂ©s perceptives de transposition, Ă une amĂ©lioration des transpositions dâĂ©galitĂ© de grandeur.
(13) En ce qui concerne les inférences en général, il est facile de distinguer une série de niveaux intermédiaires entre les préinférences perceptives les plus élémentaires et les inférences opératoires logiquement réglées, mais il est non moins
clair que le passage dâun niveau au suivant ne tient pas seulement Ă lâextension des structures du niveau prĂ©cĂ©dent mais surtout Ă la construction des nouveaux schĂšmes qui rendent possible les infĂ©rences du niveau suivant. Les prĂ©infĂ©rences perceptives les plus Ă©lĂ©mentaires sont probablement celles qui interviennent au niveau du seuil et qui consistent en « dĂ©cisions » du sujet ayant pour effet de choisir entre ce quâil estime devoir ĂȘtre attribuĂ© Ă lâexcitant extĂ©rieur et ce qui rĂ©sulte du « bruit » accompagnant lâexcitation 1. En de tels cas, la prĂ©infĂ©rence consiste sans plus Ă assimiler les Ă©lĂ©ments prĂ©perceptifs (« rencontres » et « couplages ») Ă un schĂšme de prĂ©sence ou absence, ou dâĂ©galitĂ© ou inĂ©galitĂ©, mais dans ia mesure oĂč il y a dĂ©cision il y a bien infĂ©rence puisquâil sâagit de choisir en fonction dâindices favorables ou dĂ©favorables. Le niveau suivant est constituĂ© par le passage des aspects x ou y dâun schĂšme Ă lâaspect z non directement enregistrĂ© (voir § 1 de ce chapitre, sous 13)2. Les niveaux ultĂ©rieurs sont relatifs aux activitĂ©s perceptives secondaires : les prĂ©infĂ©rences qui sây rapportent consistent alors, non plus Ă passer directement dâun aspect Ă un autre dâun mĂȘme schĂšme figurai, mais Ă utiliser des mises en relations plus complexes qui sont alors elles-mĂȘmes assimilĂ©es Ă des schĂšmes (de transpositions, dâanticipations, de coordonnĂ©es spatiales, etc.), qui entraĂźnent enfin la rĂ©sultante perçue. De tels processus interviennent couramment dans les situations dans lesquelles lâestimation dâune grandeur constante ou dâune relation perceptive de causalitĂ© dĂ©pend de plusieurs variables. Le niveau immĂ©diatement supĂ©rieur Ă celui de ces diverses prĂ©infĂ©rences perceptives est constituĂ© par lâensemble des infĂ©rences sensori-motrices, quâil sâagirait naturellement de subdiviser en dĂ©tail mais dont nous noterons seulement que, si elles dĂ©butent par des prĂ©infĂ©rences analogues, sans contrĂŽle par le sujet des diverses Ă©tapes de la composition, elles aboutissent par contre Ă des infĂ©rences en partie contrĂŽlĂ©es : lorsque lâenfant de 12 Ă 18 mois rĂ©sout un problĂšme par Ă©tapes en choisissant le moyen le plus adĂ©quat pour atteindre un but (mettre en boule une chaĂźne pour la glisser dans un orifice, trouver un objet sous plusieurs Ă©crans superposĂ©s, etc.), il distingue les antĂ©cĂ©dents des consĂ©quents
1 Voir les travaux de W.P. Tanner, etc. (Psjâc7ÎčoZ. Rev., 1954, 61, pp. 401-9) qui ont fourni une interprĂ©tation adĂ©quate des variations du seuil au moyen des schĂ©mas de la thĂ©orie de la dĂ©cision (thĂ©orie des jeux).
2 rouââ la discussion de ces niveaux de prĂ©-infĂ©rences perceptives, voir Piaget et Morf, Les zso7norp7ÎčisÏnes partiels entre les structures logiques et les structures perceptives (Etudes dâEpistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, chap. II du vol. VI), § § 5 et 7.
et contrĂŽle activement le passage des premiers aux secondsâ. Les infĂ©rences reprĂ©sentatives prĂ©opĂ©ratoires fournissent Ă©galement toute une gamme de transitions entre des sortes de prĂ©infĂ©rences immĂ©diates et non contrĂŽlĂ©es, que lâon confondrait facilement avec des prĂ©infĂ©rences perceptives si elles ne faisaient pas intervenir des Ă©lĂ©ments nettement notionnels (par exemple comparer deux chemins parcourus en se rĂ©fĂ©rant aux seuls points dâarrivĂ©e, ce qui ne constitue pas une Ă©valuation perceptive mais une interprĂ©tation ordinale et non pas mĂ©trique de la longueur), et des infĂ©rences de plus en plus mĂ©diates et contrĂŽlĂ©es. Enfin apparaissent les infĂ©rences opĂ©ratoires ou rĂ©glĂ©es, dont le propre est dâutiliser les compositions internes dâun systĂšme dâensemble fermĂ©.
Or, du point de vue des filiations, il semble Ă nouveau clair que les structures supĂ©rieures dâinfĂ©rences ne sauraient dĂ©river par simple extension des prĂ©infĂ©rences perceptives, et cela pour cette raison Ă©vidente que les progrĂšs accomplis dans le sens de la mĂ©diatetĂ© et du contrĂŽle des Ă©tapes de la composition ne se bornent pas Ă expliciter des propriĂ©tĂ©s dĂ©jĂ prĂ©sentes implicitement dĂšs le dĂ©part, mais consistent au contraire Ă construire de nouveaux modes de composition au fur et Ă mesure de lâĂ©laboration de schĂšmes toujours plus riches et plus cohĂ©rents. Câest donc inversement que, dans les limites dâune action possible des schĂšmes sensori-moteurs sur les schĂšmes perceptifs, le dĂ©veloppement autonome des infĂ©rences sensori-motrices pourrait en bien des cas expliquer lâĂ©volution des prĂ©infĂ©rences perceptives liĂ©es aux activitĂ©s secondaires ; câest du moins ce que nous chercherons Ă montrer sur un ou deux exemples au § 4 du chapitre VIL
(14) Enfin, en ce qui concerne la diffĂ©rence fondamentale qui oppose la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire Ă lâirrĂ©versibilitĂ© de la perception, il est maintenant possible de dĂ©cider entre les deux solutions unitaire et interactionniste que nous distinguions au dĂ©but de ce chapitre. Selon la premiĂšre, il faudrait faire remonter les sources de la rĂ©versibilitĂ© logique jusquâĂ ces compensations trĂšs approximatives qui modĂšrent, au sein des mĂ©canismes perceptifs, les erreurs traduisant leur irrĂ©versibilitĂ©. De telles rĂ©gulations (dĂ©butant dĂšs la dĂ©centration perceptive) aboutissant Ă une semi-rĂ©versibilitĂ© seraient ensuite complĂ©tĂ©es par les rĂ©gulations sensori-motrices, puis reprĂ©sentatives et cela jusquâau point oĂč les compensations croissantes aboutiraient Ă la rĂ©versibilitĂ© entiĂšre. Selon le point de vue interactionniste dĂ©fendu de (1) Ă (11), au contraire, il y aurait
bien filiation en suivant la sĂ©rie qui mĂšne des rĂ©gulations sensori-motrices aux opĂ©rations rĂ©versibles (les activitĂ©s sensori-motrices comprenant bien entendu un aspect perceptif Ă titre de partie intĂ©grante), mais les progrĂšs des rĂ©gulations perceptives dans la direction dâune semi-rĂ©versibilitĂ© seraient Ă concevoir comme des rĂ©percussions plus que comme des conditions causales de la sĂ©rie gĂ©nĂ©tique centrale conduisant des actions aux opĂ©rations.
Pour dĂ©cider entre ces deux sortes dâinterprĂ©tations, il suffit alors de se rappeler que la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire est liĂ©e Ă la prĂ©sence dâopĂ©rations inverses et rĂ©ciproques et que ces opĂ©rations portent nĂ©cessairement sur des classes, des relations, des nombres ou des propositions, câest-Ă -dire sur des rĂ©alitĂ©s prĂ©cisĂ©ment irrĂ©ductibles aux formes perceptives. Quant Ă savoir comment le dĂ©veloppement de cette rĂ©versibilitĂ© liĂ©e aux actions et aux opĂ©rations peut influencer celui des activitĂ©s perceptives, il suffit Ă nouveau dâinvoquer les diverses rĂ©percussions dĂ©jĂ dĂ©crites du progrĂšs de lâintelligence sur celui de ces activitĂ©s, car chacune de ces actions en retour comporte un affinement des rĂ©gulations perceptives, donc une modification orientĂ©e dans le sens de la rĂ©versiiblitĂ©.
Remarque finale. â Au total, sauf en ce qui concerne la proximitĂ© (2) et la mobilitĂ© (7), Ă propos desquelles on pourrait concevoir un dĂ©veloppement par extension continue conduisant de la perception Ă lâintelligence opĂ©ratoire, lâanalyse des autres diffĂ©rences nous a montrĂ© en chaque cas lâintervention dâapports nouveaux issus de lâaction et dâapports agissant en retour sur la perception elle-mĂȘme. Les conditions de distance ou de proximitĂ© et de mobilitĂ© relevant, comme dâailleurs aussi la rĂ©versibilitĂ© (14), des aspects les plus gĂ©nĂ©raux des conduites perceptives et intelligentes, le caractĂšre indĂ©cidable des indications fournies par leur Ă©volution ne saurait donc faire obstacle Ă nos hypothĂšses gĂ©nĂ©rales.
Par contre ces hypothĂšses ne consistant jusquâici quâen simples vues de lâesprit, il sâagit maintenant de les contrĂŽler. Deux sortes de faits peuvent Ă cet Ă©gard ĂȘtre invoquĂ©s. En ce qui concerne lâirrĂ©ductibilitĂ© des structures opĂ©ratoires par rapport aux structures perceptives, tout le chap. Vil sera consacrĂ© Ă analyser les rapports entre certaines notions (ou certaines structures opĂ©ratoires) et les donnĂ©es perceptives correspondantes, ce qui permettra de montrer en quoi les premiĂšres ne sauraient ĂȘtre « abstraites » des secondes et en quoi, dâautre part, le recours Ă lâaction comme source des opĂ©-
rations nâest pas un recours dĂ©guisĂ© Ă la perception, sous les espĂšces de la perception de lâaction (parce que les schĂšmes de lâaction, qui constituent la principale source des concepts, ne sont prĂ©cisĂ©ment pas perceptibles en tant que schĂšmes). Quant au problĂšme crucial de lâinfluence du dĂ©veloppement des actions et des opĂ©rations intellectuelles sur celui des activitĂ©s perceptives, avec sĂ©dimentations nouvelles et successives sur les effets de champ, il sera Ă©galement repris au cours du chap. VII, dont le § 4 fournira un certain nombre de faits nouveaux qui montreront de telles influences et illustreront ce qui a Ă©tĂ© dit en ce chap. VI Ă propos de lâimmĂ©diat et du mĂ©diat, des schĂšmes perceptifs et des prĂ©infĂ©rences perceptives auxquelles ces schĂšmes conduisent.