Les MĂ©canismes perceptifs : modĂšles probabilistes, analyse gĂ©nĂ©tique, relations avec l’intelligence ()

Chapitre III.
Activités perceptives et illusions « secondaires » a

Comme il a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© indiquĂ©, les activitĂ©s perceptives aboutissent Ă  de nouvelles structurations, donc, en rĂšgle gĂ©nĂ©rale, Ă  une rĂ©duction des dĂ©formations et, en particulier, Ă  une diminution des illusions primaires en leur valeur quantitative. Mais ces activitĂ©s sont par ailleurs causes indirectes de nouvelles illusions, en tant que produisant ’des rapprochements entre Ă©lĂ©ments Ă©loignĂ©s dans l’espace ou dans le temps et jusque lĂ  sans lien entre eux ; ces rapprochements engendrent alors des dĂ©formations analogues aux effets primaires, mais augmentant avec l’ñge puisque dĂ©pendant de ces activitĂ©s croissantes qui constituent ainsi leur cause occasionnelle. Dans le chapitre qui suit, nous allons donc dĂ©crire les principales de ces activitĂ©s, ainsi que les illusions secondaires leur correspondant respectivement.

§ 1. Les activitĂ©s exploratrices, le « syncrĂ©tisme » des perceptions enfantines et l’augmentation avec l’ñge de l’illusion d’Oppel-Kundt.

L’exploration est sans doute la plus simple et la plus gĂ©nĂ©rale des activitĂ©s perceptives. Pour les besoins analytiques de l’exposĂ©, nous sommes partis, au dĂ©but du chap. II, des effets produits par une seule centration sur un Ă©lĂ©ment linĂ©aire L, puis nous avons fait intervenir, Ă  propos des « couplages » et de la dĂ©centration, la mise en relation entre deux (ou plusieurs) centrations, l’une sur l’élĂ©ment L1 et l’autre sur L2∙ Nous pourrions donc maintenant dĂ©finir l’activitĂ© exploratrice comme un prolongement de cette mise en relation des centrations, Ă  partir du moment oĂč leur nombre se multiplie et oĂč elles se portent avec plus ou moins de systĂšme sur les diffĂ©rentes parties de la figure. Mais il va de soi qu’une telle maniĂšre de prĂ©-

senter les choses serait artificielle et que, dĂšs l’inspection initiale de la figure, le choix de la premiĂšre centration sur un Ă©lĂ©ment L ou Ă  mi-chemin de deux ou plusieurs Ă©lĂ©ments L est dĂ©jĂ  fonction de l’activitĂ© exploratrice et pourrait mĂȘme servir d’indice quant au niveau de dĂ©veloppement de cette activitĂ© chez le sujet considĂ©ré : c’est ainsi qu’un jeune enfant fixera son regard en partie au hasard sur la figure Ă  percevoir, tandis qu’un adulte exercĂ© choisira le point de centration Ă  partir duquel il obtiendra le maximum d’information ou de « rencontres » avec le minimum de pertes d’information (ou d’élĂ©ments non enveloppĂ©s ni « rencontrĂ©s » par le premier coup d’Ɠil). L’activitĂ© exploratrice est donc l’activitĂ©, quelle qu’en soit le niveau, qui dirige les mouvements du regard et le choix des poses ou centrations, lors de l’examen de la figure perçue.

Comme telle, l’activitĂ© exploratrice est susceptible de grandes variations avec l’ñge, du point de vue de son caractĂšre plus ou moins systĂ©matique (on pourrait presque dire plus ou moins intelligent, selon que le sujet se laisse aller passivement ou dirige avec systĂšme son regard et son attention), de son caractĂšre plus ou moins automatique ou actif et mĂȘme de sa durĂ©e moyenne d’activation pour une figure considĂ©rĂ©e.

I. C’est dans le domaine tactilo-kinesthĂ©sique (oĂč la zone de centration est bien plus Ă©troite que dans celui de la vision) que l’on aperçoit le mieux en quoi l’exploration perceptive constitue une activitĂ© au sens strict et augmentant avec le dĂ©veloppement mental. Nous avons par exemple Ă©tudiĂ© jadis avec B. Inhelder1 la perception stĂ©rĂ©ognostique d’enfants de 3 Ă  8 ans sur des objets usuels (ciseaux, etc.) et des planchettes dĂ©coupĂ©es selon des formes simplement topologiques ou des formes euclidiennes, et avons trouvĂ© que les plus jeunes sujets saisissent simplement l’objet sans chercher Ă  suivre ses contours, et qu’entre cette passivitĂ© initiale et l’exploration systĂ©matique observĂ©e vers 7-8 ans on peut distinguer une sĂ©rie de conduites intermĂ©diaires tĂ©moignant d’activitĂ©s croissantes. En de tels cas, le progrĂšs avec l’ñge des activitĂ©s, qui sont naturellement aussi fonction de la grandeur des objets (les figures familiĂšres de trĂšs petites dimensions sont immĂ©diatement reconnues, mĂȘme au toucher), est directement visible, puisqu’il suffit d’examiner derriĂšre l’écran les mains du sujet explorant ou non l’objet prĂ©sentĂ©. Dans le cas des explorations visuelles, au contraire, il est indispensable, pour retrouver le mĂȘme pro-

1 J. Piaget et B. Inheldeh, La reprĂ©sentation de l’espace chez l’enfant, Paris (P.U.F., 1947), pp. 30-61.

cessus, de recourir Ă  une analyse, toujours dĂ©licate, des mouvements oculaires ainsi que des points de centrations, etc. Nous avons en cours une telle recherche en collaboration avec Vinh- Bang et ne saurions encore fournir un tableau Ă©volutif des Ă©tapes de l’exploration visuelle. Mais, pour fixer les idĂ©es, donnons ici l’exemple des enregistrements pris sur deux enfants de 6 ans et sur une dizaine d’adultes dans l’exploration de diverses figures (comparaison de verticales, d’horizontales ou d’obliques, etc.).

Une premiĂšre donnĂ©e instructive est la difficultĂ© Ă©prouvĂ©e par l’enfant Ă  fixer son regard sur un point donnĂ©. Certains adultes peuvent fixer un point pendant 2-3 secondes, avec les petites oscillations dues au micronystagmus mais avec retour constant au mĂȘme point choisi L Nos deux sujets de 6 ans font par contre de petits dĂ©placements (sans retour systĂ©matique) dĂšs 0,15 Ă  0,20 sec. Un autre fait frappant qui complĂšte le prĂ©cĂ©dent est la diffĂ©rence des durĂ©es utilisĂ©es pour atteindre du regard la figure stimulus (nous entendons par lĂ  la premiĂšre fixation sur la ligne elle-mĂȘme, par opposition aux fixations aberrantes) : ce temps est de 0,36 sec chez nos deux enfants et de 0,17 en moyenne chez une dizaine d’adultes.

La durĂ©e de l’exploration est Ă©galement instructive. Nous avons souvent remarquĂ© la rapiditĂ© avec laquelle certains enfants donnent leur rĂ©ponse dans une Ă©preuve de perception, comparĂ©e au temps mis par l’adulte pour une exploration plus soigneuse. Mais la rĂšgle n’est pas absolue et nos deux sujets de 6 ans occupent au contraire plus de temps que l’adulte jusqu’au moment oĂč ils expriment leur jugement (peut-ĂȘtre Ă  cause du caractĂšre insolite du dispositif : chambre noire, enregistrement filmique, etc.). Il n’en est que plus intĂ©ressant de constater qu’alors le temps utilisĂ©, pour les centrations elles- mĂȘmes, portant sur les Ă©lĂ©ments de la figure (lignes simples dans le cas des verticales, etc., Ă  comparer, ou lignes perpendiculaires se joignant en un point comme dans la figure en Ă©querre), est systĂ©matiquement infĂ©rieur au temps utilisĂ© par l’adulte. La raison en est que les centrations adultes sont bien ajustĂ©es, tandis que, Ă  cĂŽtĂ© des centrations enfantines Ă©galement adaptĂ©es, il en existe un grand nombre que nous appellerons aberrantes et qui se posent comme au hasard Ă  une certaine distance des lignes Ă  Ă©valuer. Voici les rĂ©sultats pour les comparaisons entre verticales (V), entre obliques (O) et entre horizontales (EL} :

1 A un angle de 3 minutes prĂšs .

 

Insp. figure (en sec)

Ens. des centrations (en sec)

 

V 0 H

V 0 H

6 ans (n = 2)

2,12 2,44 2,19

1,14 1,43 1,31

Adultes (n = 12)

1,71 1,84 2,15

1,38 1,62 1,75

 

Tabi.. 48. DurĂ©es moyennes d’inspection de la figure et de l’ensemble des centrations sur ses Ă©lĂ©ments :

 

V

0

H

6 ans (n = 2) . .. .

7,1(16,05)

7,9(18,10)

7,6(17,27)

Adultes (n = 12). .

5,4(25,67)

5,3(30,62)

5,2(33,78)

 

On voit que pour toutes les figures le temps d’inspection est plus long chez l’enfant et le temps des centrations plus court. Le mĂȘme enregistrement a Ă©tĂ© pris chez l’un des deux sujets enfantins sur la figure en Ă©querre : la durĂ©e d’inspection a Ă©tĂ© de 2,90 chez cet enfant contre 1,60 chez l’adulte et le temps des centrations de 1,93 chez l’enfant et de 1,33 chez l’adulte, mais ceci reprĂ©sente le 66 % seulement du temps d’inspection chez le premier et le 80 % chez l’adulte.

Comme le regard de l’enfant est sans cesse en mouvement, on observe, malgrĂ© cette durĂ©e totale plus faible des centrations, un nombre plus Ă©levĂ© de celles-ci mais avec une durĂ©e moyenne beaucoup plus courte pour chacune :

Tabl. 49. FrĂ©quence absolue des centrations (entre parenthĂšses durĂ©e moyenne d’une centration en centiĂšmes de sec) :

Mais le problĂšme se pose surtout de savoir comment l’enfant regarde, au cours de ces nombreuses centrations et Ă©tant donnĂ© sa difficultĂ© Ă  fixer le regard avec prĂ©cision : or, la rĂ©action typique de l’enfant consiste Ă  disperser de plus en plus le regard autour du point de fixation initial. Nous pouvons fournir Ă  cet Ă©gard deux sortes de donnĂ©es recueillies avec Vinh-Bang. En premier lieu, si l’on examine sur les feuilles de dĂ©pouillement le nuage des points enregistrĂ©s autour du point de fixation momentanĂ©ment obligĂ©e indiquĂ© au dĂ©part par l’expĂ©rimentateur (pour servir au repĂ©rage des rĂ©actions ultĂ©rieures), et que l’on trace la plus petite circonfĂ©rence englobant

tous les points, on constate que chez l’adulte cette circonfĂ©rence a 4 mm de diamĂštre en moyenne indĂ©pendamment du temps. Chez nos deux sujets enfantins, nous avons au contraire :

Temps (sec)

0,5

0,62

1,18

1,25

1,87

DiamĂštre (mm) . . ..

4

5

12

14

19

 

Tabl. 50. DiamÚtre du cercle englobant le nuage des points autour de la fixation demandée :

 

V

 

O

 

H

Larg.

Long.

Larg.

Long.

Larg.

Long.

6 ans (n = 2) 18,5

50,7

17,3

46,5

26,3

48,3

Adultes (n = 12) 10,1

31,6

6,5

28,9

9,9

31,7

 

D’autre part, si l’on relĂšve sur un plan de projection 1, la dispersion des points de centration spontanĂ©e (exceptĂ© les deux premiers, qui marquent la recherche de la figure, et le dernier qui tend Ă  sortir du champ), on peut construire autour de chacune des trois figures (verticales, obliques ou horizontales se prolongeant les unes les autres) des rectangles comprenant tous les points dans le sens de la longueur et de la largeur. On constate alors que ces rectangles sont Ă  la fois beaucoup plus longs et plus larges chez nos deux enfants que chez l’adulte, ce qui signifie Ă  nouveau une dispersion beaucoup plus grande des centrations :

Tabl. 51. Dimensions du rectangle (en mm) englobant les points de centration sur la figure :

Ces rĂ©sultats sont Ă©loquents. A comparer en particulier les longueurs, on voit que les centrations de l’adulte sont bien plus enveloppantes, comme le suggĂšre d’autre part l’étude tachistoscopique, puisqu’il lui suffit de parcourir 28,9 à’31,7 mm pour juger d’un stimulus dont l’image projetĂ©e a 55 Ă  60 mm. Mais les centrations sont aussi beaucoup mieux ajustĂ©es puis- qu’en largeur ses oscillations sont de presque deux Ă  presque trois fois moins amples que celles des deux enfants.

1 A partir de la surface courbe utilisĂ©e dans le dispositif pour recevoir les reflets de l’Ɠil du sujet.

Mais l’essentiel, auquel nous en venons maintenant, est de savoir comment le sujet utilise ses centrations dans l’acte mĂȘme de l’exploration comparative : la consigne Ă©tant d’estimer si l’une des deux lignes Ă  comparer est Ă©gale Ă  l’autre ou plus grande, il s’agit de savoir si les centrations successives passent de l’une de ces lignes Ă  l’autre (ce que nous appellerons « transport »), ou demeurent sur la mĂȘme ligne (ce que nous appellerons pour abrĂ©ger « dĂ©placement » Ă©tant entendu qu’il n’y a pas alors comparaison) :

Tabl. 52. FrĂ©quence des transports d’une ligne Ă  l’autre et des dĂ©placements sur une mĂȘme ligne :

 

V

 

0

 

H

Tp.

Dép.

Tp.

Dép.

Tp.

Dép.

6 ans (n = 2) 1,60

4,65

1,60

4,40

1,80

5,20

Adultes (n = 12) 2,77

2,03

2,97

2,01

2,75

1,42

 

On constate ainsi que les transports adultes sont aux transports des enfants dans une proportion de plus de 3 Ă  2, tandis que les dĂ©placements sur un seul segment sont plus de deux fois plus nombreux chez l’enfant. Ce dernier rĂ©sultat, joint Ă  ceux des deux tableaux prĂ©cĂ©dents, ne dĂ©note pas une activitĂ© exploratrice plus grande, mais simplement une difficultĂ© Ă  maintenir le regard en position et un effort pour retrouver la ligne qui est Ă  comparer Ă  l’autre. Quant Ă  cette comparaison elle-mĂȘme, elle est donc bien plus sommaire puisque les transports d’un Ă©lĂ©ment Ă  l’autre sont en moyenne de 1,66 chez l’enfant (donc mĂȘme pas un dans chaque sens) et de 2,61 chez l’adulte (ce qui signifie un dans chaque sens et au moins une fois sur deux un troisiĂšme pour contrĂŽler).

Nous nous sommes un peu Ă©tendu sur cet exemple, parce qu’il est rĂ©vĂ©lateur des difficultĂ©s de l’exploration perceptive chez l’enfant, comprise au sens large d’un choix des points de centration les meilleurs {maximum d’information et minimum de perte) et d’une activitĂ© orientĂ©e vers la comparaison. Ces faits semblent donc montrer que l’exploration constitue bien une activitĂ©, susceptible de dĂ©veloppement avec l’ñge et exigeant un exercice, lequel demande sans doute lui-mĂȘme Ă  ĂȘtre dirigĂ©. Il est mĂȘme probable que les progrĂšs de l’intelligence en gĂ©nĂ©ral jouent un rĂŽle du point de vue d’une telle direction, car c’est en partie une question d’intelligence que de savoir, en

prĂ©sence d’un objet ou d’une configuration, ce qu’il faut regarder pour bien percevoir.

II. La pauvretĂ© des activitĂ©s exploratrices chez les jeunes sujets se traduit par un caractĂšre assez gĂ©nĂ©ral de leurs perceptions auquel on a confĂ©rĂ© les noms de syncrĂ©tique (ClaparĂšde) ou de global (Decroly). Il ne s’agit pas lĂ  d’un effet de champ particulier au mĂȘme titre qu’une illusion optico-gĂ©omĂ©- trique ou que la perception primaire d’une bonne forme, mais simplement du rĂ©sultat (ou pour mieux dire de l’expression mĂȘme) d’une insuffisance d’activitĂ© exploratrice.

Binet dĂ©jĂ 1 avait insistĂ© sur le fait que les perceptions enfantines ne sont pas analytiques mais s’en tiennent aux formes gĂ©nĂ©rales ou aux grandes lignes. ClaparĂšde, Ă  propos de son fils qui, avant de savoir lire, pouvait reconnaĂźtre certaines pages d’un chansonnier Ă  leur forme d’ensemble, a parlĂ© du « syncrĂ©tisme » de la perception enfantine. Decroly de son cĂŽtĂ© en insistant sur ce mĂȘme caractĂšre qu’il appelait « global » en a tirĂ© la cĂ©lĂšbre mĂ©thode de lecture portant le mĂȘme nom et qui consiste Ă  passer de la configuration d’ensemble de petites phrases au dĂ©coupage en mots puis finalement en lettres.

On a parfois contestĂ© ce caractĂšre global de la perception enfantine et Cramaussel a insistĂ© sur la perception des petits dĂ©tails, ce que Gertrude Meili-Dvoretzki a montrĂ© comme assez gĂ©nĂ©ral chez les jeunes sujets Ă  propos du test de Rorschach (indĂ©pendamment des facteurs affectifs) 2. Mais G. Meili signale avec raison que ces petits dĂ©tails « sont en quelque sorte le corrĂ©latif de la perception syncrĂ©tique globale » et il est facile de montrer pourquoi. Une forme d’ensemble va toujours de pair avec la perception de certains Ă©lĂ©ments partiels. Si la forme d’ensemble est bien structurĂ©e, la synthĂšse qu’elle constitue s’appuie alors sur une analyse possible du dĂ©tail. Si la forme d’ensemble est par contre mal structurĂ©e, donc « globale », le tout n’est alors corrĂ©latif que de certains dĂ©tails isolĂ©s et juxtaposĂ©s et ce sont d’eux qu’il s’agit dans les observations de Cramaussel et de Mme Meili : d’oĂč l’impression que l’enfant perçoit seulement ou la forme syncrĂ©tique, quand c’est elle qu’il exprime (en omettant de noter les divers dĂ©tails), ou les dĂ©tails sans totalitĂ© (lorsque celle-ci est trop subjective et demeure inexprimable).

Pour étudier le syncrétisme G. Meili-Dvoretzki a imaginé des figures équivoques pouvant présenter tour à tour deux

1 Revue philos. 1890, p. 591.

2 Dvoretzki, Arch. de Psychol., vol. XXVII (1939), pp. 233-396.

significations : par exemple une figure humaine avec ses deux yeux ou un objet complexe comprenant des ciseaux (dont les boucles se substituent alors aux yeux). L’adulte perçoit en ce acs l’une ou l’autre signification, tandis que les jeunes enfants voient l’une et l’autre Ă  la fois (« un monsieur et on lui a lancĂ© un ciseau dans la figure ! ». Les % de syncrĂ©tisme ainsi mesurĂ© sont :

Tabl. 53. Réactions syncrétiques aux figures équivoques (G. Meili- Dvoretzki) :

3-5 ans

5-6 ans

6-7 ans

7-8 ans

80 %

66,6 %

47,4 %

36,7 %

 

La seule explication que nous connaissions du syncrĂ©tisme est celle qu’a proposĂ©e Richard Meili 1. Nous ne saurions nous y rallier sans plus, mais elle a le mĂ©rite de lier cette question (ou de conduire Ă  la lier) Ă  celle de l’évolution du facteur de proximitĂ©. Cette explication est fondĂ©e sur les effets de champ (dont la proximitĂ© est le principal facteur chez l’enfant) : si les formes prĂ©sentĂ©es sont simples et Ă  structure forte, le syncrĂ©tisme domine ; si elle sont complexes et faibles, les petits dĂ©tails dominent, notamment Ă  cause du rĂŽle de la proximitĂ©, qui dĂ©limite les petits ensembles et exclut alors les grands 2.

Mais, outre le fait que, comme y a insistĂ© de son cĂŽtĂ© G. Meili-Dvoretzki, les formes syncrĂ©tiques et les petits dĂ©tails sont en gĂ©nĂ©ral corrĂ©latifs, l’explication de R. Meili ne vaut que si l’on admet, selon la thĂ©orie de la Gestalt, le caractĂšre intrinsĂšque et objectif des qualitĂ©s de « force » et de « faiblesse » d’une structure. Si ces aspects ne sont que relatifs au sujet, la thĂšse reviendrait simplement Ă  soutenir que la perception est syncrĂ©tique quand l’enfant voit la forme d’ensemble et que la perception s’attache par contre aux seuls dĂ©tails quand le sujet ne voit pas cet ensemble (restant d’ailleurs Ă  prouver qu’il ne le perçoit pas, du seul fait qu’il ne l’exprime

1 Arch. de Psychol., vol. XXIII (1931), pp. 25-44.

2 Par exemple, R. Meili utilise une figure de Schroff reprĂ©sentant en alignement des bols assez larges, mais Ă  bords serrĂ©s d’un bol Ă  l’autre, la ligne supĂ©rieure des bols Ă©tant ainsi continue et parallĂšle Ă  la ligne de base : lĂ  oĂč l’adulte voit des bols alignĂ©s en rattachant malgrĂ© la distance le bord gauche de chaque bol Ă  son bord droit, l’enfant ne voit que les contacts entre le bord droit d’un bol et le bord contigu gauche du suivant : ce qui donne des sortes de triangles curvilignes dominĂ©s par la proximitĂ© de leurs cĂŽtĂ©s.

pas) ! Mais on peut et doit, nous semble-t-il, retourner exactement le problĂšme : au lieu de partir de « formes » objectives donnĂ©es (de « lois d’organisation » indĂ©pendantes du dĂ©veloppement), il faut se demander pourquoi le sujet structure les contenus d’une maniĂšre ou d’une autre Ă  un niveau considĂ©rĂ©. En ce cas le syncrĂ©tisme, conçu comme un dĂ©faut de synthĂšse et d’analyse combinĂ©es, et le primat de la proximitĂ©, conçu comme le principal facteur empĂȘchant cette coordination, relĂšvent d’une seule et mĂȘme cause qui est l’insuffisance d’activitĂ© exploratrice.

La proximitĂ© n’est pas, en effet, un facteur du champ qui serait donnĂ© indĂ©pendamment des activitĂ©s du sujet et dont le primat initial dĂ©croĂźtrait ensuite simplement parce que d’autres facteurs (symĂ©trie, rĂ©gularitĂ©, etc.) le tiendraient alors en Ă©chec. Le primat de la proximitĂ© chez le jeune enfant exprime sans plus une Ă©troitesse du champ d’exploration due au manque d’activitĂ©, et correspond donc Ă  un champ circonscrit Ă  peu de choses prĂšs par les frontiĂšres de la centration, sans les extensions dues aux mouvements d’exploration dirigĂ©e et aux transports. Si la proximitĂ© diminue d’importance avec l’ñge ce serait donc, non pas Ă  cause d’une extension automatique du champ des perceptions, mais bien Ă  cause d’une extension en quelque sorte active due aux mouvements d’exploration et de transport eux-mĂȘmes, qui Ă©largissent les frontiĂšres de ce champ. De ce fait rĂ©sulte alors directement, d’autre part, la rĂ©duction du syncrĂ©tisme et cela dans la mesure oĂč ces mĂȘmes activitĂ©s conduisent Ă  une analyse (exploration) et Ă  une synthĂšse (transports, etc.) combinĂ©es et corrĂ©latives.

III. Mais les activitĂ©s exploratrices n’aboutissent pas uniquement Ă  une amĂ©lioration de la perception dans le sens entre autres de la diminution des erreurs primaires : il peut arriver que l’exploration mĂȘme soit source indirecte du renforcement de ces erreurs. Nous n’en connaissons qu’un cas, en ce qui concerne l’exploration au sens strict : c’est celui de l’illusion des espaces divisĂ©s ou d’Oppel-Kundt, qui, contrairement aux illusions purement primaires (losange et MĂŒller-Lyer, par exemple), croĂźt jusqu’à un certain point avec l’ñge et avec la rĂ©pĂ©tition.

L’illusion d’Oppel-Kundt est primaire en son mĂ©canisme, et, comme nous l’avons vu au § 13 du chap. I, ce mĂ©canisme dĂ©pend essentiellement du nombre des intervalles compris entre les hachures de la ligne divisĂ©e ainsi que de l’épaisseur des traits (hachures) qui les sĂ©parent (ainsi que des longueurs, etc.).

Cela revient donc Ă  dire, en ternies de « rencontres », que ces intervalles attireront les « rencontres » plus que la ligne indivise et d’autant plus qu’ils seront mieux remarquĂ©s, mais cela avec un optimum, car trop peu d’intervalles produisent un faible effet mais trop d’intervalles et de hachures ramĂšnent Ă  un faible effet faute d’ĂȘtre bien distinguĂ©s. Du point de vue de l’activitĂ© exploratrice (et de ses lacunes dans le syncrĂ©tisme enfantin) la situation est donc trĂšs diffĂ©rente de celle des autres illusions primaires ; en celles-ci, l’erreur provient d’une inĂ©galitĂ© dimensionnelle entre les parties de la figure (les deux dimensions du rectangle, etc.) et l’exploration conduit Ă  la compensation (diminution de l’erreur). Dans la figure d’Oppel, au contraire, la seule inĂ©galitĂ© dimensionnelle est celle des relations entre la partie (intervalle) et le tout, tandis que les parties sont Ă©gales entre elles : il en rĂ©sulte que l’exploration conduit d’abord simplement Ă  mieux voir les intervalles, ce qui multiplie les rencontres et renforce les erreurs au lieu de les diminuer, et elle ne conduit que secondairement et difficilement Ă  libĂ©rer partiellement de ses coupures la ligne principale elle-mĂȘme pour la mieux comparer Ă  la ligne indivise servant de mesurant. C’est pourquoi les enfants dĂ©butent par une illusion faible Ă  cause de leur syncrĂ©tisme c’est-Ă -dire de l’insuffisance de leur exploration, la figure leur apparaissant comme une espĂšce de barriĂšre ou de chenille, etc. sans assez de rencontres sur les intervalles en leur dĂ©tail. L’illusion croĂźt ensuite jusqu’à 9-12 ans sans doute en fonction des progrĂšs de l’exploration qui multiplie les rencontres sur ceux-ci. Enfin il y a Ă  nouveau diminution de 9-12 ans Ă  l’ñge adulte, et on pourrait peut-ĂȘtre l’attribuer Ă  une spĂ©cialisation de l’exploration sous forme de capacitĂ© de dissociation (d’« analyse » disent les Gestaltistes) libĂ©rant en partie la ligne Ă  Ă©valuer des hachures, mais avec quand mĂȘme illusion forte puisque cette dissociation ne va pas sans exploration poussĂ©e et que celle-ci multiplie les rencontres sur les intervalles.

Cette situation complexe se traduit dans les courbes de dĂ©veloppement comme dans celles de rĂ©pĂ©tition, Ă©tudiĂ©es l’une et l’autre rĂ©cemment par E. Vurpillot, qui a bien voulu nous communiquer ses rĂ©sultats avant sa publication (ce dont nous la remercions vivement). De plus, E. Vurpillot se livre Ă  une sĂ©rie de recherches sur la comparaison des illusions en formes dites non-significatives (figures gĂ©omĂ©triques) et en formes dites significatives (dessins d’objets concrets). Or, dans le cas de l’illusion d’Oppel (oĂč la forme concrĂšte choisie est le dessin d’une barriĂšre Ă  comparer avec celui d’une tige droite en son

prolongement et oĂč la forme gĂ©omĂ©trique a les mĂȘmes dimensions et le mĂȘme ordre) la comparaison est fort instructive au point de vue qui nous occupe. Voici donc les rĂ©sultats de Mlle Vurpillot :

Tabl. 54. Evolution avec l’ñge de l’illusion d’Oppel-Kundt en formes gĂ©omĂ©triques et empiriques (E. Vurpillot) :

(14 sujets par groupe d’ñge et par sexe)

On voit qu’il suffit de faire porter l’attention sur la longueur d’une barriĂšre, ce qui pousse moins Ă  explorer les intervalles entre barreaux que dans le cas d’une figure gĂ©omĂ©trique abstraite dont tous les Ă©lĂ©ments retiennent le regard, pour que l’illusion tombe de 8,2 Ă  2,3 en moyennes chez l’adulte (0,6 chez les hommes 1) et entraĂźne mĂȘme une sĂ©rie d’illusions nĂ©gatives chez l’enfant (sans doute explicables par des effets de rectangles : la barriĂšre perçue globalement et la tige seraient vues comme deux rectangles dont le second est beaucoup plus mince).

Quant Ă  l’évolution avec l’ñge de l’illusion d’Oppel en formes gĂ©pmĂ©triques on voit que le maximum est situĂ© Ă  12 ans chez les garçons et Ă  9 ans chez les filles, indice qui n’est pas liĂ© Ă  des conditions prĂ©cises comme ce sera le cas des coordonnĂ©es perceptives, etc. Ce n’en est pas moins le premier exemple d’une illusion dont le dĂ©tail du mĂ©canisme est primaire mais qui est renforcĂ©e au lieu d’ĂȘtre modĂ©rĂ©e, comme c’est la rĂšgle, par une activitĂ© perceptive ; ou plus prĂ©cisĂ©ment qui est successivement renforcĂ©e puis freinĂ©e par deux variĂ©tĂ©s distinctes, sans doute, de l’activitĂ© d’exploration.

§ 2. Les effets compensateurs de l’exploration et l’action
de l’exercice ou de la rĂ©pĂ©tition.

Nous venons de rencontrer un premier exemple de renforcement d’une illusion sous l’influence d’une activitĂ© perceptive et en verrons bien d’autres dans la suite de ce chapitre. Mais il convient encore de vĂ©rifier les hypothĂšses Ă©mises (sous I et

II) au § 1 quant aux effets gĂ©nĂ©ralement modĂ©rateurs ou compensateurs de l’activitĂ© exploratrice lorsqu’elle porte sur des figures comprenant des inĂ©galitĂ©s dimensionnelles.

Pour ce faire, la meilleure mĂ©thode consiste Ă  Ă©tudier les effets de la rĂ©pĂ©tition (ou exercice) sur le montant quantitatif des erreurs primaires. Cette mĂ©thode prĂ©sente en outre l’intĂ©rĂȘt de mettre en Ă©vidence la diffĂ©rence de ces effets selon le niveau de dĂ©veloppement des sujets, ce qui permet donc en plus de vĂ©rifier la faiblesse de l’activitĂ© exploratrice chez les jeunes enfants et son accroissement graduel avec l’ñge.

Nous disposons actuellement des rĂ©sultats de cinq recherches parallĂšles sur ces effets de rĂ©pĂ©tition : la premiĂšre (S. Ghoneim) porte sur le losange et la deuxiĂšme (G. Noelting) sur l’illusion de MĂŒller-Lyer ; la troisiĂšme (E. Vurpillot) porte sur l’illusion d’Oppel et permettra de contrĂŽler ce qu’il vient d’en ĂȘtre dit (§ 1 sous III) ; les quatriĂšme et cinquiĂšme enfin (O. GrĂ©co-Flicoteaux) portent sur les verticales et sur la figure en Ă©querre c’est-Ă -dire sur des illusions en partie secondaires qui nous conduiront (§ 3) Ă  analyser de façon plus gĂ©nĂ©rale ces erreurs de la verticale et des Ă©lĂ©ments situĂ©s dans la partie supĂ©rieure du champ visuel.

I et II. Voici d’abord deux cas typiques d’illusions primaires diminuant avec la rĂ©pĂ©tition sous l’influence de l’activitĂ© exploratrice.

La sous-estimation de la grande diagonale du losange a Ă©tĂ© Ă©tudiĂ©e par S. Ghoneim du point de vue des effets de l’exercice en rĂ©pĂ©tant quarante fois de suite les mesures par un procĂ©dĂ© d’ajustement 1. Nous reproduisons ici son tableau mais en y ajoutant les moyennes des 10 premiĂšres et des 10 derniĂšres mesures pour comparaison :

Tabi.. 55. Sous-estimation de la grande diagonale du losange en fonction de la répétition (10 sujets par ùge) :

Mesures . . .

1

10

.20

30

40

1-10

31-40

5- 6 ans . .

— 27,8

— 25,4

— 26,4

— 25,0

— 22,4

— 27,8

— 22,5

7- 8 ans . .

— 26,0

— 23,0

— 23,0

— 20,0

— 17,8

— 23,6

— 18,0

9-10 ans . .

— 20,4

— 16,8

— 14,4

— 14,4

— 12,2

— 18,5

— 13,5

11-12 ans . .

— 21,8

— 18,2

— 15,0

— 12,2

— 9,8’

— 19,7

— 11,5

Adultes 
.

— 17,2

— 16,6

— 10,2

— 8,2

— 7,6

— 16,0

— 7,9

1 Voir la Rech. XXXVII.

On voit ainsi que, avec une rĂ©gularitĂ© admirable, l’illusion diminue de plus en plus avec l’ñge en fonction de la rĂ©pĂ©tition : les rapports entre les dix premiĂšres et les dix derniĂšres mesures sont de 1,23 Ă  5-6 ans1; de 1,31 Ă  7-8 ans ; de 1,36 Ă  9-10 ans ; de 1,70 Ă  11-12 ans et de 2,02 chez l’adulte.

Les rĂ©sultats sont exactement de mĂȘme nature avec les rĂ©pĂ©titions portant sur la figure de MĂŒller-Lyer, Ă©tudiĂ©es par Noelting, sauf que l’effet de rĂ©pĂ©tition ne dĂ©bute alors qu’à 7-8 ans (ce qui est d’ailleurs vrai aussi du losange si l’on en croit le t de Student). L’étude de G. Noelting, beaucoup plus poussĂ©e que les prĂ©cĂ©dentes parce qu’il s’est spĂ©cialisĂ© dans cette question du rĂŽle de l’exercice et s’est livrĂ© Ă  une Ă©tude mathĂ©matique dĂ©taillĂ©e des courbes de rĂ©pĂ©tition, n’a pas, Ă©tant donnĂ© son but, portĂ© sur un nombre fixe et imposĂ© de rĂ©pĂ©titions, mais sur le nombre maximal que le sujet peut fournir sans interruptions. Certains enfants parviennent ainsi Ă  50 et mĂȘme plus, d’autres s’arrĂȘtent plus tĂŽt. C’est pourquoi le tableau que nous empruntons Ă  Noelting ne porte que sur les vingt premiĂšres mesures, c’est-Ă -dire sur un nombre commun Ă  tous les sujets. Le procĂ©dĂ© employĂ© a Ă©tĂ© Ă  nouveau celui de l’ajustement :

Tabl. 56. Effets de la rĂ©pĂ©tition sur l’illusion de MĂŒller-Lyer :

On constate ainsi Ă  nouveau que cette illusion diminue avec la rĂ©pĂ©tition 2 de mĂȘme qu’elle diminue avec l’ñge, et surtout que cette diminution sous l’effet de la rĂ©pĂ©tition augmente

1 L’effet de rĂ©pĂ©tition Ă  5-6 ans n’est pas significatif au t de Student. Il est cependant difficile d’attribuer au hasard la courbe des 40 mesures successives fournie par Ghoneim (Rech. XXXVII, graphique 29).

2 Ce que l’on savait d’ailleurs bien depuis les travaux de Judd (dĂšs 1902), Seashore, Lewis (en 1908) jusqu’à ceux de Koehler et Fishback et tout rĂ©cemment d’Eysenck et Slater et de Mountpon. Mais aucun auteur avant Noelting n’a entrepris une Ă©tude gĂ©nĂ©tique de ce phĂ©nomĂšne.

rĂ©guliĂšrement avec l’ñge, Ă  partir d’un niveau de dĂ©veloppement (ici 5-6 ans) oĂč l’action de la rĂ©pĂ©tition est encore nulle.

Nous nous trouvons ainsi, avec les illusions du losange et de MĂŒller-Lyer, en prĂ©sence de la situation typique des illusions primaires, qui obĂ©issent sans doute toutes Ă  cette mĂȘme loi, sauf celle d’Oppe’-Kundt. Il s’agit donc d’abord de chercher Ă  interprĂ©ter cche diminution de l’erreur avec l’exercice. Un tel phĂ©nomĂšne soulĂšve, en effet, un ensemble de problĂšmes qui intĂ©ressent de prĂšs le mĂ©canisme de l’exploration et ses relations avec le systĂšme des rencontres et des couplages.

11 convient en premier lieu de noter que, si l’on cherche Ă  traduire en langage d’apprentissage ce processus de rĂ©duction des erreurs (qui atteint parfois leur suppression momentanĂ©e complĂšte), on se trouve en prĂ©sence d’une forme trĂšs particuliĂšre d’apprentissage, dans laquelle il ne saurait intervenir de renforcements externes, puisque le sujet, non seulement ne connaĂźt pas le rĂ©sultat des mesures successives (ce qui exclut l’intervention de la loi de l’effet en termes de succĂšs et d’échecs), mais encore n’a aucune conscience de ses amĂ©liorations ou de ses reculs. Il s’agit donc ici d’un processus d’équilibration et non pas d’apprentissage, ou, comme nous nous sommes exprimĂ© ailleurs 1, d’apprentissage au sens large et non pas au sens strict (l’apprentissage sensu stricto Ă©tant dĂ©fini par la correction des essais successifs en fonction de la confrontation de leurs rĂ©sultats avec les donnĂ©es de l’expĂ©rience). Or, un processus d’équilibration consiste en compensations progressives et il reste donc Ă  dĂ©terminer la nature de ces compensations dans le cas particulier, ce qui nous ramĂšne Ă  l’action des explorations successives sur le jeu des rencontres et des couplages.

Si notre schĂ©ma est exact, une illusion optico-gĂ©omĂ©trique tient Ă  l’inĂ©gale densitĂ© des rencontres sur les Ă©lĂ©ments de la figure (donc Ă  leur couplage incomplet), d’oĂč il rĂ©sulte que les compensations entraĂźnant la diminution des erreurs consisteront Ă  Ă©galiser la densitĂ© des rencontres et Ă - rendre les couplages plus complets : or, c’est lĂ  prĂ©cisĂ©ment ce que l’on peut attendre des explorations rĂ©pĂ©tĂ©es et amĂ©liorĂ©es par l’exercice. Dans le cas du losange l’erreur tient aux relations entre la grande diagonale et la petite et Ă  l’évaluation de l’inclinaison des cĂŽtĂ©s par rĂ©fĂ©rence au cadre horizontal et vertical de la figure (§ 6 du chap. I) ; et dans le cas des figures de MĂŒller-Lyer

1 Cf. Apprentissage et Connaissance, vol. VII des Etudes d’EpistĂ©mologie, Paris (P.U.F.) 1959.

elle tient aux relations entre la grande base et la diffĂ©rence (2A1) entre elle et la petite base, autrement dit elle rĂ©sulte de la dĂ©valuation des distances A’ correspondant Ă  la hauteur de l’angle dessinĂ© par les pennures. En ces cas, il va alors de soi que mĂȘme sans que le sujet porte spĂ©cialement son attention, au cours des explorations successives, sur les Ă©lĂ©ments nĂ©gligĂ©s lors des premiĂšres centrations, le seul fait de rĂ©pĂ©ter les explorations et par consĂ©quent de multiplier les centrations, aboutit Ă  une homogĂ©nĂ©itĂ© plus grande (= Ă  une densitĂ© plus uniforme) des rencontres sur tous les Ă©lĂ©ments de la figure, donc Ă  un couplage plus complet (c’est-Ă -dire aux compensations assurant l’équilibre).

Le processus engendrĂ© par les explorations rĂ©pĂ©tĂ©es1 est ainsi trĂšs analogue Ă  celui que nous avons dĂ©crit (chap. II § 6) comme constitutif des phĂ©nomĂšnes de maximum temoorel ou d’évolution des erreurs en fonction des durĂ©es de prĂ©sentation de la.figure : plus prĂ©cisĂ©ment il n’en reprĂ©sente que le pro- longuement, aprĂšs la phase oĂč se produit le maximum temporel.

Si l’on se reporte Ă  la fig. 41 (qui reproduit en la prolongeant la fig. 35 du chap. II), oĂč l’exponentielle supĂ©rieure reprĂ©sente la croissance des rencontres sur l’élĂ©ment Lx surestimĂ© et l’exponentielle infĂ©rieure cette croissance sur l’élĂ©ment L2 sous- estimĂ©, le processus de rĂ©duction de l’erreur correspond aux phases (Ă  partir de la vision libre) oĂč les deux exponentielles ne croissent plus que trĂšs lentement (plateaux des courbes) : encore sĂ©parĂ©es par un intervalle vertical, qui correspond Ă  l’inĂ©galitĂ© des densitĂ©s de rencontres (= couplages incomplets,

1 II s’agit, bien entendu, des rĂ©pĂ©titions 1 Ă  n Ă  partir de la perception initiale en vision libre, chez les sujets n’ayant pas passĂ© par les prĂ©sentations aux durĂ©es courtes.

source de l’erreur), elles tendent nĂ©anmoins Ă  se rapprocher davantage au fur et Ă  mesure des nouvelles explorations, ce qui correspond Ă  la diminution des erreurs.

La meilleure preuve de cette Ă©troite parentĂ© entre les Ă©volutions des erreurs avec l’augmentation des durĂ©es de prĂ©sentation et avec le nombre des rĂ©pĂ©titions 1 est qu’en bien des cas (et cela en moyenne d’autant plus que les sujets sont plus jeunes mais avec encore 5 % des cas chez l’adulte pour la figure de MĂŒller-Lyer) l’illusion augmente d’abord quelque peu au cours des quatre ou cinq premiĂšres rĂ©pĂ©titions avant de se stabiliser (chez les plus jeunes sujets) ou de diminuer plus ou moins rapidement. Or, cette montĂ©e initiale n’est qu’une forme de maximum temporel chez les sujets qui ne structurent pas suffisamment le dĂ©tail de ia figure Ă  premiĂšre prĂ©sentation (tandis qu’en commençant par des prĂ©sentations courtes avant la vision libre, ce maximum temporel eĂ»t Ă©tĂ© sans doute dĂ©calĂ© Ă  des durĂ©es moins longues).

 

 

La frĂ©quence de cette augmentation initiale de l’erreur chez les jeunes sujets, ainsi que l’absence presque gĂ©nĂ©rale de diminution de l’illusion avec l’exercice, avant un certain Ăąge, montrent toutes deux l’insuffisance des activitĂ©s d’exploration chez les jeunes enfants. Dans le schĂ©ma adoptĂ© jusqu’ici, cela signifie sans doute que l’accroissement des rencontres est plus lent sur les deux Ă©lĂ©ments L (ou davantage) de la figure (d’oĂč des exponentielles montant moins rapidement) et que le couplage ne se complĂšte plus Ă  partir de certaines densitĂ©s inĂ©gales (c’est-Ă -dire que l’écart entre les plateaux des exponentielles se stabilise plus tĂŽt : fig. 42 A). Chez l’adulte au contraire (fig. 42 B), les exponentielles monteraient plus vite et plus haut, av<3c tendance Ă  leur jonction aprĂšs n rĂ©pĂ©titions.

1 Ce nombre exprimant lui aussi en un sens un accroissement de la durée de présentation, mais en tant que durée totale pour 1, 2
n répétitions.

111. L’illusion d’Oppel-Kundt est, on l’a vu (§ 1 sous III), une illusion Ă©galement primaire, mais qui augmente jusqu’à un certain Ăąge sous l’influence de l’activitĂ© exploratrice, parce que celle-ci, au lieu d’aboutir Ă  des compensations comme dans les cas prĂ©cĂ©dents (I et II) d’inĂ©galitĂ©s dimensionnelles, multiplie les « rencontres » sur les intervalles et accroĂźt ainsi l’effet. Il est fort intĂ©ressant, en ces conditions de constater que cette illusion augmente Ă©galement en certains cas avec la rĂ©pĂ©tition comme l’a Ă©tabli E. Vurpillot avec un procĂ©dĂ© d’ajustement (glissiĂšre). La ligne hachurĂ©e a 9 cm et les erreurs systĂ©matiques sont indiquĂ©es en mm sur le tableau suivant que nous devons Ă  l’obligeance de Mlle Vurpillot (elle reviendra sur ces faits dans ses propres publications)1.

Tabl. 57. Evolution de l’illusion d’Oppel-Kundt en fonction de la rĂ©pĂ©tition (20 « niants par groupe d’ñge et par sexe) :

11 convient d’abord de remarquer qu’avec les procĂ©dĂ©s d’ajustement les erreurs enfantines sont en gĂ©nĂ©ral plus fortes2, du fait qu’il se mĂȘle au rĂ©sultat perceptif un facteur de coordination motrice. Il n’est donc pas certain que l’affaiblissement de l’erreur avec la rĂ©pĂ©tition que l’on constate de 7 Ă  11 ans chez les garçons et Ă  7 ans chez les filles ne comporte pas d.e composante relative Ă  l’ajustement, encore qu’on puisse peut- ĂȘtre l’interprĂ©ter par les seuls facteurs perceptifs comme nous le ferons tout Ă  l’heure. Par contre, il est certain que l’augmentation de l’illusion chez l’adulte ne relĂšve pas du procĂ©dĂ© d’ajustement (sans quoi il y aurait diminution de l’erreur).

1 Selon une habitude qui est sans doute sage, E. Vurpillot distingue en ses statistiques les rĂ©sultats des deux sexes, bien que nous n’ayons pas trouvĂ© de diffĂ©rences trop apprĂ©ciables Ă  cet Ă©gard dans notre Ă©tude commune antĂ©rieure sur les courbures. Mais le « facteur spatial » Ă©tant mieux reprĂ©sentĂ© en moyenne chez les garçons, il est possible qu’il ait quel- qu’influence sur les estimations perceptives.

2 A comparer à cet égard les mesures 1-5 de ce tabl. 57 aux différents ùges avec celles du tabl. 54.

Forte chez les femmes (de 9,2 Ă  14,8 pour les quinze premiĂšres et quinze derniĂšres mesures), elle l’est moins chez les hommes (de 10,2 Ă  11,1), mais reste bien distincte des diminutions d’erreurs du double au simple comme celles dont nous avons constatĂ© Ă  l’instant l’existence.

MalgrĂ© ces rĂ©serves quant Ă  l’enfant, il reste assez frappant que le rapport entre les quinze premiĂšres et les quinze derniĂšres mesures donne une Ă©volution assez rĂ©guliĂšre avec l’ñge : 1,18 et 1,62 Ă  7 ans ; 1,24 et 1,01 Ă  9 ans ; 1,14 et 0,91 Ă  11 ans ; 0,91 et 0,62 chez l’adulte. Il semble donc dans les grandes lignes qu’avec l’ñge, les rĂ©pĂ©titions renforcent de plus en plus l’illusion des espaces divisĂ©s et si ce fait fait se confirme il relĂšverait directement de l’interprĂ©tation suggĂ©rĂ©e au § 1 sous III.

Mais cette augmentation de l’illusion avec la rĂ©pĂ©tition n’est progressive que chez les femmes (de 8,6 Ă  15,2) tandis que chez les hommes et les filles de 11 ans il y a oscillation sans grande augmentation. On pourrait donc voir en ces faits le rĂ©sultat de la dualitĂ© des facteurs d’exploration invoquĂ©s au § 1 : plus de « rencontres » sur les intervalles (d’oĂč augmentation de l’illusion) et meilleure dissociation de la ligne Ă  mesurer et des hachures (d’oĂč diminution). Quant Ă  la diminution de l’illusion chez les garçons de 7-11 ans et les filles de 7 ans, on pourrait alors supposer (si elle n’est pas due exclusivement aux facteurs d’ajustement du dispositif) qu’avec la rĂ©pĂ©tition, au lieu d’explorer toujours plus soigneusement la figure (ce qui est fastidieux chez les petits), le sujet s’en tient de plus en plus Ă  la longueur globale, un peu Ă  la maniĂšre des enfants de 5 ans qui ont une faible illusion, ce qui Ă©quivaudrait, mais par nĂ©gligence croissante du dĂ©tail plus que par dissociation active, Ă  cette dissociatoin de la ligne Ă  mesurer et des hachures, qui diminue l’illusion.

IV. Pour ne pas avoir Ă  revenir ultĂ©rieurement sur les effets de rĂ©pĂ©tition, examinons encore maintenant ceux qu’on observe dans la comparaison de deux verticales en prolongement l’une de l’autre, c’est-Ă -dire dans le cas d’une illusion en partie secondaire (que nous Ă©tudierons au § 3). L’hypothĂšse est alors que les effets de la rĂ©pĂ©tition sont orientĂ©s dans le mĂȘme sens que ceux du dĂ©veloppement, c’est-Ă -dire que l’illusion doit croĂźtre dans les deux cas, sauf Ă  ce qu’un compromis s’établisse entre le facteur d’accroissement (en l’espĂšce la polarisation sur les sommets des verticales) et le facteur d’exploration (diminuant l’illusion).

En Ă©tudiant l’illusion des verticales se prolongeant l’une l’autre (Ă©talon de 4 cm) avec un dispositif Ă  glissiĂšre, O. ÂŁirĂ©co- Flicoteaux a obtenu les rĂ©sultats suivants :

Tabl. 58. Comparaison des verticales en prolongement (en % de l’étalon) en fonction de la rĂ©pĂ©tition :

 

G ’

1-5

2,25

6-10

4,50

16-20

3,90

26-30 36-40

1-10

3,37

11-20

3,92

21-30

2,45

31-40

2,20

 

 

 

 

 

1,25

1,05

 

 

 

 

5 ans

F

— 0,80

-0,30

1,00

— 0,55

1,90

— 0,55

0,92

0,25

1,37

 

E

0.72

2,10

2,45

0,35

1,47

1,42

2,42

1,35

1,80

 

G

0,95

1,35

1,80

0,25

1,30

1,15

1,65

-0,20

1,45

7 ans

F

— 1,50

— 0,50

0,20

1,60

0,50

— 1,0

-0,35

1,52

1,05

 

. E

— 0,27

0,42

1,00

0,67

0,98

0,07

0,65

0,6’7

1,25

9 ans

 

— 0,25

0,15

0,50

0,95

1,10

— 0,05

0,85

1,17

1,25

Adultes

 

1,30

1,35

0,85

2,05

1,45

1,57

1,25

2,37

1,77

 

On se trouve ainsi en prĂ©sence d’une forme de distribution nettement diffĂ©rente de celle des illusions primaires (tabl. 55- 56) et rappelant celle de l’illusion d’Oppel (tabl. 57) mais avec un seul cas d’accroissement rĂ©gulier qui est celui des sujets de 9 ans. Il intervient probablement deux facteurs antagonistes, l’un d’exploration croissante qui tend Ă  diminuer l’erreur et l’autre (que nous retrouverons Ă  propos de la figure en Ă©querre, sous V, et Ă©tudierons au § 3) tendant Ă  augmenter l’erreur (polarisation sur les sommets des verticales).

Il est intĂ©ressant, en examinant les cas individuels, de constater que, entre les essais 1-5 et 6-10, le 45 Ă  55 % des sujets Ă  tout Ăąge augmentent leur erreur, 20 Ă  30 % Ă  tout Ăąge le diminuent et 15 Ă  30 % restent stables. L’uniformitĂ© Ă  tout Ăąge de cette tendance initiale Ă  l’augmentation confirme bien la diffĂ©rence avec la rĂ©pĂ©tition des effets primaires et l’existence de ce facteur systĂ©matique dont nous allons voir maintenant un nouvel exemple.

V. La figure en Ă©querr.e (L>) provoque elle aussi une illusion secondaire, mais par surestimation de la verticale par rapport Ă  l’horizontale et non pas en tant qu’occupant la partie

1 G = garçons ; F = tilles ; E = ensemble — 10 sujets par groupe G ou F.

supérieure du champ. On retrouve donc une situation analogue à la précédente.

Mme GrĂ©co a recueilli les faits suivants par la mĂ©thode habituelle d’ajustement (verticale constante de 5 cm et horizontale variable), sur 20 sujets par Ăąge et en prenant 35 mesures immĂ©diatement successives :

Tabl. 58bl” : Effets de la rĂ©pĂ©tition sur l’illusion de la figure en Ă©querre (en % de l’étalon) :

Le caractĂšre dominant de ces transformations dues aux rĂ©pĂ©titions est l’amĂ©lioration initiale (des mesures 1-5 Ă  11-15) suivie d’un plateau sans grande transformation (de 11-15 Ă  31-35). Les detix seules exceptions sont les sujets de 7 ans qui, en moyennes gĂ©nĂ©rales font leur amĂ©lioration entre 11-15 et 21-25 (suivie d’un plateau) et ceux de 9 ans qui amĂ©liorent leur estimation jusqu’à 21-25 pour passer ensuite soit Ă  un plateau (garçons) soit Ă  un retour Ă  des erreurs plus fortes (filles). Mais, dans tous les cas, les courbes obtenues ne marquent ni une amĂ©lioration progressive nette comme dans les illusions primaires du losange ou de MĂŒller-Lyer, ni un accroissement net de l’erreur (comme dans l’illusion d’Oppel, rĂ©sultats adultes femmes). L’impression qui se dĂ©gage est donc celle d’une dualitĂ© de facteurs avec tantĂŽt dominance oscillatoire tantĂŽt compensation entre eux. Le premier de ces facteurs serait naturellement l’effet d’exercice, tendant Ă  distribuer les « rencontres » de façon plus homogĂšne sur l’horizontale.et la verticale : d’oĂč l’amĂ©lioration partielle, en gĂ©nĂ©ral seulement initiale mais parfois un peu plus durable (9 ans) ou plus tardive (7 ans). Le second facteur serait par contre celui qui est responsable de la surestimation de la verticale et auquel les sujets resteraient irrĂ©sistiblement soumis, du moins pour unç part et malgrĂ© l’exercice. Or, nous allons prĂ©cisĂ©ment constater au § 3 qu’il existe un tel facteur capable de rĂ©sister Ă  la rĂ©pĂ©tition et de faire en bien des cas augmenter l’illusion avec l’ñge : c’est le facteur de polarisation, qui pousse Ă  estimer la longueur des verticales en

centrant leur sommet (d’oĂč une hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© des rencontres par opposition aux horizontales centrĂ©es vers leur milieu), et cela d’autant plus que l’espace du sujet est davantage structurĂ© selon un systĂšme de coordonnĂ©es. Mais il est inutile d’en dire plus ici, puisque c’est lĂ  le problĂšme que nous allons examiner maintenant.

§ 3. Les explorations polarisées 1, la surestimation des éléments supérieurs du champ et celle des verticales.

Avec les illusions dont il vient d’ĂȘtre dĂ©jĂ  question (§ 2 sous IV et V) et dont nous abordons maintenant l’analyse dĂ©taillĂ©e, nous retrouvons encore, comme avec celle d’Oppel, une situation intermĂ©diaire entre les effets primaires et secondaires, mais plus proche de ces derniers et conduisant, avec la surestimation des verticales, aux effets de cadre et de rĂ©fĂ©rence qui sont alors franchement secondaires.

1. On sait depuis longtemps que quand deux Ă©lĂ©ments sont comparĂ©s en prĂ©sentation superposĂ©e (verticale ou sagittale2), celui qui occupe la position supĂ©rieure est en gĂ©nĂ©ral surestimĂ©. Par exemple, en mesurant le cercle extĂ©rieur de la figure de DelbƓuf (chap. I § 11 sous II) au moyen de variables placĂ©es (entre autres) au-dessus et au-dessous de la figure, Khosropour a trouvĂ© sur 20 adultes une surestimation moyenne de 1,13 % dans le premier cas et une sous-estimation de — 0,44 dans le second cas, ce qui signifie, dans les deux cas (avec jugement portĂ© sur la variable), que le cercle supĂ©rieur (mesurant ou mesurĂ©) Ă©tait surĂ©valuĂ©. Dans le cas de deux horizontales superposĂ©es l’illusion en question est presque nulle. Par contre dans le cas de deux verticales se prolongeant l’une l’autre, la surestimation de l’élĂ©ment supĂ©rieur est en gĂ©nĂ©ral forte et c’est de ce cas surtout que nous nous occuperons ici.

L’explication classique consiste Ă  supposer l’existence d’une anisotropie de l’espace visuel, la partie supĂ©rieure du champ donnant alors lieu Ă  un allongement apparent des Ă©lĂ©ments qui s’y trouvent placĂ©s. Mais s’il en Ă©tait ainsi, l’erreur devrait ĂȘtre ou constante ou dĂ©croissante avec l’ñge, ce qui est le cas lors-

1 C’est-Ă -dire (Df) conduisant Ă  des inĂ©gales densitĂ©s de centrations en fonction des directions des Ă©lĂ©ments L et non pas en fonction de leurs dimensions.

2 Nous appellerons ainsi la position telle que les Ă©lĂ©ments perçus soient ordonnĂ©s dans la mĂȘme direction que le regard (donc en profondeur) sur un plan horizontal (par exemple les colonnes d’un tableau statistique, la page Ă©tant posĂ©e sur la table).

que l’intervalle est faible ou nul entre les verticales superposĂ©es, niais ce qui ne l’est plus lorsque l’intervalle augmente. En outre l’hypothĂšse n’explique pas les nombreuses exceptions individuelles et surtout un renversement frĂ©quent de l’erreur lorsque, de la comparaison des verticales, on passe Ă  celle d’obliques se prolongeant l’une l’autre. Enfin, sans lui ĂȘtre identique, la surestimation de l’élĂ©ment supĂ©rieur rappelle de prĂšs celle de la verticale comme telle par opposition Ă  l’horizontale, ce qui suggĂšre la recherche de mĂ©canismes communs.

Nous nous sommes donc demandĂ© si l’on ne pouvait pas Ă  nouveau rĂ©duire cette catĂ©gorie d’erreur Ă  des effets de centration, mais liĂ©s dans le cas particulier Ă  des actions polarisĂ©es d’exploration ou de transports, et cela pour la raison suivante. Tandis que toutes les illusions primaires procĂšdent d’inĂ©galitĂ©s dimensionnelles (mĂȘme l’illusion d’Oppel, dans la mesure oĂč elle est primaire, et en tant que mettant en jeu l’inĂ©galitĂ© de l’intervalle partiel et de la longueur totale), deux verticales comparĂ©es en prolongement l’une de l’autre, ou une verticale comparĂ©e Ă  une horizontale donnent lieu -Ă  leurs erreurs systĂ©matiques lorsqu’elles sont dimensionnellement Ă©gales aussi bien qu’inĂ©gales. Si les erreurs sont dues Ă  des effets de centration (donc de rencontres et de couplages), ce serait par consĂ©quent parce que ces centrations sont distribuĂ©es de façon hĂ©tĂ©rogĂšne en fonction de la position ou de l’orientation des Ă©lĂ©ments L comparĂ©s, et non plus en fonction de leurs grandeurs inĂ©gales 1. Il faut donc s’attendre Ă  ce qu’il intervienne en ce cas des polarisations particuliĂšres dans les explorations elles-mĂȘmes et dans les transports, polarisations auxquelles serait alors soumise la distribution des centrations. C’est pourquoi ces variĂ©tĂ©s d’illusions sont, ou bien intermĂ©diaires entre les formes primaires et secondaires (surestimation des Ă©lĂ©ments en position supĂ©rieure), ou bien franchement secondaires (surestimation de la verticale comme telle).

II. Rappelons tout d’abord quelques faits en ce qui concerne la surestimation des Ă©lĂ©ments supĂ©rieurs, faits recueillis avec A. Morf (Rech. XXX) pour les petits intervalles et avec M. Lambercier (Rech. XXXI) pour les plus grands. Soit d’abord une verticale de 4 cm, prolongĂ©e d’une autre Ă©gale (l’une des

1 Dans l’illusion des angles ou de la diagonale du rectangle (chap. I 5 5) on pourrait dire qu’il intervient aussi des questions de position ou d’orientation. Mais nous avons vu (fig. 7) qu’il s’agit en ce cas encore d’inĂ©galitĂ©s de grandeurs (entre A et A’ sur la fig. 7) ce qui ne saurait se concevoir pour des verticales et des horizontales Ă©gales deux Ă  deux. Voir plus loin le dĂ©but du 5 4.

deux soumise Ă  variations pour l’égalisation subjective, mais sans Ă©talon connu du sujet) et sĂ©parĂ©e de ce second Ă©lĂ©ment par des intervalles de O (la sĂ©paration Ă©tant alors marquĂ©e par un petit trait), 1, 2, 4 et 8 cm. En prĂ©sentation verticale avec 15 sujets Ă  5-6 ans et 34-35 sujets aux Ăąges suivants, les moyennes des erreurs ont Ă©tĂ© (les erreurs Ă©tant calculĂ©es en % soit 9 % pour une erreur de 3,6 sur 40) :

Tabl. 59. Comparaison des verticales en prolongement avec faibles intervalles (présentation verticale)1 :

Intervalles

0

10

20

40

80

Différ. 2 de 0 à 80

Différ.

de 0 Ă  20

5- 6 ans ..

9,0(7,5)

9,5(9,0)

12,2(11,7)

12,2

12,5

0,39

0,35(0,56)

7- 8 ans ..

8,9(6,5)

9,5(9,2)

11,7(14,7)

12,0

12,2

0,37

0,31(1,28)

10-11 ans . .

42(4,5)

6,2(5,5)

10,2(10,0)

12,0

12,0

1,85

1,42(1,22)

Adultes . .. .

2,0(2,0)

3,0(2,0)

3,5( 4,7)

5,7

7,7

2,85

0,75(1,37)

 

On voit donc que l’élĂ©ment situĂ© en position supĂ©rieure est en moyenne surestimĂ© et cela d’autant plus que l’intervalle est plus grand. Les erreurs diminuent toutes en moyenne avec l’ñge mais cette diminution s’attĂ©nue fortement avec l’accroissement des intervalles : autrement dit, l’augmentation de l’erreur avec l’intervalle est de plus en plus grande avec l’ñge (diffĂ©rences de 0,38 de 0 Ă  80 Ă  5-6 ans et de 2,85 chez l’adulte). Les phĂ©nomĂšnes sont les mĂȘmes en prĂ©sentation sagittale.

Notons encore, ce qui prĂ©sente de l’intĂ©rĂȘt pour la comparaison entre cette forme d’erreur et la surestimation des verticales comme telles (par opposition aux horizontales) que si l’on remplace les intervalles de 10 et de 20 cm par des traits pleins, c’est-Ă -dire si l’on fait comparer des verticales de 40 mm puis de 45 et de 50 mm sans intervalles entre elles, on trouve les mĂȘmes rĂ©sultats (tabl. 3 de la Rcch. XXX) : augmentation de l’erreur relative (en %) Ă  tout Ăąge avec l’allongement des verticales Ă  comparer, diminution de l’erreur avec l’ñge, mais diminution de plus en plus faible avec l’augmentation de longueur des Ă©lĂ©ments Ă  comparer.

1 Entre parenthÚses les résultats en présentation sagittale sur 15 et 25 sujets par ùge.

y-χ

2 La différence entre x et y est y-x si x = o et si x > o.

x

Examinons maintenant les rĂ©sultats obtenus avec des intervalles plus grands (Rech. XXXI) et une technique consistant Ă  comparer, non plus des traits dĂ©terminĂ©s sur carton blanc, mais des tiges de 10 cm fixĂ©es sur une paroi verticale avec intervalles de 20 ; 80 et 180 cm. L’étalon est placĂ© soit en haut soit en bas, mais Ă  l’insu du sujet (on varie d’une prĂ©sentation Ă  l’autre et l’on demande simplement lequel est le plus grand). Sur 10 adultes (10 mesures) et 13 sujets de 5-8 ans (78 mesures), Lambercier a obtenu les rĂ©sultats suivants (B signifie Ă©talon en bas et H Ă©talon en haut ) :

Tabl. 60. Comparaison de tiges verticales en prolongement à grands intervalles :

On constate alors que la moyenne des erreurs augmente cette fois avec l’ñge (ce qui est le prolongement naturel de l’augmentation relativement de plus en plus forte avec l’ñge en fonction de l’intervalle, observĂ©e au tabl. 59) ; que les surestimations de l’élĂ©ment supĂ©rieur n’atteignent pas le 50 % des jugements chez l’enfant (46 %) ; et que, mĂȘme chez l’adulte on trouve encore un quart d’erreurs nĂ©gatives et 17 % d’erreurs nulles. Enfin, si l’erreur augmente avec l’intervalle, cela n’est vrai chez l’adulte que de 20 Ă  80 cm, l’erreur sur 180 cm d’intervalle devenant nulle comme si les Ă©lĂ©ments Ă©taient alors rendus indĂ©pendants.

III. L’ensemble de ces rĂ©sultats (tabl. 59 et 60) ne parle donc nullement en faveur d’une explication de l’erreur par

1 Pour les fréquences générales on a ajouté les % entre parenthÚses.

l’anisotropie de l’espace visuel (encore que cette anisotropie puisse exister par ailleurs, Ă  supposer que l’on puisse confĂ©rer un sens Ă  la distinction entre l’espace perceptif comme cpnte- nant et ses contenus). Etant donnĂ©es l’évolution des erreurs avec l’ñge et leur variabilitĂ© individuelle il semble bien plus probable que la surestimation de l’élĂ©ment supĂ©rieur se rĂ©duise Ă  des effets de centration, mais subordonnĂ©s Ă  des jeux d’exploration et de transports polarisĂ©s.

Une telle polarisation va, en effet, de soi si l’on part de l’asymĂ©trie des comparaisons verticales, opposĂ©e Ă  la symĂ©trie des comparaisons horizontales. Lorsque l’on compare horizontalement soit deux tiges dressĂ©es sur la mĂȘme ligne de base (donc sur un plan horizontal) ou surtout deux horizontales se prolongeant l’une l’autre, les deux extrĂ©mitĂ©s de droite et de gauche (ou les deux Ă©lĂ©ments s’il s’agit de tiges dressĂ©es) sont orientĂ©es vers des espaces Ă©galement ouverts, sans que rien dans la situation objective n’impose une asymĂ©trie. Subjectivement il peut se prĂ©senter certaines latĂ©ralisations, les unes congĂ©nitales et les autres acquises en fonction, par exemple, de la direction habituelle de la lecture, mais ce sont lĂ  des causes particuliĂšres sans facteur gĂ©nĂ©ral de dyssymĂ©trie. Dans le cas des comparaisons verticales, au contraire, on se trouve en prĂ©sence d’un facteur objectif d’asymĂ©trie : l’élĂ©ment supĂ©rieur est orientĂ© vers un espace ouvert, tandis que l’élĂ©ment infĂ©rieur est dirigĂ© vers une fermeture qui est le sol. Subjectivement le champ visuel est moin haut que large (nos deux yeux et nos deux mains sont en outre disposĂ©s l’un Ă  cĂŽtĂ© de l’autre et non pas l’un au-dessus de l’autre) ; d’autre part les mouvements oculaires sont plus aisĂ©s horizontalement que verticalement et, en nous rĂ©fĂ©rant au sol, nous avons l’habitude de juger de la grandeur des objets dressĂ©s par leur sommet plus que par l’intervalle entre leurs extrĂ©mitĂ©s.

Pour toutes ces raisons, on peut donc admettre que la comparaison de deux horizontales en prolongement s’effectuera surtout Ă  partir de centrations portant sur la partie mĂ©diane, tandis que la comparaison de deux verticales en prolongement se fera surtout de sommet Ă  sommet avec par consĂ©quent une distribution privilĂ©giĂ©e des centrations sur l’intervalle entre ces deux sommets, intervalle comprenant tout l’élĂ©ment supĂ©rieur, par opposition aux parties mĂ©diane et infĂ©rieure de l’élĂ©ment infĂ©rieur, qui seraient moins centrĂ©es. Si ce schĂ©ma, que nous avions adoptĂ© dans la Rech. XXX, est vrai, il suffirait Ă  expliquer la surestimation de l’élĂ©ment en position supĂ©rieure

avec faibles intervalles, ainsi que la diminution de l’illusion avec l’ñge, c’est-à-dire avec les progrùs de l’exploration.

Or, ce schĂ©ma qui n’était qu’une vue de l’esprit lors de la publication de la Rech. XXX (1956) s’est trouvĂ© pleinement confirmĂ© depuis par l’analyse des mouvements oculaires et de la distribution des centrations. GrĂące Ă  l’appareil construit par J. Rutschmann et perfectionnĂ© par Vinh-Bang, nous avons Ă©tudiĂ© avec ce dernier la comparaison de deux verticales de 9 cm sĂ©parĂ©es par un intervalle de 1 cm, et cela dans les quatre positions A (ligne primaire traversant en son milieu la verticale infĂ©rieure), B (id. sur la verticale supĂ©rieure), C (ligne primaire situĂ©e Ă  la base de la verticale infĂ©rieure) et D (ligne primaire situĂ©e au sommet de la verticale supĂ©rieure). L’enregistrement cinĂ©matographique a donnĂ© sur dix adultes les moyennes suivantes du point de vue de la rĂ©partition des centrations (nous y joignons la rĂ©partition des centrations sur deux horizontales de 5 cm avec 2 cm d’intervalle traversĂ© en son milieu par la ligne mĂ©diane) :

Tabl. 61. FrĂ©quences moyennes en % (et entre parenthĂšses en nombres absolus) des centrations correspondant aux parties a (supĂ©rieure) b (mĂ©diane) et c (infĂ©rieure) des verticales supĂ©rieure (I) et infĂ©rieure (II) ainsi qu’aux parties a (gauche) b (mĂ©diane) et c (droite) des horizontales de gauche (1) et de droite (II) :

Positions . .

A

B

C

D

Moy. vertic.

horizont

fa 
.

20,2

18,9

20,1

24,0

20,8

9,8

I ( b 
.

16,8

16,2

18,9

16,0

17,0

12,0

1 c 
.

17,3

24,3

18,2

-16,0

19,0

24,7

Total 1 


54,3(2,82) 59,5(3,38)

57,2(3,03)

56,0(2,80)

56,8(3,00)

46,5(2,40)

Entre 1 et 11

0

0

0,6

0

0,15

6,9’

fa 
.

Il ■] b 
.

28,8

17,6

27,1

38,0

27,9

24,7

 

13,5

14.9

11,3

6,0

11,4

13,0

1 c .■■■

3,4

8,1

3,8

0

3,8

8,8

Total II 


45,7(2,37)

40)5(2,31)

42,2(2,56) 44,0(2,20)

43,1(2,38)

46,5(2,45)

 

On voit qu’effectivement les Ă©lĂ©ments supĂ©rieurs I sont tous plus centrĂ©s que les infĂ©rieurs II, tandis que pour les horizontales la symĂ©trie est parfaite. Les sommets (a) sont plus centrĂ©s que les bases (c) sauf pour I en position B ou la ligne primaire traverse I. Et surtout les bases (c) de l’élĂ©ment infĂ©rieur II sont

cinq fois moins centrĂ©es en moyennes gĂ©nĂ©rales que les bases (c) de l’élĂ©ment supĂ©rieur I puisque celles-ci sont sur le chemin entre les deux sommets. L’analyse des durĂ©es de centration, des transports, etc. donne les mĂȘmes rĂ©sultats : asymĂ©trie nette pour les comparaisons verticales (avec prĂ©dominance des transports de bas en haut pour ces petits intervalles, donc des fixations sur le haut) et symĂ©trie complĂšte pour les comparaisons horizontales lorsque la ligne mĂ©diane est situĂ©e au milieu du champ de dĂ©part.

L’explication par la polarisation des explorations Ă©tant ainsi justifiĂ©e pour les petits intervalles, il reste le cas des grands (tabl. 60), dans lequel il va de soi que les transports jouent un rĂŽle plus considĂ©rable qu’aux faibles distances, si l’on appelle « transport » l’activitĂ© au moyen de laquelle la perception d’un Ă©lĂ©ment A est reportĂ©e ou appliquĂ©e sur un Ă©lĂ©ment ÎČ situĂ© Ă  une distance du premier suffisante pour exiger une nouvelle centration.

Or, les transports peuvent intervenir, en ce cas des comparaisons verticales, de deux maniĂšres distinctes, (a) En passant du sommet de l’élĂ©ment supĂ©rieur Ă  celui de l’élĂ©ment infĂ©rieur ou l’inverse, ils renforceront les « rencontres » sur tout le parcours de l’élĂ©ment supĂ©rieur en dĂ©favorisant les parties mĂ©diane et infĂ©rieure de l’élĂ©ment infĂ©rieur, (b) Selon qu’il y aura plus de transports de haut en bas ou de bas en haut, ils peuvent modifier l’estimation des grandeurs, soit qu’il y ait surestimation de l’élĂ©ment « transporté » au cours mĂȘme du transport (hypothĂšse de vĂ©ritĂ© possible pour les transports horizontaux, mais trĂšs douteuse pour les transports verticaux), soit que le transport renforce les centrations au point de dĂ©part (en vue du transport mĂȘme), ou au point d’arrivĂ©e (stabilisation sur le dernier Ă©lĂ©ment perçu).

Aux faibles intervalles (1 cm pour des verticales de 5 cm) l’analyse des mouvements oculaires indique 53,3 % de transports de bas en haut contre 46,7 % de haut en bas, ce qui est une faible diffĂ©rence mais de sens constant dans les quatre positions A-D (les horizontales donnent par contre l’égalité : 50,3 % de gauche Ă  droite contre 49,7 de droite Ă  gauche). Ce fait contredit donc l’hypothĂšse d’une surestimation de l’élĂ©ment transportĂ© et parle en faveur d’une centration privilĂ©giĂ©e au point d’arrivĂ©e. Si l’on gĂ©nĂ©ralise cette indication aux grands intervalles (ce qui est hypothĂ©tique mais nous ne pouvons rien faire de plus), cela conduirait Ă  penser que les erreurs croissant en ce cas avec l’intervalle seraient dues Ă  une polarisation des

transports, le sujet prenant l’habitude d’une comparaison privilĂ©giĂ©e de haut en bas ou de bas en haut. Une telle interprĂ©tation expliquerait, d’autre part, l’augmentation ou l’erreur avec l’ñge (la polarisation Ă©tant affaire d’habitude) et les variations individuelles (nombre des erreurs nĂ©gatives et existence de neuf types diffĂ©rents d’erreur selon qu’on trouve une erreur +, — ou 0 avec l’étalon en haut ou en bas : tabl. 5 de la Rech. XXXI). Cette hypothĂšse expliquerait aussi qu’en comparaisons dirigĂ©es (Ă©talon inchangĂ© et jugement sur la variable : tabl. 1 de la Rech. XXXI) les erreurs sont complĂštement perturbĂ©es 1, du fait que les consignes donnĂ©es contrecarrent les polarisations spontanĂ©es.

IV. La meilleure justification de l’hypothĂšse d’une polarisation des explorations et des transports est qu’il suffit de substituer aux comparaisons verticales une comparaison entre deux obliques en prolongement inclinĂ©es Ă  45° pour assister Ă  une modification complĂšte du systĂšme des erreurs : une fraction importante des sujets (et souvent la majoritĂ©) surestime l’élĂ©ment infĂ©rieur ! Voici d’abord les rĂ©sultats obtenus avec A. Morf (Rech. XXX) sur 20 enfants par Ăąge et 20+41 adultes 2 (obliques de 4 cm, intervalles de 0 Ă  2 cm) :

Tabl. 62. Comparaison d’obliques (45°) en prolongement, avec prĂ©sentation verticale (et, entre parenthĂšses, en prĂ©sentation sagittale). Erreurs (en %) sur l’élĂ©ment supĂ©rieur :

Vinh-Bang, dans l’analyse des mouvements oculaires sur cette figure, ayant trouvĂ© sur 7 adultes 4 surestimations de l’oblique supĂ©rieure contre 3 surestimations de l’oblique infĂ©rieure, nous avons demandĂ© Ă  A. Morf de bien vouloir vĂ©rifier en prĂ©sentation tachistoscopique le rĂŽle des points de centration (avec fixation obligĂ©e dans le champ de prĂ©exposition). Les rĂ©sultats ont Ă©tĂ© les suivants sur 28 adultes :

1 Mais avec encore augmentation de l’erreur avec l’ñge.

2 20 en présentation verticale du carton et 41 en présentation sagittale.

Tabl. 63. Comparaison d’obliques de 4 cm (45°) au tachistoscope 1 :

Intervalles (cm)

Durées (sec/lCO)

2

0

1

5

10

2

Moy. gén.

 

 

5

10

2

 

 

2

5

10

 

Centr. sommet 1(12)

+2,7

+2,3

+2,3

+ 2,5

+ 2,5

+2,3

+2,5

+2,5

+ 3,0

+ 2,5

> 3/4 I

(16)

+ 1,5

+0,7

+2,0

+ 2,5

+ 2,5

+3,3

+2,0

+2,3

+ 3,3

+ 2,2

 » milieu I

(16)

— 0,5

+Ξ,7

0

+ 0,5

+ 0,8

— 0,5

+0,3

+ 1,0

+ 0,3

+ 0,3

 » » II

(12)

0

+0,5

+0,3

+ 0,3

+ 0,8

+0,3

+0,3

+0,8

+ 0,3

+ 0,4

 » 1/4 II

(16)

— 0,8

— 1,0

— 2,3

— 0,5

— 1,3

— 3,0

— 0,8

— 0,8

— 2,8

— 1,4

base II

(12)

— 1,3

— 1,3

— 1,5

— 1,3

— 0,8

— 1,3

— 1,0

— 1,0

— 1,8

— 1,2

 

On voit que ces erreurs vĂ©rifient bien le rĂŽle des points de centration : positives, c’est-Ă -dire avec surestimation de l’élĂ©ment supĂ©rieur I, quand la fixation porte sur cet Ă©lĂ©ment, nĂ©gatives quand elle porte sur l’élĂ©ment infĂ©rieur et quasi-nulles entre deux. Il existe cependant une lĂ©gĂšre asymĂ©trie dans les moyennes gĂ©nĂ©rales, en faveur de l’élĂ©ment supĂ©rieur, puisque, Ă  centrations correspondantes, cet Ă©lĂ©ment est un peu plus surestimĂ© quand il est fixĂ© que ne l’est l’infĂ©rieur quand il est fixĂ© Ă  son tour.

Mais, quelles que soient ses proportions, la surestimation de l’élĂ©ment infĂ©rieur en vision libre (tabl. 62) suffit Ă  infirmer la thĂšse d’une erreur systĂ©matique due Ă  l’anisotropie de l’espace visuel, donc aux asymĂ©tries du champ lui-mĂȘme. Il s’agit au contraire ici (et ici plus clairement encore que dans les comparaisons verticales) d’une polarisation de l’exploration et des centrations en fonction de l’orientation des Ă©lĂ©ments par ailleurs Ă©gaux. Comment donc expliquer, en ce cas, que la direction oblique (45°) suffise Ă  renverser en tout ou en partie la polarisation propre aux comparaisons verticales ?

Notre hypothĂšse, dans la Rech. XXX, Ă©tait qu’une droite inclinĂ©e ne constituant pas une forme perceptivement Ă©quilibrĂ©e, comme le sont les verticales et les horizontales, l’attention ou les centrations sont attirĂ©es sur son point d’attache (donc sa base) plus que sur son sommet. Ou, si l’on prĂ©fĂšre, les obliques Ă  45° Ă©tant intermĂ©diaires entre les verticales et les horizontales, le regard sera attirĂ© vers le sommet de l’angle qu’elles font avec les rĂ©fĂ©rences horizontales ou verticales, donc vers leur partie infĂ©rieure.

1 Entre parenthĂšses le nombre des sujets.

L’analyse des mouvements oculaires 1 de la distribution des centrations confirme cette tendance gĂ©nĂ©rale pour ce qui est de l’oblique supĂ©rieure, mais avec prĂ©dominance des centrations sur le milieu de la figure d’ensemble pour ce qui est de l’infĂ©rieure :

Tabl. 64. Fréquences moyennes des centrations sur les parties a (supérieure), b (médiane) et c (inférieure) des obliques I (supérieure) et II (inférieure) et des transports dans les deux directions :

On voit que ces distributions sont bien diffĂ©rentes de celles qui caractĂ©risent les comparaisons verticales. Chez les sujets Ă  erreur positive comme chez les autres, l’oblique supĂ©rieure est centrĂ©e avant tout vers le bas, et elle le serait sans doute aussi, mais peut-ĂȘtre Ă  un moindre degrĂ©, si elle Ă©tait seule en jeu. Par contre l’oblique infĂ©rieure est surtout centrĂ©e vers le haut, Ă©tant Ă  comparer Ă  l’élĂ©ment I. Quant aux diffĂ©rences de rĂ©action entre erreurs positives et nĂ©gatives, on voit que l’explication en tient moins au total des centrations sur I et sur II (qui donne bien un excĂšs sur I en erreurs positives, 54,7 contre 45,3, mais une Ă©galitĂ© en erreurs nĂ©gatives), qu’aux raisons suivantes : (1) Les centrations sur la + Ib comparĂ©es Ă  Ilb + IIc (donc sur les parties supĂ©rieure et mĂ©diane de I et mĂ©diane et infĂ©rieure de II) sont de 22,3> 14,0 en erreurs positives et 15,7<20,4 en erreurs nĂ©gatives. (2) Les transports I→II (de haut en bas) sont de 60,5, contre 39,5 II→I en erreurs nĂ©gatives et de 46,7 contre 53,3 en erreurs positives, l’élĂ©ment surestimĂ© Ă©tant Ă  nouveau (comme pour les verticales) celui sur lequel se dirige le transport.

L’explication de ces rĂ©sultats des comparaisons d’obliques semble ainsi devoir relever du mĂȘme schĂ©ma que celle des comparaisons verticales, mais selon une inversion partielle de sens, cohĂ©rente avec la signification gĂ©nĂ©rale de ce schĂ©ma.

1 Recherche Ă  paraĂźtre prochainement, avec Vinh-Bang.

Notons encore que les comparaisons entre verticales égales, situées à des hauteurs différentes (fig. 43), mais séparées par

un décalage horizontal (et éventuellement en plus par un décalage vertical) donnent des résultats intermédiaires entre les deux sortes de comparaisons précédentes (entre verticales et entre obliques, foutes deux en prolongement). Mais il est inutile de revenir ici sur le détail de ces nouvelles erreurs, tantÎt positives et tantÎt négatives, décrites dans la Rech. XXX (tableaux 9, 9 ois et 9 ter) et que nous retrouverons au § 4 sous III.

V. Si l’ensemble des faits prĂ©cĂ©dents (II Ă  IV) est ainsi d’interprĂ©ter par une polarisation des centrations, explorations et transports, ce type d’erreurs systĂ©matiques est alors Ă  relier directement Ă  la surestimation, bien connue Ă©galement mais jusqu’ici insufisamment expliquĂ©e, des verticales comme telles par opposition aux horizontales. En effet, si une verticale est centrĂ©e surtout vers son sommet et une horizontale vers son milieu, le transport de l’une Ă  l’autre (et dans les deux sens), tel qu’il se produira par exemple dans la figure en Ă©querre (L), entraĂźnera une probabilitĂ© de rencontres supĂ©rieure sur la verticale, puisque le passage entre ces deux rĂ©gions avantage l’ensemble de la verticale et nĂ©glige l’extrĂ©mitĂ© libre de l’horizontale. Nous avons longuement cherchĂ© Ă  analyser d’un tel point de vue la figure en Ă©querre, tant par la mesure,des erreurs en vision libre chez l’enfant et chez l’adulte (dans les quatre positions possibles de la figure), que par la mesure tachistoscopique (avec variation des durĂ©es et des points de fixation, Ă©galement chez l’enfant et chez l’adulte) et que par la cinĂ©matographie des mouvements oculaires. L’hypothĂšse indiquĂ©e semble ĂȘtre confirmĂ©e par tous les faits recueillis, comme nous allons le voir ; mais, pour expliquer l’augmentation de l’erreur avec l’ñge (et d’ailleurs pour expliquer aussi cette mĂȘme augmentation dans le cas des comparaisons entre obliques du tabl. 60, car nous n’avons pas encore abordĂ© ce point), il est nĂ©cessaire de complĂ©ter ce recours au facteur de polarisation par l’introduction d’un facteur plus gĂ©nĂ©ral qui le dĂ©termine en partie et qui est celui de la structuration de l’espace perceptif en fonction des rĂ©fĂ©rences de cadre et des coordonnĂ©es. C’est pourquoi les faits que nous allons maintenant dĂ©crire au terme de ce § 3 pourraient aussi bien ĂȘtre placĂ©s au § 4 : nous tenons donc Ă  attirer l’attention sur le caractĂšre de transition de cette partie V du § 3.

 

 

A étudier avec A. Mort la figure en équerre selon ses quatre positions possibles (fig. 44), nous avons obtenu entre autres les résultats suivants :

Tabl. 65. Surestimation de la verticale sur la figure en Ă©querre en fonction des positions I-IV et de l’ordre de prĂ©sentation (20 adultes) :

On voit que la verticale est surestimĂ©e dans toutes les positions, mais que les erreurs varient presque du simple au double et que les diffĂ©rences entre erreurs plus faibles et plus fortes se modifient elles-mĂȘmes selon l’ordre de prĂ©sentation. On a vu d’autre part (§ 2), que les rĂ©pĂ©titions aboutissent sur cette figure (position I mais par une technique d’ajustement) aux courbes d’exercice les plus variĂ©es. Avec la prĂ©sente technique les cinq premiĂšres prĂ©sentations en position I et IV (avec cinq mesures concentriques pour chaque prĂ©sentation) donnent chez l’adulte une augmentation progressive de l’erreur pour I (de 7,3 Ă  10,3 ou de 8,2 Ă  11,8 selon les groupes de sujets) et une faible augmentation pour IV (de 7,8 Ă  9,4) ou pas de modification (de 4,4 Ă  5,0 ou 4,8 pour un autre groupe de sujets). Mais cet accroissement de l’erreur ne dĂ©bute qu’à 9-10 ans et ne s’observe pas Ă  4-5 ans et Ă  peine Ă  6-7 ans.

Quant Ă  l’évolution avec l’ñge, on trouve avec 20 sujets par Ăąge et pour les figures I et IV (dans l’ordre I-IV) une augmentation nette de l’erreur pour I et pas de modification pour IV (mais peut-ĂȘtre Ă  cause de la prĂ©sentation en second rang : voir l’erreur IV sur le tabl. 65) :

 

4-5 ans

6-7 ans

9-10 ans

Adultes

1

1,9

4,0

9,4

10,6

IV

7,6

7,4

7,4

5,2

 

TABL. 65’"”. Evolution des erreurs I-1V avec l’ñge (20 sujets par groupe) :

Durées

0,04

0,10

0,20

0,50

1,0

Durée libre

5-7 ans :

 

 

 

 

 

 

 

FixĂąt, sur

V>..

5,6

6,2

6,4

3,1

3,6

2,0

 » »

H .. .

. . — 2,0

— 3,0

— 4,0

— 7,4 ‱

— 8,0

— 6,0

Adultes :

 

 

 

 

 

 

 

FixĂąt, sur

V . .

6,5

7,9

7,8

7,9

6,8

5,6

 » »

H . . .

4,2

2,7

3,0

3,4

2,8

3,2

 

Il reste, pour complĂ©ter cette description, Ă  fournir le rĂ©sultat de l’analyse tachistoscopique sur les sujets ayant Ă©tĂ© soumis Ă  l’ensemble des mesures pour tous les temps en ordre croissant des durĂ©es (dits groupes non sĂ©parĂ©s, par opposition aux groupes sĂ©parĂ©s pour chaque temps dont il a Ă©tĂ© question au chap. II § 6 tabl. 41). Les erreurs suivantes sont toutes calculĂ©es sur la verticale :

Tabl. 66. Erreurs en position 1 en fonction de la durĂ©e d’exposition (groupes non sĂ©parĂ©s) :

Ce tableau 2 met en Ă©vidence les trois faits fondamentaux suivants. (1) Avec fixation sur la verticale l’erreur adulte est plus forte Ă  toutes les durĂ©es que l’erreur Ă  5-7 ans (comme au tabl. 65 mais en plus faibles proportions). (2) Avec fixation sur l’horizontale, celle-ci est surestimĂ©e par l’enfant (=erreur nĂ©gative sur la verticale) ; c’est ce qui se produit aussi chez les groupes sĂ©parĂ©s (chap. II tabl. 41) jusqu’à 0,1 sec, mais dĂšs 0,2 sec les enfants qui n’ont pas passĂ© par les durĂ©es antĂ©rieures remarquent alors surtout la verticale (erreur positive) tout en fixant l’horizontale ; en groupes non sĂ©parĂ©s par contre les sujets surestiment donc l’horizontale jusqu’en durĂ©e libre. (3) Les adultes surestiment Ă  toutes les durĂ©es la verticale, mĂȘme avec

1 V = verticale, H = horizontale (la verticale est variable et l’horizontale constante).

2 Résultats obtenus avec B. Matalon.

fixation sur l’horizontale, ce qui pose un problĂšme que nous allons reprendre Ă  l’instant (celui des coordonnĂ©es perceptives).

L’ensemble de ces faits (tabl. 64 Ă  66) soulĂšve trois sortes de questions. La premiĂšre est celle de la surestimation de la verticale par rapport Ă  l’horizontale et nous croyons pouvoir la rĂ©soudre de la mĂȘme maniĂšre que celle de la surestimation des verticales supĂ©rieures (cf. l’explication donnĂ©e sous 111) : la verticale Ă©tant centrĂ©e surtout vers son sommet et l’horizontale vers son milieu, le transport de l’une de ces rĂ©gions Ă  l’autre favoriserait les rencontres sur l’ensemble de la verticale et dĂ©favoriserait l’extrĂ©mitĂ© libre de l’horizontale. Voyons alors ce que donnent les mouvements oculaires cinĂ©matographiĂ©s par Vinh- Bang, du point de vue de la distribution des centrations 1 :

Tabl. 67. Fréquence (en %) des centrations correspondant aux parties a (supérieure pour V et gauche pour H), b (médiane) et c (inférieure pour V et droite pour H) des deux éléments V (verticale) et H (horizontale) de la figure en équerre :

On voit que les faits s’accordent bien avec l’explication proposĂ©e : ou bien le maximum des centrations est sur a en V et sur b en H (positions I et III) ou il est sur Z ? en V et dans les parties les plus proches du point de fixation en H {b et c en II, a et b en IV) et dans les deux cas le transport le plus frĂ©quent cĂŽtoie davantage la verticale que l’horizontale au lieu de suivre une trajectoire Ă  45“ par rapport aux deux. Il en rĂ©sulte que, si l’on compare les parties a+b de V aux parties Ă©galement dis-

1 Sur les sujets Ă©tudiĂ©s pour ce tableau (mesures prises pendant l’enregistrement), l’illusion I Ă©tait la plus forte et II la plus faible.

taies de H (distales par rapport aux points de jonction avec V), on a :

I II III IV

51,9 contre 35,4 37,2 contre 31,0 57,1 contre 26,6 33,3 contre 40,0

Seule la position IV fait donc exception, mais les transports de H à V (avec donc stabilisation sur V) y sont de 58,3 % contre 41,7 de V à H, ce qui inverse la relation.

Le second problĂšme est celui de la variabilitĂ© de l’illusion selon les positions et i’ordre de prĂ©sentation. La rĂ©ponse est sans doute que, l’illusion de la verticale par rapport Ă  l’horizontale rĂ©sultant de la polarisation des explorations et des transports, il suffit alors de la moindre dĂ©viation dans le trajet le plus frĂ©quent des transports pour modifier le taux de l’erreur. Or, en passant d’une position Ă  l’autre, selon les divers ordres de prĂ©sentation, il va de soi que le sujet peut osciller entre des transferts du schĂšme momentanĂ© antĂ©rieur et des modifications brusques tenant au changement des positions. Chez les sujets de Vinh-Bang, l’erreur la plus forte correspond, par exemple, au transport entre Va et Hb et l’erreur la plus faible au transport entre Vb et la partie proximale de H : il suffirait alors d’une alternance entre ces deux procĂ©dĂ©s ou d’une perservĂ©ration d’une position Ă  la suivante pour rendre compte des variations momentanĂ©es entre erreurs fortes et faibles.

Mais le problĂšme des variations quantitatives de l’erreur n’est que d’intĂ©rĂȘt mineur Ă  cĂŽtĂ© de la question centrale de son augmentation avec l’ñge, c’est-Ă -dire du caractĂšre « secondaire » de l’illusion de la verticale. Or, nous ne pouvons plus parler ici d’une polarisation croissante avec l’ñge comme pour la surestimation des verticales supĂ©rieures Ă  intervalles croissants (cf. les n“ II-III), puisque prĂ©cisĂ©ment la polarisation est ici assez variable (et c’est pourquoi il convenait de souligner l’instabilitĂ© quantitative de l’erreur, opposĂ©e Ă  sa stabilitĂ© qualitative croissante). Il faut donc recourir Ă  un facteur plus gĂ©nĂ©ral que celui des polarisations d’exploration et de transport, et les faits du tabl. 66 nous y obligent de façon particuliĂšrement impĂ©rative, puisque les adultes surestiment encore la verticale lorsqu’ils centrent l’horizontale, tandis que les jeunes enfants seuls se conforment ici Ă  la rĂšgle de la surestimation en fonction du point de centration. Or, ce facteur plus gĂ©nĂ©ral s’impose dĂšs que l’on cherche Ă  quels critĂšres perceptifs se fie le sujet lorsqu’il distingue les verticales, les horizontales et les obliques. Ces critĂšres sont d’abord relatifs, bien entendu, Ă  la

direction du regard en position normale du sujet : est horizontale toute perpendiculaire au plan sagittal et verticale toute parallĂšle Ă  ce plan, l’inclinaison des obliques s’évaluant en fonction de ces deux orientations. Mais, s’il est probable que les jeunes sujets se contentent de ces critĂšres Ă©gocentriques, et que les polarisations initiales de l’exploration et des transports ne requiĂšrent pas d’autres conditions, l’extension mĂȘme des activitĂ©s d’exploration, une fois dĂ©passĂ©es les limites de dĂ©part auxquelles nous avons attribuĂ© le rĂŽle du syncrĂ©tisme et le primat de la proximitĂ© chez l’enfant (§ 1), conduira Ă  des mises en rĂ©fĂ©rences relatives, non plus seulement Ă  la direction du regard (donc au plan sagittal), mais encore aux liaisons entre les divers objets eux-mĂȘmes et cela Ă  des distances croissantes. En ce cas, l’horizontale et la verticale finiront par se rĂ©fĂ©rer aux cadres et non plus exclusivement aux relations internes des figures eu Ă©gard Ă  la position du sujet et Ă  la direction de son regard. C’est cette activitĂ© relative aux rĂ©fĂ©rences de cadres, et en gĂ©nĂ©ral aux coordonnĂ©es perceptives, qui croĂźt avec l’ñge comme nous allons le voir et qui confĂšre alors aux verticales et aux horizontales une signification nouvelle pour la perception, se traduisant entre autres par une meilleure estimation de l’inclinaison des obliques. Ce serait alors cette structuration d’ensemble progressive qui expliquerait par ailleurs l’augmentation avec l’ñge des erreurs sur la longueur des verticales (tabl. 65 et 66) et des obliques (tabl. 62), car mieux la verticalitĂ© et les inclinaisons sont Ă©valuĂ©es en tant que directions, et plus les longueurs des droites verticales, inclinĂ©es ou horizontales deviennent hĂ©tĂ©rogĂšnes et donnent lieu Ă  des polarisations distinctes. C’est ce que nous allons examiner maintenant.

§ 4. Les activités de mise en références :
effets de cadres et coordonnées perceptives.

Partis de la plus Ă©lĂ©mentaire des activitĂ©s perceptives, l’activitĂ© d’exploration (§ 1) nous avons vu qu’elle peut renforcer certaines erreurs (§ 1 sous III) mais aboutit en gĂ©nĂ©ral Ă  une rĂ©duction des illusions par compensation (§ 2). Mais nous avons constatĂ© Ă©galement (§ 3) qu’en raison des diffĂ©rentes directions possibles de l’exploration, celle-ci peut donner lieu Ă  des polarisations privilĂ©giĂ©es, sources de nouvelles erreurs (surestimation des Ă©lĂ©ments situĂ©s en position supĂ©rieure et surestima-

tion des verticales) et que ces polarisations d’abord relatives Ă  la direction du regard du sujet peuvent se subordonner secondairement Ă  des rĂ©fĂ©rences plus « objectives » et plus gĂ©nĂ©rales : c’est alors que se constituent les effets de cadres et les cordonnĂ©es perceptives dont il s’agit de traiter maintenant.

I. Nous appellerons « effets de cadre » les effets provoquĂ©s par des Ă©lĂ©ments objectifs extĂ©rieurs Ă  la figure perçue lorsqu’ils agissent sur l’estimation des directions des Ă©lĂ©ments L de la figure et non pas (ou seulement indirectement) sur l’estimation de leurs dimensions. Nous ne parlerons donc pas d’effets de cadre lorsque, par exemple, les dimensions trop petites du carton modifient la longueur apparente d’une ligne L dessinĂ©e sur lui (en ce cas c’est la longueur L„ de la marge qui entre en relation avec L), mais bien lorsque les bords rapprochĂ©s ou Ă©loignĂ©s de ce carton influencent l’évaluation de la direction de L (horizontale, inclinĂ©e, etc.). Or, comme nous avons dĂ©jĂ  dĂ©fini les explorations polarisĂ©es (voir la note attachĂ©e au titre du § 3) par leur relation avec les directions et non pas les dimensions, nous entrevoyons d’emblĂ©e comment les activitĂ©s de mise en rĂ©fĂ©rences prolongent l’activitĂ© exploratrice sitĂŽt les distances franchies de la figure au cadre.

Mais avant d’établir que ces distances ne sont prĂ©cisĂ©ment franchies qu’assez tard, discutons encore une difficultĂ© possible. L’estimation des directions se fonde, en effet, toujours en derniĂšre analyse sur des estimations dimensionnelles, car percevoir qu’une droite est parallĂšle Ă  une autre ou estimer dans quelle mesure elle ne l’est pas, ce n’est pas seulement Ă©prouver une impression globale de mĂȘme direction, c’est surtout Ă©valuer l’équidistance entre ces droites ou leur non-Ă©qui- distance et ses degrĂ©s (mĂȘme si les deux jugements sont contradictoires en certaines situations, comme dans les allĂ©es de Luneburg). Dans le cas des angles ou de la diagonale du rectangle (chap. I § 5), par exemple, nous avons vu que l’inclinaison est Ă©valuĂ©e en fonction d’inĂ©galitĂ©s de grandeurs (entre A et A’ sur la fig. 7). Mais rĂ©ciproquement, pour Ă©valuer perceptivement des longueurs il s’agit toujours de tenir compte du parallĂ©lisme ou des directions diffĂ©rentes des Ă©lĂ©ments L comparĂ©s entre eux. Seulement, de deux choses l’une : ou bien l’estimation de l’inclinaison ou de la direction est utilisĂ©e en vue d’une comparaison dimensionnelle (et, en cas de dimensions inĂ©gales, il s’agira d’illusions primaires comme dans le cas des angles oĂč l’inclinaison des cĂŽtĂ©s est Ă©valuĂ©e en vue d’un jugement sur leur Ă©cartement ; et, en cas de dimensions

Ă©gales, il s’agira des illusions intermĂ©diaires ou secondaires comme celles du § 3 de ce chap. III) ; ou bien ce sont au contraire ces donnĂ©es dimensionnelles ne sont utilisĂ©es qu’en vue d’une estimation des directions et il s’agira des effets (« secondaires ») de cadres dont nous allons parler maintenant. Ainsi le cercle entre les dimensions et les directions est inĂ©luctable, mais la diffĂ©rence entre les catĂ©gories d’illusions consiste en ceci que cette situation circulaire est utilisĂ©e Ă  des fins distinctes.

II. Cela dit, un exemple frappant d’effets de cadres dans lequel on voit l’activitĂ© exploratrice se prolonger en activitĂ© de mise en rĂ©fĂ©rence est celui de l’illusion des quadrilatĂšres partiellement superposĂ©s (fig. 11 au chap. I). Nous avons dĂ©jĂ  dĂ©crit (chap. 1 § 5) le mĂ©canisme primaire de cette illusion, qui repose sur des effets d’angles et autres surestimations dimensionnelles. Mais il s’y ajoute des questions de direction et cela pour deux raisons : (1) la question posĂ©e porte sur la direction puisqu’il s’agit d’évaluer l’inclinaison ou l’horizontalitĂ© apparentes de la ligne mĂ©diane de la figure et que, pour faciliter cette Ă©valuation chez les enfants nous avons inscrit l’ensemble de la figure Ă  l’intĂ©rieur d’un cadre rectangulaire de 10,8 × 3,2 cm, le tout dessinĂ© sur des feuilles de 21 × 15 cm ; (2) pour que les angles a et ÎČ (voir fig. 11) agissent sur la direction de la ligne mĂ©diane totale, il faut les percevoir (car autre chose est de prĂ©senter un fort effet d’angle, comme les jeunes sujets, lorsque cet angle est perçu, et autre chose est de le percevoir c’est-Ă -dire de discerner les inclinaisons), ce qui revient Ă  tenir compte de toutes les directions (inclinaisons, etc) des divers Ă©lĂ©ments de la figure, les uns par rapport aux autres et chacun par rapport aux cadres (cadre dessinĂ© ou bords de la feuille).

Or, ces effets de direction et de cadres ont jouĂ© un tel rĂŽle, dans les rĂ©actions aux treize figures diffĂ©rentes que nous avons utilisĂ©es avec Marianne Denis-Prinzhorn, que l’évolution avec l’ñge de ces rĂ©actions s’est trouvĂ©e, non pas uniforme, mais diffĂ©renciĂ©e selon les trois grands types de dĂ©veloppement dĂ©jĂ  dĂ©crits dans l’Introduction de cet ouvrage (sous V). Parmi ces treize figures, il s’en trouve, en effet, deux (figures X et XI de la Rech. XXI) dont les quadrilatĂšres ne sont pas colorĂ©s en noir mais oĂč il s’agit de carrĂ©s dessinĂ©s au trait, les uns vides (X) les autres gris clair mais Ă  bords marquĂ©s par un trait noir (XI) ; il s’en trouve, d’autre part, une (IV) Ă  carrĂ©s entiĂšrement noirs mais sans le cadre rectangulaire d’en-

semble de 3,2X10,8 cm, les seules rĂ©fĂ©rences Ă©tant les bords de la feuille de 15 X 21 cm ; quant aux autres figures (I-I1I, V-IX et XII-XIII), il s’agit de quadrilatĂšres (carrĂ©s ou rectangles) colorĂ©s en noir et inscrits dans le cadre gĂ©nĂ©ral de 3,2 X 10,8 cm. Or l’évolution avec l’ñge de ces trois catĂ©gories de figures s’est trouvĂ©e la suivante (44 adultes, 40 enfants de 5-7 ans et 40 de 9-12 ans) :

Tabl. 68. Evolution avec l’ñge des erreurs aux diverses figures de l’illusion des quadrilatĂšres partiellement superposĂ©s 1 :

 

5-7 ans

9-12 ans

Adultes

Figures X (carrés vides) 


0,19

0,10

0

 » XI (carrĂ©s gris) 
.

0,38

0,10

0

 » IV (sans cadre) 
.

0,50

1,18

1,36

Figures I-II1 (carrés noirs) . .

1,41

1,51

1,44

 » V-VI et IX2

0,86

0,96

0,76

 » VII-V1H 3

1,17

L72

1^67

 » XII-XIII4

0,44

0^92

0,57

 

On relĂšve ainsi les trois formes d’évolution suivantes, dont on aperçoit d’emblĂ©e les relations avec les effets de direction et de cadres :

(1) Les figures X et XI donnent lieu Ă  une diminution continue de l’illusion avec l’ñge et Ă  sa suppression totale chez l’adulte. La raison en est (Rech. XXI pp. 308-9) que les cĂŽtĂ©s des carrĂ©s dessinĂ©s au trait sont beaucoup plus rĂ©sistants que de simples frontiĂšres entre le noir et le blanc (estompĂ©es par la brillance et l’irradiation) et que, avec l’aide du cadre rectangulaire, l’adulte perçoit alors les parallĂ©lismes et perpendicularitĂ©s objectifs, sans aucune inclinaison apparente. Les jeunes sujets, insensibles au cadre rectangulaire, perçoivent au contre de lĂ©gers effets d’angles et plusieurs sujets voient la mĂ©diane gĂ©nĂ©rale inclinĂ©e.

1 Les erreurs indiquĂ©es paraissent trĂšs faibles en moyennes, mais il s’agit des mm d’inclinaison sur 108 mm, ce qui correspond Ă  des diffĂ©rences de direction notables.

2 II s’agit de carrĂ©s noirs mais Ă  cĂŽtĂ©s supĂ©rieurs ou infĂ©rieurs reliĂ©s d’un carrĂ© Ă  l’autre par des traits discontinus (V) ou continus (VI) et de rectangles couchĂ©s (IX).

3 Rectangles dressés par rapport à la ligne Médiane générale de la figure.

4 Carrés gris sans cÎtés marqués de traits noirs (XII) ou blancs sur fond noir (avec médiane générale tracée en blanc), sans cÎtés marqués au trait (XIII).

(2) La figure IV donne lieu Ă  un accroissement continu de l’illusion avec l’ñge parce que l’absence de cadre rectangulaire affaiblit beaucoup les effets chez les petits de 5-7 ans, tandis que les grands de 9-12 ans et surtout les adultes se rĂ©fĂšrent de plus en plus aux bords mĂȘmes de la feuille, c’est-Ă -dire Ă  des cadres plus distants.

(3) L’ensemble des autres figures donne lieu Ă  une augmentation d’illusion de 5-7 Ă  9-12 ans puis Ă  une dĂ©croissance dans la suite, conformĂ©ment Ă  ce que nous avons dĂ©jĂ  vu (§ 3 sous IV) de l’évolution des comparaisons entre obliques (tabl. 62) et Ă  ce que nous allons retrouver maintenant lors de la comparaison d’une oblique avec une verticale. Il convient donc de renvoyer la discussion de cette troisiĂšme forme d’évolution avec l’ñge aprĂšs l’exposĂ© de ces nouveaux faits (sous III).

III. Nous avons demandĂ© jadis Ă  H. WĂŒrsten (Rech. IX) de comparer une verticale avec des droites de direction quelconque mais sans extrĂ©mitĂ©s communes et en variant, d’une part, leur direction et, d’autre part, leur distance par rapport Ă  la verticale : d’oĂč les principales combinaisons de la fig 45, mais avec en plus variation des distances pour I Ă  IV. On voit immĂ©diatement que ces expĂ©riences intĂ©ressent donc Ă  la

 

fois le mécanisme des transports et les coordonnées perceptives.

Notons d’abord que les variations de distances ne jouent que peu de rĂŽle1. Pour des droites de 3 cm (l’une constante et l’autre variant de 28 Ă  35 cm) les distances Ă©tudiĂ©es (pour les figures I Ă  IV) ont Ă©tĂ© de 2,5 et 10 cm entre les extrĂ©mitĂ©s les plus proches : or l’erreur croĂźt en moyenne lĂ©gĂšrement de 2 Ă  5 cm puis dĂ©croĂźt de 5 Ă  10 cm comme si les Ă©lĂ©ments devenaient plus indĂ©pendants.

Par contre un premier fait remarquable est que les erreurs de type C (figure I C) donnent aux trois distances des erreurs beaucoup plus faibles que celles de type A et B et qu’elles comportent comme celles de type D (figure III D) un mĂ©lange de surestimations et de sous-estimations de la verticale supĂ©rieure (surtout sous-estimation pour les distances de 2 Ă  5 cm et surtout surestimation pour celle de 10 cm). Mais l’illusion IV est un peu plus forte et donne une surestimation de l’élĂ©ment supĂ©rieur. Voici ces rĂ©sultats de WĂŒrstĂ©n (en mm) :

Tλbi.. 69. Evolution des erreurs2 sur les figures 1 C (à 2 ; 5 et 10 cm), 111 D et IV (en mm sur 30) :

 

5 ans

6

7

8

9

I C ( 2 cm) ..

0,8 (0,8)

0,4 (0,9)

0,2(0,7)

— 0,05(1,25)

0,3 (0,9)

I C ( 5 cm) ..

0,4 (0,7)

0,03(0,7)

— 0,3(1.2)

— 0,5 (1,0)

— 0,25(0,75)

I C (10 cm) ..

0,7 (0,9)

0,2 (0,8)

— 0,4(0,7)

— 0,3 (1,2)

— 0,4 (1,1)

III D ( 5 cm) ..

0,2 (0,6)

0,2 (0,6)

0,3(0,5)

0,3 (0,7)

0,4 (0,7)

IV

— 0,25(0,6)

— 1,3 (1,3)

— 1,9(1,9)

— 1,4 (1,7)

— 2,15(2,1)

Moy. arith

(0,6)

(0,8)

(1,0)

(1,1)

(1,1)

 

 

10

11

12

Adultes

I C ( 2 cm) ..

 

0,3 (0,8)

0,3(0,8)

0,1 (0,6)

0,2 (0.5)

I C ( 5 cm) ..

 

— 0,5 (0,7)

— 0,5(0,9)

— 0,5 (0,8)

— 0,1 (0,8)

I C (10 cm) ..

 

— 0,4 (1,0)

— 0,6(0,9)

— 0,7 (1,0)

— 0,2 (0.7)

III D ( 5 cm) ..

 

0,3 (0,5)

0,3(0,5)

0,2 (0,5)

u,2 (0.5)

IV

 

— 1,9 (1,9)

— 2,2(2,2)

— 1,6 (1,6)

— 1,4 (1.4)

Moy. arith

 

(1,0)

(1,0)

(0,9)

(0,7)

 

Donnons encore les résultats obtenus chez les adultes sur les figures lia (cf. la fig. 45 en II) et Ilb (oblique plus redressée) :

1 Pourvu naturellement que les Ă©lĂ©ments linĂ©aires ne se rejoignent pas en un point d’origine commun.

2 Entre parenthÚses les erreurs arithmétiques.

Tabl. 69bis. Erreurs adultes sur la figure 11 (entre parenthÚses moyennes arithmétiques) :

Ces tableaux fournissent trois sortes d’indications intĂ©ressantes, les unes relatives au sens des erreurs et Ă  leur valeur et les autres Ă  leur allure gĂ©nĂ©tique :

(1) Le fait que la plupart des erreurs de type C soient positives (= sous-estimation de la verticale) Ă  la distance de 2 cm ainsi que, pour certains Ăąges, aux distances de 5 et 10 cm, tient sans doute Ă  ce que, les verticales Ă©tant centrĂ©es surtout vers le haut et les obliques ordinairement vers le bas (§ 3), l’oblique placĂ©e en dessous de la verticale comme dans les figures C est centrĂ©e successivement vers le bas (comme d’habitude) et vers le haut (en vue de la comparaison avec la verticale situĂ©e au-dessus d’elle), d’oĂč la surestimation de cette oblique.

(2) Mais la situation Ă©tant ainsi conflictuelle, l’erreur ne peut ĂȘtre que faible en moyenne de par ses composantes opposĂ©es. Au contraire l’erreur sur les figures II (oblique au- dessus de la verticale) est Ă  la fois nĂ©gative chez les adultes (= surestimation de la verticale) et un peu plus forte (WĂŒrsten ne l’a pas Ă©tudiĂ©e chez l’enfant), l’oblique Ă©tant alors sans doute centrĂ©e surtout vers le bas. L’erreur IV est, elle aussi, constamment nĂ©gative et en gĂ©nĂ©ral plus forte, les deux obliques n’ayant pas la mĂȘme direction et celle du haut Ă©tant favorisĂ©e par la nĂ©cessitĂ© de considĂ©rer de façon sans doute Ă©gale ses deux extrĂ©mitĂ©s.

(3) Si faibles que soient les erreurs du tabl. 69 (0,16 Ă  7,3 %), elles marquent cependant dĂ©jĂ  une tendance gĂ©nĂ©tique que nous allons retrouver beaucoup mieux indiquĂ©e pour les erreurs suivantes : l’illusion augmente de 5 Ă  8 ans puis dĂ©croĂźt de 9 ans Ă  l’ñge adulte.

Les principaux rĂ©sultats gĂ©nĂ©tiques de WĂŒrsten sont relatifs aux figures I B 1, V, VI et VII : tabl. 70.

On voit ainsi que la surestimation des verticales par rapport aux horizontales ou aux obliques obĂ©it Ă  un loi de dĂ©veloppement prĂ©cise, identique Ă  celle du tabl. 69, mais beaucoup mieux dĂ©gagĂ©e (les erreurs Ă©taient indiquĂ©es par WĂŒrsten en

1 Les sondages prĂ©liminaires ont montrĂ© que les erreurs sur 1 A sont de mĂȘme sens que sur I B et simplement un peu plus faibles (tabl. 6 de la Rech. IX).

mm, les moyennes oscillent donc en % entre — 2,3 Ă  5 ans, — 9,0 Ă  9 ans et — 4,6 chez l’adulte) : l’erreur croĂźt sans discontinuer entre 5 et 9 ans pour dĂ©croĂźtre ensuite de 10 ans Ă  l’ñge adulte.

Tabl. 70. Evolution des erreurs1 sur les figures I B (distances 2 ; 5 et 10 cm) et V-V1I (en mm sur 30) :

 

5 ans

6

7

8

9

10

11

12

Adultes

1 B (2 cm)

. . — 0,9

— 1,65

— 2,2

— 2,45

— 2,9

— 2,75

— 2,3

— 2,2

— 2,0

 » (5 cm)

. . — 1,25

— 2,65

— 2,8

— 3,2

— 4,2

— 3,8

— 3,3

— 3,2

— 2,3

 » (10 cm)

. . — 0,8

— 2,1

— 2,4

— 2,4

— 3,75

— 3,0

— 2,7

— 2,6

— 2,2

V

. . — 0,5

— 1,6

— 2,0

— 1,9

— 2,6

— 2,5

— 2.2

— 1,6

— 1,1

VI

. . — 0,8

— 1,5

— 1,55

— 1,95

— 1,9

— 1,8

— 1,25

— 0,9

— 0,7

Vil 
 .

.. +∩07

4-0,1

— 0,7

— 1.1

— 0,9

— 0,85

— 0,7

— 0,7

— 0,4

Moyennes

. . — 0,7

— 1,6

— 1,9

— 2,2

— 2,7

— 2,4

— 2,1

— 1,8

— 1.4

 

Le jeu des centrations et des rencontres analysĂ© ou supposĂ© au § 3 ne suffisant pas Ă  rendre compte d’une telle Ă©volution avec l’ñge, il faut donc, nous semble-t-il, pour l’expliquer, recourir Ă  l’interprĂ©tation suivante : (1) le dĂ©faut de coordonnĂ©es perceptives chez les jeunes sujets faciliterait la comparaison des longueurs entre droites diversement dirigĂ©es ; (2) les progrĂšs de la structuration de ces coordonnĂ©es entraveraient au contraire les comparaisons de longueurs entre droites autrement orientĂ©es, d’oĂč l’augmentation de l’erreur de 5 Ă  9-10 ans (Ăąge supposĂ© d’une telle coordination) ; (3) cette structuration achevĂ©e, l’exercice croissant des transports avec changement de direction faciliterait Ă  nouveau les comparaisons dimensionnelles en jeu, ce qui diminuerait les moyennes d’erreurs aprĂšs 9-10 ans.

Il est vrai que l’on pourrait recourir Ă  une explication en apparence plus simple. Dans son article avec P. Vautrey, dont nous allons citer un tableau, P. Fraisse dit entre autres : « Pour l’enfant de 6 ans, l’illusion 1 [= I B sur notre fig. 45] serait peu structurĂ©e par suite de la distance entre les deux lignes et ceci l’affaiblirait. Avec l’ñge cette structuration croĂźtrait. Le fait que les deux lignes ne se touchent pas joue Ă  notre avis un rĂŽle capital. Alors que l’illusion de MĂŒller-Lyer dĂ©croĂźt lĂ©gĂšrement avec l’ñge, Triche (1933) a trouvĂ© qu’au

1 Les moyennes arithmétiques se confondent presque toujours avec les moyennes algébriques.

contraire l’illusion croissait avec l’ñge si elle Ă©tait prĂ©sentĂ©e sous la forme Ej □ □ , etc. » Mais que signifie « struc

turer » une figure ? Cela dĂ©pend des relations en jeu et, dans le cas particulier, structurer revient Ă  tenir compte des directions autant que des longueurs. Or, tenir compte des directions Ă  distance (et Fraisse a bien raison d’insister sur cette distance) c’est prĂ©cisĂ©ment construire un systĂšme de coordonnĂ©es. L’interprĂ©tation de Fraisse revient donc identiquement Ă  la nĂŽtre et la structuration qu’il invoque recouvre sans plus une activitĂ© perceptive de mise en rĂ©fĂ©rence. Quant au rĂ©sultat de Triche, il ne s’agit pas de directions, donc de coordonnĂ©es, mais simplement de mise en relation Ă  distance, ce qui est la dĂ©finition des activitĂ©s perceptives de transport, et ce qui rend naturel qu’en ce cas aussi l’illusion en jeu augmente avec l’ñge.

Mais notre interprĂ©tation suppose trois sortes de contrĂŽles ou de discussions. (1) H s’agit d’abord de prouver que les activitĂ©s perceptives supposĂ©es (de mise en rĂ©fĂ©rence ou de construction des coordonnĂ©es perceptives) constituent bien la cause indirecte, l’évolution de l’erreur avec l’ñge : il convient donc de les Ă©liminer par des prĂ©sentations tachistoscopiques assez courtes pour exclure toute mise en rĂ©fĂ©rence et surtout tout transport, et d’examiner si la courbe d’évolution des erreurs en prĂ©sentations brĂšves et en fonction de l’ñge est modifiĂ©e par cette suppression. (2) Il s’agit ensuite de dĂ©montrer directement le progrĂšs des activitĂ©s de mise en rĂ©fĂ©rence. (3) Il s’agit enfin de rechercher s’il n’existe pas d’autres causes de diminution de l’erreur aprĂšs 9-10 ans qu’un exercice croissant des comparaisons dimensionnelles avec changements de direction.

(1) Sur le premier point, nous sommes redevables Ă  P. Fraisse du contrĂŽle tachistoscopique, qu’il a eu l’idĂ©e d’instituer pour sa propre information et qu’il a rĂ©alisĂ© avec P. Vau- trey 1. Ce premier contrĂŽle s’est rĂ©vĂ©lĂ© dĂ©cisif : sans activitĂ© oculo-motrice l’illusion (mesurĂ©e sur la figure I B) demeure Ă  peu prĂšs constante Ă  tout Ăąge (le montant de l’illusion, qui en ce cas est non nulle, relevant alors des simples mĂ©canismes de rencontres, considĂ©rĂ©s au § 3) : tabl. 71.

(2) Quant aux progrĂšs supposĂ©s de l’activitĂ© de mise en rĂ©fĂ©rence avec l’ñge (activitĂ© responsable de l’estimation des

1 P. Fraisse a. P. Vautrey, The influence of Ăąge, sex a. specialized trai- ning on the vertical-horizontal illusion, Quat. exp. Psychol., vol. 8 (1956). pp. 114-120.

directions par opposition Ă  celle des dimensions), WĂŒrsten lui-mĂȘme a fourni les Ă©lĂ©ments de la rĂ©ponse et nous en indiquerons plus loin d’autres, rĂ©unis par P. Dadsetan.

Durée

Sujets

6 ans

9-10 ans

Adultes non cukiÚés

Etudiants Ăšs lettres

Etudiants Ăšs sciences

 

G 


3,5(7)

4,0(9)

3,8(12)

5,1(11)

4,0(10)

0,2 sec

F 


4,4(9)

4,6(9)

4,4(15)

4,7(8)

4,1(10)

 

Moy.

3,9

4,3

4,1

4,9

4,0

 

G 


3,6(7)

3,4(9)

3,7(12)

4,8(11)

3,3(10)

1 sec

F 


4,0(9)

4,3(9)

3,7(15)

4,5(8)

3,6(10)

 

Moy.

3,8

3,8

3,7

4,6

3,5

Durée

G 


2,5(10)

3,2(17)

3,4(6)

3,0(11)

3,4(11)

libre <

F 


2,6(10)

4,3(20)

4,0(14)

4,3(10)

3,7(12)

 

Moy.

2,5

3,8

3,7

3,6

3,6

 

Tabl. 71. Résultats de Fraisse-Vautrey sur la figure IB en pré

sentation tachistoscopique 1 (entre parenthÚses : le nombre de sujets) :

 

5 ans

6

7

8

9

10

11

12 Ad* »“

Seuil (en ") .

. 18,3

16,5

10,4

7,6

5,6

5,6

5,1

3,1

2,3

Err. syst. . . . (moy. arith.)

2,2

2,5

1,5

1,2

0,9

1,0

1,1

0,7

0.6

Err. syst. . . . (moy. alg.)

. — 1,6

— 1,2

— 0,9 -

-0,6 -

-0,2 -

— 0,5

+0,2

+0,1

0

 

Etant donnĂ©e l’évolution des estimations dimensionnelles des tabl. 69 et 70, il s’agissait, en effet, d’examiner comment les enfants des mĂȘmes Ăąges rĂ©agiraient aux mĂȘmes figures (par exemple I C) lorsqu’on leur demanderait, non plus de comparer la longueur de l’oblique Ă  celle de la verticale, mais bien d’évaluer son inclinaison par comparaison avec d’autres cartons sur lesquels l’oblique (inclinĂ©e Ă  135° sur le modĂšle par rapport Ă  la verticale) varie de 119° Ă  101° (par Ă©chelons de 2°). La question posĂ©e est alors simplement celle du parallĂ©lisme ou du non parallĂ©lisme entre l’oblique du modĂšle et celle de la variable. Les rĂ©sultats ont Ă©té :

Tabl. 72. Evaluation de l’inclinaison de l’oblique à 135° (figure IC) :

On voit ainsi que de 5 à 8 ans, tandis que les erreurs de dimensions des tabl. 69 et 70 s’accroissent, les erreurs de di-

1 G = garçons, F = filles ; entre parenthÚses le nombre des sujets.

rection (ou d’orientation) diminuent pour se stabiliser Ă  partir de 9-10 ans. WĂŒrsten a, d’autre part, demandĂ© d’assurer simplement le parallĂ©lisme d’un trait (T) Ă  dessiner Ă  cĂŽtĂ© d’un modĂšle ou d’une aiguille (A) Ă  placer Ă  cĂŽtĂ© du modĂšle, les modĂšles Ă©tant verticaux (V), horizontaux (H), inclinĂ©s (O) de gauche Ă  droite (en montant) ou l’inverse (GD ou DG) :

Tabl. 73. Construction du parallélisme (calculée sur 10 traits ou aiguilles) 1 :

Il est donc Ă©vident que le dĂ©veloppement avec l’ñge des erreurs de direction ne suit nullement la mĂȘme loi que celui des erreurs de dimensions. Tout semble indiquer au contraire qu’il existe une difficultĂ© systĂ©matique initiale Ă  estimer les orientations (plus faibles naturellement pour les verticales et horizontales, qui sont repĂ©rĂ©es par rapport Ă  la direction du regard), suivie d’un progrĂšs continu dans les estimations. Que, d’autre part, l’évaluation de l’inclinaison des obliques (tabl. 72) et la construction de parallĂšles obliques (tabl. 73) requiĂšrent une activitĂ© de mise en rĂ©fĂ©rence, cela va de soi, car on ne saurait juger d’une inclinaison comme des verticalitĂ©s et horizontalitĂ©s par simple rĂ©fĂ©rence inconsciente Ă  la ligne du regard. Les erreurs de 5 Ă  8 ans du tabl. 72 et, pour les obliques, de 5 Ă  9-10 ans du tabl. 73 semblent donc attester une insuffisance des rĂ©fĂ©rences objectives, l’enfant se contentant d’abord des seules assimilations Ă  la ligne du regard. Cela est d’autant plus probable que, nous le verrons Ă  l’instant mĂȘme, les verticales et horizontales donnent lieu Ă  des difficultĂ©s d’évaluation au dĂ©part lorsqu’on les met en conflit avec des cadres proches.

(3) L’explication de la courbe d’évolution des tabl. 69-70 serait donc la suivante : (a) A 5-6 ans l’espace perceptif ne

1 Entre parenthĂšses les moyennes arithmĂ©tiques. T = traits, A = aiguilles, + = redressement, — = inclinaison accentuĂ©e.

serait pas structurĂ© selon des coordonnĂ©es (ou rĂ©fĂ©rences) objectives, mais les directions seraient fournies par simple assimilation Ă©gocentrique Ă  l’orientation du regard : d’oĂč une grande facilitĂ© initiale Ă  estimer les dimensions indĂ©pendamment des directions, celles-ci Ă©tant nĂ©gligĂ©es dans le dĂ©tail des inclinaisons, (b) Avec le progrĂšs de la structuration des directions (coordonnĂ©es et rĂ©fĂ©rences objectives) l’estimation des dimensions avec conflits de direction devient de plus en plus malaisĂ©e, (c) DĂšs 9-10 ans, la structuration des directions Ă©tant achevĂ©e ou en voie d’achĂšvement, l’exercice progressif des des transports dimensionnels avec changements d’orientation abaisserait Ă  nouveau la moyenne des erreurs. Mais c’est sur ce point (c) qu’une objection pourrait ĂȘtre, et a mĂȘme Ă©tĂ© faite.

Selon P. Fraisse, en effet, l’abondance des constructions gĂ©omĂ©triques (et d’ailleurs surtout pseudo-gĂ©omĂ©triques) signalĂ©es par WĂŒrsten chez les sujets les moins jeunes indiquerait simplement que, Ă  la perception elle-mĂȘme des longueurs, se superpose chez les sujets une Ă©valuation de plus en plus opĂ©ratoire ou mĂ©trique : l’abaissement du taux des erreurs de 9-10 ans Ă  l’ñge adulte ne constituerait donc plus un phĂ©nomĂšne purement perceptif, mais relĂšverait de l’intelligence elle-mĂȘme, et souvent sous ses formes diffĂ©renciĂ©es. A l’appui de cette thĂšse Fraisse et Vautrey montrent, en effet, que si la courbe redescend de 9-10 ans Ă  l’adulte chez les Ă©tudiants en sciences, il n’en va plus de mĂȘme des Ă©tudiants en lettres ou des adultes non cultivĂ©s (voir tabl. 71).

Si les figures que nous avions donnĂ©es Ă  Ă©tudier Ă  WĂŒrsten Ă©tait les seules Ă  fournir cette courbe d’évolution, l’interprĂ©tation de Fraisse dont nous retenons naturellement le principe, pourrait sembler suffire. Mais on la retrouve d’abord en d’autres situations oĂč intervient l’estimation de la dimension des obliques (tabl. 62) et oĂč les constructions sont bien plus malaisĂ©es puisqu’il s’agit d’obliques se prolongeant l’une l’autre. On la retrouve surtout pour les quadrilatĂšres partiellement superposĂ©s (tabl. 68, fig. I-II, V-1X et XII-XIII). En ce dernier cas la construction gĂ©omĂ©trique serait au contraire bien facile, puisqu’il suffirait pour rĂ©pondre juste, de comparer en hauteur les deux moitiĂ©s des petits cĂŽtĂ©s du cadre rectangulaire gĂ©nĂ©ral de la figure, dont les points mĂ©dians sont rejoints par les deux extrĂ©mitĂ©s de la mĂ©diane longitudinale Ă  laquelle sont attachĂ©s les quadrilatĂšres : or, la diminution des erreurs de 9-12 ans Ă  l’adulte n’est que de 1,51 Ă  1,44 (contre 1,41 Ă  5-7 ans), de 1,72 Ă  1,67 (contre 1,17 Ă  5-7 ans) et de 0,92 Ă  0,57

(contre 0,44 Ă  5-7 ans) ou, avec les carrĂ©s soudĂ©s et les rectangles couchĂ©s, de 0,96 Ă  0,76 (contre cette fois 0,86 Ă  5-7 ans). Si la construction gĂ©omĂ©trique jouait ici, l’erreur adulte devrait ĂȘtre simplement annulĂ©e ou devenir bien plus faible qu’à 5-6 ans : le fait qu’il n’en soit rien (et ceci vaut aussi pour les obliques du tabl. 62) semble donc assez montrer que la baisse des moyennes d’erreur demeure d’ordre perceptif. La mĂȘme Ă©volution avec l’ñge se retrouve d’autre part pour l’illusion d’Oppel (voir tabl. 54), et pour les erreurs projectives (voir tabl. 93, chap. IV), tandis qu’elle ne caractĂ©rise pas d’autres illusions secondaires (par exemple pour les quadrilatĂšres du tabl. 68 elle ne se retrouve pas pour la fig. IV 1). Cette gĂ©nĂ©ralitĂ© limitĂ©e n’est pas non plus cohĂ©rente avec l’hypothĂšse.

Nous accordons naturellement volontiers que les activitĂ©s opĂ©ratoires, une fois constituĂ©es, peuvent faciliter les activitĂ©s perceptives en les orientant, mais elles ne s’y substituent pas. Notre interprĂ©tation serait naturellement insoutenable si nous prĂ©tendions (mais peut-ĂȘtre est-ce ainsi que nous nous sommes fait comprendre ?) que c’est la mĂȘme activitĂ© perceptive qui, d’une part, entraĂźne l’accroissement des erreurs durant sa phase de construction, et qui, d’autre part, provoque la diminution finale des erreurs aprĂšs sa construction et durant une phase ultĂ©rieure d’exercice ou de perfectionnement. Mais nous invoquons au contraire deux activitĂ©s perceptives distinctes : l’une, de mise en rĂ©fĂ©rences (objectives), manque aux petits (d’oĂč leurs bonnes estimations dimensionnelles indĂ©pendamment des directions), puis se construit progressivement et marque alors un accroissement des erreurs (puisque les dimensions ne peuvent plus ĂȘtre Ă©valuĂ©es indĂ©pendamment des directions) ; l’autre, de transport avec changements de direction, n’intervient pas chez les petits (puisqu’il n’y a pas alors de directions suffisamment organisĂ©es) et dĂ©bute une fois achevĂ©s les premiers systĂšmes de rĂ©fĂ©rences et de coordonnĂ©es : c’est cette seconde activitĂ© seule dont l’exercice progressif entraĂźnerait la diminution des erreurs entre 9-10 ans et l’adulte, que cet exercice soit favorisĂ© ou non par les activitĂ©s opĂ©ratoires contemporaines.

IV. 11 convient enfin de montrer que, mĂȘme en ce qui concerne la verticalitĂ© et l’horizontalitĂ©, l’activitĂ© de mise en rĂ©fĂ©rences objectives se substitue progressivement aux simples rĂ©fĂ©rences Ă©gocentriques relatives Ă  la direction du regard, et conduit en ce cas, comme en celui des obliques, Ă  une amĂ©lioration notable des estimations de directions. Mlle Dadsetan a fait Ă  cet Ă©gard, sur notre demande, une expĂ©rience consistant Ă  faire

juger de l’horizontalitĂ© ou de l’inclinaison d’un segment de droite inscrit prĂšs de l’un des cĂŽtĂ©s d’un triangle rectangle ou d’un carrĂ© inclinĂ©s Ă  divers degrĂ©s et eux-mĂȘmes dessinĂ©s sur des cartons d’au moins 17X24 cm, donc assez grands pour que le sujet ne recoure pas automatiquement Ă  leurs bords Ă  titre d’élĂ©ments de rĂ©fĂ©rence. Plusieurs sortes de rĂ©sultats ont Ă©tĂ© ainsi obtenus.

Tout d’abord l’erreur systĂ©matique (= mĂ©dian de l’intervalle de variation), qui diminue naturellement avec l’ñge du point de vue quantitatif demeure le mĂȘme qualitativement en ce sens que le trait considĂ©rĂ© subjectivement comme horizontal est en rĂ©alitĂ© inclinĂ© vers le bas ou vers le haut dans la direction de la plus grande ligne d’ouverture de l’angle qu’il fait avec le cĂŽtĂ© supĂ©rieur ou infĂ©rieur du triangle ou du carrĂ©. Or ce phĂ©nomĂšne n’est pas dĂ» Ă  une erreur d’angle (surestimation de Γangle aigu) mais Ă  une sorte d’attraction exercĂ©e par l’inclinaison du cĂŽtĂ© voisin (voir la fig. 46) et suppose une mise en relation de rĂ©fĂ©rence avec ce cĂŽtĂ© voisin plus qu’avec le cadre extĂ©rieur (carton).

 

 

En second lieu, la mesure de l’intervalle de variation, qui constitue le meilleur indice des mises en rĂ©fĂ©rence a donnĂ© les rĂ©sultats suivants, en ne choisissant que l’une des figures Ă©tudiĂ©es (horizontales de 4,5 cm inscrites dans des triangles rectangles et isocĂšles de 6,5 ; 6,5 et 9,2 cm de cĂŽtĂ©s avec inclinaison de l’hypotĂ©nuse variant entre 10 et 60°) :

Tabl. 74. Moyenne des intervalles de variation des estimations de l’horizontale (en degrĂ©s) inscrite dans des triangles :

On voit ainsi que les erreurs adultes sont trois à quatre fois plus petites que celles de 5 et 6 ans, mais aprÚs une évolution en trois paliers : 5-6 ans (augmentation de la mise en relation avec les cÎtés de la figure), 7-9 ans (compromis entre les références de la figure et celles du cadre extérieur) et 10-11 ans ou adultes (références dominantes du cadre extérieur). Au tachistoscope par contre, les intervalles ont donné, pour des inclinaisons de 10-40° de la base des triangles :

Tabl. 75. Intervalles de variations correspondants au tachistoscope (en degrés) :

Ce qui montre Ă  la fois des marges d’estimation bien plus grandes qu’en vision libre, faute d’exploration (de telle sorte qu’aux temps les plus courts l’intervalle adulte est presque aussi large qu’à 5 ans), et un accroissement de l’écart entre 5 ans et l’adulte au fur et Ă  mesure de l’allongement du temps.

D’autre part, un fait essentiel, dans la mesure des intervalles, est que si l’on agrandit la feuille de rĂ©fĂ©rence (sur laquelle est dessinĂ© le triangle comprenant l’horizontale), les erreurs ne

changent pas jusque vers 10 ans, parce que le sujet ne s’occupe pas de ces rĂ©fĂ©rences extĂ©rieures Ă  la figure, tandis qu’il se modifie aprĂšs 10 ans (dans le sens d’un Ă©largissement puisque la difficultĂ© augmente), dans la mesure oĂč le sujet utilise les rĂ©fĂ©rences Ă  distances croissantes.

D’autre part, voici les estimations de l’inclinaison de 45° d’une droite inscrite dans le voisinage du cĂŽtĂ© supĂ©rieur d’un carrĂ© posĂ© sur pointe (avec 2° d’écart entre les Ă©chelons) :

Angle sur la fig.

S.

10°

E.S.

40°

60°

 

 

 

S.

E.S.

S.

E.S.

5- 6 ans 
.

5,0

— 1,8

5,5

— 3,3

7,1

— 1,6

7- 8 ans 
.

3,2

+0,6

4,2

+0,6

4,1

— 0.4

10-11 ans 
.

2,4

+0,5

2,1

+0,6

2,0

+0,4

Adultes

2,7

+0,4

2,6

+0,2

2,7

0

 

Tabi.. 76. Erreurs systĂ©matiques1 dans l’estimation d’une inclinaison de 45° :

 

5 ans

6

7

8

9

10

11 ans

Réussites (%)

29

41

46

58

62

71

83

 

On voit qu’il y a Ă  nouveau un Ă©cart notable entre les seuils et erreurs des adultes et ceux des sujets de 5-6 ans, mais chose intĂ©ressante, plutĂŽt plus faible que pour les horizontales parce que les rĂ©sultats adultes sont beaucoup moins fins.

Mais le problĂšme qui nous a surtout retenus, avec P. Dad- setan, est celui des relations entre les rĂ©actions perceptives des enfants et leurs rĂ©actions opĂ©ratoires dans les problĂšmes correspondants, par exemple anticiper l’orientation du niveau de l’eau lorsqu’on inclinera le bocal dans lequel elle est placĂ©e2. A cet Ă©gard, Mlle P. Dadsetan a trouvĂ© une corrĂ©lation excellente entre les deux sortes de rĂ©sultats, ce qui pose un problĂšme que nous discuterons au chap. Vil § 4 (sous I) du point de point de vue des filiations entre la perception et la notion, mais ce qui dĂ©montre Ă©galement le recours progressif Ă  des rĂ©fĂ©rences distantes. En effet, en Ă©tudiant dans quatre situations diffĂ©rentes la prĂ©vision ou la copie du niveau de l’eau dans des bocaux inclinĂ©s, P. Dadsetan a trouvĂ© les % suivants de rĂ©ponses justes en fonction de l’ñge sur les sujets du tabl. 74 :

1 S. = seuil ; E.S. = erreur systématique.

2 Cf. Piaget, Inhelder et Szeminska, La gĂ©omĂ©trie spontanĂ©e de l’enfant, Paris. P.U.F. (1948).

Or, les corrĂ©lations entre les rĂ©ponses individuelles Ă  ces questions opĂ©ratoires et les intervalles individuels dont les moyennes sont indiquĂ©es au tabl. 74 et sur d’autres tableaux de P. Dadsetan se sont trouvĂ©es non significatives Ă  5-6 et Ă  9 ans et trĂšs significatives Ă  7-8 et Ă  10-11 ans (calculĂ©es naturellement Ă  part pour chaque annĂ©e d’ñge). Ces fortes corrĂ©lations semblent donc indiquer que, dans les estin’iations perceptives de l’horizontalitĂ© tout comme dans les prĂ©visions raisonnĂ©es des Ă©preuves opĂ©ratoires, le sujet tend de plus en plus Ă  recourir Ă  des rĂ©fĂ©rences extĂ©rieures Ă  la figure ou Ă  l’objet, tandis que les petits de 5-6 ans ignorent encore dans la plupart des cas ces comparaisons Ă  distance et qu’à 9 ans l’anticipation reprĂ©sentative est en avance sur la perception.

§ 5. Transports spatiaux et transpositions (dimensionnels).

Lorsque deux Ă©lĂ©ments L1 et L2 sont comparĂ©s entre eux les mouvements du regard peuvent passer d’un point de Lx Ă  un autre point de L1, ce que nous appellerons « mouvement d’exploration » au sens strict, ou passer d’un point de L1 Ă  un point de L2 ou rĂ©ciproquement, ce que nous appellerons « transport » au sens strict. La fonction de l’exploration est de coordonner les centrations sur un mĂȘme Ă©lĂ©ment pour en tirer une estimation perceptive. La fonction du transport est, par contre, de permettre la comparaison (qui sera donc par dĂ©finition un transport rĂ©ciproque) entre L1 et L2. Au sens large, par exemple, lorsqu’il s’agit d’une figure complexe ou Ă  multiples Ă©lĂ©ments L, explorations et transports ne font plus qu’un en s’entremĂȘlant Ă  chaque instant et c’est pourquoi nous avons dĂ©jĂ  souvent parlĂ© de transports Ă  propos de l’exploration. Mais il convient maintenant d’examiner l’activitĂ© de transport pour elle-mĂȘme.

On peut, en outre, distinguer deux variĂ©tĂ©s de transports, selon que les comparaisons qu’ils permettent tendent Ă  relier des dimensions ou des directions, et on en peut dire autant des explorations. C’est pourquoi l’examen de l’exploration en gĂ©nĂ©ral (§ § 1-3) nous a conduit Ă  celui des activitĂ©s de mises en rĂ©fĂ©rence (§ 4), Ă  propos desquelles nous avons parlĂ© des explorations et transports directionnels, ainsi que des transports dimensionnels avec changements de direction. Le moment est venu de retourner aux transports dimensionnels simples pour en dĂ©gager les problĂšmes.

Enfin nous parlerons de « transpositions » quand le transport reporte, non pas seulement la dimension (ou la direction) d’un Ă©lĂ©ment, mais un ensemble de relations, par exemple une diffĂ©rence entre deux Ă©lĂ©ments L-l et L2 (reportĂ©e sur L % et Li). Tous les transports et transpositions dans l’espace sont par le fait mĂȘme spatio-temporels, puisqu’un mouvement du regard comporte un avant et un aprĂšs dans le temps comme dans l’espace. Mais il existe des transports et transpositions purement temporels (quand les figures se succĂšdent Ă  la mĂȘme place), dont nous discuterons au § 6.

I. Comme toutes les activitĂ©s perceptives, les transports et transpositions aboutissent en rĂšgle gĂ©nĂ©rale Ă  une rĂ©duction des erreurs, en tant que facteurs de comparaison et par cela mĂȘme de dĂ©centration. Mais le problĂšme que nous aimerions examiner maintenant est de savoir si le transport comme tel n’est pas aussi la source de nouvelles erreurs, telles que de valoriser ou de dĂ©valoriser les dimensions de l’élĂ©ment L « transporté » c’est-Ă -dire reportĂ© par le regard sur un autre Ă©lĂ©ment. C’est l’hypothĂšse que nous avions faite dĂšs la Rech. II (1943), mais les nouvelles donnĂ©es d’expĂ©riences (notamment les enregistrements de mouvements oculaires), et l’amĂ©lioration de notre schĂ©ma thĂ©orique (rencontres et couplages), nous obligent aujourd’hui Ă  reprendre la question.

Les donnĂ©es de la Rech. II sont les suivantes : en comparant une tige Ă©talon de 10 cm Ă  une tige variable ( de 7 Ă  13 cm) situĂ©e Ă  3, 25, 100, 200 et 300 cm de la premiĂšre, l’erreur commence en gĂ©nĂ©ral (25 jugements contre 7 Ă  3 cm et 132 contre 48 Ă  25 cm) par ĂȘtre nĂ©gative, puis devient positive et croĂźt avec la distance.

Tabl. 77. Moyenne algébrique des erreurs systématiques lors des transports à distance :

Notons d’abord que ces rĂ©sultats n’ont pas Ă©tĂ© retrouvĂ©s sous la mĂȘme forme sur les adultes par G. Tampieri1, qui,

1 G. Tampieri, Ricerca sperimentale suite deformazioni sistematiche net confronto fra grandezze υisie. Rivist. di Psicol., XLIX (1955), pp. 3-19.

pour un Ă©talon de 10 cm n’observe pas de sous-estimation aux petites distances et obtient une diminution de la surestimation Ă  la distance la plus grande. Par contre, avec un Ă©talon de 50 cm il trouve des erreurs nĂ©gatives pour toutes ces distances, ce qui, nous semble-t-il, revient au mĂȘme que la sous-estimation d’un Ă©lĂ©ment de 10 cm aux petites distances, car, si Γadulte peut encore construire une figure Ă  1 cm entre un Ă©talon et une variable de 10 cm en reliant directement 1^ ligne de leurs sommets) 1 et en fera a fortiori autant Ă  3 m encore avec des Ă©lĂ©ments de 50 cm. Par contre, avec un Ă©talon de 8 cm, Tampieri retrouve une courbe semblable Ă  la nĂŽtre aux petites distances (passage de la sous-estimation Ă  la surestimation) mais Ă  nouveau avec diminution des surestimations aux grandes distances, comme si les Ă©lĂ©ments devenaient indĂ©pendants.

Mais le problĂšme que nous aimerions discuter maintenant Ă  propos de ce tabl. 77 est le suivant : Ă©tant supposĂ© qu’il intervient ici une « erreur de l’étalon » (çhap. II § 1) puisque les erreurs se renversent aux petites et aux grandes distances, et Ă©tant admis que, pour un mĂȘme signe, la moyenne des erreurs augmente avec la distance (elles passent de 0,15-0,20 pour 3 cm Ă  3,32-3,34 pour 300 cm chez l’enfant, et de 0 Ă  1,68 chez l’adulte, en moyennes arithmĂ©tiques), faut-il attribuer ces variations d’erreurs au transport comme tel, ou seulement aux rĂ©percussions des transports sur la distribution des centrations ? Dans le premier cas il faudrait admettre un allongement ou un raccourcissement apparents de l’élĂ©ment sur lequel porte le transport (de l’élĂ©ment « transporté »), sans exclure les effets supplĂ©mentaires de centration, tandis que, dans le second cas, le transport ne modifierait pas comme tel l’élĂ©ment « transporté », mais l’élĂ©ment qui est sur le point d’ĂȘtre « transporté » serait surestimĂ© parce que centrĂ© de façon privilĂ©giĂ©e en vue mĂȘme du transport, ou au contraire, l’élĂ©ment sur lequel est « transporté » le premier serait surestimĂ©, parce que centrĂ© de façon privilĂ©giĂ©e du seul fait que le mouvement de transport s’arrĂȘte sur lui et donne souvent lieu Ă  une fixation finale et sans retour.

Dans la Rech. II nous avions optĂ© pour la premiĂšre solution et admis l’intervention simultanĂ©e d’un erreur de l’étalon et d’une modification de la grandeur apparente au cours du transport. Dans l’état actuel de nos informations, nous pouvons faire

1 C’est le fait de pouvoir construire une telle figure qui, on s’en souvient peut-ĂȘtre (chap. II § 1 sous I), explique que le sujet nĂ©glige alors l’étalon, centre surtout la variable et donne par consĂ©quent une erreur nĂ©gative.

l’économie de ce second facteur (mais naturellement sans en exclure la possibilitĂ©) et expliquer le tabl. 77 par les deux seuls facteurs suivants : (1) une erreur de l’étalon, (2) des centrations privilĂ©giĂ©es en fonction de l’organisation des transports, mais sans qu’il soit nĂ©cessaire d’invoquer une dĂ©formation au cours mĂȘme de ces transports. L’analyse des mouvements oculaires nous a, en effet, appris ce qui suit :

(a) Lorsque le sujet compare deux Ă©lĂ©ments L1 et L2, il existe des mouvements de L1 Ă  L2 (ou l’inverse) suivis de retours et des mouvements sans retour. En considĂ©rant chacun de ces mouvements comme un transport (c’est-Ă -dire en leur confĂ©rant une moyenne constante d’attention sans tenir compte des mouvements automatiques Ă©ventuels, non destinĂ©s Ă  une comparaison), on peut donc admettre que les transports sont, tantĂŽt rĂ©ciproques, tantĂŽt irrĂ©ciproques.

(b) Or, en rĂšgle gĂ©nĂ©rale, les Ă©lĂ©ments jugĂ©s Ă©gaux donnent lieu Ă  des transports rĂ©ciproques et les Ă©lĂ©ments estimĂ©s inĂ©gaux Ă  des transports irrĂ©ciproques. Par exemple, deux horizontales distribuĂ©es symĂ©triquement Ă  partir du plan mĂ©dian ont donnĂ© lieu Ă  2,75 transports en moyenne, dont 50,3 % dans le sens gauche droite et 49,7 % dans le sens inverse (et une erreur de 0,2 % dans les estimations). Par contre, les verticales en prolongement ont donnĂ© lieu Ă  2,79 transports aussi en moyenne, mais 55,5 % dans un sens et 44,4 % dans l’autre.

(c) En cas d’inĂ©galitĂ© des estimations et d’irrĂ©procitĂ© des transports, c’est en rĂšgle gĂ©nĂ©rale l’élĂ©ment vers lequel les transports sont les plus frĂ©quents qui est surestimĂ©. Dans le cas des verticales (tabl. 61) les transports de bas en haut l’emportent par 55,5 % et l’élĂ©ment supĂ©rieur est surestimĂ©. Dans le cas des obliques en prolongement (tabl. 64) nous avons vu que, pour les erreurs positives (surestimation de l’élĂ©ment supĂ©rieur) les transports de haut en bas Ă©taient de 46,7 % et de bas en haut de 53,3 %, tandis que pour les erreurs nĂ©gatives (surestimation de l’élĂ©ment infĂ©rieur), les transports de haut en bas Ă©taient de 60,5 % et de bas en haut de 39,5 %. Dans le cas des horizontales dĂ©jetĂ©es sur la droite ou sur la gauche et dans celui de la figure en Ă©querre, les faits ne concordent plus toujours mais sont compensĂ©s par la distribution des centrations et surtout (ce qui est rĂ©vĂ©lateur) des derniĂšres centrations avant le jugement.

Au total, il semble donc que l’effet de l’irrĂ©ciprocitĂ© des transports tienne surtout Ă  ce qu’un transport sans retour aboutit

Ă  une fixation finale sur l’un des Ă©lĂ©ments, et Ă  ce que cette centration avantage celui-ci par cela mĂȘme (Ă  la fois en tant que venant en dernier lieu, et en tant que faisant pencher de son cĂŽtĂ© la balance des frĂ©quences). En d’autres termes, les transports seraient en principe des instruments de compensation, en tant que favorisant les couplages actifs dans la direction des couplages complets ; mais cela seulement dans la mesure oĂč ces transports sont rĂ©ciproques. En cas d’irrĂ©procitĂ©, ils rendraient les couplages incomplets et entraĂźneraient un excĂšs de centrations et rencontres sur l’élĂ©ment vers lequel ils ont Ă©tĂ© dirigĂ©s.

S’il en est ainsi, l’explication du tabl. 77 est alors aisĂ©e : (1) Aux faibles distances, oĂč l’étalon et la variable sont perçus simultanĂ©ment et oĂč l’étalon, Ă©tant stable, n’attire plus l’attention, ou bien la variable est simplement plus centrĂ©e (erreur de l’étalon sur la variable), sans effets de transport, ou l’étalon est plus souvent transportĂ© sur la variable que l’inverse, ce qui avantage la variable. (2) Aux plus grandes distances, et dans la mesure mĂȘme oĂč elles augmentent, l’étalon et la variable ne sont plus perçus simultanĂ©ment, d’oĂč la nĂ©cessitĂ© de revenir sans cesse Ă  cet Ă©talon pour s’y rĂ©fĂ©rer : en ce cas le transport dominant serait celui de la variable sur l’étalon, d’oĂč la surestimation de ce dernier, croissant avec la distance.

On constate la simplification de ce schĂ©ma par rapport Ă  celui de la Rech. II. L’effet de transport Ă©tant rĂ©duit Ă  celui des centrations, il devient homogĂšne Ă  l’erreur de l’étalon, et celle- ci est alors sans plus Ă  concevoir sous deux formes : une erreur de l’étalon par inĂ©galitĂ© des centrations et une erreur de l’étalon par irrĂ©ciprocitĂ© des transports. Cette irrĂ©ciprocitĂ© qui constitue un phĂ©nomĂšne plus gĂ©nĂ©ral (dont la seconde forme de l’erreur de l’étalon n’est qu’un cas particulier) aboutit d’autre part elle-mĂȘme Ă  une inĂ©galitĂ© des centrations, ce qui rend le tout rĂ©ductible au schĂ©ma des rencontres et des couplages, le transport Ă©tant donc Ă  dĂ©finir simplement comme un couplage actif.

IL Le jeu complexe des transports, tantĂŽt compensateur tantĂŽt dĂ©formateur selon qu’ils sont rĂ©ciproques ou irrĂ©ciproques, Ă©tant ainsi ramenĂ© Ă  celui des rencontres et des couplages dont il n’est qu’une nouvelle extension (aprĂšs celle des explorations polarisĂ©es, etc.), il reste Ă  examiner s’il en est Ă©galement ainsi des transpositions spatio-temporelles.

Nous avons avec Lambercier {Rech. XV) présenté à des enfants de 6-8 ans et à des adultes quatre tiges A, B1 (>A), B2

( = 51) et C {>B2), les trois premiĂšres Ă©tant constantes et la quatriĂšme variable, en demandant d’évaluer, parmi les variables C successivement prĂ©sentĂ©es, celle qui ferait avec B2 la diffĂ©rence qui est perçue entre B1 et A (= diffĂ©rence A’) : donc C— B2 = B1— A. C’est donc lĂ  une simple question de transposition des diffĂ©rences, et il s’agissait d’examiner les rĂ©actions en fonction de l’ñge en modifiant tantĂŽt la distance entre B1 et B2 (voir la

Différences

Distances

(en cm)

4

2 cm

4 cm

6 cm

2 (fin)

100

 

 

50

100 4

 

 

 

 

 

 

 

50

100 4

50

100

 

Etalon = A 6-7 ans (12)

+0,3

+ 1,1

+ 1,6 — 5,9

— 1,0

— 3,5 — 9,7

— 8,8

— 7,5

+ 2,1

7-8 ans (10)

— 0,5

— 0,2

— 0,1 — 2,4

— 1,6

0 — 2,5

— 2,1

— 2,6

+ 1,1

Adultes (14)

— 0,3 +0,4

0 +2,9 +2,6

+ 1,6 +5,2 +4,2

+ 2,9

0

Etalon = B

6-7 ans (8)

— 0,3

0

— 0,3 — 5,8

— 5,6

— 4,5 — 9,3

— 9,8

— 10,6

+ 2,0

7-8 ans (8)

— 0,7

— 0,9

— 1,5 — 3,5

— 3,5

— 2,5 — 5,4

— 4,2

— 4,3

+ 0,7

Adultes (8)

— 0,7

— 1,0

— 0,8 — 1,2

— 0,3

0 — 2,5

— 3,0

— 3,0

+ 0,5

 

quĂ© sur le tableau) et des derniĂšres {idem mais en prenant comme diffĂ©rence Ă©talon la diffĂ©rence entre C et B2 que nous appellerons B’) :

Tλbi.. 78. Transposition des différences de hauteur de 2, 4 et 6 cm :

fig. 47), tantĂŽt la valeur absolue de la diffĂ©rence Ă©talon B1— A, tantĂŽt enfin l’ordre des prĂ©sentations (en passant des petites diffĂ©rences Ă  des grandes ou l’inverse et des petites distances aux grandes ou l’inverse) ou le choix de la diffĂ©rence Ă©talon : B1— A=A’ ou C— B2 — B’.

Parmi l’ensemble des combinaisons Ă©tudiĂ©es (voir les tabl. l Ă  5 de la Rech. XV), bornons-nous Ă  fournir ici les rĂ©sultats des premiĂšres (tiges B = 10 cm et A = 8,6 et 4 cm aux distances de 4 ; 50 et 100 cm entre B1et B2 le tout dans l’ordre mĂȘme indi-

 

On voit d’abord que, chez l’adulte les transpositions donnent lieu Ă  une sous-estimation1 de la diffĂ©rence B’ (=C— B2) lorsque la diffĂ©rence Ă©talon est A’ (B1— A), tandis qu’elles aboutissent Ă  une surestimation de la diffĂ©rence A’ lorsque la diffĂ©rence Ă©talon est B’. Or, ce renversement va de soi du point de vue des centrations relatives, car une diffĂ©rence de 2,4 ou 6 cm n’est pas la mĂȘme perceptivement selon qu’elle est rapportĂ©e Ă  des Ă©lĂ©ments L plus grand ou plus petits. On a, en effet :

DiffĂ©r. 2 cm : A, = 0,25 A et B’ = 0,20 B ;

DiffĂ©r. 4 cm : A, = 0,66 A et B’ = 0,40 B ;

DiffĂ©r. 6 cm : A,= l,5 A et B’ = 0,60 B.

Il en rĂ©sulte que la diffĂ©rence A’ est en chaque cas plus grande relativement que la mĂȘme diffĂ©rence absolue B’ et que celle-ci paraĂźt donc plus petite subjectivement. Lorsque la diffĂ©rence A’ est donnĂ©e et la diffĂ©rence B’ est Ă  construire (=Ă  choisir comme Ă©gale Ă  A’ parmi des diffĂ©rences variables) il va donc de soi qu’il faudra une plus grande diffĂ©rence objective B’ d’oĂč l’erreur positive. Si B’ est la diffĂ©rence donnĂ©e comme Ă©talon et que A’ est Ă  construire, il suffira au contraire d’un A’ plus petit objectivement pour ĂȘtre Ă©galisĂ© Ă  B’.

Quant aux enfants, le sens positif ou nĂ©gatif de leurs erreurs est fonction de l’ordre suivi dans les prĂ©sentations. Lorsque la diffĂ©rence B’ est donnĂ©e et la diffĂ©rence A’ Ă  construire, les erreurs sont nĂ©gatives comme chez l’adulte dans l’ordre 2, 4, 6. Quand la diffĂ©rence A’ est donnĂ©e, les erreurs sont nĂ©gatives dans le mĂȘme ordre 2, 4, 6, tandis qu’elles deviennent positives chez l’adulte pour les raisons qu’on a vues. Lorsque la diffĂ©rence A’ est Ă©galement donnĂ©e mais que l’on commence par la diffĂ©rence 6 pour passer Ă  4 et Ă  2, les erreurs sur 6 sont nĂ©gatives et les suivantes positives, etc. Or, ces oppositions de signes avec les rĂ©actions adultes sont dues Ă  des effets temporels diffĂ©rents. Chez l’adulte, l’ordre de prĂ©sentation provoque un lĂ©ger effet temporel de contraste : les petites diffĂ©rences initiales renforcent les plus grandes qui viennent ensuite ou les grandes diffĂ©rences initiales dĂ©valorisent les petites qui les suivent. Chez l’enfant, au contraire, tout se passe comme si les effets temporels consistaient en persĂ©vĂ©rations : commençant par une diffĂ©rence Ă©talon A’ de 2 cm l’enfant conti-

1 L’erreur positive signifie, en effet, qu’il faut choisir une diffĂ©rence B’ > A’ pour qu’elle paraisse Ă©gale Ă  A’ ; donc B’ est sous-estimĂ©. L’erreur nĂ©gative signifie au contraire une surestimation de B’ (ou de A’ si B’ est Ă©talon).

nuerait Ă  transposer des diffĂ©rences du mĂȘme ordre de grandeur lorsqu’on passe Ă  4 ou Ă  6 cm d’oĂč des variables trop petites (erreur nĂ©gative) ; commençant par une diffĂ©rence Ă©talon B’ de 2 cm il procĂšde de mĂȘme. Avec une diffĂ©rence Ă©talon A’ initiale de 6 cm il conserve une diffĂ©rence trop grande lorsqu’il passe aux diffĂ©rences objectives de 4 et 2 cm, d’oĂč l’erreur positive ; etc.

On pourrait il est vrai expliquer les rĂ©actions temporelles de l’enfant en disant qu’il obĂ©it aux mĂȘmes lois de contraste que l’adulte, mais fait porter les surestimations ou sous-estimations par contraste sur les diffĂ©rences variables et non plus sur les diffĂ©rences Ă©talons. Mais ce ne serait qu’une nouvelle maniĂšre de dire qu’il nĂ©glige les nouvelles diffĂ©rences Ă©talons qu’on lui prĂ©sente et qu’il reste accrochĂ© aux prĂ©cĂ©dentes par persĂ©vĂ©ration. Nous allons constater des rĂ©actions temporelles de mĂȘme nature chez l’enfant au § 6.

En conclusion, la transposition spatiale constitue comme le transport spatio-temporel un couplage actif Ă  distance, et l’on retrouve dans les erreurs systĂ©matiques qui l’accompagnent les processus gĂ©nĂ©raux des centrations relatives. Dans le cas particulier oĂč il existe une diffĂ©rence donnĂ©e et une diffĂ©rence Ă  construire, on retrouve en plus une erreur de l’étalon qui agit alors naturellement surtout sur les effets temporels : en supprimant toute diffĂ©rence Ă©talon stable ( = en ne laissant que Bxet B2 en positions fixes et en rajoutant chaque chaque fois A et C simultanĂ©ment) on aboutit effectivement Ă  la disparition de tout effet temporel chez l’enfant (Exp. V, tabl. 1 de la Rech. XV).

§ 6. Les transports temporels et les impressions dites absolues.

Les transports et transpositions ne sont pas seulement spatio-temporels, c’est-Ă -dire reliant deux ou plusieurs Ă©lĂ©ments plus ou moins distants dans l’espace : ils peuvent n’ĂȘtre aussi que temporels, c’est-Ă -dire relier des Ă©lĂ©ments successifs occupant les mĂȘmes positions. Nous venons prĂ©cisĂ©ment de constater que les transpositions de diffĂ©rences Ă©tudiĂ©es au § 5 s’accompagnent d’actions de succession qui relĂšvent en fait de ce que nous appellerons dĂ©sormais les transports (ou transpositions) temporels. Il s’agit donc maintenant d’examiner cette question pour elle-mĂȘme.

Il convient, tout d’abord, de distinguer les effets temporels de centration (surestimation en fonction de la durĂ©e ou sures-

timation du dernier Ă©lĂ©ment prĂ©sentĂ©) et les transports temporels :-les premiers portent sur un seul Ă©lĂ©ment ou, en cas de comparaison entre Ă©lĂ©ments successifs, ne consistent qu’en un effet momentanĂ© sur le second qui efface en partie l’effet sur le premier ; les transports temporels au contraire consistent comme les transports spatiaux en actions de l’estimation dimensionnelle d’un Ă©lĂ©ment sur l’estimation dimensionnelle du suivant ; mais avec cette particularitĂ© qu’un Ă©lĂ©ment peut exercer son action sur le suivant, etc., mĂȘme lorsqu’il n’y a pas eu intention de comparaison et que, par exemple, chaque Ă©lĂ©ment est comparĂ© Ă  ses propres variables ou qu’un mĂȘme Ă©lĂ©ment est comparĂ© Ă  une suite de variables en ordre de grandeurs croissantes ou dĂ©croissantes.

Il importe, d’autre part, de distinguer deux sortes de transports temporels. Les premiers portent sur les successions proches et consistent soit Ă  renforcer les inĂ©galitĂ©s dimensionnelles lorsqu’elles interviennent objectivement (en particulier dans le cas de diffĂ©rences successives orientĂ©es) soit Ă  faciliter l’exploration lorsqu’un mĂȘme ensemble d’élĂ©ments est prĂ©sentĂ© plusieurs fois de suite (nous ne reviendrons pas sur ce dernier cas : les faits du § 2 de ce_ chapitre relĂšvent de ces transports autant que de l’exploration). Les seconds portent sur les successions Ă  distances temporelles de plus en plus grandes et constituent le vĂ©hicule de l’expĂ©rience perceptive antĂ©rieure : ce sont eux notamment qui expliquent les effets d’échelle, c’est-Ă -dire le fait qu’un Ă©lĂ©ment quelconque est perceptive- ment Ă©valuĂ© en « petit » ou en « grand » (impression dite absolue) en fonction de l’ensemble des Ă©lĂ©ments de mĂȘme classe perçus antĂ©rieurement.

I. A commencer par les transports temporels avec successions immĂ©diates, l’effet le plus connu est celui des mesures en ordre ascendant ou descendant (mĂ©thode des limites) par opposition aux mesures concentriques ou aux prĂ©sentations des mesurants au hasard (mĂ©thode constante) : le fait que l’on trouve d’autres rĂ©sultats en ordre croissant ou dĂ©croissant atteste alors la prĂ©sence de transports temporels et la diffĂ©rence entre deux constitue une mesure indirecte de ces effets. Voici un exemple tirĂ© de la Rech. X et concernant la mesure d’une droite hachurĂ©e 4 de 5 cm au moyen de mesurants non hachurĂ©s Bl Ă  BÎčz (de 4 Ă  7 cm) ainsi que la mesure de la droite non hachurĂ©e B5 (5 cm Ă©galement) au moyen des mĂȘmes mesurants (27 enfants et 18 adultes) :

Tabl. 79. DĂ©formations en fonction de la prĂ©sentation ascendante ou descendante des variables pour l’illusion d’Oppel1 :

Tout se passe donc comme si la prĂ©sentation sĂ©riale des variables en ordre ascendant B1 Ă  B13 avait pour effet de les surestimer progressivement, par contraste entre l’antĂ©rieure plus petite et l’ultĂ©rieure plus grande : en ce cas l’élĂ©ment mesurĂ© est naturellement dĂ©valuĂ© par rapport Ă  ce qu’aurait donnĂ© la mesure avec une variable non surestimĂ©e. En ordre descendant B13 Ă  B1, au contraire, les variables sont dĂ©valuĂ©es puisque l’on passe des plus grandes aux plus petites, et l’élĂ©ment mesurĂ© est alors surestimĂ© par rapport Ă  ce qu’aurait donnĂ© une mesure avec des variables non dĂ©formĂ©es.

Or, les donnĂ©es du tabl. 79 montrent que ces transports temporels sont sensiblement plus nets chez l’adulte que chez l’enfant lors de la premiĂšre sĂ©rie de mesures (diffĂ©rence 5,90 contre 0,15), tandis que lors de la seconde sĂ©rie les effets s’équivalent (diffĂ©rences 5,82 et 5,84). Il semble donc que la mise en relations temporelles croisse avec l’ñge mais croisse Ă©galement, et mĂȘme rapidement, avec l’exercice.

II. Un autre exemple des diffĂ©rences et ressemblances entre les transports temporels de l’enfant et de l’adulte est celui des rĂ©actions aux Ă©preuves d’impression absolue2. Dans une Recherche non encore publiĂ©e nous avons, avec Lambercier, prĂ©sentĂ© Ă  des enfants de diffĂ©rents Ăąges et Ă  des adultes 9

1 Entre parenthĂšses reprises des mesures de A par Bj sur 17 enfants et 14 adultes, les mĂȘmes sur lesquels ont Ă©tĂ© effectuĂ©es ensuites les mesures de B5 par B1-B13.

2 Bien connues depuis les anciens travaux de H.L. Hollingwobth en 1910 (J. Phil. 7).

236 MÉCANISMES PERCEPTIFS

tiges de 5 Ă  12 cm (dans l’ordre 5, 12, 8, 11, 6, 7, 10, 5, 9, 12, 6) en demandant de les estimer une Ă  une en « petite » ou « grande » et en dĂ©terminant ainsi le « point neutre ». AprĂšs quoi l’on recommence avec 9 tiges de 6 Ă  13 cm (dans l’ordre exactement correspondant), puis avec 9 tiges de 7 Ă  14 cm, de 8 Ă  15 cm et 9 Ă  16 cm (toujours dans l’ordre correspondant). AprĂšs quoi l’on prĂ©sente Ă  nouveau la sĂ©rie I. Pour les Ăąges de 5-6 ans et adultes, on a en outre prĂ©sentĂ© (mais sur d’autres sujets) les cinq sĂ©ries dans l’ordre descendant : 16-9 puis 15-8, 14-7, 13-6 et 12-5. Les rĂ©sultats ont Ă©tĂ© les suivants (nous y adjoignons les moyennes arithmĂ©tiques M des sĂ©ries, les moyennes proportionnelles Mp = 2√ah et leurs moyennes gĂ©omĂ©triques Mg = 8√abcdefgh) :

Tabl. 80. Moyennes des points neutres (en mm) pour les séries I-V et V-I :

Séries

M

Mg

Mp

5-6

ans

6-7 ans

7-8 ans

Adultes

 

 

 

 

I-V

V-I

1-V

I-V

1-V

V-I

1

85

81,8

77,4

85,2

94,6

82,3

82,5

78,7

104,7

II

95

92,1

88,2

90,7

100,7

87,5

85,2

82,3

109,3

III

105

102,4

99,0

96,0

106,5

94,8

90,5

88,7

113,3

IV

115

112,6

109,5

103,2

114,3

98,1

94,5

90,4

117,5

V

125

122,9

120

108,7

121,8

104,1

100,7

92,5

122,2

I

85

81,5

77,4

109,4

— 

105,8

98,2

93,2

— 

 

Le fait le plus frappant qu’exprime ce tableau est que le dĂ©placement du point neutre d’une sĂ©rie Ă  l’autre est de moins en moins grand avec l’ñge : de la sĂ©rie I Ă  la sĂ©rie V 12,9 Ă  23,5 mm d’écart entre les points neutres Ă  5-6 ans, 21,8 mm Ă  6-7 ans, 18,2 mm Ă  7-8 ans et 13,8 mm chez l’adulte. De la sĂ©rie V Ă  la sĂ©rie 1 12,4 Ă  27,2 mm d’écart Ă  5-6 ans et 17,5 chez l’adulte. On voit ainsi immĂ©diatement qu’avec l’ñge les sujets tiennent de plus en plus compte des sĂ©ries antĂ©rieurement perçues, tandis que les petits sont davantage dominĂ©s par les Ă©lĂ©ments de la sĂ©rie en cours d’évaluation.

Si l’on tente le calcul, en prenant la moyenne gĂ©omĂ©trique Mg de toutes les combinaisons entre les sĂ©ries successives de 1 Ă  V (soit I-II, I-II-III, II-I1I, etc.), on trouve en effet que dans les sĂ©ries ascendantes, l’adulte fournit au niveau de ia sĂ©rie IV un point neutre de 90,4 alors que la Mg des sĂ©ries I-IV rĂ©unies est de 90,5 ; il fournit au terme des sĂ©ries (lors de la rĂ©pĂ©tition

de la sĂ©rie I aprĂšs la sĂ©rie V) un point neutre de 93,2 alors que la Mg des sĂ©ries I-V rĂ©unies est de 93,2 Ă©galement. Les sujets de 5-6 ans au contraire donnent lors de la sĂ©rie III un point neutre intermĂ©diaire entre les Mg des sĂ©ries III et II-1I1 rĂ©unies ; et lors de la sĂ©rie V (et de la rĂ©pĂ©tition finale de I) un point neutre Ă©quivalent Ă  la Mg des sĂ©ries II1-V rĂ©unies (=109). Entre 5-6 ans et l’ñge adulte on observe une extension progressive des actions temporelles : par exemple les sujets de 7-8 ans donnent pour la sĂ©rie V un point neutre Ă©quivalent Ă  la Mg des sĂ©ries II-V rĂ©unies (=101,2), ce qui marque une action temporelle supĂ©rieure Ă  celle des sujets de 5-6 ans (III-V) et infĂ©rieure Ă  celle des adultes (I-V) 1.

En sĂ©ries descendantes, par contre, les calculs ne sont pas les mĂȘmes car il n’y a pas symĂ©trie mathĂ©matique entre les deux ordres de succession : de la Mg I (81,8) Ă  la Mg I-V (93,2) on a une diffĂ©rence (objective) de 11,4 tandis que de la Mg N (122,4) Ă  la Mg I-IV (93,2) on a une diffĂ©rence de 29,7. On retrouve alors, mais sous une forme en apparence affaiblie, la mĂȘme conclusion que tout Ă  l’heure : le point neutre adulte pour la sĂ©rie fin de 1 (104,7) est voisin de la Mg des sĂ©ries V-1I rĂ©unies (101,2), tandis que celui de 5-6 ans (94,6), si l’on calcule de proche en proche la descente V Ă  I, est voisin de la Mg III-II (95,3). La raison de ces dĂ©calages est sans doute que, en montant des sĂ©ries I Ă  II les petits Ă©lĂ©ments initiaux valorisent les grands suivants, tandis qu’en descendant de V Ă  I les grands Ă©lĂ©ments initiaux dĂ©valorisent les petits qui suivent. En effet, la surestimation graduelle des grands Ă©lĂ©ments de 9-16 cm en ordre ascendant ne change rien au classement, puisque la Mg I-V est situĂ©e Ă  93,2. Au contraire, la sous-estimation graduelle (et d’autant plus prononcĂ©e qu’interviennent les effets temporels augmentant avec l’ñge) des Ă©lĂ©ments de 12 cm et moins, en ordre descendant, a pour rĂ©sultat que la Mg V-l de 93,2 ne correspond plus subjectivement Ă  un intervalle situĂ© entre des Ă©lĂ©ments ayant objectivement 9 Ă  10 cm, mais Ă  un intervalle supĂ©rieur, tel que par exemple 10 Ă  11 cm, puisque les derniers Ă©lĂ©ments sont subjectivement dĂ©valuĂ©s et ceux de moins de 20 cm davantage encore.

En bref, ces effets d’échelle prouvent d’abord qu’il existe des transports temporels entre Ă©lĂ©ments successivement prĂ©sentĂ©s d’un mĂȘme ensemble (effets intrascalaires) et assez actifs pour donner lieu Ă  des points neutres voisins des moyennes

1 Le calcul sur les Mp conduit naturellement aux mĂȘmes conclusions, avec un simple dĂ©calage dans les rĂ©sultats.

proportionnelles et mĂȘme gĂ©omĂ©triques. Ils prouvent ensuite que les ensembles d’élĂ©ments agissent les uns sur les autres dans le sens de la succession temporelle (effets interscalaires) et cela en fonction du dĂ©veloppement, les transports temporels adultes tenant compte de l’ensemble total et ceux des sujets de 5-6 ans des sĂ©ries immĂ©diatement prĂ©cĂ©dentes seulement. Or, ces effets interscalaires sont naturellement d’une grande importance dans la vie de tous les jours : une « petite » fourmi, un « petit » chien ou un « petit » Ă©lĂ©phant correspondent Ă  des points neutres qui sont bien diffĂ©rents dans chacune de ces trois classes d’élĂ©ments.

Mais ces rĂ©sultats, comparĂ©s Ă  ceux indiquĂ©s sous I, montrent surtout que si les transports temporels augmentent d’importance avec l’ñge, ils constituent une activitĂ© perceptive proprement dite : ils consistent donc en mises en relation actives et non pas seulement en associations automatiques entre « traces » se conservant d’elles-mĂȘmes passivement. Dans l’hypothĂšse de simples « traces » reliĂ©es en fonction des seules rĂ©pĂ©titions et des durĂ©es de persistance, on voit mal pourquoi les effets temporels augmenteraient avec l’ñge, alors que la mĂ©moire enfantine est plus plastique et simplement moins bien organisĂ©e que la mĂ©moire adulte. Dans la mesure, au contraire oĂč les transports temporels constituent un cas particulier de ces mises en relation Ă  distances toujours plus grandes dans l’espace et dans le temps qui caractĂ©risent les activitĂ©s perceptives, on comprend qu’ils se dĂ©veloppent avec l’ñge dans le double sens d’une plus grande frĂ©quence et d’un trajet plus long entre les points (ou instants) reliĂ©s. C’est ce qui se vĂ©rifie dans toutes les situations perceptives oĂč intervient une anticipation, cas particulier Ă  son tour ou nouvelle extension des transports temporels, comme nous allons le voir maintenant sur un exemple entre plusieurs possibles.

§ 7. Les anticipations perceptives.

11 va de soi que dans la mesure oĂč se systĂ©matisent les transports et oĂč ils s’allongent dans le temps et dans l’espace ils conduiront Ă  des attitudes anticipatrices ( « Einstellung ») ou Ă  des anticipations proprement dites. Lorsqu’un Ă©lĂ©ment quelconque A est « transporté » sur un autre (B), il n’y a pas de raison pour que B soit anticipĂ© plus grand, plus petit ou Ă©gal Ă  A. Mais si une suite de comparaisons prĂ©alables ont donnĂ© A=B = C ou A<B<C, le transport de C sur D s’accom-

pagnera d’une attente de C=D ou de C<D (analogue aux « attentes » que Tolman fait intervenir avec raison dans les thĂ©ories de l’apprentissage). Le problĂšme est alors d’établir si de telles anticipations constituent des activitĂ©s augmentant avec l’ñge ou s’il ne s’agit que d’effets rĂ©siduels de caractĂšre primaire analogues aux « after-effects » de W. Koehler et Wallach.

Un exemple bien connu d’anticipation intervient dans 1’« illusion de poids » selon laquelle, de deux boĂźtes de poids Ă©gaux mais de volumes inĂ©gaux soulevĂ©es en conditions identiques (grĂące Ă  des crochets situĂ©es Ă  la mĂȘme hauteur), la plus grande paraĂźt la plus lĂ©gĂšre. Il intervient sans doute bien d’autres conditions, dans l’illusion de poids, que l’anticipation d’une proportionnalitĂ© entre le poids et le volume (suivie alors d’un effet de contraste en cas d’infirmation), mais cette anticipation paraĂźt en constituer une condition nĂ©cessaire puisque les imbĂ©ciles n’éprouvent pas l’illusion faute de toute prĂ©vision quant Ă  cette relation entre le poids et le volume. Or, A. Rey a montrĂ© 1 que l’illusion de poids croĂźt avec l’ñge jusque vers 11-12 ans pour diminuer quelque peu dans la suite.

D. Usnadze 2 voulant mettre en Ă©vidence ce facteur d’anticipation en le dissociant des composantes musculaires propres Ă  l’illusion de poids, a imaginĂ© un Ă©quivalent visuel de cette illusion : deux cercles inĂ©gaux A<C sont prĂ©sentĂ©s une dizaine de fois au tachistoscope dans les mĂȘmes positions, puis sont suivis de cercles Ă©gaux B1 et B2 de dimensions intermĂ©diaires entre les prĂ©cĂ©dents ; ces cercles B sont alors perçus inĂ©gaux, le cercle B1 qui est substituĂ© Ă  A Ă©tant surestimĂ© et le cercle B2 substituĂ© Ă  C Ă©tant dĂ©valuĂ© par contraste.

Nous nous sommes proposĂ© avec Lambercier de comparer ces effets anticipateurs chez l’enfant et chez l’adulte et avons utilisĂ© deux cercles A et C de 20 et 28 mm de diamĂštre prĂ©sentĂ©s trois fois Ă  quatre reprises successives (= F1 Ă  F4). AprĂšs chaque prĂ©sentation de trois fois A+C nous avons mesurĂ© l’effet obtenu sur deux cercles B de 24 mm (l’un constant, alternativement Ă  gauche et Ă  droite et l’autre variant de 17 Ă  24 mm pour la mesure). AprĂšs la quatriĂšme imprĂ©gnation (FA) nous avons d’autre part mesurĂ© les effets rĂ©siduels El Ă  E10) par dix prĂ©sentations successives des cercles B avec mesure lors de chaque prĂ©sentation (et prĂ©cautions prises pour ne renforcer ni affaiblir l’effet). Les rĂ©sultats ont Ă©tĂ© les suivants sur

1 Arch. de Psychol., XXII, p. 285.

2 Psychol. Forsch., XIV (1930), p. 366.

20-28 enfants de 5-6 ans, 22-30 de 6-7 ans et 20-32 adultes (les grands nombres pour F et les petits pour E) :

Tabl. 81. Effet Usnadze en % de 24 mm (entre parenthùses en % de l’effet aprùs F 4) :

Nous avons en outre tentĂ© une expĂ©rience de transfert sous la forme suivante. AprĂšs les mesures sur les cercles B suivant l’imprĂ©gnation FA, nous avons provoquĂ© une nouvelle imprĂ©gnation F5 (trois fois les cercles A + C) suivie de la prĂ©sentation de deux carrĂ©s posĂ©s sur leurs cĂŽtĂ©s (24 mm de cĂŽtĂ©s); puis, aprĂšs une nouvelle imprĂ©gnation F6, deux carrĂ©s de 22 mm de cĂŽtĂ©s posĂ©s sur pointe ; apres Fl les deux cercles B habituels et enfin, aprĂšs FS deux cercles de 24 mm mais remplis Ă  l’encre noire :

Tabl. 82. Transfert de l’effet sur des carrĂ©s et sur des cercles noirs (entre parenthĂšses valeurs en % de F 4) :

On constate alors deux faits fondamentaux : (1) l’effet d’anticipation croĂźt plus rapidement chez l’adulte que chez l’enfant (et atteint en F4 une valeur supĂ©rieure), de mĂȘme que les effets de transferts ; (2) par contre, chez l’enfant, l’effet

est plus durable, de telle sorte que, de El Ă  E10 les erreurs sont plus grandes chez lui que chez Γadulte. Ces deux faits sont l’un et l’autre, et surtout par leur liaison, trĂšs caractĂ©ristiques d’une activitĂ© sous son double aspect de renforcement avec l’ñge et de rĂ©gulation dans le sens d’un freinage (extinction graduelle) en cas de non confirmation de l’anticipation (prĂ©sentation des cercles Ă©gaux). Le fait que l’anticipation corrĂ©late avec le transfert et que la force de celui-ci diffĂšre selon les figures (fort pour les cercles noircis qui rappellent les modĂšles initiaux, intermĂ©diaire pour les carrĂ©s posĂ©s sur pointe et faible pour les carrĂ©s sur base) parle aussi dans le mĂȘme sens.

On pourrait certes chercher Ă  interprĂ©ter ces faits dans le sens des after-effects de Koehler, c’est-Ă -dire selon le schĂ©ma expliquant les distances apparentes par la rĂ©sistance Ă©lectrique des tissus et par ses modifications dues Ă  la satiation. Comme l’enfant est censĂ© prĂ©senter une satiation permanente faible et que, selon Koehler, les fixations moins bonnes de l’enfant (self- satiation) entraĂźneraient la formation d’une rĂ©gion plus Ă©tendue de satiation faible, cela expliquerait les moins fortes illusions de 5-7 ans. D’autre part, toute satiation due Ă  l’inspection d’une figure n’étant qu’une augmentation momentanĂ©e et localisĂ©e de la satiation permanente, le rĂ©tablissement d’équilibre (durant l’extinction de l’effet) serait plus rapide chez l’adulte sous l’influence d’une plus forte satiation permanente, selon un processus homĂ©ostatique. Le schĂ©ma expliquerait donc Ă  la fois les diffĂ©rences dans la force de l’illusion d’Usnadze et dans la vitesse d’extinction entre enfants et adultes. Nous n’aurions rien contre un tel modĂšle (Ă  part ses propres difficultĂ©s neurologiques : relations entre les satiations dans les deux lobes occipitaux, etc.), si Koehler ne considĂ©rait pas comme insoutenable l’action de l’cxercice ou de l’activitĂ© sur les taux de satiation. Par contre, si, par l’intermĂ©diaire de la notion de self- satiation (dĂ©pendant de la centration) on pouvait complĂ©ter le schĂ©ma par une dimension fonctionnaliste, il ne contredirait plus le rĂ©sultat principal des tabl. 81 et 82 : la formation avec l’ñge d’une mise en relation entre figures successives Ă  la fois plus rapide, plus forte et suivie d’une marche arriĂšre (freinage dans l’extinction) plus efficace. Que cette activitĂ© anticipatrice avec rĂ©gulation orientĂ©e dans le sens de la rĂ©versibilitĂ© s’appuie ou non sur les propriĂ©tĂ©s homĂ©ostatiques de la satiation permanente, c’est lĂ  un problĂšme de psychophysiologie sur lequel nous n’avons pas Ă  nous prononcer : les caractĂšres relationnels de ces anticipations et rĂ©gulations suffisent Ă  la comparaison avec les autres aspects des activitĂ©s perceptives.

§ 8. Les schématisations déformantes et compensatoires.

Presque toutes les activitĂ©s perceptives examinĂ©es jusqu’ici, explorations, mises en rĂ©fĂ©rence, transports et transpositions simples ou avec changements de direction, consistent en activitĂ©s proprement sensori-motrices, c’est-Ă -dire comportant, outre l’organisation du donnĂ© sensoriel une intervention de la motricitĂ©. Or, toute activitĂ© sensori-motrice susceptible de rĂ©pĂ©tition aboutit Ă  une schĂ©matisation, en ce sens que les actions, en se reproduisant, se gĂ©nĂ©ralisent selon une structure commune ou schĂšme, et que les situations nouvelles sont assimilĂ©es, en tant qu’équivalentes aux prĂ©cĂ©dentes, au schĂšme des actions antĂ©rieurement exercĂ©es sur celles-ci. Il faut donc s’attendre Ă  ce que les activitĂ©s perceptives englobant la motricitĂ© aboutissent Ă©galement Ă  la formation de schĂšmes perceptifs. Quant aux activitĂ©s perceptives ne comportant pas nĂ©cessairement de dĂ©placements du regard, comme les transports temporels ou comme les anticipations dont il vient d’ĂȘtre question, elles constituent par contre des liaisons entre les perceptions antĂ©rieures et les perceptions ultĂ©rieures, mais ce fait est Ă  nouveau propice Ă  la formation de schĂšmes. En outre, le fait que la perception des sons et les perceptions musicales impliquent, comme l’a montrĂ© R. FrancĂšs 1, toute une activitĂ© perceptive de dĂ©centration, de mise en relation, de transports et transpositions, etc., sans qu’il existe de mouvements explorateurs de l’oreille comparables aux mouvements oculaires quant Ă  leur signification fonctionnnelle dans l’activitĂ© perceptive visuelle, montre que les concepts opĂ©rationnels dont nous nous servons, de la centration Ă  la schĂ©matisation, doivent recevoir une interprĂ©tation neurologique « centrale » qui, selon les domaines considĂ©rĂ©s, peut se suffire Ă  elle-mĂȘme ou ĂȘtre complĂ©tĂ©e par la description des concomitants pĂ©riphĂ©riques.

Cela dit, les faits de schĂ©matisation perceptive peuvent ĂȘtre rĂ©partis en quatre catĂ©gories, selon une table Ă  double entrĂ©e. On peut distinguer, tout d’abord, des schĂšmes empiriques (au sens de la « Gestalt empirique » d’E. Brunswik) et des schĂšmes gĂ©omĂ©triques : par exemple, sans que les « bonnes formes » gĂ©omĂ©triques correspondent nĂ©cessairement et Ă  tout Ăąge Ă  des schĂšmes, car elles peuvent relever d’effets de champ simplement primaires, elles donnent lieu avec le dĂ©veloppement

1 Dans sa thĂšse sur La perception de la musique, Vrin (1960).

Ă  des schĂšmes proprement dits pour les raisons que nous examinerons tout Ă  l’heure (sous II). D’autre part, les mĂȘmes schĂšmes perceptifs, qu’ils soient empiriques ou gĂ©omĂ©triques, peuvent comporter cerrains aspects dĂ©formants, car toute activitĂ© perceptive, aboutissant ou non Ă  des schĂ©matisations stables, est susceptible d’engendrer par contre coup des erreurs secondaires. Mais les schĂšmes perceptifs peuvent Ă©galement ĂȘtre de nature compensatoire, c’est-Ă -dire que leurs lois d’organisation ou d’équilibre tendent Ă  compenser les dĂ©formations : tel est le cas des « bonnes formes » secondaires ou schĂ©matisĂ©es ; mais tel peut aussi ĂȘtre le cas de certains schĂšmes empiriques lorsque leurs propriĂ©tĂ©s imposĂ©es en fonction de l’expĂ©rience acquise comportent par ailleurs certains aspects gĂ©omĂ©triques (comme une ou plusieurs symĂ©tries pour les formes animales et vĂ©gĂ©tales).

I. Nous n’avons pas fait de recherches particuliĂšres sur les schĂšmes empiriques, mais il convient de rappeler leur existence pour les mettre en relation avec les notions prĂ©cĂ©demment admises. Dans une expĂ©rience bien connue, E. Brunswick a prĂ©sentĂ© Ă  des sujets adultes (au tachistoscope) une forme intermĂ©diaire entre celle d’une main ouverte, Ă  doigts Ă©cartĂ©s, et une sorte d’éventail ou de faisceau Ă  cinq tiges sĂ©parĂ©es rigoureusement symĂ©trique, en demandant aux sujets de choisir entre ces deux formes pour dĂ©signer ce qu’ils avaient perçu : 50 % environ ont alors indiquĂ© la forme gĂ©omĂ©trique et 50 % la forme empirique, ce qui montre l’existence de deux sortes de prĂ©gnance, l’une tendant Ă  corriger le donnĂ© dans le sens de la gĂ©omĂ©trisation et l’autre dans le sens de la ressemblance avec une forme non symĂ©trique mais familiĂšre.

Le rĂŽle de ces schĂšmes empiriques, avec leur prĂ©gnance fondĂ©e sur l’expĂ©rience antĂ©rieure, est capital dans la perception de tous les jours. Quand J. Bruner1 soutient que la perception est avant tout une identification consistant Ă  reconnaĂźtre dans l’objet perçu le reprĂ©sentant d’une classe (« ceci est une orange ») et qu’il caractĂ©rise ainsi cette identification comme un acte de catĂ©gorisation, il est naturellement obligĂ© d’introduire 2, entre les indices enregistrĂ©s (« input ») et la classe Ă  laquelle l’objet perçu est finalement rattachĂ©, un « schĂšme temporel » dont la fonction essentielle est l’organi-

1 J. Bruner, Les processus de prĂ©paration Ă  la perception, in « Logique et Perception », vol. VI des « Etudes d’EpistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique », Paris (P.U.F.) 1958.

2 Entre autres.

sation des indices. La classe comme telle n’étant pas perceptible et ne pouvant intervenir elle-mĂȘme dans, le mĂ©canisme de la perception, il faut bien admettre, en effet, qu’entre l’objet perçu et son interprĂ©tation conceptuelle intervienne dĂšs la perception un Ă©lĂ©ment de gĂ©nĂ©ralisation, mais distinct de la classe en ceci qu’il s’en tient aux seules propriĂ©tĂ©s accessibles Ă  l’activitĂ© perceptive (par opposition Ă  l’abstraction, Ă  la quantification en « tous » et en « quelques », etc.). Cet Ă©lĂ©ment est alors constituĂ© par ce que l’on peut appeler un schĂšme, lequel rĂ©sulte exclusivement de l’action des perceptions antĂ©rieures sur les suivantes, mais de perceptions portant sur des objets dont le choix est naturellement orientĂ© par un cadre conceptuel.1

Autrement dit un schĂšme perceptif empirique est d’abord le produit de transports et transpositions temporels, analogues Ă  ceux que nous avons vu Ă  l’Ɠuvre dans les effets d’échelles (§ 6 sous II) et aboutissant Ă  des relations dont 1a liaison ou la prĂ©gnance est en partie fonction du nombre des objets antĂ©rieurement perçus. Par exemple, une tĂȘte de nĂšgre Ă  nez aqui- lin ne frappera que si un nombre suffisant de rĂ©pĂ©titions antĂ©rieures a imposĂ© la liaison « nez Ă©paté × couleur noire », tandis qu’une figure gĂ©omĂ©trique presque carrĂ©e frappera immĂ©diatement en fonction de la lĂ©gĂšre inĂ©galitĂ© entre l’un des cĂŽtĂ©s et les trois autres. Mais le nombre des perceptions antĂ©rieures rĂ©pĂ©tĂ©es est loin de suffire, puisque la transposition temporelle n’est pas automatique et qu’elle constitue une activitĂ© dĂ©pendant des intĂ©rĂȘts, etc., et du pouvoir de coordination du sujet : par exemple l’auteur de ces lignes, pour s’ĂȘtre occupĂ©, il y a une quarantaine d’annĂ©es de zoologie, distinguera encore immĂ©diatement Ă  2-3 m de lui telle espĂšce de mollusque terrestre de telle autre, tandis qu’il lui faudrait une perception beaucoup plus attentive et plus proche pour discerner la diffĂ©rence entre deux fleurs de jardin. D’autre part, comme les transpositions aboutissant au schĂšme portent sur les ressemblances, il va de soi qu’elles seront aussi fonction de la plus ou moins grande facilitĂ© Ă  coordonner les propriĂ©tĂ©s de l’objet en un tout cohĂ©rent.

Les schĂšmes perceptifs empiriques ainsi caractĂ©risĂ©s ne sont donc pas des concepts ou des classes, bien que le choix des objets sur lesquels portent les transpositions soit lui- mĂȘme subordonnĂ© Ă  l’activitĂ© entiĂšre du sujet et particuliĂšre-

1 Voir les beaux travaux de F. Bresson : Perception et indices perceptifs et Influence des schĂšmes inductifs sur la perception, in « Logique et Perception », vol. VI des « Etudes d’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique ».

ment Ă  ses systĂšmes notionnels qui encadrent ainsi les schĂšmes. Mais si nous parlons d’activitĂ© de schĂ©matisation et non pas seulement de transports et transpositions temporels aboutissant Ă  la formation de schĂšmes perceptifs, c’est que ceux-ci comportent, au fur et Ă  mesure de leur construction, une activitĂ© nouvelle comparable Ă  une sorte d’implication au sens large ou de « prĂ©implication » : les caractĂšres des objets subsumĂ©s sous le schĂšme Ă©tant a, b, c il suffira, par exemple, de percevoir a et b pour anticiper c (par exemple « couleur noire » a et « cheveux crĂ©pus » b conduisant Ă  anticiper « nez Ă©paté » c) 1. L’anticipation en question demeure alors naturellement perceptive, c’est-Ă -dire qu’elle ne se traduira pas par un jugement conceptuel ou par une image mentale, mais simplement par une rĂ©cognition de la forme d’ensemble en cas d’attente confirmĂ©e, ou par une surprise en cas d’infirmation. Ce sont ces prĂ©implications qui rendent possibles les prĂ©infĂ©rences perceptives sur lesquelles nous reviendrons (chap. VII, § 4).

IL Les schĂšmes perceptifs gĂ©omĂ©triques prĂ©sentent les mĂȘmes propriĂ©tĂ©s que les schĂšmes empiriques, sauf que les liaisons entre les caractĂšres a, b, c, en des objets perçus consistent en proportions simples avec une prĂ©dominance des Ă©quivalences et symĂ©tries. Mais il convient ici de bien distinguer ce que l’on peut appeler, avec la thĂ©orie de Gestalt, les « bonnes formes » primaires et ce nous considĂ©rerons comme schĂšmes secondaires, et de distinguer aussi les schĂ©matisations gĂ©omĂ©triques dĂ©formantes et compensatoires.

A commencer par cette derniĂšre distinction, dĂ©jĂ  indiquĂ©e au dĂ©but de ce § , un schĂšme gĂ©omĂ©trique est en gĂ©nĂ©ral compensatoire, en ce sens que les Ă©quivalences et symĂ©tries le caractĂ©risant aboutissent Ă  une homogĂ©nĂ©isation des rencontres et des couplages et par consĂ©quent Ă  une compensation des erreurs momentanĂ©es dues aux effets de centration. Mais en certains cas, la schĂ©matisation gĂ©omĂ©trique peut ĂȘtre source de dĂ©formations systĂ©matiques : dans la mesure, par exemple, oĂč les coordonnĂ©es perceptives donnent lieu Ă  une schĂ©matisation, l’opposition des verticales et des horizontales donnera lieu Ă  une consolidation des polarisations analysĂ©es au § 3. (Ce qui explique la diffĂ©rence remarquable des erreurs sur la verticales des adultes et des jeunes enfants au tachistoscope avec fixation sur l’horizontale.) Mais si un schĂšme de coor-

1 Dans le domaine de la perception musicale, R. FrancĂšs parle Ă  cet Ă©gard de « condensation » (par allusion au sens chimique du mot) pour dĂ©crire la maniĂšre dont on reconnaĂźt un thĂšme au moyen d’un nombre toujours plus restreint de ses notes initiales.

donnĂ©es peut ĂȘtre ainsi dĂ©formant du point de vue dimensionnel, rien ne l’empĂȘche d’ĂȘtre compensatoire du point de vue des directions.

Cela dit, et sans nous prononcer encore sur les filiations gĂ©nĂ©tiques entre les effets primaires et les activitĂ©s perceptives y compris les schĂ©matisations, il est clair qu’une « bonne forme » gĂ©omĂ©trique peut correspondre Ă  des effets primaires : un carrĂ© perçu au tachistoscope et posĂ© sur un cĂŽtĂ© donnera immĂ©diatement lieu Ă  une perception spĂ©cifique dominĂ©e par l’égalitĂ© des cĂŽtĂ©s et par le caractĂšre perpendiculaire des cĂŽtĂ©s adjacents ou parallĂšle des cĂŽtĂ©s opposĂ©s. Mais le problĂšme subsiste de savoir si ces effets primaires, aboutissant Ă  une compensation quasi instantanĂ©e des erreurs de centration, ne peuvent pas se doubler Ă  un autre niveau d’une schĂ©matisation qui engendrerait les rĂ©sultats suivants. Tout d’abord, le sujet peut reconnaĂźtre une forme gĂ©omĂ©trique familiĂšre de la mĂȘme maniĂšre qu’il reconnaĂźt perceptivement une main ou un oiseau. En second lieu, la reconnaissant, il fera intervenir des prĂ©implications et des anticipations, dĂ©celables dĂšs les durĂ©es trĂšs courtes de prĂ©sentation : il sera, par exemple, bien difficile de savoir si le sujet a perçu distinctement l’égalitĂ© des angles du carrĂ© ou si cette Ă©galitĂ© particuliĂšre n’a Ă©tĂ© perçue qu’en tant qu’impliquĂ©e dans la forme globale immĂ©diatement reconnue. En troisiĂšme lieu, et surtout, ces implications vont diriger les explorations et les transportĂ© en cas de perception Ă©quivoque oĂč la forme carrĂ©e se trouve en conflit avec d’autres facteurs, et c’est cette exploration systĂ©matique qui attestera, selon qu’elle se produit ou non, la prĂ©sence d’un schĂšme secondaire se superposant alors Ă  la bonne forme primaire.

 

Pour contrĂŽler de telles hypothĂšses, nous avons, avec F. Maire et F. PrivĂąt (Rech. XVIII), soumis une certain nombre d’enfants et d’adultes Ă  l’expĂ©rience suivante, en nous inspirant d’un article posthume de E. Rubin sur les conflits entre les bonnes formes et un facteur de dĂ©formation. Dans l’idĂ©e d’utiliser ces conflits de Rubin comme mesures de la rĂ©sistance des bonnes formes, nous avons donc prĂ©sentĂ© Ă  nos sujets des carrĂ©s dont les cĂŽtĂ©s supĂ©rieur et infĂ©rieur1 sont pourvus de pennures respectivement externes et internes (fig. 48 4) en faisant alors comparer ces cĂŽtĂ©s. Pour rapporter l’erreur brute obtenue (que nous appellerons l’effet Rubin absolu) Ă  l’erreur de MĂŒller-Lyer nous avons mesurĂ© celle-ci sur les mĂȘmes sujets en prĂ©sentation superposĂ©e (ce que nous appellerons l’erreur MuC : voir fig. 48 Z ?) et de mĂȘme en augmentant les distances de 5, 10 et 20 cm (ce que nous appellerons MuG 5, MuG 10 et MuG 20). Pour l’évaluation du carrĂ©, nous avons fait simplement comparer les cĂŽtĂ©s (Ă©preuves Ci et C,1) et, entre deux, nous avons demandĂ© (ceci pour les enfants) Ă  quoi ressemblait le carrĂ© (carreau de fenĂȘtres, etc.) en dessinant alors soit des carrĂ©s exacts soit des trapezoĂŻdes pour faire juger probablement la forme du quadrilatĂšre malgrĂ© ses pennures (Ă©preuve C2). Enfin on reprend une mesure de MĂŒller-Lyer (soit MuC’). Voici les rĂ©sultats :

Tabl. 83. Erreurs systĂ©matiques (en %) par groupes d’ñges :

Ages

 

MuC

MuC

MuG5

MuGIO

MuG20

cÎč

c≈

C\

4- 6 ans

(36 s.)’

40,8

39,2

38,4

36,0

34,2

16,6

5,6

13,4

7- 8 ans

(30 s.)

30,8

25,8

26,4

25,6

25,6

7,4

4,3

6,4

9-10 ans

(29 s.)

22,6

19,4

20,4

21,4

23,6

6,2

3,8

5,4

Adultes

(25 s.)

21,8

17,2

17,8

22,2

23,2

3,2

2,0

2,6

 

On voit que les erreurs Ci, C\ et C2 (comparaison des cĂŽtĂ©s du carrĂ© ou Ă©valuation globale de la forme carrĂ©e) sont Ă  tout Ăąge beaucoup plus faibles que les erreurs de MĂŒller-Lyer (Mu), mais dans des proportions variĂ©es sur lesquelles nous allons revenir. Mais avant de conclure Ă  une diminution des erreurs C par rapport aux erreurs Mu sous l’influence de la rĂ©sistance de la bonne forme carrĂ©e, il convient encore de

1 De 5 cm pour le cÎté supérieur et de 4,4 à 8 cm pour le cÎté inférieur. 2 Dont 4 sujets de 4 ans, 17 de 5 ans et 15 de 6 ans.

prĂ©venir une objection, ce que nous n’avons pas fait dans la Rech. XVIII. Notre collĂšgue A. Jonckheere nous ayant indiquĂ© que cette rĂ©duction des erreurs C1 et C,1 n’était pas nĂ©cessairement due Ă  la prĂ©sence de la bonne forme carrĂ©e, mais pouvait ĂȘtre attribuĂ©e Ă  la seule influence de repĂšres perpendiculaires aux lignes Ă  Ă©valuer, nous avons donc prĂ©sentĂ© Ă  20 adultes et Ă  35 enfants de 6 Ă  12 ans les configurations D et E de la fig. 48 (D constant : 50 mm et E variant de 50 Ă  80 mm)1 ainsi que, pour les adultes les figures de MĂŒller- Lyer identiques Ă  D et E mais sans les perpendiculaires. Nous avons trouvĂ©, avec la collaboration de Mme Vinh-Bang :

Tabl. 84. Figures D et E (entre parenthĂšses erreurs de MĂŒller-Lyer des adultes) :

On voit ainsi que l’erreur, tout en diminuant naturellement par rapport Ă  l’illusion de MĂŒller-Lyer sans perpendiculaires, reste encore trĂšs forte : les 17,2 % d’adultes sont identiques aux mesures MuC’ du tabl. 83 (Ă  la fin des Ă©preuves, donc aprĂšs exercice) et les 18,8 Ă  23,2 % de l’enfant sont du mĂȘme ordre de grandeur que les Mu du tabl. 83 Ă  9-10 ans. Il est donc clair que les rĂ©ductions des erreurs Ci Ă  C,1 du tabl. 83 par rapport aux erreurs Mu sont bien dues Ă  l’influence de la bonne forme carrĂ©e (dont l’influence des perpendiculaires n’est qu’un aspect partiel). Cela dit, si nous comparons maintenant ies effets Rubin absolus (mesurĂ©s par C1 et C,1) de l’enfant et de l’adulte, ainsi que leurs illusions de MĂŒller-Lyer (moyenne des MuC et MuG) nous trouvons :

Tabl. 85. Rapports entre les effets Rubin absolus de l’enfant et de l’adulte :

1 E en prolongement de D.

On voit ainsi que, Ă  4-6 ans l’effet Rubin absolu est cinq fois plus fort que chez l’adulte, tandis que l’illusion de MĂŒller- Lyer n’est que de 1,70 fois plus forte : cela signifie donc que la rĂ©sistance du carrĂ© augmente de beaucoup avec l’ñge et qu’un facteur secondaire de schĂ©matisation vient renforcer le mĂ©canisme de la bonne forme primaire. Pour Ă©tablir ce fait intĂ©ressant avec prĂ©cision, cherchons Ă  dĂ©terminer la valeur quantitative de cette rĂ©sistance. Nous appellerons d’abord « effet Rubin relatif » (RuR par opposition Ă  RuA = effet Rubin absolu) la valeur RuA : MuC. Cet effet RuR est de 0,39 Ă  4-6 ans, 0,25 Ă  7-10 ans et 0,13 chez l’adulte, c’est-Ă -dire trois fois plus fort Ă  4-6 ans que chez l’adulte. Nous appellerons, d’autre part, rĂ©sistance de la bonne forme RF le rapport inverse MuC : RuA, que nous avons calculĂ© sous les diffĂ©rentes variĂ©tĂ©s MuC : C1 ; MuG5 : C1 ; etc. et MuC : C’n etc. :

Tabl. 86. Valeurs des résistances du carré et relations entre enfants et adultes :

 

Moy. C1

Moy. C,1

Moy. génér.

Rapp. adultes/enfants

4- 6 ans

2,25

2,72

2,47

2,98 ~ 3

7- 8 ans

3,60

4,25

3,92

1,88

9-10 ans

3,50

4,00

3,75

1,96

Adultes

6,60

8,15

7,37

— 

 

 

 

 

4-6 ans

7-8 ans

9-10 ans

Adultes

Seuils

12,0

7,2

6,0

3,6

Rapport adultes/enfants

3,33

2,00

1,66

— 

On voit que la discrimination adulte est Ă  nouveau environ trois fois meilleure que celle de 4-6 ans, de mĂȘme que la rĂ©sistance du carrĂ©.

Notons Ă  ce propos que les rĂ©sultats du tabl. 87 ne sauraient ĂȘtre, interprĂ©tĂ©s Ă  eux seuls : dire que les petits voient encore un vrai carrĂ© lĂ  oĂč l’adulte discerne nettement un trapĂšze (toutes prĂ©cautions prises pour Ă©carter les malentendus verbaux) pourrait signifier soit que la bonne forme carrĂ©e est plus prĂ©gnante chez les jeunes sujets soit qu’elle est plus Ă©lastique en un sens contraire Ă  la mobilitĂ© analytique (l’élasticitĂ© Ă©tant fonction du syncrĂ©tisme, § 1 de ce chap. 111, c’est- Ă -dire de l’indissociation des parties constituant une totalitĂ©, tandis que la mobilitĂ© est fonction de leur dissociation selon des relations multiples). Or la comparaison des tabl. 85-86 et 87 montre Ă©videmment que le seuil Ă©tendu des petits traduit l’élasticitĂ© et non pas la rĂ©sistance de leur bonne forme encore subordonnĂ©e aux facteurs primaires. C’est pour cela — nous le comprenons maintenant — que les rĂ©sultats Ă  l’épreuve C2du tabl. 83 sont bien meilleurs que ceux des Ă©preuves C1 et C,1et qu’ils ne sont pas utilisables dans un calcul de la rĂ©sistance RF (tabl. 86) : en effet, rĂ©pondre adĂ©quatement Ă  la question C2 signifie simplement attribuer une forme globale carrĂ©e Ă  la figure 48 C, mais sans jugement sur les cĂŽtĂ©s supĂ©rieur et infĂ©rieur ; or, nous venons de voir (tabl. 87) combien prĂ©cisĂ©ment cette rĂ©ponse globale est Ă©lastique !

La conclusion de cette analyse est alors qu’il faut distinguer deux niveaux dans la. perception des bonnes formes, (a) Un niveau primaire de compensation immĂ©diate entre les dĂ©formations, due aux Ă©galitĂ©s entre les cĂŽtĂ©s et aux angles de 90°. Mais cette compensation due Ă  l’annulation des couplages de diffĂ©rence (B— A)A = 0, va si loin qu’elle rĂ©duit la sensibilitĂ© aux diffĂ©rences rĂ©elles (tabl. 87) et aboutit ainsi Ă  une faible rĂ©sistance du carrĂ© et Ă  une Ă©lasticitĂ© syncrĂ©tique, (b) Un niveau secondaire de schĂ©matisation qui conduit Ă  des explorations et transports systĂ©matiques en fonction du schĂšme acquis (= attente ou anticipation conduisant Ă  explorer les relations entre cĂŽtĂ©s deux Ă  deux, leur parallĂ©lisme, l’égalitĂ© des angles, la perpendicularitĂ©, Ă©ventuellement l’égalitĂ© des diagonales, etc.) et assure une meilleure rĂ©sistance de la bonne forme. Que le schĂšme soit lui-mĂȘme orientĂ© et encadrĂ© par des activitĂ©s opĂ©ratoires, cela ne fait pas de doute, mais il reste qu’il se traduit par une attitude perceptive nouvelle en son mĂ©canisme et en ses rĂ©sultats par rapport aux simples compensations immĂ©diates du niveau primaire.

111. Un problĂšme fondamental se pose alors, qui est celui des filiations. A ne considĂ©rer qu’un secteur gĂ©nĂ©tique limitĂ©, comme c’est le cas de toutes les expĂ©riences de laboratoire un peu fines (oĂč l’on ne peut remonter en deçà de 5 ans en moyenne), on se trouve en prĂ©sence d’effets dits primaires qui dominent aux Ăąges les plus bas, puis d’activitĂ©s perceptives ultĂ©rieures, qui sont Ă  cet Ă©gard gĂ©nĂ©tiquement secondaires. Mais les effets primaires (relativement au secteur considĂ©rĂ©) ne sont-ils pas eux-mĂȘmes relatifs Ă  des activitĂ©s perceptives antĂ©rieures, par exemple nĂ©cessaires pour structurer les figures qui, une fois perceptibles d’un seul coup d’Ɠil, donnent alors lieu aux dĂ©formations primaires ? Autrement dit, si les activitĂ©s perceptives peuvent engendrer par choc en retour des erreurs secondaires, dont plusieurs dĂ©croissent avec l’ñge aprĂšs une certaine pĂ©riode de croissance, les erreurs primaires ne seraient- elles pas elles-mĂȘmes des erreurs en ce sens secondaires, parce que supposant des activitĂ©s perceptives prĂ©alables et prĂ©coces dont elles ne constitueraient que les contre-coups ou les dĂ©pĂŽts ?

Comme on ne saurait soumettre des nouveau-nĂ©s ou des bĂ©bĂ©s de quelques mois Ă  des mesures perceptives ordinaires et encore moins Ă  des mesures tachistoscopiques, il ne reste qu’à chercher si les activitĂ©s perceptives ultĂ©rieures, et notamment les schĂ©matisations que nous discutons maintenant, sont susceptibles d’engendrer Ă  partir d’un certain Ăąge de nouveaux « effets de champ » qui prĂ©sentent la simultanĂ©itĂ© et le caractĂšre coercitif des effets primaires.

Or, c’est ce que nous croyons avoir trouvĂ© en plusieurs cas. Bornons-nous pour l’instant Ă  une exemple tirĂ© Ă  nouveau de la perception des bonnes formes. En Ă©tudiant avec B. Stettler v. Albertini (Rech. XIX) la maniĂšre dont les enfants de diffĂ©rents niveaux perçoivent les bonnes formes lorsqu’elles sont prĂ©sentĂ©es en dessins entrecroisĂ©s, tronquĂ©s, en traits interrompus, en points, etc., nous avons Ă©tĂ© frappĂ©s par l’opposition suivante. D’une part, une figure complexe prĂ©sentant l’entrecroisement d’un carrĂ©, d’un triangle, d’un rectangle, d’un parallĂ©logramme et d’un demi-cercle a donnĂ© lieu Ă  une rĂ©cognition aisĂ©e des figures Ă©lĂ©mentaires : 73 % de rĂ©ussites Ă  4 ans (sauf pour le demi-cercle : 66 %), 89 Ă  93 % Ă  5 ans et 100 % Ă  6 ans. D’autre part, les formes Ă  parties Ă©chancrĂ©es (un angle enlevĂ© ou une dĂ©chirure sur un cĂŽtĂ©, etc.) ne sont perçues qu’à 7 ou 8 ans (dans le 75 % des cas au moins). Et surtout les figures uniques reprĂ©sentĂ©es par traits interrompus

(un cercle de 2,1 cm de diamĂštre reprĂ©sentĂ© par cinq arcs de 6 mm ; un carrĂ© de 2,5 cm de cĂŽtĂ© reprĂ©sentĂ© par ses quatre angles en deux traits de 4 mm chacun ; etc.) ne donnent lieu Ă  la perception de la forme d’ensemble qu’à 6 ans (voir le tabl. 88).

Il semble ainsi que les lignes virtuelles comprises entre les traits pleins mais discontinus donnent lieu Ă  une perception progressivement acquise par l’activitĂ© exploratrice, mĂȘme dans le cas oĂč ces lignes virtuelles s’inscrivent dans le contour de bonnes formes. Nous avons donc, pour mieux assister Ă  cette construction, prĂ©sentĂ© en outre six figures formĂ©es chacune de deux (et la derniĂšre de trois) bonnes formes entrecroisĂ©es mais indiquĂ©es en simples traits discontinus. Voici les moyennes obtenues sur 40 sujets pour les formes simples et sur 109 enfants de 4 Ă  7 ans examinĂ©s individuellement et une centaine collectivement (8-9 ans) pour les formes entrecroisĂ©es :

Tabl. 88. Récognition des bonnes formes représentées en traits interrompus (en %) (entre parenthÚses : n) :

D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, on peut ainsi distinguer trois Ă©tapes dans l’évolution des lignes virtuelles, avec bien entendu une sĂ©rie de dĂ©calages selon la’plus ou moins grande complexitĂ© des Ă©preuves. Au cours de la premiĂšre, le sujet ne perçoit qu’une lacune ou une interruption : ou bien donc il ne perçoit que les traits discontinus dessinĂ©s, ou bien il comble la lacune Ă  sa maniĂšre mais avec une fantaisie montrant prĂ©cisĂ©ment qu’il est demeurĂ© insensible aux lignes virtuelles et que la forme d’ensemble n’exerce encore qu’une coercition pour en imposer la longueur et la direction. Au cours de la seconde pĂ©riode, le sujet imagine des lignes virtuelles possibles, mais il les construit de proche en proche grĂące Ă  des explorations, des transports, des transpositions et surtout des anticipations lui permettant, mais peu Ă  peu, d’atteindre la forme la meilleure. Au cours de la troisiĂšme pĂ©riode, enfin, la ligne virtuelle est perçue de façon immĂ©diate et mĂȘme coercitive, et cela bien qu’aucun Ă©lĂ©ment sensoriel ne la soutienne et qu’elle se borne

à relier des données sensibles séparées par un espace vide (cf. les perceptions amodales de Michotte).

L’essentiel pour nous est donc ici que la perception des lignes virtuelles comprises entre des traits rĂ©els, dans le contour d’une bonne forme, devient un effet de champ, mais Ă  titre final et non pas initial, et uniquement dans la mesure oĂč cet effet, rendu en fin de compte coercitif, a Ă©tĂ© prĂ©parĂ© par une longue pĂ©riode d’activitĂ©s perceptives antĂ©rieures. On voit d’emblĂ©e la portĂ©e d’une telle constatation : s’il en est ainsi d’effets de champ tardifs, dus Ă  des activitĂ©s perceptives, dont on peut suivre expĂ©rimentalement le dĂ©roulement, pourquoi n’en serait-il pas de mĂȘme d’effets primaires plus prĂ©coces, mais en fonction d’activitĂ©s plus simples et dont on n’aperçoit les indices au cours des premiĂšres annĂ©es, et surtout des premiers mois, qu’en analysant l’ensemble du comportement ?

§ 9. Conclusion : activités perceptives et effets de champ 1.

Le fait fondamental dont il convient de repartir, au terme de cette analyse des multiples activitĂ©s perceptives, est que ces activitĂ©s conduisent toutes Ă  des structurations plus poussĂ©es et plus objectives du donnĂ© perceptif, mais que, crĂ©ant ainsi des liaisons entre Ă©lĂ©ments jusque-lĂ  non reliĂ©s (ou pas de la mĂȘme maniĂšre) elles provoquent parfois par cela mĂȘme, mais Ă  titre secondaire ou dĂ©rivĂ©, des dĂ©formations dues Ă  ces rapprochements nouveaux. Or, si les erreurs secondaires sont secondaires en leur dĂ©clenchement (Ă©tant donc dues Ă  des mises en relation corrĂ©latives aux progrĂšs de la structuration), elles demeurent toujours primaires en leur mĂ©canisme intrinsĂšque, puisqu’elles consistent en effets de centrations hĂ©tĂ©rogĂšnes (couplages incomplets) sans intervention nĂ©cessaire d’aucun facteur supplĂ©mentaire (sauf s’il y a dĂ©formation au cours des transports eux-mĂȘmes, mais nous avons pu faire l’économie d’une telle hypothĂšse).

C’est ainsi que l’activitĂ© exploratrice conduit Ă  des relations Ă  la fois synthĂ©tiques et analytiques, se substituant au syncrĂ©tisme initial, mais peut avoir pour effet de multiplier les centrations sur les parties jusque-lĂ  mal analysĂ©es de la figure et par cela mĂȘme de renforcer l’erreur (illusion des

1 Rappelons que nous appelons effets de champ ou « primaires », les effets rĂ©sultant de l’Interaction immĂ©diate des Ă©lĂ©ments simultanĂ©ment perçus en un mĂȘme champ de centration.

espaces divisĂ©s). L’activitĂ© de mise en rĂ©fĂ©rence aboutit Ă  la construction de coordonnĂ©es perceptives, ce qui constitue un autre progrĂšs dans le sens de la structuration, mais, en rendant les directions hĂ©tĂ©rogĂšnes entre elles, elle favorise les polarisations de centrations lors des comparaisons dimensionnelles avec changements de direction (erreur de la verticale, etc.) Les transports et les transpositions spatio-temporels Ă©largissent dans l’espace le champ des comparaisons, mais dĂ©clenchent de nouveaux effets de centrations relatives en reliant des Ă©lĂ©ments jusque-lĂ  sans liaisons. Les transports temporels et les anticipations permettent l’amĂ©lioration des comparaisons successives dans les effets d’exercice et de rĂ©pĂ©tition, mais aboutissent eux aussi Ă  de nouveaux effets de centrations relatives en cas d’inĂ©galitĂ©s successives sĂ©riĂ©es ou de contrastes dĂ©jouant les anticipations d’équivalence (Usnadze). Les schĂ©matisations marquent l’achĂšvement de certaines structurations, mais peuvent aboutir par contre coup Ă  des dĂ©formations ; etc.

Le problĂšme est alors de dĂ©cider si tous les effets primaires, tels que ceux dont les chap. I et II ont donnĂ© la description, ne seraient pas eux aussi secondaires par rapport Ă  des structurations actives qui les auraient rendus possibles. Cette hypothĂšse ne revient naturellement pas Ă  supposer un stade primitif d’activitĂ©s perceptives suivi d’un second stade au cours duquel se constitueraient les effets « primaires », sans quoi il faudrait permuter nos dĂ©nominations. Elle consiste uniquement Ă  attribuer au terme de « primaire » un sens relatif Ă  la hiĂ©rarchie plus qu’à la succession temporelle et Ă  se rappeler que toute centration, avec les effets « primaires » qu’elle comporte, est toujours insĂ©rĂ©e dans un contexte de mouvements du regard et donc toujours subordonnĂ©e Ă  une activitĂ©. Mais cette activitĂ©, sans doute faible et mal coordonnĂ©e au dĂ©but, se dĂ©veloppe sans discontinuer jusqu’aux paliers adultes (alors diffĂ©renciĂ©s selon les occupations professionnelles 1), tandis que les effets primaires demeurent qualitativement les mĂȘmes Ă  tous les niveaux d’ñge et sont simplement compensĂ©s quantitativement par de nouvelles activitĂ©s, bien que celles-ci, en construisant de nouveaux rapprochements, puissent dĂ©clencher par ailleurs d’autres effets de nature semblable. Ainsi le terme de « primaire » garde sa signification de « commun Ă  tous les niveaux » et de « relatif aux effets localisĂ©s de centration » : le problĂšme est seulement

1 Cf. les travaux de P. Fralsse. Voir plus haut le tabl. 71.

d’établir si les effets primaires ne seraient pas toujours subordonnĂ©s Ă  des activitĂ©s structurantes, mais Ă  des activitĂ©s multiples et successives dont les unes dĂ©clenchent l’apparition de ces effets primaires en tel domaine dĂ©terminĂ© par les structurations du moment, et dont les suivantes attĂ©nueront les effets primaires en ce domaine mais pour en dĂ©clencher d’autres dans les nouveaux domaines ouverts par les structurations ultĂ©rieures.

Pour prĂ©ciser l’hypothĂšse en question, il nous suffira de rĂ©duire le problĂšme Ă  la question suivante. Nous avons distinguĂ© jusqu’ici trois sortes de courbes d’évolution (fig. 49) : les courbes du type I correspondant aux illusions primaires qui diminuent progressivement avec l’ñge ; celles du type II correspondant Ă  certaines illusions secondaires qui augmentent, semble-t-il, rĂ©guliĂšrement jusqu’à l’ñge adulte ; et celles du type III correspondant Ă  certaines autres illusions secondaires qui augmentent jusqu’à un certain Ăąge pour diminuer ensuite, parce qu’une seconde activitĂ© perceptive entraĂźne cette diminution aprĂšs qu’une premiĂšre activitĂ© a provoquĂ© la formation et la croissance de l’illusion (exemple les comparaisons d’obliques, § 3, ou de verticales et horizontales Ă  distance, § 3, oĂč l’activitĂ© perceptive provoquant l’illusion est celle de mise en rĂ©fĂ©rence et des transports directionnels et oĂč l’activitĂ© diminuant l’illusion est celle des transports “dimensionnels avec changements de direction). Cela dit, l’hypothĂšse que nous suggĂ©rons revient simplement Ă  supposer que la forme III d’évolution constitue en rĂ©alitĂ© la forme gĂ©nĂ©rale, dont les formes I et II ne seraient que des cas particuliers (fig. 50), diffĂ©rant seulement les uns des autres par les Ăąges oĂč se prĂ©sente le maximum et par la nature des activitĂ©s perceptives conduisant respectivement Ă  dĂ©clencher OU Ă  modĂ©rer les

effets primaires constitutifs de l’illusion (ceux-ci demeurant par contre toujours semblables Ă  eux-mĂȘmes quant aux actions locales de centration).

 

 

Que la forme d’évolution II constitue un cas particulier de la forme III cela est aisĂ© Ă  comprendre si, comme l’a montrĂ© P. Fraisse, les diverses populations adultes rĂ©agissent diffĂ©remment selon leurs diffĂ©renciations professionnelles (techniciens, scientifiques ou littĂ©raires, etc.), ce qui correspond Ă  divers niveaux d’exercice perceptif : une mĂȘme courbe de type II peut donc aboutir Ă  des terminaisons A, B ou C (fig. 5011) et, si l’on a B ou C, il s’agit d’une forme d’évolution III.

Quant Ă  la forme d’évolution I, que l’on n’étudie en fait qu’à partir de 4 et surtout de 5 ans, il suffirait, pour qu’elle soit Ă  considĂ©rer comme une forme III (voir fig. 50 sous I), que les sujets de 2-3 ans ou moins prĂ©sentent une illusion moindre qu’à 4-5 ans, non pas parce que leurs effets de centration seraient plus faibles, mais parce que, les figures Ă©tant moins bien structurĂ©es, les inĂ©galitĂ©s dimensionnelles frapperaient moins Ă  premiĂšre inspection et donneraient lieu Ă  une distribution des centrations et surtout des « rencontres » moins hĂ©tĂ©rogĂšne.

En effet, rien ne prouve que les perceptions initiales des quelques semaines consĂ©cutives Ă  la naissance fournissent d’emblĂ©e une apprĂ©hension des figures euclidiennes et, si la perception passe prĂ©cocement par les mĂȘmes Ă©tapes que les reprĂ©sentations figurĂątes ultĂ©rieures (dessin, image mentale, etc.), il est au contraire probable qu’elle dĂ©bute par une phase au cours de laquelle dominent les structures topologiques avec

leurs relations de voisinage (cf. la « proximité » perceptive), de sĂ©paration (cf. la « sĂ©grĂ©gation » perceptive), d’enveloppement, d’ouverture et de fermeture, de frontiĂšre, etc. En ce cas les relations de distance et de grandeur seraient Ă  construire au lieu d’ĂȘtre donnĂ©es dĂšs le dĂ©part et, effectivement, les recherches sur la constance de la grandeur au cours de la premiĂšre annĂ©e semblent montrer que la comparaison mĂȘme des grandeurs (perception des inĂ©galitĂ©s ou Ă©galitĂ©s) est difficile avant la coordination de la vision et de la prĂ©hension. Les relations de parallĂ©lisme et de perpendicularitĂ© sont sans doute encore plus malaisĂ©es Ă  saisir d’emblĂ©e, etc. Il en rĂ©sulte qu’avant de pouvoir ĂȘtre sensible Ă  des illusions comme celles du rectangle, des angles, du losange, des Courbures, des trapĂšzes et de MĂŒller-Lyer, etc., le jeune enfant doit ĂȘtre en mesure de percevoir ces figures comme nous et pour cela de les structurer selon leurs relations constitutives fondamentales. Or, il est prĂ©cisĂ©ment douteux qu’il en soit ainsi Ă  tout Ăąge, et il est probable que, pour en arriver lĂ , l’intervention de certaines activitĂ©s perceptives prĂ©coces soit nĂ©cessaire, sous la forme d’activitĂ©s Ă©lĂ©mentaires de fixation (car il s’agit d’abord d’apprendre Ă  regarder, par exemple pas trop loin ni trop prĂšs de la figure, etc.) et de mise en position, de segrĂ©gation, d’apprĂ©ciation de longueurs entre Ă©lĂ©ments voisins, d’apprĂ©ciation des directions Ă  l’intĂ©rieur de la figure, etc. Il est donc trĂšs vraisemblable que l’erreur initiale soit moindre, et qu’elle croisse en fonction de ces activitĂ©s Ă©lĂ©mentaires avant de dĂ©croĂźtre plus tard sous l’influence des explorations de dĂ©tail, etc.

On aperçoit alors que la rĂ©duction des formes d’évolution I, II, et III Ă  la forme III, conçue comme la plus gĂ©nĂ©rale, conduirait Ă  interprĂ©ter ces courbes de dĂ©veloppement comme Ă©tant analogues, mais en termes de genĂšse rĂ©elle entre 0 et 14-15 ans, Ă  ce que sont, en terme de « genĂšse actuelle », les courbes d’évolution de l’illusion en fonction des durĂ©es de prĂ©sentation (chap. II, § 6). On a vu, en effet, qu’en prĂ©sentations tachistoscopiques, les illusions passent par un maximum temporel du fait qu’aux trĂšs courtes durĂ©es les rencontres sont peu nombreuses et plus homogĂšnes (avec Ă©videmment une structuration moins bonne ou moins dĂ©taillĂ©e de la figure), qu’aux durĂ©es un peu moins courtes les rencontres sont plus nombreuses et plus hĂ©tĂ©rogĂšnes et qu’aux durĂ©es plus longues l’exploration dĂ©taillĂ©e agit dans lĂ© sens de rencontres

de plus en plus nombreuses mais aussi de plus en plus homogĂšnes. Or, le tableau que nous proposons maintenant de la succession des types I-III d’évolution avec l’ñge obĂ©irait Ă  des lois analogues, mutatis mutan- dis : une phase de structuration initiale, due Ă  des activitĂ©s perceptives Ă©lĂ©mentaires et au cours de laquelle l’illusion croĂźt parce que, mieux la figure est structurĂ©e, et plus nettement apparaissent les inĂ©galitĂ©s dimensionnelles ou directionnelles qui sont sources de l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© des centrations et des rencontres ; puis, aprĂšs un maximum temporel situĂ© entre 9 et 12 ans pour le type III (fig. 51) et beaucoup plus tĂŽt pour le type I (fig. 51 sous I), les explorations, transports, etc., dĂ©termineraient une phase de dĂ©croissance de l’illusion. La seule diffĂ©rence entre les

trois types d’évolution (diffĂ©rence correspondant Ă  celles que l’on trouve dĂ©jĂ , on s’en souvient, pour l’évolution en fonction des durĂ©es de prĂ©sentation) serait donc que, pour le type I, le maximum serait gĂ©nĂ©tiquement prĂ©coce, pour le type III situĂ© Ă  9-12 ans et pour le type II plus tardif encore, lorsqu’il se manifeste.

Il est un cas particulier d’illusion pour lequel une telle hypothĂšse semble s’imposer avec nĂ©cessité : c’est l’illusion du parallĂ©logramme de Sander. Nous avons constatĂ©, en effet (chap. I § 8 tabl. 13) que cette illusion croĂźt de 5 Ă  8 ans, puis, aprĂšs un plateau, dĂ©croĂźt entre 12 ans et l’ñge adulte : il s’agit donc d’une Ă©volution de type III. Mais ce qui est alors remarquable est que tous les facteurs constitutifs de cette illu-

sion donnent lieu, chacun pour sa part, Ă  une Ă©volution de type 1 : c’est le cas de l’illusion des angles (tabl. 5 et 6 et Rech. X), de celle des diagonales d’un parallĂ©logramme simple (tabl. 12), et de celle des cĂŽtĂ©s du rectangle (illusion de mĂȘme forme que celle des cĂŽtĂ©s du parallĂ©logramme). Toutes les composantes de l’illusion de Sander sont donc primaires,’ tandis que l’illusion complexe de Sander est elle-mĂȘme secondaire : un tel fait semble ainsi fournir la preuve que la seule diffĂ©rence entre les illusions secondaires (type II ou III d’évolution) et primaires (type I) tient Ă 1 la complexitĂ© des figures, qui exige une structuration active prĂ©alable pour donner lieu aux rapprochements engendrant l’illusion, avant qu’une exploration plus poussĂ©e affaiblisse en fin de compte cette derniĂšre. Les jeunes sujets, ne parvenant pas Ă  percevoir simultanĂ©ment tous les Ă©lĂ©ments de la figure 1, ne prĂ©sentent alors qu’une illusion restreinte faute des rapprochements nĂ©cessaires2; l’illusion croĂźt ensuite avec les activitĂ©s permettant la structuration, jusqu’à une troisiĂšme phase oĂč les explorations, Ă©ventuellement guidĂ©es par des esquisses de construction gĂ©omĂ©trique, conduisent Ă  des compensations qui modĂšrent Ă  nouveau l’erreur, mais pour de tout autres raisons et en fonction d’activitĂ©s perceptives diffĂ©rentes des prĂ©cĂ©dentes3.

Or, cet exemple n’est pas unique. Titchener, Wagner et Werner ont Ă©tudiĂ© l’illusion provoquĂ©e par deux figures comportant chacune en son centre un cercle de 16,5 mm de rayon, mais le cercle de la figure I Ă©tant entourĂ© de cinq cercles de 25 mm et celui de la figure II de neuf cercles de 9 mm de rayon : on voit alors le cercle II de 16,5 mm comme plus grand que le cercle I objectivement Ă©gal. Une telle erreur systĂ©matique croĂźt alors avec l’ñge tandis que ses composantes consistent Ă©videmment en effets de contraste qui dĂ©croissent avec le dĂ©veloppement. Or, ici Ă  nouveau il est facile de voir que ce qui augmente avec l’ñge n’est pas autre chose qu’une structuration attentive de la figure : mieux le sujet regardera la figure dans chacune de ses relations et (1) plus il verra de relations contrastantes entre chacun des cercles extĂ©rieurs et le cercle central ; (2) mieux il verra aussi l’égalitĂ© entre les cercles extĂ©rieurs, ce qui renforce le contraste entre chacun

1 Au nombre de neuf.

2 On sait d’ailleurs que la figure renversĂ©e ne donne lieu Ă  tout Ăąge qu’à une illusion trĂšs faible, parce qu’alors les deux diagonales se prĂ©sentent comme les cĂŽtĂ©s d’un angle dĂ©tachĂ© du reste de la figure et que les Ă©lĂ©ments de dĂ©formation sont alors nĂ©gligĂ©s.

3 Les effets de quatre rĂ©pĂ©titions diminuent l’erreur de 15 Ă  27 % chez l’adulte.

d’eux et le cercle central. Les raisons de l’augmentation de l’illusion avec l’ñge sont donc ici assez analogues Ă  celles qui expliquent l’évolution de l’illusion d’Oppel-Kundt sauf qu’il y a en outre contraste entre certaines parties de la figure et non pas entre chaque partie et le tout. Mais ici Ă  nouveau, cette augmentation avec l’ñge tient indirectement aux progrĂšs de la structuration, tandis que les composantes de l’illusion sont de nature primaire, comme dans le cas de la figure de Sander et de celle d’Oppel-Kundt.

Mais, si des faits de ce genre semblent Ă  eux seuls probants, une vĂ©rification plus gĂ©nĂ©rale de notre interprĂ©tation reste assurĂ©ment malaisĂ©e, car elle supposerait la mise en Ă©vidence de ce que l’on pourait appeler une activitĂ© perceptive primaire, contemporaine des premiers effets de champ. Le fait que cette supposition puisse correspondre Ă  certains modĂšles neurologiques, comme ceux qu’a utilisĂ©s D. Hebb pour justifier son hypothĂšse d’un apprentissage primaire 1 ne suffit pas Ă  rendre nĂ©cessaire une telle conception, dont elle indique seulement la communautĂ© de tendances avec certaines notions rĂ©pandues aujourd’hui. Par contre, en admettant que les effets primaires sont solidaires d’activitĂ©s perceptives primaires comme les effets secondaires le sont d’activitĂ©s perceptives secondaires, on est conduit Ă  en infĂ©rer que les effets de champ s’accroissent en Ă©tendue au cours du dĂ©veloppement, tout en diminuant d’intensité : or cette consĂ©quence de l’interprĂ©tation est vĂ©ritable en fait. L’exemple des lignes virtuelles qui finissent par ĂȘtre perçues sous une forme immĂ©diate et coercitive (§ 8 sous III) en est une illustration Ă  titre d’effets non dĂ©formants en eux-mĂȘmes, et l’exemple des erreurs sur la verticale augmentant avec l’ñge en tachistoscopie avec fixation sur l’horizontale (Chap. II § 6) en est une autre illustration Ă  titre d’effet dĂ©formant.

Et surtout, l’hypothĂšse des activitĂ©s perceptives primaires conduisant aux structurations Ă©lĂ©mentaires de la perception trouve sa justification dans l’examen des comportements du nourrisson pendant les 12 Ă  18 premiers mois ; et cet examen conduit mĂȘme Ă  franchir un pas de plus dans cette interprĂ©tation fonctionnaliste et activiste de la perception et Ă  concevoir les activitĂ©s primaires comme subordonnĂ©es Ă  l’activitĂ© sensori-motrice dans son ensemble. A Ă©tudier, en effet, comme nous l’avons tentĂ© jadis2, le dĂ©veloppement des rĂ©actions du

1 D.O. Hebb, The Organisation 0/ Behavior, New York (Wiley), 1949.

2 J. Piacet, La naissance de l’intelligence chez l’enfant et La construction du rĂ©el chez l’enfant, NeuchĂątel et Paris (Delachaux et NiestlĂ©).

nourrisson aux objets, de ses conduites exploratrices et de ses coordinations spatio-temporelles, on ne peut s’empĂȘcher de voir dans les perceptions de 0 Ă  12-18 mois le produit d’une sĂ©dimentation continue ou de cristallisations successives Ă  partir des activitĂ©s sensori-motrices, et non pas une rĂ©alitĂ© indĂ©pendante qui dirigerait d’avance ou au fur et Ă  mesure ces mĂȘmes activitĂ©s. Par exemple, les segrĂ©gations d’objets individuels et la relation existant entre un objet « posĂ© sur » un autre et ce support lui-mĂȘme (relation Ă©tudiĂ©e par Szuman et par Baley avant que nous n’ayons repris l’analyse) sont Ă©troitement liĂ©es aux actions de saisir et de dĂ©placer, de tirer un support pour atteindre un objectif Ă©loignĂ© posĂ© vers son extrĂ©mitĂ©, etc. Les manipulations d’objets avec explorations dĂ©taillĂ©es (tactiles et visuelles) des diffĂ©rentes faces, jouent d’autre part un rĂŽle fondamental dans la construction des formes, etc.1

Bref, l’interprĂ©tation suggĂ©rĂ©e en ce § 9 des relations entre les effets primaires et les activitĂ©s perceptives ne porte que sur un aspect particulier d’un problĂšme bien plus large, qui est d’abord celui des relations entre les activitĂ©s perceptives et les activitĂ©s sensori-motrices en gĂ©nĂ©ral, et qui est finalement celui des relations entre la perception et l’intelligence. Ce sera donc Ă  la Partie III de cet ouvrage Ă  rĂ©pondre Ă  ces questions sous leur forme gĂ©nĂ©ralisĂ©e. Mais auparavant, il convient de terminer notre analyse des activitĂ©s perceptives en examinant ce que nous savons, du point de vue gĂ©nĂ©tique, des constances et de la causalitĂ© perceptives, manifestations d’activitĂ©s perceptives compensatrices relativement primitives en leur source et se poursuivant jusque vers 12-15 ans, ainsi que des perceptions du mouvement, de la vitesse et du temps.

1 A dĂ©faut d’une analyse psychogĂ©nĂ©tique des dĂ©buts de la perception, l’analyse pathologique fournit d’ailleurs de nombreuses donnĂ©es utiles. En Ă©tudiant les comparaisons de grandeur sur des enfants dyslexiques, etc., W. Bladergroen a par exemple observĂ© de nombreux sujets ne parvenant pas Ă  dĂ©cider visuellement laquelle Ă©tait la plus grande de deux rĂ©glettes de 3 et de 5 cm alors qu’ils y parvenaient tactilement, tandis que les rĂ©ussites visuelles sans rĂ©ussite tactile (cas plus rares) s’accompagnaient de troubles de la troisiĂšme dimension. Il existe donc un niveau oĂč les comparaisons visuelles de grandeurs n’existent point encore, et leur Ă©laboration semble liĂ©e Ă  l’action entiĂšre, et ne pas dĂ©pendre seulement de la perception.