Chapitre III.
Activités perceptives et illusions « secondaires »
a
đ
Comme il a dĂ©jĂ Ă©tĂ© indiquĂ©, les activitĂ©s perceptives aboutissent Ă de nouvelles structurations, donc, en rĂšgle gĂ©nĂ©rale, Ă une rĂ©duction des dĂ©formations et, en particulier, Ă une diminution des illusions primaires en leur valeur quantitative. Mais ces activitĂ©s sont par ailleurs causes indirectes de nouvelles illusions, en tant que produisant âdes rapprochements entre Ă©lĂ©ments Ă©loignĂ©s dans lâespace ou dans le temps et jusque lĂ sans lien entre eux ; ces rapprochements engendrent alors des dĂ©formations analogues aux effets primaires, mais augmentant avec lâĂąge puisque dĂ©pendant de ces activitĂ©s croissantes qui constituent ainsi leur cause occasionnelle. Dans le chapitre qui suit, nous allons donc dĂ©crire les principales de ces activitĂ©s, ainsi que les illusions secondaires leur correspondant respectivement.
§ 1. Les activitĂ©s exploratrices, le « syncrĂ©tisme » des perceptions enfantines et lâaugmentation avec lâĂąge de lâillusion dâOppel-Kundt.đ
Lâexploration est sans doute la plus simple et la plus gĂ©nĂ©rale des activitĂ©s perceptives. Pour les besoins analytiques de lâexposĂ©, nous sommes partis, au dĂ©but du chap. II, des effets produits par une seule centration sur un Ă©lĂ©ment linĂ©aire L, puis nous avons fait intervenir, Ă propos des « couplages » et de la dĂ©centration, la mise en relation entre deux (ou plusieurs) centrations, lâune sur lâĂ©lĂ©ment L1 et lâautre sur L2â Nous pourrions donc maintenant dĂ©finir lâactivitĂ© exploratrice comme un prolongement de cette mise en relation des centrations, Ă partir du moment oĂč leur nombre se multiplie et oĂč elles se portent avec plus ou moins de systĂšme sur les diffĂ©rentes parties de la figure. Mais il va de soi quâune telle maniĂšre de prĂ©-
[p. 176]senter les choses serait artificielle et que, dĂšs lâinspection initiale de la figure, le choix de la premiĂšre centration sur un Ă©lĂ©ment L ou Ă mi-chemin de deux ou plusieurs Ă©lĂ©ments L est dĂ©jĂ fonction de lâactivitĂ© exploratrice et pourrait mĂȘme servir dâindice quant au niveau de dĂ©veloppement de cette activitĂ© chez le sujet considĂ©ré : câest ainsi quâun jeune enfant fixera son regard en partie au hasard sur la figure Ă percevoir, tandis quâun adulte exercĂ© choisira le point de centration Ă partir duquel il obtiendra le maximum dâinformation ou de « rencontres » avec le minimum de pertes dâinformation (ou dâĂ©lĂ©ments non enveloppĂ©s ni « rencontrĂ©s » par le premier coup dâĆil). LâactivitĂ© exploratrice est donc lâactivitĂ©, quelle quâen soit le niveau, qui dirige les mouvements du regard et le choix des poses ou centrations, lors de lâexamen de la figure perçue.
Comme telle, lâactivitĂ© exploratrice est susceptible de grandes variations avec lâĂąge, du point de vue de son caractĂšre plus ou moins systĂ©matique (on pourrait presque dire plus ou moins intelligent, selon que le sujet se laisse aller passivement ou dirige avec systĂšme son regard et son attention), de son caractĂšre plus ou moins automatique ou actif et mĂȘme de sa durĂ©e moyenne dâactivation pour une figure considĂ©rĂ©e.
I. Câest dans le domaine tactilo-kinesthĂ©sique (oĂč la zone de centration est bien plus Ă©troite que dans celui de la vision) que lâon aperçoit le mieux en quoi lâexploration perceptive constitue une activitĂ© au sens strict et augmentant avec le dĂ©veloppement mental. Nous avons par exemple Ă©tudiĂ© jadis avec B. Inhelder1 la perception stĂ©rĂ©ognostique dâenfants de 3 Ă 8 ans sur des objets usuels (ciseaux, etc.) et des planchettes dĂ©coupĂ©es selon des formes simplement topologiques ou des formes euclidiennes, et avons trouvĂ© que les plus jeunes sujets saisissent simplement lâobjet sans chercher Ă suivre ses contours, et quâentre cette passivitĂ© initiale et lâexploration systĂ©matique observĂ©e vers 7-8 ans on peut distinguer une sĂ©rie de conduites intermĂ©diaires tĂ©moignant dâactivitĂ©s croissantes. En de tels cas, le progrĂšs avec lâĂąge des activitĂ©s, qui sont naturellement aussi fonction de la grandeur des objets (les figures familiĂšres de trĂšs petites dimensions sont immĂ©diatement reconnues, mĂȘme au toucher), est directement visible, puisquâil suffit dâexaminer derriĂšre lâĂ©cran les mains du sujet explorant ou non lâobjet prĂ©sentĂ©. Dans le cas des explorations visuelles, au contraire, il est indispensable, pour retrouver le mĂȘme pro-
1 J. Piaget et B. Inheldeh, La reprĂ©sentation de lâespace chez lâenfant, Paris (P.U.F., 1947), pp. 30-61.
[p. 177]cessus, de recourir Ă une analyse, toujours dĂ©licate, des mouvements oculaires ainsi que des points de centrations, etc. Nous avons en cours une telle recherche en collaboration avec Vinh- Bang et ne saurions encore fournir un tableau Ă©volutif des Ă©tapes de lâexploration visuelle. Mais, pour fixer les idĂ©es, donnons ici lâexemple des enregistrements pris sur deux enfants de 6 ans et sur une dizaine dâadultes dans lâexploration de diverses figures (comparaison de verticales, dâhorizontales ou dâobliques, etc.).
Une premiĂšre donnĂ©e instructive est la difficultĂ© Ă©prouvĂ©e par lâenfant Ă fixer son regard sur un point donnĂ©. Certains adultes peuvent fixer un point pendant 2-3 secondes, avec les petites oscillations dues au micronystagmus mais avec retour constant au mĂȘme point choisi L Nos deux sujets de 6 ans font par contre de petits dĂ©placements (sans retour systĂ©matique) dĂšs 0,15 Ă 0,20 sec. Un autre fait frappant qui complĂšte le prĂ©cĂ©dent est la diffĂ©rence des durĂ©es utilisĂ©es pour atteindre du regard la figure stimulus (nous entendons par lĂ la premiĂšre fixation sur la ligne elle-mĂȘme, par opposition aux fixations aberrantes) : ce temps est de 0,36 sec chez nos deux enfants et de 0,17 en moyenne chez une dizaine dâadultes.
La durĂ©e de lâexploration est Ă©galement instructive. Nous avons souvent remarquĂ© la rapiditĂ© avec laquelle certains enfants donnent leur rĂ©ponse dans une Ă©preuve de perception, comparĂ©e au temps mis par lâadulte pour une exploration plus soigneuse. Mais la rĂšgle nâest pas absolue et nos deux sujets de 6 ans occupent au contraire plus de temps que lâadulte jusquâau moment oĂč ils expriment leur jugement (peut-ĂȘtre Ă cause du caractĂšre insolite du dispositif : chambre noire, enregistrement filmique, etc.). Il nâen est que plus intĂ©ressant de constater quâalors le temps utilisĂ©, pour les centrations elles- mĂȘmes, portant sur les Ă©lĂ©ments de la figure (lignes simples dans le cas des verticales, etc., Ă comparer, ou lignes perpendiculaires se joignant en un point comme dans la figure en Ă©querre), est systĂ©matiquement infĂ©rieur au temps utilisĂ© par lâadulte. La raison en est que les centrations adultes sont bien ajustĂ©es, tandis que, Ă cĂŽtĂ© des centrations enfantines Ă©galement adaptĂ©es, il en existe un grand nombre que nous appellerons aberrantes et qui se posent comme au hasard Ă une certaine distance des lignes Ă Ă©valuer. Voici les rĂ©sultats pour les comparaisons entre verticales (V), entre obliques (O) et entre horizontales (EL} :
1 A un angle de 3 minutes prĂšs .
[p. 178]Â
Insp. figure (en sec)
Ens. des centrations (en sec)
Â
V 0 H
V 0 H
6 ans (n = 2)
2,12 2,44 2,19
1,14 1,43 1,31
Adultes (n = 12)
1,71 1,84 2,15
1,38 1,62 1,75
Â
Tabi.. 48. DurĂ©es moyennes dâinspection de la figure et de lâensemble des centrations sur ses Ă©lĂ©ments :
Â
V
0
H
6 ans (n = 2) . .. .
7,1(16,05)
7,9(18,10)
7,6(17,27)
Adultes (n = 12). .
5,4(25,67)
5,3(30,62)
5,2(33,78)
Â
On voit que pour toutes les figures le temps dâinspection est plus long chez lâenfant et le temps des centrations plus court. Le mĂȘme enregistrement a Ă©tĂ© pris chez lâun des deux sujets enfantins sur la figure en Ă©querre : la durĂ©e dâinspection a Ă©tĂ© de 2,90 chez cet enfant contre 1,60 chez lâadulte et le temps des centrations de 1,93 chez lâenfant et de 1,33 chez lâadulte, mais ceci reprĂ©sente le 66 % seulement du temps dâinspection chez le premier et le 80 % chez lâadulte.
Comme le regard de lâenfant est sans cesse en mouvement, on observe, malgrĂ© cette durĂ©e totale plus faible des centrations, un nombre plus Ă©levĂ© de celles-ci mais avec une durĂ©e moyenne beaucoup plus courte pour chacune :
Tabl. 49. FrĂ©quence absolue des centrations (entre parenthĂšses durĂ©e moyenne dâune centration en centiĂšmes de sec) :
Mais le problĂšme se pose surtout de savoir comment lâenfant regarde, au cours de ces nombreuses centrations et Ă©tant donnĂ© sa difficultĂ© Ă fixer le regard avec prĂ©cision : or, la rĂ©action typique de lâenfant consiste Ă disperser de plus en plus le regard autour du point de fixation initial. Nous pouvons fournir Ă cet Ă©gard deux sortes de donnĂ©es recueillies avec Vinh-Bang. En premier lieu, si lâon examine sur les feuilles de dĂ©pouillement le nuage des points enregistrĂ©s autour du point de fixation momentanĂ©ment obligĂ©e indiquĂ© au dĂ©part par lâexpĂ©rimentateur (pour servir au repĂ©rage des rĂ©actions ultĂ©rieures), et que lâon trace la plus petite circonfĂ©rence englobant
[p. 179]tous les points, on constate que chez lâadulte cette circonfĂ©rence a 4 mm de diamĂštre en moyenne indĂ©pendamment du temps. Chez nos deux sujets enfantins, nous avons au contraire :
Temps (sec)
0,5
0,62
1,18
1,25
1,87
DiamĂštre (mm) . . ..
4
5
12
14
19
Â
Tabl. 50. DiamÚtre du cercle englobant le nuage des points autour de la fixation demandée :
Â
V
Â
O
Â
H
Larg.
Long.
Larg.
Long.
Larg.
Long.
6 ans (n = 2) 18,5
50,7
17,3
46,5
26,3
48,3
Adultes (n = 12) 10,1
31,6
6,5
28,9
9,9
31,7
Â
Dâautre part, si lâon relĂšve sur un plan de projection 1, la dispersion des points de centration spontanĂ©e (exceptĂ© les deux premiers, qui marquent la recherche de la figure, et le dernier qui tend Ă sortir du champ), on peut construire autour de chacune des trois figures (verticales, obliques ou horizontales se prolongeant les unes les autres) des rectangles comprenant tous les points dans le sens de la longueur et de la largeur. On constate alors que ces rectangles sont Ă la fois beaucoup plus longs et plus larges chez nos deux enfants que chez lâadulte, ce qui signifie Ă nouveau une dispersion beaucoup plus grande des centrations :
Tabl. 51. Dimensions du rectangle (en mm) englobant les points de centration sur la figure :
Ces rĂ©sultats sont Ă©loquents. A comparer en particulier les longueurs, on voit que les centrations de lâadulte sont bien plus enveloppantes, comme le suggĂšre dâautre part lâĂ©tude tachistoscopique, puisquâil lui suffit de parcourir 28,9 Ă â31,7 mm pour juger dâun stimulus dont lâimage projetĂ©e a 55 Ă 60 mm. Mais les centrations sont aussi beaucoup mieux ajustĂ©es puis- quâen largeur ses oscillations sont de presque deux Ă presque trois fois moins amples que celles des deux enfants.
1 A partir de la surface courbe utilisĂ©e dans le dispositif pour recevoir les reflets de lâĆil du sujet.
[p. 180]Mais lâessentiel, auquel nous en venons maintenant, est de savoir comment le sujet utilise ses centrations dans lâacte mĂȘme de lâexploration comparative : la consigne Ă©tant dâestimer si lâune des deux lignes Ă comparer est Ă©gale Ă lâautre ou plus grande, il sâagit de savoir si les centrations successives passent de lâune de ces lignes Ă lâautre (ce que nous appellerons « transport »), ou demeurent sur la mĂȘme ligne (ce que nous appellerons pour abrĂ©ger « dĂ©placement » Ă©tant entendu quâil nây a pas alors comparaison) :
Tabl. 52. FrĂ©quence des transports dâune ligne Ă lâautre et des dĂ©placements sur une mĂȘme ligne :
Â
V
Â
0
Â
H
Tp.
Dép.
Tp.
Dép.
Tp.
Dép.
6 ans (n = 2) 1,60
4,65
1,60
4,40
1,80
5,20
Adultes (n = 12) 2,77
2,03
2,97
2,01
2,75
1,42
Â
On constate ainsi que les transports adultes sont aux transports des enfants dans une proportion de plus de 3 Ă 2, tandis que les dĂ©placements sur un seul segment sont plus de deux fois plus nombreux chez lâenfant. Ce dernier rĂ©sultat, joint Ă ceux des deux tableaux prĂ©cĂ©dents, ne dĂ©note pas une activitĂ© exploratrice plus grande, mais simplement une difficultĂ© Ă maintenir le regard en position et un effort pour retrouver la ligne qui est Ă comparer Ă lâautre. Quant Ă cette comparaison elle-mĂȘme, elle est donc bien plus sommaire puisque les transports dâun Ă©lĂ©ment Ă lâautre sont en moyenne de 1,66 chez lâenfant (donc mĂȘme pas un dans chaque sens) et de 2,61 chez lâadulte (ce qui signifie un dans chaque sens et au moins une fois sur deux un troisiĂšme pour contrĂŽler).
Nous nous sommes un peu Ă©tendu sur cet exemple, parce quâil est rĂ©vĂ©lateur des difficultĂ©s de lâexploration perceptive chez lâenfant, comprise au sens large dâun choix des points de centration les meilleurs {maximum dâinformation et minimum de perte) et dâune activitĂ© orientĂ©e vers la comparaison. Ces faits semblent donc montrer que lâexploration constitue bien une activitĂ©, susceptible de dĂ©veloppement avec lâĂąge et exigeant un exercice, lequel demande sans doute lui-mĂȘme Ă ĂȘtre dirigĂ©. Il est mĂȘme probable que les progrĂšs de lâintelligence en gĂ©nĂ©ral jouent un rĂŽle du point de vue dâune telle direction, car câest en partie une question dâintelligence que de savoir, en
[p. 181]prĂ©sence dâun objet ou dâune configuration, ce quâil faut regarder pour bien percevoir.
II. La pauvretĂ© des activitĂ©s exploratrices chez les jeunes sujets se traduit par un caractĂšre assez gĂ©nĂ©ral de leurs perceptions auquel on a confĂ©rĂ© les noms de syncrĂ©tique (ClaparĂšde) ou de global (Decroly). Il ne sâagit pas lĂ dâun effet de champ particulier au mĂȘme titre quâune illusion optico-gĂ©omĂ©- trique ou que la perception primaire dâune bonne forme, mais simplement du rĂ©sultat (ou pour mieux dire de lâexpression mĂȘme) dâune insuffisance dâactivitĂ© exploratrice.
Binet dĂ©jĂ 1 avait insistĂ© sur le fait que les perceptions enfantines ne sont pas analytiques mais sâen tiennent aux formes gĂ©nĂ©rales ou aux grandes lignes. ClaparĂšde, Ă propos de son fils qui, avant de savoir lire, pouvait reconnaĂźtre certaines pages dâun chansonnier Ă leur forme dâensemble, a parlĂ© du « syncrĂ©tisme » de la perception enfantine. Decroly de son cĂŽtĂ© en insistant sur ce mĂȘme caractĂšre quâil appelait « global » en a tirĂ© la cĂ©lĂšbre mĂ©thode de lecture portant le mĂȘme nom et qui consiste Ă passer de la configuration dâensemble de petites phrases au dĂ©coupage en mots puis finalement en lettres.
On a parfois contestĂ© ce caractĂšre global de la perception enfantine et Cramaussel a insistĂ© sur la perception des petits dĂ©tails, ce que Gertrude Meili-Dvoretzki a montrĂ© comme assez gĂ©nĂ©ral chez les jeunes sujets Ă propos du test de Rorschach (indĂ©pendamment des facteurs affectifs) 2. Mais G. Meili signale avec raison que ces petits dĂ©tails « sont en quelque sorte le corrĂ©latif de la perception syncrĂ©tique globale » et il est facile de montrer pourquoi. Une forme dâensemble va toujours de pair avec la perception de certains Ă©lĂ©ments partiels. Si la forme dâensemble est bien structurĂ©e, la synthĂšse quâelle constitue sâappuie alors sur une analyse possible du dĂ©tail. Si la forme dâensemble est par contre mal structurĂ©e, donc « globale », le tout nâest alors corrĂ©latif que de certains dĂ©tails isolĂ©s et juxtaposĂ©s et ce sont dâeux quâil sâagit dans les observations de Cramaussel et de Mme Meili : dâoĂč lâimpression que lâenfant perçoit seulement ou la forme syncrĂ©tique, quand câest elle quâil exprime (en omettant de noter les divers dĂ©tails), ou les dĂ©tails sans totalitĂ© (lorsque celle-ci est trop subjective et demeure inexprimable).
Pour étudier le syncrétisme G. Meili-Dvoretzki a imaginé des figures équivoques pouvant présenter tour à tour deux
1 Revue philos. 1890, p. 591.
2 Dvoretzki, Arch. de Psychol., vol. XXVII (1939), pp. 233-396.
[p. 182]significations : par exemple une figure humaine avec ses deux yeux ou un objet complexe comprenant des ciseaux (dont les boucles se substituent alors aux yeux). Lâadulte perçoit en ce acs lâune ou lâautre signification, tandis que les jeunes enfants voient lâune et lâautre Ă la fois (« un monsieur et on lui a lancĂ© un ciseau dans la figure ! ». Les % de syncrĂ©tisme ainsi mesurĂ© sont :
Tabl. 53. Réactions syncrétiques aux figures équivoques (G. Meili- Dvoretzki) :
3-5 ans
5-6 ans
6-7 ans
7-8 ans
80Â %
66,6Â %
47,4Â %
36,7Â %
Â
La seule explication que nous connaissions du syncrĂ©tisme est celle quâa proposĂ©e Richard Meili 1. Nous ne saurions nous y rallier sans plus, mais elle a le mĂ©rite de lier cette question (ou de conduire Ă la lier) Ă celle de lâĂ©volution du facteur de proximitĂ©. Cette explication est fondĂ©e sur les effets de champ (dont la proximitĂ© est le principal facteur chez lâenfant) : si les formes prĂ©sentĂ©es sont simples et Ă structure forte, le syncrĂ©tisme domine ; si elle sont complexes et faibles, les petits dĂ©tails dominent, notamment Ă cause du rĂŽle de la proximitĂ©, qui dĂ©limite les petits ensembles et exclut alors les grands 2.
Mais, outre le fait que, comme y a insistĂ© de son cĂŽtĂ© G. Meili-Dvoretzki, les formes syncrĂ©tiques et les petits dĂ©tails sont en gĂ©nĂ©ral corrĂ©latifs, lâexplication de R. Meili ne vaut que si lâon admet, selon la thĂ©orie de la Gestalt, le caractĂšre intrinsĂšque et objectif des qualitĂ©s de « force » et de « faiblesse » dâune structure. Si ces aspects ne sont que relatifs au sujet, la thĂšse reviendrait simplement Ă soutenir que la perception est syncrĂ©tique quand lâenfant voit la forme dâensemble et que la perception sâattache par contre aux seuls dĂ©tails quand le sujet ne voit pas cet ensemble (restant dâailleurs Ă prouver quâil ne le perçoit pas, du seul fait quâil ne lâexprime
1 Arch. de Psychol., vol. XXIII (1931), pp. 25-44.
2 Par exemple, R. Meili utilise une figure de Schroff reprĂ©sentant en alignement des bols assez larges, mais Ă bords serrĂ©s dâun bol Ă lâautre, la ligne supĂ©rieure des bols Ă©tant ainsi continue et parallĂšle Ă la ligne de base : lĂ oĂč lâadulte voit des bols alignĂ©s en rattachant malgrĂ© la distance le bord gauche de chaque bol Ă son bord droit, lâenfant ne voit que les contacts entre le bord droit dâun bol et le bord contigu gauche du suivant : ce qui donne des sortes de triangles curvilignes dominĂ©s par la proximitĂ© de leurs cĂŽtĂ©s.
[p. 183]pas) ! Mais on peut et doit, nous semble-t-il, retourner exactement le problĂšme : au lieu de partir de « formes » objectives donnĂ©es (de « lois dâorganisation » indĂ©pendantes du dĂ©veloppement), il faut se demander pourquoi le sujet structure les contenus dâune maniĂšre ou dâune autre Ă un niveau considĂ©rĂ©. En ce cas le syncrĂ©tisme, conçu comme un dĂ©faut de synthĂšse et dâanalyse combinĂ©es, et le primat de la proximitĂ©, conçu comme le principal facteur empĂȘchant cette coordination, relĂšvent dâune seule et mĂȘme cause qui est lâinsuffisance dâactivitĂ© exploratrice.
La proximitĂ© nâest pas, en effet, un facteur du champ qui serait donnĂ© indĂ©pendamment des activitĂ©s du sujet et dont le primat initial dĂ©croĂźtrait ensuite simplement parce que dâautres facteurs (symĂ©trie, rĂ©gularitĂ©, etc.) le tiendraient alors en Ă©chec. Le primat de la proximitĂ© chez le jeune enfant exprime sans plus une Ă©troitesse du champ dâexploration due au manque dâactivitĂ©, et correspond donc Ă un champ circonscrit Ă peu de choses prĂšs par les frontiĂšres de la centration, sans les extensions dues aux mouvements dâexploration dirigĂ©e et aux transports. Si la proximitĂ© diminue dâimportance avec lâĂąge ce serait donc, non pas Ă cause dâune extension automatique du champ des perceptions, mais bien Ă cause dâune extension en quelque sorte active due aux mouvements dâexploration et de transport eux-mĂȘmes, qui Ă©largissent les frontiĂšres de ce champ. De ce fait rĂ©sulte alors directement, dâautre part, la rĂ©duction du syncrĂ©tisme et cela dans la mesure oĂč ces mĂȘmes activitĂ©s conduisent Ă une analyse (exploration) et Ă une synthĂšse (transports, etc.) combinĂ©es et corrĂ©latives.
III. Mais les activitĂ©s exploratrices nâaboutissent pas uniquement Ă une amĂ©lioration de la perception dans le sens entre autres de la diminution des erreurs primaires : il peut arriver que lâexploration mĂȘme soit source indirecte du renforcement de ces erreurs. Nous nâen connaissons quâun cas, en ce qui concerne lâexploration au sens strict : câest celui de lâillusion des espaces divisĂ©s ou dâOppel-Kundt, qui, contrairement aux illusions purement primaires (losange et MĂŒller-Lyer, par exemple), croĂźt jusquâĂ un certain point avec lâĂąge et avec la rĂ©pĂ©tition.
Lâillusion dâOppel-Kundt est primaire en son mĂ©canisme, et, comme nous lâavons vu au § 13 du chap. I, ce mĂ©canisme dĂ©pend essentiellement du nombre des intervalles compris entre les hachures de la ligne divisĂ©e ainsi que de lâĂ©paisseur des traits (hachures) qui les sĂ©parent (ainsi que des longueurs, etc.).
[p. 184]Cela revient donc Ă dire, en ternies de « rencontres », que ces intervalles attireront les « rencontres » plus que la ligne indivise et dâautant plus quâils seront mieux remarquĂ©s, mais cela avec un optimum, car trop peu dâintervalles produisent un faible effet mais trop dâintervalles et de hachures ramĂšnent Ă un faible effet faute dâĂȘtre bien distinguĂ©s. Du point de vue de lâactivitĂ© exploratrice (et de ses lacunes dans le syncrĂ©tisme enfantin) la situation est donc trĂšs diffĂ©rente de celle des autres illusions primaires ; en celles-ci, lâerreur provient dâune inĂ©galitĂ© dimensionnelle entre les parties de la figure (les deux dimensions du rectangle, etc.) et lâexploration conduit Ă la compensation (diminution de lâerreur). Dans la figure dâOppel, au contraire, la seule inĂ©galitĂ© dimensionnelle est celle des relations entre la partie (intervalle) et le tout, tandis que les parties sont Ă©gales entre elles : il en rĂ©sulte que lâexploration conduit dâabord simplement Ă mieux voir les intervalles, ce qui multiplie les rencontres et renforce les erreurs au lieu de les diminuer, et elle ne conduit que secondairement et difficilement Ă libĂ©rer partiellement de ses coupures la ligne principale elle-mĂȘme pour la mieux comparer Ă la ligne indivise servant de mesurant. Câest pourquoi les enfants dĂ©butent par une illusion faible Ă cause de leur syncrĂ©tisme câest-Ă -dire de lâinsuffisance de leur exploration, la figure leur apparaissant comme une espĂšce de barriĂšre ou de chenille, etc. sans assez de rencontres sur les intervalles en leur dĂ©tail. Lâillusion croĂźt ensuite jusquâĂ 9-12 ans sans doute en fonction des progrĂšs de lâexploration qui multiplie les rencontres sur ceux-ci. Enfin il y a Ă nouveau diminution de 9-12 ans Ă lâĂąge adulte, et on pourrait peut-ĂȘtre lâattribuer Ă une spĂ©cialisation de lâexploration sous forme de capacitĂ© de dissociation (dâ« analyse » disent les Gestaltistes) libĂ©rant en partie la ligne Ă Ă©valuer des hachures, mais avec quand mĂȘme illusion forte puisque cette dissociation ne va pas sans exploration poussĂ©e et que celle-ci multiplie les rencontres sur les intervalles.
Cette situation complexe se traduit dans les courbes de dĂ©veloppement comme dans celles de rĂ©pĂ©tition, Ă©tudiĂ©es lâune et lâautre rĂ©cemment par E. Vurpillot, qui a bien voulu nous communiquer ses rĂ©sultats avant sa publication (ce dont nous la remercions vivement). De plus, E. Vurpillot se livre Ă une sĂ©rie de recherches sur la comparaison des illusions en formes dites non-significatives (figures gĂ©omĂ©triques) et en formes dites significatives (dessins dâobjets concrets). Or, dans le cas de lâillusion dâOppel (oĂč la forme concrĂšte choisie est le dessin dâune barriĂšre Ă comparer avec celui dâune tige droite en son
[p. 185]prolongement et oĂč la forme gĂ©omĂ©trique a les mĂȘmes dimensions et le mĂȘme ordre) la comparaison est fort instructive au point de vue qui nous occupe. Voici donc les rĂ©sultats de Mlle Vurpillot :
Tabl. 54. Evolution avec lâĂąge de lâillusion dâOppel-Kundt en formes gĂ©omĂ©triques et empiriques (E. Vurpillot) :
(14 sujets par groupe dâĂąge et par sexe)
On voit quâil suffit de faire porter lâattention sur la longueur dâune barriĂšre, ce qui pousse moins Ă explorer les intervalles entre barreaux que dans le cas dâune figure gĂ©omĂ©trique abstraite dont tous les Ă©lĂ©ments retiennent le regard, pour que lâillusion tombe de 8,2 Ă 2,3 en moyennes chez lâadulte (0,6 chez les hommes 1) et entraĂźne mĂȘme une sĂ©rie dâillusions nĂ©gatives chez lâenfant (sans doute explicables par des effets de rectangles : la barriĂšre perçue globalement et la tige seraient vues comme deux rectangles dont le second est beaucoup plus mince).
Quant Ă lâĂ©volution avec lâĂąge de lâillusion dâOppel en formes gĂ©pmĂ©triques on voit que le maximum est situĂ© Ă 12 ans chez les garçons et Ă 9 ans chez les filles, indice qui nâest pas liĂ© Ă des conditions prĂ©cises comme ce sera le cas des coordonnĂ©es perceptives, etc. Ce nâen est pas moins le premier exemple dâune illusion dont le dĂ©tail du mĂ©canisme est primaire mais qui est renforcĂ©e au lieu dâĂȘtre modĂ©rĂ©e, comme câest la rĂšgle, par une activitĂ© perceptive ; ou plus prĂ©cisĂ©ment qui est successivement renforcĂ©e puis freinĂ©e par deux variĂ©tĂ©s distinctes, sans doute, de lâactivitĂ© dâexploration.
§ 2. Les effets compensateurs de lâexploration et lâaction
de lâexercice ou de la rĂ©pĂ©tition.đ
Nous venons de rencontrer un premier exemple de renforcement dâune illusion sous lâinfluence dâune activitĂ© perceptive et en verrons bien dâautres dans la suite de ce chapitre. Mais il convient encore de vĂ©rifier les hypothĂšses Ă©mises (sous I et
[p. 186]II) au § 1 quant aux effets gĂ©nĂ©ralement modĂ©rateurs ou compensateurs de lâactivitĂ© exploratrice lorsquâelle porte sur des figures comprenant des inĂ©galitĂ©s dimensionnelles.
Pour ce faire, la meilleure mĂ©thode consiste Ă Ă©tudier les effets de la rĂ©pĂ©tition (ou exercice) sur le montant quantitatif des erreurs primaires. Cette mĂ©thode prĂ©sente en outre lâintĂ©rĂȘt de mettre en Ă©vidence la diffĂ©rence de ces effets selon le niveau de dĂ©veloppement des sujets, ce qui permet donc en plus de vĂ©rifier la faiblesse de lâactivitĂ© exploratrice chez les jeunes enfants et son accroissement graduel avec lâĂąge.
Nous disposons actuellement des rĂ©sultats de cinq recherches parallĂšles sur ces effets de rĂ©pĂ©tition : la premiĂšre (S. Ghoneim) porte sur le losange et la deuxiĂšme (G. Noelting) sur lâillusion de MĂŒller-Lyer ; la troisiĂšme (E. Vurpillot) porte sur lâillusion dâOppel et permettra de contrĂŽler ce quâil vient dâen ĂȘtre dit (§ 1 sous III) ; les quatriĂšme et cinquiĂšme enfin (O. GrĂ©co-Flicoteaux) portent sur les verticales et sur la figure en Ă©querre câest-Ă -dire sur des illusions en partie secondaires qui nous conduiront (§ 3) Ă analyser de façon plus gĂ©nĂ©rale ces erreurs de la verticale et des Ă©lĂ©ments situĂ©s dans la partie supĂ©rieure du champ visuel.
I et II. Voici dâabord deux cas typiques dâillusions primaires diminuant avec la rĂ©pĂ©tition sous lâinfluence de lâactivitĂ© exploratrice.
La sous-estimation de la grande diagonale du losange a Ă©tĂ© Ă©tudiĂ©e par S. Ghoneim du point de vue des effets de lâexercice en rĂ©pĂ©tant quarante fois de suite les mesures par un procĂ©dĂ© dâajustement 1. Nous reproduisons ici son tableau mais en y ajoutant les moyennes des 10 premiĂšres et des 10 derniĂšres mesures pour comparaison :
Tabi.. 55. Sous-estimation de la grande diagonale du losange en fonction de la répétition (10 sujets par ùge) :
Mesures . . .
1
10
.20
30
40
1-10
31-40
5- 6 ans . .
â 27,8
â 25,4
â 26,4
â 25,0
â 22,4
â 27,8
â 22,5
7- 8 ans . .
â 26,0
â 23,0
â 23,0
â 20,0
â 17,8
â 23,6
â 18,0
9-10 ans . .
â 20,4
â 16,8
â 14,4
â 14,4
â 12,2
â 18,5
â 13,5
11-12 ans . .
â 21,8
â 18,2
â 15,0
â 12,2
â 9,8â
â 19,7
â 11,5
Adultes âŠ.
â 17,2
â 16,6
â 10,2
â 8,2
â 7,6
â 16,0
â 7,9
1 Voir la Rech. XXXVII.
[p. 187]On voit ainsi que, avec une rĂ©gularitĂ© admirable, lâillusion diminue de plus en plus avec lâĂąge en fonction de la rĂ©pĂ©tition : les rapports entre les dix premiĂšres et les dix derniĂšres mesures sont de 1,23 Ă 5-6 ans1; de 1,31 Ă 7-8 ans ; de 1,36 Ă 9-10 ans ; de 1,70 Ă 11-12 ans et de 2,02 chez lâadulte.
Les rĂ©sultats sont exactement de mĂȘme nature avec les rĂ©pĂ©titions portant sur la figure de MĂŒller-Lyer, Ă©tudiĂ©es par Noelting, sauf que lâeffet de rĂ©pĂ©tition ne dĂ©bute alors quâĂ 7-8 ans (ce qui est dâailleurs vrai aussi du losange si lâon en croit le t de Student). LâĂ©tude de G. Noelting, beaucoup plus poussĂ©e que les prĂ©cĂ©dentes parce quâil sâest spĂ©cialisĂ© dans cette question du rĂŽle de lâexercice et sâest livrĂ© Ă une Ă©tude mathĂ©matique dĂ©taillĂ©e des courbes de rĂ©pĂ©tition, nâa pas, Ă©tant donnĂ© son but, portĂ© sur un nombre fixe et imposĂ© de rĂ©pĂ©titions, mais sur le nombre maximal que le sujet peut fournir sans interruptions. Certains enfants parviennent ainsi Ă 50 et mĂȘme plus, dâautres sâarrĂȘtent plus tĂŽt. Câest pourquoi le tableau que nous empruntons Ă Noelting ne porte que sur les vingt premiĂšres mesures, câest-Ă -dire sur un nombre commun Ă tous les sujets. Le procĂ©dĂ© employĂ© a Ă©tĂ© Ă nouveau celui de lâajustement :
Tabl. 56. Effets de la rĂ©pĂ©tition sur lâillusion de MĂŒller-Lyer :
On constate ainsi Ă nouveau que cette illusion diminue avec la rĂ©pĂ©tition 2 de mĂȘme quâelle diminue avec lâĂąge, et surtout que cette diminution sous lâeffet de la rĂ©pĂ©tition augmente
1 Lâeffet de rĂ©pĂ©tition Ă 5-6 ans nâest pas significatif au t de Student. Il est cependant difficile dâattribuer au hasard la courbe des 40 mesures successives fournie par Ghoneim (Rech. XXXVII, graphique 29).
2 Ce que lâon savait dâailleurs bien depuis les travaux de Judd (dĂšs 1902), Seashore, Lewis (en 1908) jusquâĂ ceux de Koehler et Fishback et tout rĂ©cemment dâEysenck et Slater et de Mountpon. Mais aucun auteur avant Noelting nâa entrepris une Ă©tude gĂ©nĂ©tique de ce phĂ©nomĂšne.
[p. 188]rĂ©guliĂšrement avec lâĂąge, Ă partir dâun niveau de dĂ©veloppement (ici 5-6 ans) oĂč lâaction de la rĂ©pĂ©tition est encore nulle.
Nous nous trouvons ainsi, avec les illusions du losange et de MĂŒller-Lyer, en prĂ©sence de la situation typique des illusions primaires, qui obĂ©issent sans doute toutes Ă cette mĂȘme loi, sauf celle dâOppeâ-Kundt. Il sâagit donc dâabord de chercher Ă interprĂ©ter cche diminution de lâerreur avec lâexercice. Un tel phĂ©nomĂšne soulĂšve, en effet, un ensemble de problĂšmes qui intĂ©ressent de prĂšs le mĂ©canisme de lâexploration et ses relations avec le systĂšme des rencontres et des couplages.
11 convient en premier lieu de noter que, si lâon cherche Ă traduire en langage dâapprentissage ce processus de rĂ©duction des erreurs (qui atteint parfois leur suppression momentanĂ©e complĂšte), on se trouve en prĂ©sence dâune forme trĂšs particuliĂšre dâapprentissage, dans laquelle il ne saurait intervenir de renforcements externes, puisque le sujet, non seulement ne connaĂźt pas le rĂ©sultat des mesures successives (ce qui exclut lâintervention de la loi de lâeffet en termes de succĂšs et dâĂ©checs), mais encore nâa aucune conscience de ses amĂ©liorations ou de ses reculs. Il sâagit donc ici dâun processus dâĂ©quilibration et non pas dâapprentissage, ou, comme nous nous sommes exprimĂ© ailleurs 1, dâapprentissage au sens large et non pas au sens strict (lâapprentissage sensu stricto Ă©tant dĂ©fini par la correction des essais successifs en fonction de la confrontation de leurs rĂ©sultats avec les donnĂ©es de lâexpĂ©rience). Or, un processus dâĂ©quilibration consiste en compensations progressives et il reste donc Ă dĂ©terminer la nature de ces compensations dans le cas particulier, ce qui nous ramĂšne Ă lâaction des explorations successives sur le jeu des rencontres et des couplages.
Si notre schĂ©ma est exact, une illusion optico-gĂ©omĂ©trique tient Ă lâinĂ©gale densitĂ© des rencontres sur les Ă©lĂ©ments de la figure (donc Ă leur couplage incomplet), dâoĂč il rĂ©sulte que les compensations entraĂźnant la diminution des erreurs consisteront Ă Ă©galiser la densitĂ© des rencontres et Ă - rendre les couplages plus complets : or, câest lĂ prĂ©cisĂ©ment ce que lâon peut attendre des explorations rĂ©pĂ©tĂ©es et amĂ©liorĂ©es par lâexercice. Dans le cas du losange lâerreur tient aux relations entre la grande diagonale et la petite et Ă lâĂ©valuation de lâinclinaison des cĂŽtĂ©s par rĂ©fĂ©rence au cadre horizontal et vertical de la figure (§ 6 du chap. I) ; et dans le cas des figures de MĂŒller-Lyer
1 Cf. Apprentissage et Connaissance, vol. VII des Etudes dâEpistĂ©mologie, Paris (P.U.F.) 1959.
[p. 189]elle tient aux relations entre la grande base et la diffĂ©rence (2A1) entre elle et la petite base, autrement dit elle rĂ©sulte de la dĂ©valuation des distances Aâ correspondant Ă la hauteur de lâangle dessinĂ© par les pennures. En ces cas, il va alors de soi que mĂȘme sans que le sujet porte spĂ©cialement son attention, au cours des explorations successives, sur les Ă©lĂ©ments nĂ©gligĂ©s lors des premiĂšres centrations, le seul fait de rĂ©pĂ©ter les explorations et par consĂ©quent de multiplier les centrations, aboutit Ă une homogĂ©nĂ©itĂ© plus grande (= Ă une densitĂ© plus uniforme) des rencontres sur tous les Ă©lĂ©ments de la figure, donc Ă un couplage plus complet (câest-Ă -dire aux compensations assurant lâĂ©quilibre).
Le processus engendrĂ© par les explorations rĂ©pĂ©tĂ©es1 est ainsi trĂšs analogue Ă celui que nous avons dĂ©crit (chap. II § 6) comme constitutif des phĂ©nomĂšnes de maximum temoorel ou dâĂ©volution des erreurs en fonction des durĂ©es de prĂ©sentation de la.figure : plus prĂ©cisĂ©ment il nâen reprĂ©sente que le pro- longuement, aprĂšs la phase oĂč se produit le maximum temporel.
Si lâon se reporte Ă la fig. 41 (qui reproduit en la prolongeant la fig. 35 du chap. II), oĂč lâexponentielle supĂ©rieure reprĂ©sente la croissance des rencontres sur lâĂ©lĂ©ment Lx surestimĂ© et lâexponentielle infĂ©rieure cette croissance sur lâĂ©lĂ©ment L2 sous- estimĂ©, le processus de rĂ©duction de lâerreur correspond aux phases (Ă partir de la vision libre) oĂč les deux exponentielles ne croissent plus que trĂšs lentement (plateaux des courbes) : encore sĂ©parĂ©es par un intervalle vertical, qui correspond Ă lâinĂ©galitĂ© des densitĂ©s de rencontres (= couplages incomplets,

source de lâerreur), elles tendent nĂ©anmoins Ă se rapprocher davantage au fur et Ă mesure des nouvelles explorations, ce qui correspond Ă la diminution des erreurs.
La meilleure preuve de cette Ă©troite parentĂ© entre les Ă©volutions des erreurs avec lâaugmentation des durĂ©es de prĂ©sentation et avec le nombre des rĂ©pĂ©titions 1 est quâen bien des cas (et cela en moyenne dâautant plus que les sujets sont plus jeunes mais avec encore 5 % des cas chez lâadulte pour la figure de MĂŒller-Lyer) lâillusion augmente dâabord quelque peu au cours des quatre ou cinq premiĂšres rĂ©pĂ©titions avant de se stabiliser (chez les plus jeunes sujets) ou de diminuer plus ou moins rapidement. Or, cette montĂ©e initiale nâest quâune forme de maximum temporel chez les sujets qui ne structurent pas suffisamment le dĂ©tail de ia figure Ă premiĂšre prĂ©sentation (tandis quâen commençant par des prĂ©sentations courtes avant la vision libre, ce maximum temporel eĂ»t Ă©tĂ© sans doute dĂ©calĂ© Ă des durĂ©es moins longues).

Â
La frĂ©quence de cette augmentation initiale de lâerreur chez les jeunes sujets, ainsi que lâabsence presque gĂ©nĂ©rale de diminution de lâillusion avec lâexercice, avant un certain Ăąge, montrent toutes deux lâinsuffisance des activitĂ©s dâexploration chez les jeunes enfants. Dans le schĂ©ma adoptĂ© jusquâici, cela signifie sans doute que lâaccroissement des rencontres est plus lent sur les deux Ă©lĂ©ments L (ou davantage) de la figure (dâoĂč des exponentielles montant moins rapidement) et que le couplage ne se complĂšte plus Ă partir de certaines densitĂ©s inĂ©gales (câest-Ă -dire que lâĂ©cart entre les plateaux des exponentielles se stabilise plus tĂŽt : fig. 42 A). Chez lâadulte au contraire (fig. 42 B), les exponentielles monteraient plus vite et plus haut, av<3c tendance Ă leur jonction aprĂšs n rĂ©pĂ©titions.
1 Ce nombre exprimant lui aussi en un sens un accroissement de la durĂ©e de prĂ©sentation, mais en tant que durĂ©e totale pour 1, 2âŠn rĂ©pĂ©titions.
[p. 191]111. Lâillusion dâOppel-Kundt est, on lâa vu (§ 1 sous III), une illusion Ă©galement primaire, mais qui augmente jusquâĂ un certain Ăąge sous lâinfluence de lâactivitĂ© exploratrice, parce que celle-ci, au lieu dâaboutir Ă des compensations comme dans les cas prĂ©cĂ©dents (I et II) dâinĂ©galitĂ©s dimensionnelles, multiplie les « rencontres » sur les intervalles et accroĂźt ainsi lâeffet. Il est fort intĂ©ressant, en ces conditions de constater que cette illusion augmente Ă©galement en certains cas avec la rĂ©pĂ©tition comme lâa Ă©tabli E. Vurpillot avec un procĂ©dĂ© dâajustement (glissiĂšre). La ligne hachurĂ©e a 9 cm et les erreurs systĂ©matiques sont indiquĂ©es en mm sur le tableau suivant que nous devons Ă lâobligeance de Mlle Vurpillot (elle reviendra sur ces faits dans ses propres publications)1.
Tabl. 57. Evolution de lâillusion dâOppel-Kundt en fonction de la rĂ©pĂ©tition (20 « niants par groupe dâĂąge et par sexe) :
11 convient dâabord de remarquer quâavec les procĂ©dĂ©s dâajustement les erreurs enfantines sont en gĂ©nĂ©ral plus fortes2, du fait quâil se mĂȘle au rĂ©sultat perceptif un facteur de coordination motrice. Il nâest donc pas certain que lâaffaiblissement de lâerreur avec la rĂ©pĂ©tition que lâon constate de 7 Ă 11 ans chez les garçons et Ă 7 ans chez les filles ne comporte pas d.e composante relative Ă lâajustement, encore quâon puisse peut- ĂȘtre lâinterprĂ©ter par les seuls facteurs perceptifs comme nous le ferons tout Ă lâheure. Par contre, il est certain que lâaugmentation de lâillusion chez lâadulte ne relĂšve pas du procĂ©dĂ© dâajustement (sans quoi il y aurait diminution de lâerreur).
1 Selon une habitude qui est sans doute sage, E. Vurpillot distingue en ses statistiques les rĂ©sultats des deux sexes, bien que nous nâayons pas trouvĂ© de diffĂ©rences trop apprĂ©ciables Ă cet Ă©gard dans notre Ă©tude commune antĂ©rieure sur les courbures. Mais le « facteur spatial » Ă©tant mieux reprĂ©sentĂ© en moyenne chez les garçons, il est possible quâil ait quel- quâinfluence sur les estimations perceptives.
2 A comparer à cet égard les mesures 1-5 de ce tabl. 57 aux différents ùges avec celles du tabl. 54.
[p. 192]Forte chez les femmes (de 9,2 Ă 14,8 pour les quinze premiĂšres et quinze derniĂšres mesures), elle lâest moins chez les hommes (de 10,2 Ă 11,1), mais reste bien distincte des diminutions dâerreurs du double au simple comme celles dont nous avons constatĂ© Ă lâinstant lâexistence.
MalgrĂ© ces rĂ©serves quant Ă lâenfant, il reste assez frappant que le rapport entre les quinze premiĂšres et les quinze derniĂšres mesures donne une Ă©volution assez rĂ©guliĂšre avec lâĂąge : 1,18 et 1,62 Ă 7 ans ; 1,24 et 1,01 Ă 9 ans ; 1,14 et 0,91 Ă 11 ans ; 0,91 et 0,62 chez lâadulte. Il semble donc dans les grandes lignes quâavec lâĂąge, les rĂ©pĂ©titions renforcent de plus en plus lâillusion des espaces divisĂ©s et si ce fait fait se confirme il relĂšverait directement de lâinterprĂ©tation suggĂ©rĂ©e au § 1 sous III.
Mais cette augmentation de lâillusion avec la rĂ©pĂ©tition nâest progressive que chez les femmes (de 8,6 Ă 15,2) tandis que chez les hommes et les filles de 11 ans il y a oscillation sans grande augmentation. On pourrait donc voir en ces faits le rĂ©sultat de la dualitĂ© des facteurs dâexploration invoquĂ©s au § 1 : plus de « rencontres » sur les intervalles (dâoĂč augmentation de lâillusion) et meilleure dissociation de la ligne Ă mesurer et des hachures (dâoĂč diminution). Quant Ă la diminution de lâillusion chez les garçons de 7-11 ans et les filles de 7 ans, on pourrait alors supposer (si elle nâest pas due exclusivement aux facteurs dâajustement du dispositif) quâavec la rĂ©pĂ©tition, au lieu dâexplorer toujours plus soigneusement la figure (ce qui est fastidieux chez les petits), le sujet sâen tient de plus en plus Ă la longueur globale, un peu Ă la maniĂšre des enfants de 5 ans qui ont une faible illusion, ce qui Ă©quivaudrait, mais par nĂ©gligence croissante du dĂ©tail plus que par dissociation active, Ă cette dissociatoin de la ligne Ă mesurer et des hachures, qui diminue lâillusion.
IV. Pour ne pas avoir Ă revenir ultĂ©rieurement sur les effets de rĂ©pĂ©tition, examinons encore maintenant ceux quâon observe dans la comparaison de deux verticales en prolongement lâune de lâautre, câest-Ă -dire dans le cas dâune illusion en partie secondaire (que nous Ă©tudierons au § 3). LâhypothĂšse est alors que les effets de la rĂ©pĂ©tition sont orientĂ©s dans le mĂȘme sens que ceux du dĂ©veloppement, câest-Ă -dire que lâillusion doit croĂźtre dans les deux cas, sauf Ă ce quâun compromis sâĂ©tablisse entre le facteur dâaccroissement (en lâespĂšce la polarisation sur les sommets des verticales) et le facteur dâexploration (diminuant lâillusion).
[p. 193]En Ă©tudiant lâillusion des verticales se prolongeant lâune lâautre (Ă©talon de 4 cm) avec un dispositif Ă glissiĂšre, O. ÂŁirĂ©co- Flicoteaux a obtenu les rĂ©sultats suivants :
Tabl. 58. Comparaison des verticales en prolongement (en % de lâĂ©talon) en fonction de la rĂ©pĂ©tition :
Â
G â
1-5
2,25
6-10
4,50
16-20
3,90
26-30 36-40
1-10
3,37
11-20
3,92
21-30
2,45
31-40
2,20
Â
Â
Â
Â
Â
1,25
1,05
Â
Â
Â
Â
5 ans
F
â 0,80
-0,30
1,00
â 0,55
1,90
â 0,55
0,92
0,25
1,37
Â
E
0.72
2,10
2,45
0,35
1,47
1,42
2,42
1,35
1,80
Â
G
0,95
1,35
1,80
0,25
1,30
1,15
1,65
-0,20
1,45
7 ans
F
â 1,50
â 0,50
0,20
1,60
0,50
â 1,0
-0,35
1,52
1,05
Â
. E
â 0,27
0,42
1,00
0,67
0,98
0,07
0,65
0,6â7
1,25
9 ans
Â
â 0,25
0,15
0,50
0,95
1,10
â 0,05
0,85
1,17
1,25
Adultes
Â
1,30
1,35
0,85
2,05
1,45
1,57
1,25
2,37
1,77
Â
On se trouve ainsi en prĂ©sence dâune forme de distribution nettement diffĂ©rente de celle des illusions primaires (tabl. 55- 56) et rappelant celle de lâillusion dâOppel (tabl. 57) mais avec un seul cas dâaccroissement rĂ©gulier qui est celui des sujets de 9 ans. Il intervient probablement deux facteurs antagonistes, lâun dâexploration croissante qui tend Ă diminuer lâerreur et lâautre (que nous retrouverons Ă propos de la figure en Ă©querre, sous V, et Ă©tudierons au § 3) tendant Ă augmenter lâerreur (polarisation sur les sommets des verticales).
Il est intĂ©ressant, en examinant les cas individuels, de constater que, entre les essais 1-5 et 6-10, le 45 Ă 55 % des sujets Ă tout Ăąge augmentent leur erreur, 20 Ă 30 % Ă tout Ăąge le diminuent et 15 Ă 30 % restent stables. LâuniformitĂ© Ă tout Ăąge de cette tendance initiale Ă lâaugmentation confirme bien la diffĂ©rence avec la rĂ©pĂ©tition des effets primaires et lâexistence de ce facteur systĂ©matique dont nous allons voir maintenant un nouvel exemple.
V. La figure en Ă©querr.e (L>) provoque elle aussi une illusion secondaire, mais par surestimation de la verticale par rapport Ă lâhorizontale et non pas en tant quâoccupant la partie
1 G = garçons ; F = tilles ; E = ensemble â 10 sujets par groupe G ou F.
[p. 194]supérieure du champ. On retrouve donc une situation analogue à la précédente.
Mme GrĂ©co a recueilli les faits suivants par la mĂ©thode habituelle dâajustement (verticale constante de 5 cm et horizontale variable), sur 20 sujets par Ăąge et en prenant 35 mesures immĂ©diatement successives :
Tabl. 58blâ : Effets de la rĂ©pĂ©tition sur lâillusion de la figure en Ă©querre (en % de lâĂ©talon) :
Le caractĂšre dominant de ces transformations dues aux rĂ©pĂ©titions est lâamĂ©lioration initiale (des mesures 1-5 Ă 11-15) suivie dâun plateau sans grande transformation (de 11-15 Ă 31-35). Les detix seules exceptions sont les sujets de 7 ans qui, en moyennes gĂ©nĂ©rales font leur amĂ©lioration entre 11-15 et 21-25 (suivie dâun plateau) et ceux de 9 ans qui amĂ©liorent leur estimation jusquâĂ 21-25 pour passer ensuite soit Ă un plateau (garçons) soit Ă un retour Ă des erreurs plus fortes (filles). Mais, dans tous les cas, les courbes obtenues ne marquent ni une amĂ©lioration progressive nette comme dans les illusions primaires du losange ou de MĂŒller-Lyer, ni un accroissement net de lâerreur (comme dans lâillusion dâOppel, rĂ©sultats adultes femmes). Lâimpression qui se dĂ©gage est donc celle dâune dualitĂ© de facteurs avec tantĂŽt dominance oscillatoire tantĂŽt compensation entre eux. Le premier de ces facteurs serait naturellement lâeffet dâexercice, tendant Ă distribuer les « rencontres » de façon plus homogĂšne sur lâhorizontale.et la verticale : dâoĂč lâamĂ©lioration partielle, en gĂ©nĂ©ral seulement initiale mais parfois un peu plus durable (9 ans) ou plus tardive (7 ans). Le second facteur serait par contre celui qui est responsable de la surestimation de la verticale et auquel les sujets resteraient irrĂ©sistiblement soumis, du moins pour unç part et malgrĂ© lâexercice. Or, nous allons prĂ©cisĂ©ment constater au § 3 quâil existe un tel facteur capable de rĂ©sister Ă la rĂ©pĂ©tition et de faire en bien des cas augmenter lâillusion avec lâĂąge : câest le facteur de polarisation, qui pousse Ă estimer la longueur des verticales en
[p. 195]centrant leur sommet (dâoĂč une hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© des rencontres par opposition aux horizontales centrĂ©es vers leur milieu), et cela dâautant plus que lâespace du sujet est davantage structurĂ© selon un systĂšme de coordonnĂ©es. Mais il est inutile dâen dire plus ici, puisque câest lĂ le problĂšme que nous allons examiner maintenant.
§ 3. Les explorations polarisĂ©es 1, la surestimation des Ă©lĂ©ments supĂ©rieurs du champ et celle des verticales.đ
Avec les illusions dont il vient dâĂȘtre dĂ©jĂ question (§ 2 sous IV et V) et dont nous abordons maintenant lâanalyse dĂ©taillĂ©e, nous retrouvons encore, comme avec celle dâOppel, une situation intermĂ©diaire entre les effets primaires et secondaires, mais plus proche de ces derniers et conduisant, avec la surestimation des verticales, aux effets de cadre et de rĂ©fĂ©rence qui sont alors franchement secondaires.
1. On sait depuis longtemps que quand deux Ă©lĂ©ments sont comparĂ©s en prĂ©sentation superposĂ©e (verticale ou sagittale2), celui qui occupe la position supĂ©rieure est en gĂ©nĂ©ral surestimĂ©. Par exemple, en mesurant le cercle extĂ©rieur de la figure de DelbĆuf (chap. I § 11 sous II) au moyen de variables placĂ©es (entre autres) au-dessus et au-dessous de la figure, Khosropour a trouvĂ© sur 20 adultes une surestimation moyenne de 1,13 % dans le premier cas et une sous-estimation de â 0,44 dans le second cas, ce qui signifie, dans les deux cas (avec jugement portĂ© sur la variable), que le cercle supĂ©rieur (mesurant ou mesurĂ©) Ă©tait surĂ©valuĂ©. Dans le cas de deux horizontales superposĂ©es lâillusion en question est presque nulle. Par contre dans le cas de deux verticales se prolongeant lâune lâautre, la surestimation de lâĂ©lĂ©ment supĂ©rieur est en gĂ©nĂ©ral forte et câest de ce cas surtout que nous nous occuperons ici.
Lâexplication classique consiste Ă supposer lâexistence dâune anisotropie de lâespace visuel, la partie supĂ©rieure du champ donnant alors lieu Ă un allongement apparent des Ă©lĂ©ments qui sây trouvent placĂ©s. Mais sâil en Ă©tait ainsi, lâerreur devrait ĂȘtre ou constante ou dĂ©croissante avec lâĂąge, ce qui est le cas lors-
1 Câest-Ă -dire (Df) conduisant Ă des inĂ©gales densitĂ©s de centrations en fonction des directions des Ă©lĂ©ments L et non pas en fonction de leurs dimensions.
2 Nous appellerons ainsi la position telle que les Ă©lĂ©ments perçus soient ordonnĂ©s dans la mĂȘme direction que le regard (donc en profondeur) sur un plan horizontal (par exemple les colonnes dâun tableau statistique, la page Ă©tant posĂ©e sur la table).
[p. 196]que lâintervalle est faible ou nul entre les verticales superposĂ©es, niais ce qui ne lâest plus lorsque lâintervalle augmente. En outre lâhypothĂšse nâexplique pas les nombreuses exceptions individuelles et surtout un renversement frĂ©quent de lâerreur lorsque, de la comparaison des verticales, on passe Ă celle dâobliques se prolongeant lâune lâautre. Enfin, sans lui ĂȘtre identique, la surestimation de lâĂ©lĂ©ment supĂ©rieur rappelle de prĂšs celle de la verticale comme telle par opposition Ă lâhorizontale, ce qui suggĂšre la recherche de mĂ©canismes communs.
Nous nous sommes donc demandĂ© si lâon ne pouvait pas Ă nouveau rĂ©duire cette catĂ©gorie dâerreur Ă des effets de centration, mais liĂ©s dans le cas particulier Ă des actions polarisĂ©es dâexploration ou de transports, et cela pour la raison suivante. Tandis que toutes les illusions primaires procĂšdent dâinĂ©galitĂ©s dimensionnelles (mĂȘme lâillusion dâOppel, dans la mesure oĂč elle est primaire, et en tant que mettant en jeu lâinĂ©galitĂ© de lâintervalle partiel et de la longueur totale), deux verticales comparĂ©es en prolongement lâune de lâautre, ou une verticale comparĂ©e Ă une horizontale donnent lieu -Ă leurs erreurs systĂ©matiques lorsquâelles sont dimensionnellement Ă©gales aussi bien quâinĂ©gales. Si les erreurs sont dues Ă des effets de centration (donc de rencontres et de couplages), ce serait par consĂ©quent parce que ces centrations sont distribuĂ©es de façon hĂ©tĂ©rogĂšne en fonction de la position ou de lâorientation des Ă©lĂ©ments L comparĂ©s, et non plus en fonction de leurs grandeurs inĂ©gales 1. Il faut donc sâattendre Ă ce quâil intervienne en ce cas des polarisations particuliĂšres dans les explorations elles-mĂȘmes et dans les transports, polarisations auxquelles serait alors soumise la distribution des centrations. Câest pourquoi ces variĂ©tĂ©s dâillusions sont, ou bien intermĂ©diaires entre les formes primaires et secondaires (surestimation des Ă©lĂ©ments en position supĂ©rieure), ou bien franchement secondaires (surestimation de la verticale comme telle).
II. Rappelons tout dâabord quelques faits en ce qui concerne la surestimation des Ă©lĂ©ments supĂ©rieurs, faits recueillis avec A. Morf (Rech. XXX) pour les petits intervalles et avec M. Lambercier (Rech. XXXI) pour les plus grands. Soit dâabord une verticale de 4 cm, prolongĂ©e dâune autre Ă©gale (lâune des
1 Dans lâillusion des angles ou de la diagonale du rectangle (chap. I 5 5) on pourrait dire quâil intervient aussi des questions de position ou dâorientation. Mais nous avons vu (fig. 7) quâil sâagit en ce cas encore dâinĂ©galitĂ©s de grandeurs (entre A et Aâ sur la fig. 7) ce qui ne saurait se concevoir pour des verticales et des horizontales Ă©gales deux Ă deux. Voir plus loin le dĂ©but du 5 4.
[p. 197]deux soumise Ă variations pour lâĂ©galisation subjective, mais sans Ă©talon connu du sujet) et sĂ©parĂ©e de ce second Ă©lĂ©ment par des intervalles de O (la sĂ©paration Ă©tant alors marquĂ©e par un petit trait), 1, 2, 4 et 8 cm. En prĂ©sentation verticale avec 15 sujets Ă 5-6 ans et 34-35 sujets aux Ăąges suivants, les moyennes des erreurs ont Ă©tĂ© (les erreurs Ă©tant calculĂ©es en % soit 9 % pour une erreur de 3,6 sur 40) :
Tabl. 59. Comparaison des verticales en prolongement avec faibles intervalles (présentation verticale)1 :
Intervalles
0
10
20
40
80
Différ. 2 de 0 à 80
Différ.
de 0 Ă 20
5- 6 ans ..
9,0(7,5)
9,5(9,0)
12,2(11,7)
12,2
12,5
0,39
0,35(0,56)
7- 8 ans ..
8,9(6,5)
9,5(9,2)
11,7(14,7)
12,0
12,2
0,37
0,31(1,28)
10-11 ans . .
42(4,5)
6,2(5,5)
10,2(10,0)
12,0
12,0
1,85
1,42(1,22)
Adultes . .. .
2,0(2,0)
3,0(2,0)
3,5( 4,7)
5,7
7,7
2,85
0,75(1,37)
Â
On voit donc que lâĂ©lĂ©ment situĂ© en position supĂ©rieure est en moyenne surestimĂ© et cela dâautant plus que lâintervalle est plus grand. Les erreurs diminuent toutes en moyenne avec lâĂąge mais cette diminution sâattĂ©nue fortement avec lâaccroissement des intervalles : autrement dit, lâaugmentation de lâerreur avec lâintervalle est de plus en plus grande avec lâĂąge (diffĂ©rences de 0,38 de 0 Ă 80 Ă 5-6 ans et de 2,85 chez lâadulte). Les phĂ©nomĂšnes sont les mĂȘmes en prĂ©sentation sagittale.
Notons encore, ce qui prĂ©sente de lâintĂ©rĂȘt pour la comparaison entre cette forme dâerreur et la surestimation des verticales comme telles (par opposition aux horizontales) que si lâon remplace les intervalles de 10 et de 20 cm par des traits pleins, câest-Ă -dire si lâon fait comparer des verticales de 40 mm puis de 45 et de 50 mm sans intervalles entre elles, on trouve les mĂȘmes rĂ©sultats (tabl. 3 de la Rcch. XXX) : augmentation de lâerreur relative (en %) Ă tout Ăąge avec lâallongement des verticales Ă comparer, diminution de lâerreur avec lâĂąge, mais diminution de plus en plus faible avec lâaugmentation de longueur des Ă©lĂ©ments Ă comparer.
1 Entre parenthÚses les résultats en présentation sagittale sur 15 et 25 sujets par ùge.
y-Ï
2 La différence entre x et y est y-x si x = o et si x > o.
x
[p. 198]Examinons maintenant les rĂ©sultats obtenus avec des intervalles plus grands (Rech. XXXI) et une technique consistant Ă comparer, non plus des traits dĂ©terminĂ©s sur carton blanc, mais des tiges de 10 cm fixĂ©es sur une paroi verticale avec intervalles de 20 ; 80 et 180 cm. LâĂ©talon est placĂ© soit en haut soit en bas, mais Ă lâinsu du sujet (on varie dâune prĂ©sentation Ă lâautre et lâon demande simplement lequel est le plus grand). Sur 10 adultes (10 mesures) et 13 sujets de 5-8 ans (78 mesures), Lambercier a obtenu les rĂ©sultats suivants (B signifie Ă©talon en bas et H Ă©talon en haut ) :
Tabl. 60. Comparaison de tiges verticales en prolongement à grands intervalles :
On constate alors que la moyenne des erreurs augmente cette fois avec lâĂąge (ce qui est le prolongement naturel de lâaugmentation relativement de plus en plus forte avec lâĂąge en fonction de lâintervalle, observĂ©e au tabl. 59) ; que les surestimations de lâĂ©lĂ©ment supĂ©rieur nâatteignent pas le 50 % des jugements chez lâenfant (46 %) ; et que, mĂȘme chez lâadulte on trouve encore un quart dâerreurs nĂ©gatives et 17 % dâerreurs nulles. Enfin, si lâerreur augmente avec lâintervalle, cela nâest vrai chez lâadulte que de 20 Ă 80 cm, lâerreur sur 180 cm dâintervalle devenant nulle comme si les Ă©lĂ©ments Ă©taient alors rendus indĂ©pendants.
III. Lâensemble de ces rĂ©sultats (tabl. 59 et 60) ne parle donc nullement en faveur dâune explication de lâerreur par
1 Pour les fréquences générales on a ajouté les % entre parenthÚses.
[p. 199]lâanisotropie de lâespace visuel (encore que cette anisotropie puisse exister par ailleurs, Ă supposer que lâon puisse confĂ©rer un sens Ă la distinction entre lâespace perceptif comme cpnte- nant et ses contenus). Etant donnĂ©es lâĂ©volution des erreurs avec lâĂąge et leur variabilitĂ© individuelle il semble bien plus probable que la surestimation de lâĂ©lĂ©ment supĂ©rieur se rĂ©duise Ă des effets de centration, mais subordonnĂ©s Ă des jeux dâexploration et de transports polarisĂ©s.
Une telle polarisation va, en effet, de soi si lâon part de lâasymĂ©trie des comparaisons verticales, opposĂ©e Ă la symĂ©trie des comparaisons horizontales. Lorsque lâon compare horizontalement soit deux tiges dressĂ©es sur la mĂȘme ligne de base (donc sur un plan horizontal) ou surtout deux horizontales se prolongeant lâune lâautre, les deux extrĂ©mitĂ©s de droite et de gauche (ou les deux Ă©lĂ©ments sâil sâagit de tiges dressĂ©es) sont orientĂ©es vers des espaces Ă©galement ouverts, sans que rien dans la situation objective nâimpose une asymĂ©trie. Subjectivement il peut se prĂ©senter certaines latĂ©ralisations, les unes congĂ©nitales et les autres acquises en fonction, par exemple, de la direction habituelle de la lecture, mais ce sont lĂ des causes particuliĂšres sans facteur gĂ©nĂ©ral de dyssymĂ©trie. Dans le cas des comparaisons verticales, au contraire, on se trouve en prĂ©sence dâun facteur objectif dâasymĂ©trie : lâĂ©lĂ©ment supĂ©rieur est orientĂ© vers un espace ouvert, tandis que lâĂ©lĂ©ment infĂ©rieur est dirigĂ© vers une fermeture qui est le sol. Subjectivement le champ visuel est moin haut que large (nos deux yeux et nos deux mains sont en outre disposĂ©s lâun Ă cĂŽtĂ© de lâautre et non pas lâun au-dessus de lâautre) ; dâautre part les mouvements oculaires sont plus aisĂ©s horizontalement que verticalement et, en nous rĂ©fĂ©rant au sol, nous avons lâhabitude de juger de la grandeur des objets dressĂ©s par leur sommet plus que par lâintervalle entre leurs extrĂ©mitĂ©s.
Pour toutes ces raisons, on peut donc admettre que la comparaison de deux horizontales en prolongement sâeffectuera surtout Ă partir de centrations portant sur la partie mĂ©diane, tandis que la comparaison de deux verticales en prolongement se fera surtout de sommet Ă sommet avec par consĂ©quent une distribution privilĂ©giĂ©e des centrations sur lâintervalle entre ces deux sommets, intervalle comprenant tout lâĂ©lĂ©ment supĂ©rieur, par opposition aux parties mĂ©diane et infĂ©rieure de lâĂ©lĂ©ment infĂ©rieur, qui seraient moins centrĂ©es. Si ce schĂ©ma, que nous avions adoptĂ© dans la Rech. XXX, est vrai, il suffirait Ă expliquer la surestimation de lâĂ©lĂ©ment en position supĂ©rieure
[p. 200]avec faibles intervalles, ainsi que la diminution de lâillusion avec lâĂąge, câest-Ă -dire avec les progrĂšs de lâexploration.
Or, ce schĂ©ma qui nâĂ©tait quâune vue de lâesprit lors de la publication de la Rech. XXX (1956) sâest trouvĂ© pleinement confirmĂ© depuis par lâanalyse des mouvements oculaires et de la distribution des centrations. GrĂące Ă lâappareil construit par J. Rutschmann et perfectionnĂ© par Vinh-Bang, nous avons Ă©tudiĂ© avec ce dernier la comparaison de deux verticales de 9 cm sĂ©parĂ©es par un intervalle de 1 cm, et cela dans les quatre positions A (ligne primaire traversant en son milieu la verticale infĂ©rieure), B (id. sur la verticale supĂ©rieure), C (ligne primaire situĂ©e Ă la base de la verticale infĂ©rieure) et D (ligne primaire situĂ©e au sommet de la verticale supĂ©rieure). Lâenregistrement cinĂ©matographique a donnĂ© sur dix adultes les moyennes suivantes du point de vue de la rĂ©partition des centrations (nous y joignons la rĂ©partition des centrations sur deux horizontales de 5 cm avec 2 cm dâintervalle traversĂ© en son milieu par la ligne mĂ©diane) :
Tabl. 61. FrĂ©quences moyennes en % (et entre parenthĂšses en nombres absolus) des centrations correspondant aux parties a (supĂ©rieure) b (mĂ©diane) et c (infĂ©rieure) des verticales supĂ©rieure (I) et infĂ©rieure (II) ainsi quâaux parties a (gauche) b (mĂ©diane) et c (droite) des horizontales de gauche (1) et de droite (II) :
Positions . .
A
B
C
D
Moy. vertic.
horizont
fa âŠ.
20,2
18,9
20,1
24,0
20,8
9,8
I ( b âŠ.
16,8
16,2
18,9
16,0
17,0
12,0
1 c âŠ.
17,3
24,3
18,2
-16,0
19,0
24,7
Total 1 âŠ
54,3(2,82) 59,5(3,38)
57,2(3,03)
56,0(2,80)
56,8(3,00)
46,5(2,40)
Entre 1 et 11
0
0
0,6
0
0,15
6,9â
fa âŠ.
Il â ] b âŠ.
28,8
17,6
27,1
38,0
27,9
24,7
Â
13,5
14.9
11,3
6,0
11,4
13,0
1 c .â â â
3,4
8,1
3,8
0
3,8
8,8
Total II âŠ
45,7(2,37)
40)5(2,31)
42,2(2,56) 44,0(2,20)
43,1(2,38)
46,5(2,45)
Â
On voit quâeffectivement les Ă©lĂ©ments supĂ©rieurs I sont tous plus centrĂ©s que les infĂ©rieurs II, tandis que pour les horizontales la symĂ©trie est parfaite. Les sommets (a) sont plus centrĂ©s que les bases (c) sauf pour I en position B ou la ligne primaire traverse I. Et surtout les bases (c) de lâĂ©lĂ©ment infĂ©rieur II sont
[p. 201]cinq fois moins centrĂ©es en moyennes gĂ©nĂ©rales que les bases (c) de lâĂ©lĂ©ment supĂ©rieur I puisque celles-ci sont sur le chemin entre les deux sommets. Lâanalyse des durĂ©es de centration, des transports, etc. donne les mĂȘmes rĂ©sultats : asymĂ©trie nette pour les comparaisons verticales (avec prĂ©dominance des transports de bas en haut pour ces petits intervalles, donc des fixations sur le haut) et symĂ©trie complĂšte pour les comparaisons horizontales lorsque la ligne mĂ©diane est situĂ©e au milieu du champ de dĂ©part.
Lâexplication par la polarisation des explorations Ă©tant ainsi justifiĂ©e pour les petits intervalles, il reste le cas des grands (tabl. 60), dans lequel il va de soi que les transports jouent un rĂŽle plus considĂ©rable quâaux faibles distances, si lâon appelle « transport » lâactivitĂ© au moyen de laquelle la perception dâun Ă©lĂ©ment A est reportĂ©e ou appliquĂ©e sur un Ă©lĂ©ment ÎČ situĂ© Ă une distance du premier suffisante pour exiger une nouvelle centration.
Or, les transports peuvent intervenir, en ce cas des comparaisons verticales, de deux maniĂšres distinctes, (a) En passant du sommet de lâĂ©lĂ©ment supĂ©rieur Ă celui de lâĂ©lĂ©ment infĂ©rieur ou lâinverse, ils renforceront les « rencontres » sur tout le parcours de lâĂ©lĂ©ment supĂ©rieur en dĂ©favorisant les parties mĂ©diane et infĂ©rieure de lâĂ©lĂ©ment infĂ©rieur, (b) Selon quâil y aura plus de transports de haut en bas ou de bas en haut, ils peuvent modifier lâestimation des grandeurs, soit quâil y ait surestimation de lâĂ©lĂ©ment « transporté » au cours mĂȘme du transport (hypothĂšse de vĂ©ritĂ© possible pour les transports horizontaux, mais trĂšs douteuse pour les transports verticaux), soit que le transport renforce les centrations au point de dĂ©part (en vue du transport mĂȘme), ou au point dâarrivĂ©e (stabilisation sur le dernier Ă©lĂ©ment perçu).
Aux faibles intervalles (1 cm pour des verticales de 5 cm) lâanalyse des mouvements oculaires indique 53,3 % de transports de bas en haut contre 46,7 % de haut en bas, ce qui est une faible diffĂ©rence mais de sens constant dans les quatre positions A-D (les horizontales donnent par contre lâĂ©galité : 50,3 % de gauche Ă droite contre 49,7 de droite Ă gauche). Ce fait contredit donc lâhypothĂšse dâune surestimation de lâĂ©lĂ©ment transportĂ© et parle en faveur dâune centration privilĂ©giĂ©e au point dâarrivĂ©e. Si lâon gĂ©nĂ©ralise cette indication aux grands intervalles (ce qui est hypothĂ©tique mais nous ne pouvons rien faire de plus), cela conduirait Ă penser que les erreurs croissant en ce cas avec lâintervalle seraient dues Ă une polarisation des
[p. 202]transports, le sujet prenant lâhabitude dâune comparaison privilĂ©giĂ©e de haut en bas ou de bas en haut. Une telle interprĂ©tation expliquerait, dâautre part, lâaugmentation ou lâerreur avec lâĂąge (la polarisation Ă©tant affaire dâhabitude) et les variations individuelles (nombre des erreurs nĂ©gatives et existence de neuf types diffĂ©rents dâerreur selon quâon trouve une erreur +, â ou 0 avec lâĂ©talon en haut ou en bas : tabl. 5 de la Rech. XXXI). Cette hypothĂšse expliquerait aussi quâen comparaisons dirigĂ©es (Ă©talon inchangĂ© et jugement sur la variable : tabl. 1 de la Rech. XXXI) les erreurs sont complĂštement perturbĂ©es 1, du fait que les consignes donnĂ©es contrecarrent les polarisations spontanĂ©es.
IV. La meilleure justification de lâhypothĂšse dâune polarisation des explorations et des transports est quâil suffit de substituer aux comparaisons verticales une comparaison entre deux obliques en prolongement inclinĂ©es Ă 45° pour assister Ă une modification complĂšte du systĂšme des erreurs : une fraction importante des sujets (et souvent la majoritĂ©) surestime lâĂ©lĂ©ment infĂ©rieur ! Voici dâabord les rĂ©sultats obtenus avec A. Morf (Rech. XXX) sur 20 enfants par Ăąge et 20+41 adultes 2 (obliques de 4 cm, intervalles de 0 Ă 2 cm) :
Tabl. 62. Comparaison dâobliques (45°) en prolongement, avec prĂ©sentation verticale (et, entre parenthĂšses, en prĂ©sentation sagittale). Erreurs (en %) sur lâĂ©lĂ©ment supĂ©rieur :
Vinh-Bang, dans lâanalyse des mouvements oculaires sur cette figure, ayant trouvĂ© sur 7 adultes 4 surestimations de lâoblique supĂ©rieure contre 3 surestimations de lâoblique infĂ©rieure, nous avons demandĂ© Ă A. Morf de bien vouloir vĂ©rifier en prĂ©sentation tachistoscopique le rĂŽle des points de centration (avec fixation obligĂ©e dans le champ de prĂ©exposition). Les rĂ©sultats ont Ă©tĂ© les suivants sur 28 adultes :
1 Mais avec encore augmentation de lâerreur avec lâĂąge.
2 20 en présentation verticale du carton et 41 en présentation sagittale.
[p. 203]Tabl. 63. Comparaison dâobliques de 4 cm (45°) au tachistoscope 1 :
Intervalles (cm)
Durées (sec/lCO)
2
0
1
5
10
2
Moy. gén.
Â
Â
5
10
2
Â
Â
2
5
10
Â
Centr. sommet 1(12)
+2,7
+2,3
+2,3
+ 2,5
+ 2,5
+2,3
+2,5
+2,5
+ 3,0
+ 2,5
> 3/4 I
(16)
+ 1,5
+0,7
+2,0
+ 2,5
+ 2,5
+3,3
+2,0
+2,3
+ 3,3
+ 2,2
 » milieu I
(16)
â 0,5
+Ξ,7
0
+ 0,5
+ 0,8
â 0,5
+0,3
+ 1,0
+ 0,3
+ 0,3
 » » II
(12)
0
+0,5
+0,3
+ 0,3
+ 0,8
+0,3
+0,3
+0,8
+ 0,3
+ 0,4
 » 1/4 II
(16)
â 0,8
â 1,0
â 2,3
â 0,5
â 1,3
â 3,0
â 0,8
â 0,8
â 2,8
â 1,4
base II
(12)
â 1,3
â 1,3
â 1,5
â 1,3
â 0,8
â 1,3
â 1,0
â 1,0
â 1,8
â 1,2
Â
On voit que ces erreurs vĂ©rifient bien le rĂŽle des points de centration : positives, câest-Ă -dire avec surestimation de lâĂ©lĂ©ment supĂ©rieur I, quand la fixation porte sur cet Ă©lĂ©ment, nĂ©gatives quand elle porte sur lâĂ©lĂ©ment infĂ©rieur et quasi-nulles entre deux. Il existe cependant une lĂ©gĂšre asymĂ©trie dans les moyennes gĂ©nĂ©rales, en faveur de lâĂ©lĂ©ment supĂ©rieur, puisque, Ă centrations correspondantes, cet Ă©lĂ©ment est un peu plus surestimĂ© quand il est fixĂ© que ne lâest lâinfĂ©rieur quand il est fixĂ© Ă son tour.
Mais, quelles que soient ses proportions, la surestimation de lâĂ©lĂ©ment infĂ©rieur en vision libre (tabl. 62) suffit Ă infirmer la thĂšse dâune erreur systĂ©matique due Ă lâanisotropie de lâespace visuel, donc aux asymĂ©tries du champ lui-mĂȘme. Il sâagit au contraire ici (et ici plus clairement encore que dans les comparaisons verticales) dâune polarisation de lâexploration et des centrations en fonction de lâorientation des Ă©lĂ©ments par ailleurs Ă©gaux. Comment donc expliquer, en ce cas, que la direction oblique (45°) suffise Ă renverser en tout ou en partie la polarisation propre aux comparaisons verticales ?
Notre hypothĂšse, dans la Rech. XXX, Ă©tait quâune droite inclinĂ©e ne constituant pas une forme perceptivement Ă©quilibrĂ©e, comme le sont les verticales et les horizontales, lâattention ou les centrations sont attirĂ©es sur son point dâattache (donc sa base) plus que sur son sommet. Ou, si lâon prĂ©fĂšre, les obliques Ă 45° Ă©tant intermĂ©diaires entre les verticales et les horizontales, le regard sera attirĂ© vers le sommet de lâangle quâelles font avec les rĂ©fĂ©rences horizontales ou verticales, donc vers leur partie infĂ©rieure.
1 Entre parenthĂšses le nombre des sujets.
[p. 204]Lâanalyse des mouvements oculaires 1 de la distribution des centrations confirme cette tendance gĂ©nĂ©rale pour ce qui est de lâoblique supĂ©rieure, mais avec prĂ©dominance des centrations sur le milieu de la figure dâensemble pour ce qui est de lâinfĂ©rieure :
Tabl. 64. Fréquences moyennes des centrations sur les parties a (supérieure), b (médiane) et c (inférieure) des obliques I (supérieure) et II (inférieure) et des transports dans les deux directions :
On voit que ces distributions sont bien diffĂ©rentes de celles qui caractĂ©risent les comparaisons verticales. Chez les sujets Ă erreur positive comme chez les autres, lâoblique supĂ©rieure est centrĂ©e avant tout vers le bas, et elle le serait sans doute aussi, mais peut-ĂȘtre Ă un moindre degrĂ©, si elle Ă©tait seule en jeu. Par contre lâoblique infĂ©rieure est surtout centrĂ©e vers le haut, Ă©tant Ă comparer Ă lâĂ©lĂ©ment I. Quant aux diffĂ©rences de rĂ©action entre erreurs positives et nĂ©gatives, on voit que lâexplication en tient moins au total des centrations sur I et sur II (qui donne bien un excĂšs sur I en erreurs positives, 54,7 contre 45,3, mais une Ă©galitĂ© en erreurs nĂ©gatives), quâaux raisons suivantes : (1) Les centrations sur la + Ib comparĂ©es Ă Ilb + IIc (donc sur les parties supĂ©rieure et mĂ©diane de I et mĂ©diane et infĂ©rieure de II) sont de 22,3> 14,0 en erreurs positives et 15,7<20,4 en erreurs nĂ©gatives. (2) Les transports IâII (de haut en bas) sont de 60,5, contre 39,5 IIâI en erreurs nĂ©gatives et de 46,7 contre 53,3 en erreurs positives, lâĂ©lĂ©ment surestimĂ© Ă©tant Ă nouveau (comme pour les verticales) celui sur lequel se dirige le transport.
Lâexplication de ces rĂ©sultats des comparaisons dâobliques semble ainsi devoir relever du mĂȘme schĂ©ma que celle des comparaisons verticales, mais selon une inversion partielle de sens, cohĂ©rente avec la signification gĂ©nĂ©rale de ce schĂ©ma.
1 Recherche Ă paraĂźtre prochainement, avec Vinh-Bang.
[p. 205]Notons encore que les comparaisons entre verticales égales, situées à des hauteurs différentes (fig. 43), mais séparées par
un décalage horizontal (et éventuellement en plus par un décalage vertical) donnent des résultats intermédiaires entre les deux sortes de comparaisons précédentes (entre verticales et entre obliques, foutes deux en prolongement). Mais il est inutile de revenir ici sur le détail de ces nouvelles erreurs, tantÎt positives et tantÎt négatives, décrites dans la Rech. XXX (tableaux 9, 9 ois et 9 ter) et que nous retrouverons au § 4 sous III.
V. Si lâensemble des faits prĂ©cĂ©dents (II Ă IV) est ainsi dâinterprĂ©ter par une polarisation des centrations, explorations et transports, ce type dâerreurs systĂ©matiques est alors Ă relier directement Ă la surestimation, bien connue Ă©galement mais jusquâici insufisamment expliquĂ©e, des verticales comme telles par opposition aux horizontales. En effet, si une verticale est centrĂ©e surtout vers son sommet et une horizontale vers son milieu, le transport de lâune Ă lâautre (et dans les deux sens), tel quâil se produira par exemple dans la figure en Ă©querre (L), entraĂźnera une probabilitĂ© de rencontres supĂ©rieure sur la verticale, puisque le passage entre ces deux rĂ©gions avantage lâensemble de la verticale et nĂ©glige lâextrĂ©mitĂ© libre de lâhorizontale. Nous avons longuement cherchĂ© Ă analyser dâun tel point de vue la figure en Ă©querre, tant par la mesure,des erreurs en vision libre chez lâenfant et chez lâadulte (dans les quatre positions possibles de la figure), que par la mesure tachistoscopique (avec variation des durĂ©es et des points de fixation, Ă©galement chez lâenfant et chez lâadulte) et que par la cinĂ©matographie des mouvements oculaires. LâhypothĂšse indiquĂ©e semble ĂȘtre confirmĂ©e par tous les faits recueillis, comme nous allons le voir ; mais, pour expliquer lâaugmentation de lâerreur avec lâĂąge (et dâailleurs pour expliquer aussi cette mĂȘme augmentation dans le cas des comparaisons entre obliques du tabl. 60, car nous nâavons pas encore abordĂ© ce point), il est nĂ©cessaire de complĂ©ter ce recours au facteur de polarisation par lâintroduction dâun facteur plus gĂ©nĂ©ral qui le dĂ©termine en partie et qui est celui de la structuration de lâespace perceptif en fonction des rĂ©fĂ©rences de cadre et des coordonnĂ©es. Câest pourquoi les faits que nous allons maintenant dĂ©crire au terme de ce § 3 pourraient aussi bien ĂȘtre placĂ©s au § 4 : nous tenons donc Ă attirer lâattention sur le caractĂšre de transition de cette partie V du § 3.


A étudier avec A. Mort la figure en équerre selon ses quatre positions possibles (fig. 44), nous avons obtenu entre autres les résultats suivants :
Tabl. 65. Surestimation de la verticale sur la figure en Ă©querre en fonction des positions I-IV et de lâordre de prĂ©sentation (20 adultes) :
On voit que la verticale est surestimĂ©e dans toutes les positions, mais que les erreurs varient presque du simple au double et que les diffĂ©rences entre erreurs plus faibles et plus fortes se modifient elles-mĂȘmes selon lâordre de prĂ©sentation. On a vu dâautre part (§ 2), que les rĂ©pĂ©titions aboutissent sur cette figure (position I mais par une technique dâajustement) aux courbes dâexercice les plus variĂ©es. Avec la prĂ©sente technique les cinq premiĂšres prĂ©sentations en position I et IV (avec cinq mesures concentriques pour chaque prĂ©sentation) donnent chez lâadulte une augmentation progressive de lâerreur pour I (de 7,3 Ă 10,3 ou de 8,2 Ă 11,8 selon les groupes de sujets) et une faible augmentation pour IV (de 7,8 Ă 9,4) ou pas de modification (de 4,4 Ă 5,0 ou 4,8 pour un autre groupe de sujets). Mais cet accroissement de lâerreur ne dĂ©bute quâĂ 9-10 ans et ne sâobserve pas Ă 4-5 ans et Ă peine Ă 6-7 ans.
Quant Ă lâĂ©volution avec lâĂąge, on trouve avec 20 sujets par Ăąge et pour les figures I et IV (dans lâordre I-IV) une augmentation nette de lâerreur pour I et pas de modification pour IV (mais peut-ĂȘtre Ă cause de la prĂ©sentation en second rang : voir lâerreur IV sur le tabl. 65) :
[p. 207]Â
4-5 ans
6-7 ans
9-10 ans
Adultes
1
1,9
4,0
9,4
10,6
IV
7,6
7,4
7,4
5,2
Â
TABL. 65â"â. Evolution des erreurs I-1V avec lâĂąge (20 sujets par groupe) :
Durées
0,04
0,10
0,20
0,50
1,0
Durée libre
5-7 ans :
Â
Â
Â
Â
Â
Â
Â
FixĂąt, sur
V>..
5,6
6,2
6,4
3,1
3,6
2,0
 » »
H .. .
. . â 2,0
â 3,0
â 4,0
â 7,4 âą
â 8,0
â 6,0
Adultes :
Â
Â
Â
Â
Â
Â
Â
FixĂąt, sur
V . .
6,5
7,9
7,8
7,9
6,8
5,6
 » »
H . . .
4,2
2,7
3,0
3,4
2,8
3,2
Â
Il reste, pour complĂ©ter cette description, Ă fournir le rĂ©sultat de lâanalyse tachistoscopique sur les sujets ayant Ă©tĂ© soumis Ă lâensemble des mesures pour tous les temps en ordre croissant des durĂ©es (dits groupes non sĂ©parĂ©s, par opposition aux groupes sĂ©parĂ©s pour chaque temps dont il a Ă©tĂ© question au chap. II § 6 tabl. 41). Les erreurs suivantes sont toutes calculĂ©es sur la verticale :
Tabl. 66. Erreurs en position 1 en fonction de la durĂ©e dâexposition (groupes non sĂ©parĂ©s) :
Ce tableau 2 met en Ă©vidence les trois faits fondamentaux suivants. (1) Avec fixation sur la verticale lâerreur adulte est plus forte Ă toutes les durĂ©es que lâerreur Ă 5-7 ans (comme au tabl. 65 mais en plus faibles proportions). (2) Avec fixation sur lâhorizontale, celle-ci est surestimĂ©e par lâenfant (=erreur nĂ©gative sur la verticale) ; câest ce qui se produit aussi chez les groupes sĂ©parĂ©s (chap. II tabl. 41) jusquâĂ 0,1 sec, mais dĂšs 0,2 sec les enfants qui nâont pas passĂ© par les durĂ©es antĂ©rieures remarquent alors surtout la verticale (erreur positive) tout en fixant lâhorizontale ; en groupes non sĂ©parĂ©s par contre les sujets surestiment donc lâhorizontale jusquâen durĂ©e libre. (3) Les adultes surestiment Ă toutes les durĂ©es la verticale, mĂȘme avec
1 VÂ =Â verticale, HÂ =Â horizontale (la verticale est variable et lâhorizontale constante).
2 Résultats obtenus avec B. Matalon.
[p. 208]fixation sur lâhorizontale, ce qui pose un problĂšme que nous allons reprendre Ă lâinstant (celui des coordonnĂ©es perceptives).
Lâensemble de ces faits (tabl. 64 Ă 66) soulĂšve trois sortes de questions. La premiĂšre est celle de la surestimation de la verticale par rapport Ă lâhorizontale et nous croyons pouvoir la rĂ©soudre de la mĂȘme maniĂšre que celle de la surestimation des verticales supĂ©rieures (cf. lâexplication donnĂ©e sous 111) : la verticale Ă©tant centrĂ©e surtout vers son sommet et lâhorizontale vers son milieu, le transport de lâune de ces rĂ©gions Ă lâautre favoriserait les rencontres sur lâensemble de la verticale et dĂ©favoriserait lâextrĂ©mitĂ© libre de lâhorizontale. Voyons alors ce que donnent les mouvements oculaires cinĂ©matographiĂ©s par Vinh- Bang, du point de vue de la distribution des centrations 1 :
Tabl. 67. Fréquence (en %) des centrations correspondant aux parties a (supérieure pour V et gauche pour H), b (médiane) et c (inférieure pour V et droite pour H) des deux éléments V (verticale) et H (horizontale) de la figure en équerre :
On voit que les faits sâaccordent bien avec lâexplication proposĂ©e : ou bien le maximum des centrations est sur a en V et sur b en H (positions I et III) ou il est sur Z ? en V et dans les parties les plus proches du point de fixation en H {b et c en II, a et b en IV) et dans les deux cas le transport le plus frĂ©quent cĂŽtoie davantage la verticale que lâhorizontale au lieu de suivre une trajectoire Ă 45â par rapport aux deux. Il en rĂ©sulte que, si lâon compare les parties a+b de V aux parties Ă©galement dis-
1 Sur les sujets Ă©tudiĂ©s pour ce tableau (mesures prises pendant lâenregistrement), lâillusion I Ă©tait la plus forte et II la plus faible.
[p. 209]taies de H (distales par rapport aux points de jonction avec V), on a :
I II III IV
51,9 contre 35,4 37,2 contre 31,0 57,1 contre 26,6 33,3 contre 40,0
Seule la position IV fait donc exception, mais les transports de H Ă V (avec donc stabilisation sur V) y sont de 58,3Â % contre 41,7 de V Ă H, ce qui inverse la relation.
Le second problĂšme est celui de la variabilitĂ© de lâillusion selon les positions et iâordre de prĂ©sentation. La rĂ©ponse est sans doute que, lâillusion de la verticale par rapport Ă lâhorizontale rĂ©sultant de la polarisation des explorations et des transports, il suffit alors de la moindre dĂ©viation dans le trajet le plus frĂ©quent des transports pour modifier le taux de lâerreur. Or, en passant dâune position Ă lâautre, selon les divers ordres de prĂ©sentation, il va de soi que le sujet peut osciller entre des transferts du schĂšme momentanĂ© antĂ©rieur et des modifications brusques tenant au changement des positions. Chez les sujets de Vinh-Bang, lâerreur la plus forte correspond, par exemple, au transport entre Va et Hb et lâerreur la plus faible au transport entre Vb et la partie proximale de H : il suffirait alors dâune alternance entre ces deux procĂ©dĂ©s ou dâune perservĂ©ration dâune position Ă la suivante pour rendre compte des variations momentanĂ©es entre erreurs fortes et faibles.
Mais le problĂšme des variations quantitatives de lâerreur nâest que dâintĂ©rĂȘt mineur Ă cĂŽtĂ© de la question centrale de son augmentation avec lâĂąge, câest-Ă -dire du caractĂšre « secondaire » de lâillusion de la verticale. Or, nous ne pouvons plus parler ici dâune polarisation croissante avec lâĂąge comme pour la surestimation des verticales supĂ©rieures Ă intervalles croissants (cf. les nâ II-III), puisque prĂ©cisĂ©ment la polarisation est ici assez variable (et câest pourquoi il convenait de souligner lâinstabilitĂ© quantitative de lâerreur, opposĂ©e Ă sa stabilitĂ© qualitative croissante). Il faut donc recourir Ă un facteur plus gĂ©nĂ©ral que celui des polarisations dâexploration et de transport, et les faits du tabl. 66 nous y obligent de façon particuliĂšrement impĂ©rative, puisque les adultes surestiment encore la verticale lorsquâils centrent lâhorizontale, tandis que les jeunes enfants seuls se conforment ici Ă la rĂšgle de la surestimation en fonction du point de centration. Or, ce facteur plus gĂ©nĂ©ral sâimpose dĂšs que lâon cherche Ă quels critĂšres perceptifs se fie le sujet lorsquâil distingue les verticales, les horizontales et les obliques. Ces critĂšres sont dâabord relatifs, bien entendu, Ă la
[p. 210]direction du regard en position normale du sujet : est horizontale toute perpendiculaire au plan sagittal et verticale toute parallĂšle Ă ce plan, lâinclinaison des obliques sâĂ©valuant en fonction de ces deux orientations. Mais, sâil est probable que les jeunes sujets se contentent de ces critĂšres Ă©gocentriques, et que les polarisations initiales de lâexploration et des transports ne requiĂšrent pas dâautres conditions, lâextension mĂȘme des activitĂ©s dâexploration, une fois dĂ©passĂ©es les limites de dĂ©part auxquelles nous avons attribuĂ© le rĂŽle du syncrĂ©tisme et le primat de la proximitĂ© chez lâenfant (§ 1), conduira Ă des mises en rĂ©fĂ©rences relatives, non plus seulement Ă la direction du regard (donc au plan sagittal), mais encore aux liaisons entre les divers objets eux-mĂȘmes et cela Ă des distances croissantes. En ce cas, lâhorizontale et la verticale finiront par se rĂ©fĂ©rer aux cadres et non plus exclusivement aux relations internes des figures eu Ă©gard Ă la position du sujet et Ă la direction de son regard. Câest cette activitĂ© relative aux rĂ©fĂ©rences de cadres, et en gĂ©nĂ©ral aux coordonnĂ©es perceptives, qui croĂźt avec lâĂąge comme nous allons le voir et qui confĂšre alors aux verticales et aux horizontales une signification nouvelle pour la perception, se traduisant entre autres par une meilleure estimation de lâinclinaison des obliques. Ce serait alors cette structuration dâensemble progressive qui expliquerait par ailleurs lâaugmentation avec lâĂąge des erreurs sur la longueur des verticales (tabl. 65 et 66) et des obliques (tabl. 62), car mieux la verticalitĂ© et les inclinaisons sont Ă©valuĂ©es en tant que directions, et plus les longueurs des droites verticales, inclinĂ©es ou horizontales deviennent hĂ©tĂ©rogĂšnes et donnent lieu Ă des polarisations distinctes. Câest ce que nous allons examiner maintenant.
§ 4. Les activités de mise en références :
effets de cadres et coordonnĂ©es perceptives.đ
Partis de la plus Ă©lĂ©mentaire des activitĂ©s perceptives, lâactivitĂ© dâexploration (§ 1) nous avons vu quâelle peut renforcer certaines erreurs (§ 1 sous III) mais aboutit en gĂ©nĂ©ral Ă une rĂ©duction des illusions par compensation (§ 2). Mais nous avons constatĂ© Ă©galement (§ 3) quâen raison des diffĂ©rentes directions possibles de lâexploration, celle-ci peut donner lieu Ă des polarisations privilĂ©giĂ©es, sources de nouvelles erreurs (surestimation des Ă©lĂ©ments situĂ©s en position supĂ©rieure et surestima-
[p. 211]tion des verticales) et que ces polarisations dâabord relatives Ă la direction du regard du sujet peuvent se subordonner secondairement Ă des rĂ©fĂ©rences plus « objectives » et plus gĂ©nĂ©rales : câest alors que se constituent les effets de cadres et les cordonnĂ©es perceptives dont il sâagit de traiter maintenant.
I. Nous appellerons « effets de cadre » les effets provoquĂ©s par des Ă©lĂ©ments objectifs extĂ©rieurs Ă la figure perçue lorsquâils agissent sur lâestimation des directions des Ă©lĂ©ments L de la figure et non pas (ou seulement indirectement) sur lâestimation de leurs dimensions. Nous ne parlerons donc pas dâeffets de cadre lorsque, par exemple, les dimensions trop petites du carton modifient la longueur apparente dâune ligne L dessinĂ©e sur lui (en ce cas câest la longueur Lâ de la marge qui entre en relation avec L), mais bien lorsque les bords rapprochĂ©s ou Ă©loignĂ©s de ce carton influencent lâĂ©valuation de la direction de L (horizontale, inclinĂ©e, etc.). Or, comme nous avons dĂ©jĂ dĂ©fini les explorations polarisĂ©es (voir la note attachĂ©e au titre du § 3) par leur relation avec les directions et non pas les dimensions, nous entrevoyons dâemblĂ©e comment les activitĂ©s de mise en rĂ©fĂ©rences prolongent lâactivitĂ© exploratrice sitĂŽt les distances franchies de la figure au cadre.
Mais avant dâĂ©tablir que ces distances ne sont prĂ©cisĂ©ment franchies quâassez tard, discutons encore une difficultĂ© possible. Lâestimation des directions se fonde, en effet, toujours en derniĂšre analyse sur des estimations dimensionnelles, car percevoir quâune droite est parallĂšle Ă une autre ou estimer dans quelle mesure elle ne lâest pas, ce nâest pas seulement Ă©prouver une impression globale de mĂȘme direction, câest surtout Ă©valuer lâĂ©quidistance entre ces droites ou leur non-Ă©qui- distance et ses degrĂ©s (mĂȘme si les deux jugements sont contradictoires en certaines situations, comme dans les allĂ©es de Luneburg). Dans le cas des angles ou de la diagonale du rectangle (chap. I § 5), par exemple, nous avons vu que lâinclinaison est Ă©valuĂ©e en fonction dâinĂ©galitĂ©s de grandeurs (entre A et Aâ sur la fig. 7). Mais rĂ©ciproquement, pour Ă©valuer perceptivement des longueurs il sâagit toujours de tenir compte du parallĂ©lisme ou des directions diffĂ©rentes des Ă©lĂ©ments L comparĂ©s entre eux. Seulement, de deux choses lâune : ou bien lâestimation de lâinclinaison ou de la direction est utilisĂ©e en vue dâune comparaison dimensionnelle (et, en cas de dimensions inĂ©gales, il sâagira dâillusions primaires comme dans le cas des angles oĂč lâinclinaison des cĂŽtĂ©s est Ă©valuĂ©e en vue dâun jugement sur leur Ă©cartement ; et, en cas de dimensions
[p. 212]Ă©gales, il sâagira des illusions intermĂ©diaires ou secondaires comme celles du § 3 de ce chap. III) ; ou bien ce sont au contraire ces donnĂ©es dimensionnelles ne sont utilisĂ©es quâen vue dâune estimation des directions et il sâagira des effets (« secondaires ») de cadres dont nous allons parler maintenant. Ainsi le cercle entre les dimensions et les directions est inĂ©luctable, mais la diffĂ©rence entre les catĂ©gories dâillusions consiste en ceci que cette situation circulaire est utilisĂ©e Ă des fins distinctes.
II. Cela dit, un exemple frappant dâeffets de cadres dans lequel on voit lâactivitĂ© exploratrice se prolonger en activitĂ© de mise en rĂ©fĂ©rence est celui de lâillusion des quadrilatĂšres partiellement superposĂ©s (fig. 11 au chap. I). Nous avons dĂ©jĂ dĂ©crit (chap. 1 § 5) le mĂ©canisme primaire de cette illusion, qui repose sur des effets dâangles et autres surestimations dimensionnelles. Mais il sây ajoute des questions de direction et cela pour deux raisons : (1) la question posĂ©e porte sur la direction puisquâil sâagit dâĂ©valuer lâinclinaison ou lâhorizontalitĂ© apparentes de la ligne mĂ©diane de la figure et que, pour faciliter cette Ă©valuation chez les enfants nous avons inscrit lâensemble de la figure Ă lâintĂ©rieur dâun cadre rectangulaire de 10,8 Ă 3,2 cm, le tout dessinĂ© sur des feuilles de 21 Ă 15 cm ; (2) pour que les angles a et ÎČ (voir fig. 11) agissent sur la direction de la ligne mĂ©diane totale, il faut les percevoir (car autre chose est de prĂ©senter un fort effet dâangle, comme les jeunes sujets, lorsque cet angle est perçu, et autre chose est de le percevoir câest-Ă -dire de discerner les inclinaisons), ce qui revient Ă tenir compte de toutes les directions (inclinaisons, etc) des divers Ă©lĂ©ments de la figure, les uns par rapport aux autres et chacun par rapport aux cadres (cadre dessinĂ© ou bords de la feuille).
Or, ces effets de direction et de cadres ont jouĂ© un tel rĂŽle, dans les rĂ©actions aux treize figures diffĂ©rentes que nous avons utilisĂ©es avec Marianne Denis-Prinzhorn, que lâĂ©volution avec lâĂąge de ces rĂ©actions sâest trouvĂ©e, non pas uniforme, mais diffĂ©renciĂ©e selon les trois grands types de dĂ©veloppement dĂ©jĂ dĂ©crits dans lâIntroduction de cet ouvrage (sous V). Parmi ces treize figures, il sâen trouve, en effet, deux (figures X et XI de la Rech. XXI) dont les quadrilatĂšres ne sont pas colorĂ©s en noir mais oĂč il sâagit de carrĂ©s dessinĂ©s au trait, les uns vides (X) les autres gris clair mais Ă bords marquĂ©s par un trait noir (XI) ; il sâen trouve, dâautre part, une (IV) Ă carrĂ©s entiĂšrement noirs mais sans le cadre rectangulaire dâen-
[p. 213]semble de 3,2X10,8 cm, les seules rĂ©fĂ©rences Ă©tant les bords de la feuille de 15 X 21 cm ; quant aux autres figures (I-I1I, V-IX et XII-XIII), il sâagit de quadrilatĂšres (carrĂ©s ou rectangles) colorĂ©s en noir et inscrits dans le cadre gĂ©nĂ©ral de 3,2 X 10,8 cm. Or lâĂ©volution avec lâĂąge de ces trois catĂ©gories de figures sâest trouvĂ©e la suivante (44 adultes, 40 enfants de 5-7 ans et 40 de 9-12 ans) :
Tabl. 68. Evolution avec lâĂąge des erreurs aux diverses figures de lâillusion des quadrilatĂšres partiellement superposĂ©s 1 :
Â
5-7 ans
9-12 ans
Adultes
Figures X (carrĂ©s vides) âŠ
0,19
0,10
0
 » XI (carrĂ©s gris) âŠ.
0,38
0,10
0
 » IV (sans cadre) âŠ.
0,50
1,18
1,36
Figures I-II1 (carrés noirs) . .
1,41
1,51
1,44
 » V-VI et IX2
0,86
0,96
0,76
 » VII-V1H 3
1,17
L72
1^67
 » XII-XIII4
0,44
0^92
0,57
Â
On relĂšve ainsi les trois formes dâĂ©volution suivantes, dont on aperçoit dâemblĂ©e les relations avec les effets de direction et de cadres :
(1) Les figures X et XI donnent lieu Ă une diminution continue de lâillusion avec lâĂąge et Ă sa suppression totale chez lâadulte. La raison en est (Rech. XXI pp. 308-9) que les cĂŽtĂ©s des carrĂ©s dessinĂ©s au trait sont beaucoup plus rĂ©sistants que de simples frontiĂšres entre le noir et le blanc (estompĂ©es par la brillance et lâirradiation) et que, avec lâaide du cadre rectangulaire, lâadulte perçoit alors les parallĂ©lismes et perpendicularitĂ©s objectifs, sans aucune inclinaison apparente. Les jeunes sujets, insensibles au cadre rectangulaire, perçoivent au contre de lĂ©gers effets dâangles et plusieurs sujets voient la mĂ©diane gĂ©nĂ©rale inclinĂ©e.
1 Les erreurs indiquĂ©es paraissent trĂšs faibles en moyennes, mais il sâagit des mm dâinclinaison sur 108 mm, ce qui correspond Ă des diffĂ©rences de direction notables.
2 II sâagit de carrĂ©s noirs mais Ă cĂŽtĂ©s supĂ©rieurs ou infĂ©rieurs reliĂ©s dâun carrĂ© Ă lâautre par des traits discontinus (V) ou continus (VI) et de rectangles couchĂ©s (IX).
3 Rectangles dressés par rapport à la ligne Médiane générale de la figure.
4 Carrés gris sans cÎtés marqués de traits noirs (XII) ou blancs sur fond noir (avec médiane générale tracée en blanc), sans cÎtés marqués au trait (XIII).
[p. 214](2) La figure IV donne lieu Ă un accroissement continu de lâillusion avec lâĂąge parce que lâabsence de cadre rectangulaire affaiblit beaucoup les effets chez les petits de 5-7 ans, tandis que les grands de 9-12 ans et surtout les adultes se rĂ©fĂšrent de plus en plus aux bords mĂȘmes de la feuille, câest-Ă -dire Ă des cadres plus distants.
(3) Lâensemble des autres figures donne lieu Ă une augmentation dâillusion de 5-7 Ă 9-12 ans puis Ă une dĂ©croissance dans la suite, conformĂ©ment Ă ce que nous avons dĂ©jĂ vu (§ 3 sous IV) de lâĂ©volution des comparaisons entre obliques (tabl. 62) et Ă ce que nous allons retrouver maintenant lors de la comparaison dâune oblique avec une verticale. Il convient donc de renvoyer la discussion de cette troisiĂšme forme dâĂ©volution avec lâĂąge aprĂšs lâexposĂ© de ces nouveaux faits (sous III).
III. Nous avons demandĂ© jadis Ă H. WĂŒrsten (Rech. IX) de comparer une verticale avec des droites de direction quelconque mais sans extrĂ©mitĂ©s communes et en variant, dâune part, leur direction et, dâautre part, leur distance par rapport Ă la verticale : dâoĂč les principales combinaisons de la fig 45, mais avec en plus variation des distances pour I Ă IV. On voit immĂ©diatement que ces expĂ©riences intĂ©ressent donc Ă la

fois le mécanisme des transports et les coordonnées perceptives.
Notons dâabord que les variations de distances ne jouent que peu de rĂŽle1. Pour des droites de 3 cm (lâune constante et lâautre variant de 28 Ă 35 cm) les distances Ă©tudiĂ©es (pour les figures I Ă IV) ont Ă©tĂ© de 2,5 et 10 cm entre les extrĂ©mitĂ©s les plus proches : or lâerreur croĂźt en moyenne lĂ©gĂšrement de 2 Ă 5 cm puis dĂ©croĂźt de 5 Ă 10 cm comme si les Ă©lĂ©ments devenaient plus indĂ©pendants.
Par contre un premier fait remarquable est que les erreurs de type C (figure I C) donnent aux trois distances des erreurs beaucoup plus faibles que celles de type A et B et quâelles comportent comme celles de type D (figure III D) un mĂ©lange de surestimations et de sous-estimations de la verticale supĂ©rieure (surtout sous-estimation pour les distances de 2 Ă 5 cm et surtout surestimation pour celle de 10 cm). Mais lâillusion IV est un peu plus forte et donne une surestimation de lâĂ©lĂ©ment supĂ©rieur. Voici ces rĂ©sultats de WĂŒrstĂ©n (en mm) :
Tλbi.. 69. Evolution des erreurs2 sur les figures 1 C (à 2 ; 5 et 10 cm), 111 D et IV (en mm sur 30) :
Â
5 ans
6
7
8
9
I C ( 2 cm) ..
0,8 (0,8)
0,4 (0,9)
0,2(0,7)
â 0,05(1,25)
0,3 (0,9)
I C ( 5 cm) ..
0,4 (0,7)
0,03(0,7)
â 0,3(1.2)
â 0,5 (1,0)
â 0,25(0,75)
I C (10 cm) ..
0,7 (0,9)
0,2 (0,8)
â 0,4(0,7)
â 0,3 (1,2)
â 0,4 (1,1)
III D ( 5 cm) ..
0,2 (0,6)
0,2 (0,6)
0,3(0,5)
0,3 (0,7)
0,4 (0,7)
IV
â 0,25(0,6)
â 1,3 (1,3)
â 1,9(1,9)
â 1,4 (1,7)
â 2,15(2,1)
Moy. arith
(0,6)
(0,8)
(1,0)
(1,1)
(1,1)
Â
Â
10
11
12
Adultes
I C ( 2 cm) ..
Â
0,3 (0,8)
0,3(0,8)
0,1 (0,6)
0,2 (0.5)
I C ( 5 cm) ..
Â
â 0,5 (0,7)
â 0,5(0,9)
â 0,5 (0,8)
â 0,1 (0,8)
I C (10 cm) ..
Â
â 0,4 (1,0)
â 0,6(0,9)
â 0,7 (1,0)
â 0,2 (0.7)
III D ( 5 cm) ..
Â
0,3 (0,5)
0,3(0,5)
0,2 (0,5)
u,2 (0.5)
IV
Â
â 1,9 (1,9)
â 2,2(2,2)
â 1,6 (1,6)
â 1,4 (1.4)
Moy. arith
Â
(1,0)
(1,0)
(0,9)
(0,7)
Â
Donnons encore les résultats obtenus chez les adultes sur les figures lia (cf. la fig. 45 en II) et Ilb (oblique plus redressée) :
1 Pourvu naturellement que les Ă©lĂ©ments linĂ©aires ne se rejoignent pas en un point dâorigine commun.
2 Entre parenthÚses les erreurs arithmétiques.
[p. 216]Tabl. 69bis. Erreurs adultes sur la figure 11 (entre parenthÚses moyennes arithmétiques) :
Ces tableaux fournissent trois sortes dâindications intĂ©ressantes, les unes relatives au sens des erreurs et Ă leur valeur et les autres Ă leur allure gĂ©nĂ©tique :
(1) Le fait que la plupart des erreurs de type C soient positives (= sous-estimation de la verticale) Ă la distance de 2 cm ainsi que, pour certains Ăąges, aux distances de 5 et 10 cm, tient sans doute Ă ce que, les verticales Ă©tant centrĂ©es surtout vers le haut et les obliques ordinairement vers le bas (§ 3), lâoblique placĂ©e en dessous de la verticale comme dans les figures C est centrĂ©e successivement vers le bas (comme dâhabitude) et vers le haut (en vue de la comparaison avec la verticale situĂ©e au-dessus dâelle), dâoĂč la surestimation de cette oblique.
(2) Mais la situation Ă©tant ainsi conflictuelle, lâerreur ne peut ĂȘtre que faible en moyenne de par ses composantes opposĂ©es. Au contraire lâerreur sur les figures II (oblique au- dessus de la verticale) est Ă la fois nĂ©gative chez les adultes (= surestimation de la verticale) et un peu plus forte (WĂŒrsten ne lâa pas Ă©tudiĂ©e chez lâenfant), lâoblique Ă©tant alors sans doute centrĂ©e surtout vers le bas. Lâerreur IV est, elle aussi, constamment nĂ©gative et en gĂ©nĂ©ral plus forte, les deux obliques nâayant pas la mĂȘme direction et celle du haut Ă©tant favorisĂ©e par la nĂ©cessitĂ© de considĂ©rer de façon sans doute Ă©gale ses deux extrĂ©mitĂ©s.
(3) Si faibles que soient les erreurs du tabl. 69 (0,16 Ă 7,3 %), elles marquent cependant dĂ©jĂ une tendance gĂ©nĂ©tique que nous allons retrouver beaucoup mieux indiquĂ©e pour les erreurs suivantes : lâillusion augmente de 5 Ă 8 ans puis dĂ©croĂźt de 9 ans Ă lâĂąge adulte.
Les principaux rĂ©sultats gĂ©nĂ©tiques de WĂŒrsten sont relatifs aux figures I B 1, V, VI et VII : tabl. 70.
On voit ainsi que la surestimation des verticales par rapport aux horizontales ou aux obliques obĂ©it Ă un loi de dĂ©veloppement prĂ©cise, identique Ă celle du tabl. 69, mais beaucoup mieux dĂ©gagĂ©e (les erreurs Ă©taient indiquĂ©es par WĂŒrsten en
1 Les sondages prĂ©liminaires ont montrĂ© que les erreurs sur 1 A sont de mĂȘme sens que sur I B et simplement un peu plus faibles (tabl. 6 de la Rech. IX).
[p. 217]mm, les moyennes oscillent donc en % entre â 2,3 Ă 5 ans, â 9,0 Ă 9 ans et â 4,6 chez lâadulte) : lâerreur croĂźt sans discontinuer entre 5 et 9 ans pour dĂ©croĂźtre ensuite de 10 ans Ă lâĂąge adulte.
Tabl. 70. Evolution des erreurs1 sur les figures I B (distances 2Â ; 5 et 10 cm) et V-V1I (en mm sur 30)Â :
Â
5 ans
6
7
8
9
10
11
12
Adultes
1 B (2 cm)
. . â 0,9
â 1,65
â 2,2
â 2,45
â 2,9
â 2,75
â 2,3
â 2,2
â 2,0
 » (5 cm)
. . â 1,25
â 2,65
â 2,8
â 3,2
â 4,2
â 3,8
â 3,3
â 3,2
â 2,3
 » (10 cm)
. . â 0,8
â 2,1
â 2,4
â 2,4
â 3,75
â 3,0
â 2,7
â 2,6
â 2,2
V
. . â 0,5
â 1,6
â 2,0
â 1,9
â 2,6
â 2,5
â 2.2
â 1,6
â 1,1
VI
. . â 0,8
â 1,5
â 1,55
â 1,95
â 1,9
â 1,8
â 1,25
â 0,9
â 0,7
Vil ⊠.
.. +â©07
4-0,1
â 0,7
â 1.1
â 0,9
â 0,85
â 0,7
â 0,7
â 0,4
Moyennes
. . â 0,7
â 1,6
â 1,9
â 2,2
â 2,7
â 2,4
â 2,1
â 1,8
â 1.4
Â
Le jeu des centrations et des rencontres analysĂ© ou supposĂ© au § 3 ne suffisant pas Ă rendre compte dâune telle Ă©volution avec lâĂąge, il faut donc, nous semble-t-il, pour lâexpliquer, recourir Ă lâinterprĂ©tation suivante : (1) le dĂ©faut de coordonnĂ©es perceptives chez les jeunes sujets faciliterait la comparaison des longueurs entre droites diversement dirigĂ©es ; (2) les progrĂšs de la structuration de ces coordonnĂ©es entraveraient au contraire les comparaisons de longueurs entre droites autrement orientĂ©es, dâoĂč lâaugmentation de lâerreur de 5 Ă 9-10 ans (Ăąge supposĂ© dâune telle coordination) ; (3) cette structuration achevĂ©e, lâexercice croissant des transports avec changement de direction faciliterait Ă nouveau les comparaisons dimensionnelles en jeu, ce qui diminuerait les moyennes dâerreurs aprĂšs 9-10 ans.
Il est vrai que lâon pourrait recourir Ă une explication en apparence plus simple. Dans son article avec P. Vautrey, dont nous allons citer un tableau, P. Fraisse dit entre autres : « Pour lâenfant de 6 ans, lâillusion 1 [= I B sur notre fig. 45] serait peu structurĂ©e par suite de la distance entre les deux lignes et ceci lâaffaiblirait. Avec lâĂąge cette structuration croĂźtrait. Le fait que les deux lignes ne se touchent pas joue Ă notre avis un rĂŽle capital. Alors que lâillusion de MĂŒller-Lyer dĂ©croĂźt lĂ©gĂšrement avec lâĂąge, Triche (1933) a trouvĂ© quâau
1 Les moyennes arithmétiques se confondent presque toujours avec les moyennes algébriques.
[p. 218]contraire lâillusion croissait avec lâĂąge si elle Ă©tait prĂ©sentĂ©e sous la forme Ej ⥠⥠, etc. » Mais que signifie « struc
turer » une figure ? Cela dĂ©pend des relations en jeu et, dans le cas particulier, structurer revient Ă tenir compte des directions autant que des longueurs. Or, tenir compte des directions Ă distance (et Fraisse a bien raison dâinsister sur cette distance) câest prĂ©cisĂ©ment construire un systĂšme de coordonnĂ©es. LâinterprĂ©tation de Fraisse revient donc identiquement Ă la nĂŽtre et la structuration quâil invoque recouvre sans plus une activitĂ© perceptive de mise en rĂ©fĂ©rence. Quant au rĂ©sultat de Triche, il ne sâagit pas de directions, donc de coordonnĂ©es, mais simplement de mise en relation Ă distance, ce qui est la dĂ©finition des activitĂ©s perceptives de transport, et ce qui rend naturel quâen ce cas aussi lâillusion en jeu augmente avec lâĂąge.
Mais notre interprĂ©tation suppose trois sortes de contrĂŽles ou de discussions. (1) H sâagit dâabord de prouver que les activitĂ©s perceptives supposĂ©es (de mise en rĂ©fĂ©rence ou de construction des coordonnĂ©es perceptives) constituent bien la cause indirecte, lâĂ©volution de lâerreur avec lâĂąge : il convient donc de les Ă©liminer par des prĂ©sentations tachistoscopiques assez courtes pour exclure toute mise en rĂ©fĂ©rence et surtout tout transport, et dâexaminer si la courbe dâĂ©volution des erreurs en prĂ©sentations brĂšves et en fonction de lâĂąge est modifiĂ©e par cette suppression. (2) Il sâagit ensuite de dĂ©montrer directement le progrĂšs des activitĂ©s de mise en rĂ©fĂ©rence. (3) Il sâagit enfin de rechercher sâil nâexiste pas dâautres causes de diminution de lâerreur aprĂšs 9-10 ans quâun exercice croissant des comparaisons dimensionnelles avec changements de direction.
(1) Sur le premier point, nous sommes redevables Ă P. Fraisse du contrĂŽle tachistoscopique, quâil a eu lâidĂ©e dâinstituer pour sa propre information et quâil a rĂ©alisĂ© avec P. Vau- trey 1. Ce premier contrĂŽle sâest rĂ©vĂ©lĂ© dĂ©cisif : sans activitĂ© oculo-motrice lâillusion (mesurĂ©e sur la figure I B) demeure Ă peu prĂšs constante Ă tout Ăąge (le montant de lâillusion, qui en ce cas est non nulle, relevant alors des simples mĂ©canismes de rencontres, considĂ©rĂ©s au § 3) : tabl. 71.
(2) Quant aux progrĂšs supposĂ©s de lâactivitĂ© de mise en rĂ©fĂ©rence avec lâĂąge (activitĂ© responsable de lâestimation des
1 P. Fraisse a. P. Vautrey, The influence of Ăąge, sex a. specialized trai- ning on the vertical-horizontal illusion, Quat. exp. Psychol., vol. 8 (1956). pp. 114-120.
[p. 219]directions par opposition Ă celle des dimensions), WĂŒrsten lui-mĂȘme a fourni les Ă©lĂ©ments de la rĂ©ponse et nous en indiquerons plus loin dâautres, rĂ©unis par P. Dadsetan.
Durée
Sujets
6 ans
9-10 ans
Adultes non cukiÚés
Etudiants Ăšs lettres
Etudiants Ăšs sciences
Â
G âŠ
3,5(7)
4,0(9)
3,8(12)
5,1(11)
4,0(10)
0,2 sec
F âŠ
4,4(9)
4,6(9)
4,4(15)
4,7(8)
4,1(10)
Â
Moy.
3,9
4,3
4,1
4,9
4,0
Â
G âŠ
3,6(7)
3,4(9)
3,7(12)
4,8(11)
3,3(10)
1 sec
F âŠ
4,0(9)
4,3(9)
3,7(15)
4,5(8)
3,6(10)
Â
Moy.
3,8
3,8
3,7
4,6
3,5
Durée
G âŠ
2,5(10)
3,2(17)
3,4(6)
3,0(11)
3,4(11)
libre <
F âŠ
2,6(10)
4,3(20)
4,0(14)
4,3(10)
3,7(12)
Â
Moy.
2,5
3,8
3,7
3,6
3,6
Â
Tabl. 71. Résultats de Fraisse-Vautrey sur la figure IB en pré
sentation tachistoscopique 1 (entre parenthÚses : le nombre de sujets) :
Â
5 ans
6
7
8
9
10
11
12 Ad* »â
Seuil (en ") .
. 18,3
16,5
10,4
7,6
5,6
5,6
5,1
3,1
2,3
Err. syst. . . . (moy. arith.)
2,2
2,5
1,5
1,2
0,9
1,0
1,1
0,7
0.6
Err. syst. . . . (moy. alg.)
. â 1,6
â 1,2
â 0,9 -
-0,6 -
-0,2 -
â 0,5
+0,2
+0,1
0
Â
Etant donnĂ©e lâĂ©volution des estimations dimensionnelles des tabl. 69 et 70, il sâagissait, en effet, dâexaminer comment les enfants des mĂȘmes Ăąges rĂ©agiraient aux mĂȘmes figures (par exemple I C) lorsquâon leur demanderait, non plus de comparer la longueur de lâoblique Ă celle de la verticale, mais bien dâĂ©valuer son inclinaison par comparaison avec dâautres cartons sur lesquels lâoblique (inclinĂ©e Ă 135° sur le modĂšle par rapport Ă la verticale) varie de 119° Ă 101° (par Ă©chelons de 2°). La question posĂ©e est alors simplement celle du parallĂ©lisme ou du non parallĂ©lisme entre lâoblique du modĂšle et celle de la variable. Les rĂ©sultats ont Ă©té :
Tabl. 72. Evaluation de lâinclinaison de lâoblique Ă 135° (figure IC) :
On voit ainsi que de 5 Ă 8 ans, tandis que les erreurs de dimensions des tabl. 69 et 70 sâaccroissent, les erreurs de di-
1 G = garçons, F = filles ; entre parenthÚses le nombre des sujets.
[p. 220]rection (ou dâorientation) diminuent pour se stabiliser Ă partir de 9-10 ans. WĂŒrsten a, dâautre part, demandĂ© dâassurer simplement le parallĂ©lisme dâun trait (T) Ă dessiner Ă cĂŽtĂ© dâun modĂšle ou dâune aiguille (A) Ă placer Ă cĂŽtĂ© du modĂšle, les modĂšles Ă©tant verticaux (V), horizontaux (H), inclinĂ©s (O) de gauche Ă droite (en montant) ou lâinverse (GD ou DG) :
Tabl. 73. Construction du parallélisme (calculée sur 10 traits ou aiguilles) 1 :
Il est donc Ă©vident que le dĂ©veloppement avec lâĂąge des erreurs de direction ne suit nullement la mĂȘme loi que celui des erreurs de dimensions. Tout semble indiquer au contraire quâil existe une difficultĂ© systĂ©matique initiale Ă estimer les orientations (plus faibles naturellement pour les verticales et horizontales, qui sont repĂ©rĂ©es par rapport Ă la direction du regard), suivie dâun progrĂšs continu dans les estimations. Que, dâautre part, lâĂ©valuation de lâinclinaison des obliques (tabl. 72) et la construction de parallĂšles obliques (tabl. 73) requiĂšrent une activitĂ© de mise en rĂ©fĂ©rence, cela va de soi, car on ne saurait juger dâune inclinaison comme des verticalitĂ©s et horizontalitĂ©s par simple rĂ©fĂ©rence inconsciente Ă la ligne du regard. Les erreurs de 5 Ă 8 ans du tabl. 72 et, pour les obliques, de 5 Ă 9-10 ans du tabl. 73 semblent donc attester une insuffisance des rĂ©fĂ©rences objectives, lâenfant se contentant dâabord des seules assimilations Ă la ligne du regard. Cela est dâautant plus probable que, nous le verrons Ă lâinstant mĂȘme, les verticales et horizontales donnent lieu Ă des difficultĂ©s dâĂ©valuation au dĂ©part lorsquâon les met en conflit avec des cadres proches.
(3) Lâexplication de la courbe dâĂ©volution des tabl. 69-70 serait donc la suivante : (a) A 5-6 ans lâespace perceptif ne
1 Entre parenthĂšses les moyennes arithmĂ©tiques. T = traits, A = aiguilles, + = redressement, â = inclinaison accentuĂ©e.
[p. 221]serait pas structurĂ© selon des coordonnĂ©es (ou rĂ©fĂ©rences) objectives, mais les directions seraient fournies par simple assimilation Ă©gocentrique Ă lâorientation du regard : dâoĂč une grande facilitĂ© initiale Ă estimer les dimensions indĂ©pendamment des directions, celles-ci Ă©tant nĂ©gligĂ©es dans le dĂ©tail des inclinaisons, (b) Avec le progrĂšs de la structuration des directions (coordonnĂ©es et rĂ©fĂ©rences objectives) lâestimation des dimensions avec conflits de direction devient de plus en plus malaisĂ©e, (c) DĂšs 9-10 ans, la structuration des directions Ă©tant achevĂ©e ou en voie dâachĂšvement, lâexercice progressif des des transports dimensionnels avec changements dâorientation abaisserait Ă nouveau la moyenne des erreurs. Mais câest sur ce point (c) quâune objection pourrait ĂȘtre, et a mĂȘme Ă©tĂ© faite.
Selon P. Fraisse, en effet, lâabondance des constructions gĂ©omĂ©triques (et dâailleurs surtout pseudo-gĂ©omĂ©triques) signalĂ©es par WĂŒrsten chez les sujets les moins jeunes indiquerait simplement que, Ă la perception elle-mĂȘme des longueurs, se superpose chez les sujets une Ă©valuation de plus en plus opĂ©ratoire ou mĂ©trique : lâabaissement du taux des erreurs de 9-10 ans Ă lâĂąge adulte ne constituerait donc plus un phĂ©nomĂšne purement perceptif, mais relĂšverait de lâintelligence elle-mĂȘme, et souvent sous ses formes diffĂ©renciĂ©es. A lâappui de cette thĂšse Fraisse et Vautrey montrent, en effet, que si la courbe redescend de 9-10 ans Ă lâadulte chez les Ă©tudiants en sciences, il nâen va plus de mĂȘme des Ă©tudiants en lettres ou des adultes non cultivĂ©s (voir tabl. 71).
Si les figures que nous avions donnĂ©es Ă Ă©tudier Ă WĂŒrsten Ă©tait les seules Ă fournir cette courbe dâĂ©volution, lâinterprĂ©tation de Fraisse dont nous retenons naturellement le principe, pourrait sembler suffire. Mais on la retrouve dâabord en dâautres situations oĂč intervient lâestimation de la dimension des obliques (tabl. 62) et oĂč les constructions sont bien plus malaisĂ©es puisquâil sâagit dâobliques se prolongeant lâune lâautre. On la retrouve surtout pour les quadrilatĂšres partiellement superposĂ©s (tabl. 68, fig. I-II, V-1X et XII-XIII). En ce dernier cas la construction gĂ©omĂ©trique serait au contraire bien facile, puisquâil suffirait pour rĂ©pondre juste, de comparer en hauteur les deux moitiĂ©s des petits cĂŽtĂ©s du cadre rectangulaire gĂ©nĂ©ral de la figure, dont les points mĂ©dians sont rejoints par les deux extrĂ©mitĂ©s de la mĂ©diane longitudinale Ă laquelle sont attachĂ©s les quadrilatĂšres : or, la diminution des erreurs de 9-12 ans Ă lâadulte nâest que de 1,51 Ă 1,44 (contre 1,41 Ă 5-7 ans), de 1,72 Ă 1,67 (contre 1,17 Ă 5-7 ans) et de 0,92 Ă 0,57
[p. 222](contre 0,44 Ă 5-7 ans) ou, avec les carrĂ©s soudĂ©s et les rectangles couchĂ©s, de 0,96 Ă 0,76 (contre cette fois 0,86 Ă 5-7 ans). Si la construction gĂ©omĂ©trique jouait ici, lâerreur adulte devrait ĂȘtre simplement annulĂ©e ou devenir bien plus faible quâĂ 5-6 ans : le fait quâil nâen soit rien (et ceci vaut aussi pour les obliques du tabl. 62) semble donc assez montrer que la baisse des moyennes dâerreur demeure dâordre perceptif. La mĂȘme Ă©volution avec lâĂąge se retrouve dâautre part pour lâillusion dâOppel (voir tabl. 54), et pour les erreurs projectives (voir tabl. 93, chap. IV), tandis quâelle ne caractĂ©rise pas dâautres illusions secondaires (par exemple pour les quadrilatĂšres du tabl. 68 elle ne se retrouve pas pour la fig. IV 1). Cette gĂ©nĂ©ralitĂ© limitĂ©e nâest pas non plus cohĂ©rente avec lâhypothĂšse.
Nous accordons naturellement volontiers que les activitĂ©s opĂ©ratoires, une fois constituĂ©es, peuvent faciliter les activitĂ©s perceptives en les orientant, mais elles ne sây substituent pas. Notre interprĂ©tation serait naturellement insoutenable si nous prĂ©tendions (mais peut-ĂȘtre est-ce ainsi que nous nous sommes fait comprendre ?) que câest la mĂȘme activitĂ© perceptive qui, dâune part, entraĂźne lâaccroissement des erreurs durant sa phase de construction, et qui, dâautre part, provoque la diminution finale des erreurs aprĂšs sa construction et durant une phase ultĂ©rieure dâexercice ou de perfectionnement. Mais nous invoquons au contraire deux activitĂ©s perceptives distinctes : lâune, de mise en rĂ©fĂ©rences (objectives), manque aux petits (dâoĂč leurs bonnes estimations dimensionnelles indĂ©pendamment des directions), puis se construit progressivement et marque alors un accroissement des erreurs (puisque les dimensions ne peuvent plus ĂȘtre Ă©valuĂ©es indĂ©pendamment des directions) ; lâautre, de transport avec changements de direction, nâintervient pas chez les petits (puisquâil nây a pas alors de directions suffisamment organisĂ©es) et dĂ©bute une fois achevĂ©s les premiers systĂšmes de rĂ©fĂ©rences et de coordonnĂ©es : câest cette seconde activitĂ© seule dont lâexercice progressif entraĂźnerait la diminution des erreurs entre 9-10 ans et lâadulte, que cet exercice soit favorisĂ© ou non par les activitĂ©s opĂ©ratoires contemporaines.
IV. 11 convient enfin de montrer que, mĂȘme en ce qui concerne la verticalitĂ© et lâhorizontalitĂ©, lâactivitĂ© de mise en rĂ©fĂ©rences objectives se substitue progressivement aux simples rĂ©fĂ©rences Ă©gocentriques relatives Ă la direction du regard, et conduit en ce cas, comme en celui des obliques, Ă une amĂ©lioration notable des estimations de directions. Mlle Dadsetan a fait Ă cet Ă©gard, sur notre demande, une expĂ©rience consistant Ă faire
[p. 223]juger de lâhorizontalitĂ© ou de lâinclinaison dâun segment de droite inscrit prĂšs de lâun des cĂŽtĂ©s dâun triangle rectangle ou dâun carrĂ© inclinĂ©s Ă divers degrĂ©s et eux-mĂȘmes dessinĂ©s sur des cartons dâau moins 17X24 cm, donc assez grands pour que le sujet ne recoure pas automatiquement Ă leurs bords Ă titre dâĂ©lĂ©ments de rĂ©fĂ©rence. Plusieurs sortes de rĂ©sultats ont Ă©tĂ© ainsi obtenus.
Tout dâabord lâerreur systĂ©matique (= mĂ©dian de lâintervalle de variation), qui diminue naturellement avec lâĂąge du point de vue quantitatif demeure le mĂȘme qualitativement en ce sens que le trait considĂ©rĂ© subjectivement comme horizontal est en rĂ©alitĂ© inclinĂ© vers le bas ou vers le haut dans la direction de la plus grande ligne dâouverture de lâangle quâil fait avec le cĂŽtĂ© supĂ©rieur ou infĂ©rieur du triangle ou du carrĂ©. Or ce phĂ©nomĂšne nâest pas dĂ» Ă une erreur dâangle (surestimation de Îangle aigu) mais Ă une sorte dâattraction exercĂ©e par lâinclinaison du cĂŽtĂ© voisin (voir la fig. 46) et suppose une mise en relation de rĂ©fĂ©rence avec ce cĂŽtĂ© voisin plus quâavec le cadre extĂ©rieur (carton).

Â
En second lieu, la mesure de lâintervalle de variation, qui constitue le meilleur indice des mises en rĂ©fĂ©rence a donnĂ© les rĂ©sultats suivants, en ne choisissant que lâune des figures Ă©tudiĂ©es (horizontales de 4,5 cm inscrites dans des triangles rectangles et isocĂšles de 6,5 ; 6,5 et 9,2 cm de cĂŽtĂ©s avec inclinaison de lâhypotĂ©nuse variant entre 10 et 60°) :
[p. 224]Tabl. 74. Moyenne des intervalles de variation des estimations de lâhorizontale (en degrĂ©s) inscrite dans des triangles :
On voit ainsi que les erreurs adultes sont trois à quatre fois plus petites que celles de 5 et 6 ans, mais aprÚs une évolution en trois paliers : 5-6 ans (augmentation de la mise en relation avec les cÎtés de la figure), 7-9 ans (compromis entre les références de la figure et celles du cadre extérieur) et 10-11 ans ou adultes (références dominantes du cadre extérieur). Au tachistoscope par contre, les intervalles ont donné, pour des inclinaisons de 10-40° de la base des triangles :
Tabl. 75. Intervalles de variations correspondants au tachistoscope (en degrés) :
Ce qui montre Ă la fois des marges dâestimation bien plus grandes quâen vision libre, faute dâexploration (de telle sorte quâaux temps les plus courts lâintervalle adulte est presque aussi large quâĂ 5 ans), et un accroissement de lâĂ©cart entre 5 ans et lâadulte au fur et Ă mesure de lâallongement du temps.
Dâautre part, un fait essentiel, dans la mesure des intervalles, est que si lâon agrandit la feuille de rĂ©fĂ©rence (sur laquelle est dessinĂ© le triangle comprenant lâhorizontale), les erreurs ne
[p. 225]changent pas jusque vers 10 ans, parce que le sujet ne sâoccupe pas de ces rĂ©fĂ©rences extĂ©rieures Ă la figure, tandis quâil se modifie aprĂšs 10 ans (dans le sens dâun Ă©largissement puisque la difficultĂ© augmente), dans la mesure oĂč le sujet utilise les rĂ©fĂ©rences Ă distances croissantes.
Dâautre part, voici les estimations de lâinclinaison de 45° dâune droite inscrite dans le voisinage du cĂŽtĂ© supĂ©rieur dâun carrĂ© posĂ© sur pointe (avec 2° dâĂ©cart entre les Ă©chelons) :
Angle sur la fig.
S.
10°
E.S.
40°
60°
Â
Â
Â
S.
E.S.
S.
E.S.
5- 6 ans âŠ.
5,0
â 1,8
5,5
â 3,3
7,1
â 1,6
7- 8 ans âŠ.
3,2
+0,6
4,2
+0,6
4,1
â 0.4
10-11 ans âŠ.
2,4
+0,5
2,1
+0,6
2,0
+0,4
Adultes
2,7
+0,4
2,6
+0,2
2,7
0
Â
Tabi.. 76. Erreurs systĂ©matiques1 dans lâestimation dâune inclinaison de 45° :
Â
5 ans
6
7
8
9
10
11 ans
Réussites (%)
29
41
46
58
62
71
83
Â
On voit quâil y a Ă nouveau un Ă©cart notable entre les seuils et erreurs des adultes et ceux des sujets de 5-6 ans, mais chose intĂ©ressante, plutĂŽt plus faible que pour les horizontales parce que les rĂ©sultats adultes sont beaucoup moins fins.
Mais le problĂšme qui nous a surtout retenus, avec P. Dad- setan, est celui des relations entre les rĂ©actions perceptives des enfants et leurs rĂ©actions opĂ©ratoires dans les problĂšmes correspondants, par exemple anticiper lâorientation du niveau de lâeau lorsquâon inclinera le bocal dans lequel elle est placĂ©e2. A cet Ă©gard, Mlle P. Dadsetan a trouvĂ© une corrĂ©lation excellente entre les deux sortes de rĂ©sultats, ce qui pose un problĂšme que nous discuterons au chap. Vil § 4 (sous I) du point de point de vue des filiations entre la perception et la notion, mais ce qui dĂ©montre Ă©galement le recours progressif Ă des rĂ©fĂ©rences distantes. En effet, en Ă©tudiant dans quatre situations diffĂ©rentes la prĂ©vision ou la copie du niveau de lâeau dans des bocaux inclinĂ©s, P. Dadsetan a trouvĂ© les % suivants de rĂ©ponses justes en fonction de lâĂąge sur les sujets du tabl. 74 :
1 S. = seuil ; E.S. = erreur systématique.
2 Cf. Piaget, Inhelder et Szeminska, La gĂ©omĂ©trie spontanĂ©e de lâenfant, Paris. P.U.F. (1948).
[p. 226]Or, les corrĂ©lations entre les rĂ©ponses individuelles Ă ces questions opĂ©ratoires et les intervalles individuels dont les moyennes sont indiquĂ©es au tabl. 74 et sur dâautres tableaux de P. Dadsetan se sont trouvĂ©es non significatives Ă 5-6 et Ă 9 ans et trĂšs significatives Ă 7-8 et Ă 10-11 ans (calculĂ©es naturellement Ă part pour chaque annĂ©e dâĂąge). Ces fortes corrĂ©lations semblent donc indiquer que, dans les estinâiations perceptives de lâhorizontalitĂ© tout comme dans les prĂ©visions raisonnĂ©es des Ă©preuves opĂ©ratoires, le sujet tend de plus en plus Ă recourir Ă des rĂ©fĂ©rences extĂ©rieures Ă la figure ou Ă lâobjet, tandis que les petits de 5-6 ans ignorent encore dans la plupart des cas ces comparaisons Ă distance et quâĂ 9 ans lâanticipation reprĂ©sentative est en avance sur la perception.
§ 5. Transports spatiaux et transpositions (dimensionnels).đ
Lorsque deux Ă©lĂ©ments L1 et L2 sont comparĂ©s entre eux les mouvements du regard peuvent passer dâun point de Lx Ă un autre point de L1, ce que nous appellerons « mouvement dâexploration » au sens strict, ou passer dâun point de L1 Ă un point de L2 ou rĂ©ciproquement, ce que nous appellerons « transport » au sens strict. La fonction de lâexploration est de coordonner les centrations sur un mĂȘme Ă©lĂ©ment pour en tirer une estimation perceptive. La fonction du transport est, par contre, de permettre la comparaison (qui sera donc par dĂ©finition un transport rĂ©ciproque) entre L1 et L2. Au sens large, par exemple, lorsquâil sâagit dâune figure complexe ou Ă multiples Ă©lĂ©ments L, explorations et transports ne font plus quâun en sâentremĂȘlant Ă chaque instant et câest pourquoi nous avons dĂ©jĂ souvent parlĂ© de transports Ă propos de lâexploration. Mais il convient maintenant dâexaminer lâactivitĂ© de transport pour elle-mĂȘme.
On peut, en outre, distinguer deux variĂ©tĂ©s de transports, selon que les comparaisons quâils permettent tendent Ă relier des dimensions ou des directions, et on en peut dire autant des explorations. Câest pourquoi lâexamen de lâexploration en gĂ©nĂ©ral (§ § 1-3) nous a conduit Ă celui des activitĂ©s de mises en rĂ©fĂ©rence (§ 4), Ă propos desquelles nous avons parlĂ© des explorations et transports directionnels, ainsi que des transports dimensionnels avec changements de direction. Le moment est venu de retourner aux transports dimensionnels simples pour en dĂ©gager les problĂšmes.
[p. 227]Enfin nous parlerons de « transpositions » quand le transport reporte, non pas seulement la dimension (ou la direction) dâun Ă©lĂ©ment, mais un ensemble de relations, par exemple une diffĂ©rence entre deux Ă©lĂ©ments L-l et L2 (reportĂ©e sur L % et Li). Tous les transports et transpositions dans lâespace sont par le fait mĂȘme spatio-temporels, puisquâun mouvement du regard comporte un avant et un aprĂšs dans le temps comme dans lâespace. Mais il existe des transports et transpositions purement temporels (quand les figures se succĂšdent Ă la mĂȘme place), dont nous discuterons au § 6.
I. Comme toutes les activitĂ©s perceptives, les transports et transpositions aboutissent en rĂšgle gĂ©nĂ©rale Ă une rĂ©duction des erreurs, en tant que facteurs de comparaison et par cela mĂȘme de dĂ©centration. Mais le problĂšme que nous aimerions examiner maintenant est de savoir si le transport comme tel nâest pas aussi la source de nouvelles erreurs, telles que de valoriser ou de dĂ©valoriser les dimensions de lâĂ©lĂ©ment L « transporté » câest-Ă -dire reportĂ© par le regard sur un autre Ă©lĂ©ment. Câest lâhypothĂšse que nous avions faite dĂšs la Rech. II (1943), mais les nouvelles donnĂ©es dâexpĂ©riences (notamment les enregistrements de mouvements oculaires), et lâamĂ©lioration de notre schĂ©ma thĂ©orique (rencontres et couplages), nous obligent aujourdâhui Ă reprendre la question.
Les donnĂ©es de la Rech. II sont les suivantes : en comparant une tige Ă©talon de 10 cm Ă une tige variable ( de 7 Ă 13 cm) situĂ©e Ă 3, 25, 100, 200 et 300 cm de la premiĂšre, lâerreur commence en gĂ©nĂ©ral (25 jugements contre 7 Ă 3 cm et 132 contre 48 Ă 25 cm) par ĂȘtre nĂ©gative, puis devient positive et croĂźt avec la distance.
Tabl. 77. Moyenne algébrique des erreurs systématiques lors des transports à distance :
Notons dâabord que ces rĂ©sultats nâont pas Ă©tĂ© retrouvĂ©s sous la mĂȘme forme sur les adultes par G. Tampieri1, qui,
1 G. Tampieri, Ricerca sperimentale suite deformazioni sistematiche net confronto fra grandezze Ï isie. Rivist. di Psicol., XLIX (1955), pp. 3-19.
[p. 228]pour un Ă©talon de 10 cm nâobserve pas de sous-estimation aux petites distances et obtient une diminution de la surestimation Ă la distance la plus grande. Par contre, avec un Ă©talon de 50 cm il trouve des erreurs nĂ©gatives pour toutes ces distances, ce qui, nous semble-t-il, revient au mĂȘme que la sous-estimation dâun Ă©lĂ©ment de 10 cm aux petites distances, car, si Îadulte peut encore construire une figure Ă 1 cm entre un Ă©talon et une variable de 10 cm en reliant directement 1^ ligne de leurs sommets) 1 et en fera a fortiori autant Ă 3 m encore avec des Ă©lĂ©ments de 50 cm. Par contre, avec un Ă©talon de 8 cm, Tampieri retrouve une courbe semblable Ă la nĂŽtre aux petites distances (passage de la sous-estimation Ă la surestimation) mais Ă nouveau avec diminution des surestimations aux grandes distances, comme si les Ă©lĂ©ments devenaient indĂ©pendants.
Mais le problĂšme que nous aimerions discuter maintenant Ă propos de ce tabl. 77 est le suivant : Ă©tant supposĂ© quâil intervient ici une « erreur de lâĂ©talon » (çhap. II § 1) puisque les erreurs se renversent aux petites et aux grandes distances, et Ă©tant admis que, pour un mĂȘme signe, la moyenne des erreurs augmente avec la distance (elles passent de 0,15-0,20 pour 3 cm Ă 3,32-3,34 pour 300 cm chez lâenfant, et de 0 Ă 1,68 chez lâadulte, en moyennes arithmĂ©tiques), faut-il attribuer ces variations dâerreurs au transport comme tel, ou seulement aux rĂ©percussions des transports sur la distribution des centrations ? Dans le premier cas il faudrait admettre un allongement ou un raccourcissement apparents de lâĂ©lĂ©ment sur lequel porte le transport (de lâĂ©lĂ©ment « transporté »), sans exclure les effets supplĂ©mentaires de centration, tandis que, dans le second cas, le transport ne modifierait pas comme tel lâĂ©lĂ©ment « transporté », mais lâĂ©lĂ©ment qui est sur le point dâĂȘtre « transporté » serait surestimĂ© parce que centrĂ© de façon privilĂ©giĂ©e en vue mĂȘme du transport, ou au contraire, lâĂ©lĂ©ment sur lequel est « transporté » le premier serait surestimĂ©, parce que centrĂ© de façon privilĂ©giĂ©e du seul fait que le mouvement de transport sâarrĂȘte sur lui et donne souvent lieu Ă une fixation finale et sans retour.
Dans la Rech. II nous avions optĂ© pour la premiĂšre solution et admis lâintervention simultanĂ©e dâun erreur de lâĂ©talon et dâune modification de la grandeur apparente au cours du transport. Dans lâĂ©tat actuel de nos informations, nous pouvons faire
1 Câest le fait de pouvoir construire une telle figure qui, on sâen souvient peut-ĂȘtre (chap. II § 1 sous I), explique que le sujet nĂ©glige alors lâĂ©talon, centre surtout la variable et donne par consĂ©quent une erreur nĂ©gative.
[p. 229]lâĂ©conomie de ce second facteur (mais naturellement sans en exclure la possibilitĂ©) et expliquer le tabl. 77 par les deux seuls facteurs suivants : (1) une erreur de lâĂ©talon, (2) des centrations privilĂ©giĂ©es en fonction de lâorganisation des transports, mais sans quâil soit nĂ©cessaire dâinvoquer une dĂ©formation au cours mĂȘme de ces transports. Lâanalyse des mouvements oculaires nous a, en effet, appris ce qui suit :
(a) Lorsque le sujet compare deux Ă©lĂ©ments L1 et L2, il existe des mouvements de L1 Ă L2 (ou lâinverse) suivis de retours et des mouvements sans retour. En considĂ©rant chacun de ces mouvements comme un transport (câest-Ă -dire en leur confĂ©rant une moyenne constante dâattention sans tenir compte des mouvements automatiques Ă©ventuels, non destinĂ©s Ă une comparaison), on peut donc admettre que les transports sont, tantĂŽt rĂ©ciproques, tantĂŽt irrĂ©ciproques.
(b) Or, en rĂšgle gĂ©nĂ©rale, les Ă©lĂ©ments jugĂ©s Ă©gaux donnent lieu Ă des transports rĂ©ciproques et les Ă©lĂ©ments estimĂ©s inĂ©gaux Ă des transports irrĂ©ciproques. Par exemple, deux horizontales distribuĂ©es symĂ©triquement Ă partir du plan mĂ©dian ont donnĂ© lieu Ă 2,75 transports en moyenne, dont 50,3 % dans le sens gauche droite et 49,7 % dans le sens inverse (et une erreur de 0,2 % dans les estimations). Par contre, les verticales en prolongement ont donnĂ© lieu Ă 2,79 transports aussi en moyenne, mais 55,5 % dans un sens et 44,4 % dans lâautre.
(c) En cas dâinĂ©galitĂ© des estimations et dâirrĂ©procitĂ© des transports, câest en rĂšgle gĂ©nĂ©rale lâĂ©lĂ©ment vers lequel les transports sont les plus frĂ©quents qui est surestimĂ©. Dans le cas des verticales (tabl. 61) les transports de bas en haut lâemportent par 55,5 % et lâĂ©lĂ©ment supĂ©rieur est surestimĂ©. Dans le cas des obliques en prolongement (tabl. 64) nous avons vu que, pour les erreurs positives (surestimation de lâĂ©lĂ©ment supĂ©rieur) les transports de haut en bas Ă©taient de 46,7 % et de bas en haut de 53,3 %, tandis que pour les erreurs nĂ©gatives (surestimation de lâĂ©lĂ©ment infĂ©rieur), les transports de haut en bas Ă©taient de 60,5 % et de bas en haut de 39,5 %. Dans le cas des horizontales dĂ©jetĂ©es sur la droite ou sur la gauche et dans celui de la figure en Ă©querre, les faits ne concordent plus toujours mais sont compensĂ©s par la distribution des centrations et surtout (ce qui est rĂ©vĂ©lateur) des derniĂšres centrations avant le jugement.
Au total, il semble donc que lâeffet de lâirrĂ©ciprocitĂ© des transports tienne surtout Ă ce quâun transport sans retour aboutit
[p. 230]Ă une fixation finale sur lâun des Ă©lĂ©ments, et Ă ce que cette centration avantage celui-ci par cela mĂȘme (Ă la fois en tant que venant en dernier lieu, et en tant que faisant pencher de son cĂŽtĂ© la balance des frĂ©quences). En dâautres termes, les transports seraient en principe des instruments de compensation, en tant que favorisant les couplages actifs dans la direction des couplages complets ; mais cela seulement dans la mesure oĂč ces transports sont rĂ©ciproques. En cas dâirrĂ©procitĂ©, ils rendraient les couplages incomplets et entraĂźneraient un excĂšs de centrations et rencontres sur lâĂ©lĂ©ment vers lequel ils ont Ă©tĂ© dirigĂ©s.
Sâil en est ainsi, lâexplication du tabl. 77 est alors aisĂ©e : (1) Aux faibles distances, oĂč lâĂ©talon et la variable sont perçus simultanĂ©ment et oĂč lâĂ©talon, Ă©tant stable, nâattire plus lâattention, ou bien la variable est simplement plus centrĂ©e (erreur de lâĂ©talon sur la variable), sans effets de transport, ou lâĂ©talon est plus souvent transportĂ© sur la variable que lâinverse, ce qui avantage la variable. (2) Aux plus grandes distances, et dans la mesure mĂȘme oĂč elles augmentent, lâĂ©talon et la variable ne sont plus perçus simultanĂ©ment, dâoĂč la nĂ©cessitĂ© de revenir sans cesse Ă cet Ă©talon pour sây rĂ©fĂ©rer : en ce cas le transport dominant serait celui de la variable sur lâĂ©talon, dâoĂč la surestimation de ce dernier, croissant avec la distance.
On constate la simplification de ce schĂ©ma par rapport Ă celui de la Rech. II. Lâeffet de transport Ă©tant rĂ©duit Ă celui des centrations, il devient homogĂšne Ă lâerreur de lâĂ©talon, et celle- ci est alors sans plus Ă concevoir sous deux formes : une erreur de lâĂ©talon par inĂ©galitĂ© des centrations et une erreur de lâĂ©talon par irrĂ©ciprocitĂ© des transports. Cette irrĂ©ciprocitĂ© qui constitue un phĂ©nomĂšne plus gĂ©nĂ©ral (dont la seconde forme de lâerreur de lâĂ©talon nâest quâun cas particulier) aboutit dâautre part elle-mĂȘme Ă une inĂ©galitĂ© des centrations, ce qui rend le tout rĂ©ductible au schĂ©ma des rencontres et des couplages, le transport Ă©tant donc Ă dĂ©finir simplement comme un couplage actif.
IL Le jeu complexe des transports, tantĂŽt compensateur tantĂŽt dĂ©formateur selon quâils sont rĂ©ciproques ou irrĂ©ciproques, Ă©tant ainsi ramenĂ© Ă celui des rencontres et des couplages dont il nâest quâune nouvelle extension (aprĂšs celle des explorations polarisĂ©es, etc.), il reste Ă examiner sâil en est Ă©galement ainsi des transpositions spatio-temporelles.
Nous avons avec Lambercier {Rech. XV) présenté à des enfants de 6-8 ans et à des adultes quatre tiges A, B1 (>A), B2
[p. 231]( = 51) et C {>B2), les trois premiĂšres Ă©tant constantes et la quatriĂšme variable, en demandant dâĂ©valuer, parmi les variables C successivement prĂ©sentĂ©es, celle qui ferait avec B2 la diffĂ©rence qui est perçue entre B1 et A (= diffĂ©rence Aâ) : donc Câ B2 = B1â A. Câest donc lĂ une simple question de transposition des diffĂ©rences, et il sâagissait dâexaminer les rĂ©actions en fonction de lâĂąge en modifiant tantĂŽt la distance entre B1 et B2 (voir la
Différences
Distances
(en cm)
4
2 cm
4 cm
6 cm
2 (fin)
100
Â
Â
50
100 4
Â
Â
Â
Â
Â
Â
Â
50
100 4
50
100
Â
Etalon = A 6-7 ans (12)
+0,3
+ 1,1
+ 1,6 â 5,9
â 1,0
â 3,5 â 9,7
â 8,8
â 7,5
+ 2,1
7-8 ans (10)
â 0,5
â 0,2
â 0,1 â 2,4
â 1,6
0 â 2,5
â 2,1
â 2,6
+ 1,1
Adultes (14)
â 0,3 +0,4
0 +2,9 +2,6
+ 1,6 +5,2 +4,2
+ 2,9
0
Etalon = B
6-7 ans (8)
â 0,3
0
â 0,3 â 5,8
â 5,6
â 4,5 â 9,3
â 9,8
â 10,6
+ 2,0
7-8 ans (8)
â 0,7
â 0,9
â 1,5 â 3,5
â 3,5
â 2,5 â 5,4
â 4,2
â 4,3
+ 0,7
Adultes (8)
â 0,7
â 1,0
â 0,8 â 1,2
â 0,3
0 â 2,5
â 3,0
â 3,0
+ 0,5
Â
quĂ© sur le tableau) et des derniĂšres {idem mais en prenant comme diffĂ©rence Ă©talon la diffĂ©rence entre C et B2 que nous appellerons Bâ) :
Tλbi.. 78. Transposition des différences de hauteur de 2, 4 et 6 cm :
fig. 47), tantĂŽt la valeur absolue de la diffĂ©rence Ă©talon B1â A, tantĂŽt enfin lâordre des prĂ©sentations (en passant des petites diffĂ©rences Ă des grandes ou lâinverse et des petites distances aux grandes ou lâinverse) ou le choix de la diffĂ©rence Ă©talon : B1â A=Aâ ou Câ B2 â Bâ.
Parmi lâensemble des combinaisons Ă©tudiĂ©es (voir les tabl. l Ă 5 de la Rech. XV), bornons-nous Ă fournir ici les rĂ©sultats des premiĂšres (tiges B = 10 cm et A = 8,6 et 4 cm aux distances de 4 ; 50 et 100 cm entre B1et B2 le tout dans lâordre mĂȘme indi-

On voit dâabord que, chez lâadulte les transpositions donnent lieu Ă une sous-estimation1 de la diffĂ©rence Bâ (=Câ B2) lorsque la diffĂ©rence Ă©talon est Aâ (B1â A), tandis quâelles aboutissent Ă une surestimation de la diffĂ©rence Aâ lorsque la diffĂ©rence Ă©talon est Bâ. Or, ce renversement va de soi du point de vue des centrations relatives, car une diffĂ©rence de 2,4 ou 6 cm nâest pas la mĂȘme perceptivement selon quâelle est rapportĂ©e Ă des Ă©lĂ©ments L plus grand ou plus petits. On a, en effet :
DiffĂ©r. 2 cm : A, = 0,25 A et Bâ = 0,20 B ;
DiffĂ©r. 4 cm : A, = 0,66 A et Bâ = 0,40 B ;
DiffĂ©r. 6 cm : A,= l,5 A et Bâ = 0,60 B.
Il en rĂ©sulte que la diffĂ©rence Aâ est en chaque cas plus grande relativement que la mĂȘme diffĂ©rence absolue Bâ et que celle-ci paraĂźt donc plus petite subjectivement. Lorsque la diffĂ©rence Aâ est donnĂ©e et la diffĂ©rence Bâ est Ă construire (=Ă choisir comme Ă©gale Ă Aâ parmi des diffĂ©rences variables) il va donc de soi quâil faudra une plus grande diffĂ©rence objective Bâ dâoĂč lâerreur positive. Si Bâ est la diffĂ©rence donnĂ©e comme Ă©talon et que Aâ est Ă construire, il suffira au contraire dâun Aâ plus petit objectivement pour ĂȘtre Ă©galisĂ© Ă Bâ.
Quant aux enfants, le sens positif ou nĂ©gatif de leurs erreurs est fonction de lâordre suivi dans les prĂ©sentations. Lorsque la diffĂ©rence Bâ est donnĂ©e et la diffĂ©rence Aâ Ă construire, les erreurs sont nĂ©gatives comme chez lâadulte dans lâordre 2, 4, 6. Quand la diffĂ©rence Aâ est donnĂ©e, les erreurs sont nĂ©gatives dans le mĂȘme ordre 2, 4, 6, tandis quâelles deviennent positives chez lâadulte pour les raisons quâon a vues. Lorsque la diffĂ©rence Aâ est Ă©galement donnĂ©e mais que lâon commence par la diffĂ©rence 6 pour passer Ă 4 et Ă 2, les erreurs sur 6 sont nĂ©gatives et les suivantes positives, etc. Or, ces oppositions de signes avec les rĂ©actions adultes sont dues Ă des effets temporels diffĂ©rents. Chez lâadulte, lâordre de prĂ©sentation provoque un lĂ©ger effet temporel de contraste : les petites diffĂ©rences initiales renforcent les plus grandes qui viennent ensuite ou les grandes diffĂ©rences initiales dĂ©valorisent les petites qui les suivent. Chez lâenfant, au contraire, tout se passe comme si les effets temporels consistaient en persĂ©vĂ©rations : commençant par une diffĂ©rence Ă©talon Aâ de 2 cm lâenfant conti-
1 Lâerreur positive signifie, en effet, quâil faut choisir une diffĂ©rence Bâ > Aâ pour quâelle paraisse Ă©gale Ă Aâ ; donc Bâ est sous-estimĂ©. Lâerreur nĂ©gative signifie au contraire une surestimation de Bâ (ou de Aâ si Bâ est Ă©talon).
[p. 233]nuerait Ă transposer des diffĂ©rences du mĂȘme ordre de grandeur lorsquâon passe Ă 4 ou Ă 6 cm dâoĂč des variables trop petites (erreur nĂ©gative) ; commençant par une diffĂ©rence Ă©talon Bâ de 2 cm il procĂšde de mĂȘme. Avec une diffĂ©rence Ă©talon Aâ initiale de 6 cm il conserve une diffĂ©rence trop grande lorsquâil passe aux diffĂ©rences objectives de 4 et 2 cm, dâoĂč lâerreur positive ; etc.
On pourrait il est vrai expliquer les rĂ©actions temporelles de lâenfant en disant quâil obĂ©it aux mĂȘmes lois de contraste que lâadulte, mais fait porter les surestimations ou sous-estimations par contraste sur les diffĂ©rences variables et non plus sur les diffĂ©rences Ă©talons. Mais ce ne serait quâune nouvelle maniĂšre de dire quâil nĂ©glige les nouvelles diffĂ©rences Ă©talons quâon lui prĂ©sente et quâil reste accrochĂ© aux prĂ©cĂ©dentes par persĂ©vĂ©ration. Nous allons constater des rĂ©actions temporelles de mĂȘme nature chez lâenfant au § 6.
En conclusion, la transposition spatiale constitue comme le transport spatio-temporel un couplage actif Ă distance, et lâon retrouve dans les erreurs systĂ©matiques qui lâaccompagnent les processus gĂ©nĂ©raux des centrations relatives. Dans le cas particulier oĂč il existe une diffĂ©rence donnĂ©e et une diffĂ©rence Ă construire, on retrouve en plus une erreur de lâĂ©talon qui agit alors naturellement surtout sur les effets temporels : en supprimant toute diffĂ©rence Ă©talon stable ( = en ne laissant que Bxet B2 en positions fixes et en rajoutant chaque chaque fois A et C simultanĂ©ment) on aboutit effectivement Ă la disparition de tout effet temporel chez lâenfant (Exp. V, tabl. 1 de la Rech. XV).
§ 6. Les transports temporels et les impressions dites absolues.đ
Les transports et transpositions ne sont pas seulement spatio-temporels, câest-Ă -dire reliant deux ou plusieurs Ă©lĂ©ments plus ou moins distants dans lâespace : ils peuvent nâĂȘtre aussi que temporels, câest-Ă -dire relier des Ă©lĂ©ments successifs occupant les mĂȘmes positions. Nous venons prĂ©cisĂ©ment de constater que les transpositions de diffĂ©rences Ă©tudiĂ©es au § 5 sâaccompagnent dâactions de succession qui relĂšvent en fait de ce que nous appellerons dĂ©sormais les transports (ou transpositions) temporels. Il sâagit donc maintenant dâexaminer cette question pour elle-mĂȘme.
Il convient, tout dâabord, de distinguer les effets temporels de centration (surestimation en fonction de la durĂ©e ou sures-
[p. 234]timation du dernier Ă©lĂ©ment prĂ©sentĂ©) et les transports temporels :-les premiers portent sur un seul Ă©lĂ©ment ou, en cas de comparaison entre Ă©lĂ©ments successifs, ne consistent quâen un effet momentanĂ© sur le second qui efface en partie lâeffet sur le premier ; les transports temporels au contraire consistent comme les transports spatiaux en actions de lâestimation dimensionnelle dâun Ă©lĂ©ment sur lâestimation dimensionnelle du suivant ; mais avec cette particularitĂ© quâun Ă©lĂ©ment peut exercer son action sur le suivant, etc., mĂȘme lorsquâil nây a pas eu intention de comparaison et que, par exemple, chaque Ă©lĂ©ment est comparĂ© Ă ses propres variables ou quâun mĂȘme Ă©lĂ©ment est comparĂ© Ă une suite de variables en ordre de grandeurs croissantes ou dĂ©croissantes.
Il importe, dâautre part, de distinguer deux sortes de transports temporels. Les premiers portent sur les successions proches et consistent soit Ă renforcer les inĂ©galitĂ©s dimensionnelles lorsquâelles interviennent objectivement (en particulier dans le cas de diffĂ©rences successives orientĂ©es) soit Ă faciliter lâexploration lorsquâun mĂȘme ensemble dâĂ©lĂ©ments est prĂ©sentĂ© plusieurs fois de suite (nous ne reviendrons pas sur ce dernier cas : les faits du § 2 de ce_ chapitre relĂšvent de ces transports autant que de lâexploration). Les seconds portent sur les successions Ă distances temporelles de plus en plus grandes et constituent le vĂ©hicule de lâexpĂ©rience perceptive antĂ©rieure : ce sont eux notamment qui expliquent les effets dâĂ©chelle, câest-Ă -dire le fait quâun Ă©lĂ©ment quelconque est perceptive- ment Ă©valuĂ© en « petit » ou en « grand » (impression dite absolue) en fonction de lâensemble des Ă©lĂ©ments de mĂȘme classe perçus antĂ©rieurement.
I. A commencer par les transports temporels avec successions immĂ©diates, lâeffet le plus connu est celui des mesures en ordre ascendant ou descendant (mĂ©thode des limites) par opposition aux mesures concentriques ou aux prĂ©sentations des mesurants au hasard (mĂ©thode constante) : le fait que lâon trouve dâautres rĂ©sultats en ordre croissant ou dĂ©croissant atteste alors la prĂ©sence de transports temporels et la diffĂ©rence entre deux constitue une mesure indirecte de ces effets. Voici un exemple tirĂ© de la Rech. X et concernant la mesure dâune droite hachurĂ©e 4 de 5 cm au moyen de mesurants non hachurĂ©s Bl Ă BÎčz (de 4 Ă 7 cm) ainsi que la mesure de la droite non hachurĂ©e B5 (5 cm Ă©galement) au moyen des mĂȘmes mesurants (27 enfants et 18 adultes) :
[p. 235]Tabl. 79. DĂ©formations en fonction de la prĂ©sentation ascendante ou descendante des variables pour lâillusion dâOppel1 :
Tout se passe donc comme si la prĂ©sentation sĂ©riale des variables en ordre ascendant B1 Ă B13 avait pour effet de les surestimer progressivement, par contraste entre lâantĂ©rieure plus petite et lâultĂ©rieure plus grande : en ce cas lâĂ©lĂ©ment mesurĂ© est naturellement dĂ©valuĂ© par rapport Ă ce quâaurait donnĂ© la mesure avec une variable non surestimĂ©e. En ordre descendant B13 Ă B1, au contraire, les variables sont dĂ©valuĂ©es puisque lâon passe des plus grandes aux plus petites, et lâĂ©lĂ©ment mesurĂ© est alors surestimĂ© par rapport Ă ce quâaurait donnĂ© une mesure avec des variables non dĂ©formĂ©es.
Or, les donnĂ©es du tabl. 79 montrent que ces transports temporels sont sensiblement plus nets chez lâadulte que chez lâenfant lors de la premiĂšre sĂ©rie de mesures (diffĂ©rence 5,90 contre 0,15), tandis que lors de la seconde sĂ©rie les effets sâĂ©quivalent (diffĂ©rences 5,82 et 5,84). Il semble donc que la mise en relations temporelles croisse avec lâĂąge mais croisse Ă©galement, et mĂȘme rapidement, avec lâexercice.
II. Un autre exemple des diffĂ©rences et ressemblances entre les transports temporels de lâenfant et de lâadulte est celui des rĂ©actions aux Ă©preuves dâimpression absolue2. Dans une Recherche non encore publiĂ©e nous avons, avec Lambercier, prĂ©sentĂ© Ă des enfants de diffĂ©rents Ăąges et Ă des adultes 9
1 Entre parenthĂšses reprises des mesures de A par Bj sur 17 enfants et 14 adultes, les mĂȘmes sur lesquels ont Ă©tĂ© effectuĂ©es ensuites les mesures de B5 par B1-B13.
2 Bien connues depuis les anciens travaux de H.L. Hollingwobth en 1910 (J. Phil. 7).
236 MĂCANISMES PERCEPTIFS
tiges de 5 Ă 12 cm (dans lâordre 5, 12, 8, 11, 6, 7, 10, 5, 9, 12, 6) en demandant de les estimer une Ă une en « petite » ou « grande » et en dĂ©terminant ainsi le « point neutre ». AprĂšs quoi lâon recommence avec 9 tiges de 6 Ă 13 cm (dans lâordre exactement correspondant), puis avec 9 tiges de 7 Ă 14 cm, de 8 Ă 15 cm et 9 Ă 16 cm (toujours dans lâordre correspondant). AprĂšs quoi lâon prĂ©sente Ă nouveau la sĂ©rie I. Pour les Ăąges de 5-6 ans et adultes, on a en outre prĂ©sentĂ© (mais sur dâautres sujets) les cinq sĂ©ries dans lâordre descendant : 16-9 puis 15-8, 14-7, 13-6 et 12-5. Les rĂ©sultats ont Ă©tĂ© les suivants (nous y adjoignons les moyennes arithmĂ©tiques M des sĂ©ries, les moyennes proportionnelles Mp = 2âah et leurs moyennes gĂ©omĂ©triques Mg = 8âabcdefgh) :
Tabl. 80. Moyennes des points neutres (en mm) pour les séries I-V et V-I :
Séries
M
Mg
Mp
5-6
ans
6-7 ans
7-8 ans
Adultes
Â
Â
Â
Â
I-V
V-I
1-V
I-V
1-V
V-I
1
85
81,8
77,4
85,2
94,6
82,3
82,5
78,7
104,7
II
95
92,1
88,2
90,7
100,7
87,5
85,2
82,3
109,3
III
105
102,4
99,0
96,0
106,5
94,8
90,5
88,7
113,3
IV
115
112,6
109,5
103,2
114,3
98,1
94,5
90,4
117,5
V
125
122,9
120
108,7
121,8
104,1
100,7
92,5
122,2
I
85
81,5
77,4
109,4
âÂ
105,8
98,2
93,2
âÂ
Â
Le fait le plus frappant quâexprime ce tableau est que le dĂ©placement du point neutre dâune sĂ©rie Ă lâautre est de moins en moins grand avec lâĂąge : de la sĂ©rie I Ă la sĂ©rie V 12,9 Ă 23,5 mm dâĂ©cart entre les points neutres Ă 5-6 ans, 21,8 mm Ă 6-7 ans, 18,2 mm Ă 7-8 ans et 13,8 mm chez lâadulte. De la sĂ©rie V Ă la sĂ©rie 1 12,4 Ă 27,2 mm dâĂ©cart Ă 5-6 ans et 17,5 chez lâadulte. On voit ainsi immĂ©diatement quâavec lâĂąge les sujets tiennent de plus en plus compte des sĂ©ries antĂ©rieurement perçues, tandis que les petits sont davantage dominĂ©s par les Ă©lĂ©ments de la sĂ©rie en cours dâĂ©valuation.
Si lâon tente le calcul, en prenant la moyenne gĂ©omĂ©trique Mg de toutes les combinaisons entre les sĂ©ries successives de 1 Ă V (soit I-II, I-II-III, II-I1I, etc.), on trouve en effet que dans les sĂ©ries ascendantes, lâadulte fournit au niveau de ia sĂ©rie IV un point neutre de 90,4 alors que la Mg des sĂ©ries I-IV rĂ©unies est de 90,5 ; il fournit au terme des sĂ©ries (lors de la rĂ©pĂ©tition
[p. 237]de la sĂ©rie I aprĂšs la sĂ©rie V) un point neutre de 93,2 alors que la Mg des sĂ©ries I-V rĂ©unies est de 93,2 Ă©galement. Les sujets de 5-6 ans au contraire donnent lors de la sĂ©rie III un point neutre intermĂ©diaire entre les Mg des sĂ©ries III et II-1I1 rĂ©unies ; et lors de la sĂ©rie V (et de la rĂ©pĂ©tition finale de I) un point neutre Ă©quivalent Ă la Mg des sĂ©ries II1-V rĂ©unies (=109). Entre 5-6 ans et lâĂąge adulte on observe une extension progressive des actions temporelles : par exemple les sujets de 7-8 ans donnent pour la sĂ©rie V un point neutre Ă©quivalent Ă la Mg des sĂ©ries II-V rĂ©unies (=101,2), ce qui marque une action temporelle supĂ©rieure Ă celle des sujets de 5-6 ans (III-V) et infĂ©rieure Ă celle des adultes (I-V) 1.
En sĂ©ries descendantes, par contre, les calculs ne sont pas les mĂȘmes car il nây a pas symĂ©trie mathĂ©matique entre les deux ordres de succession : de la Mg I (81,8) Ă la Mg I-V (93,2) on a une diffĂ©rence (objective) de 11,4 tandis que de la Mg N (122,4) Ă la Mg I-IV (93,2) on a une diffĂ©rence de 29,7. On retrouve alors, mais sous une forme en apparence affaiblie, la mĂȘme conclusion que tout Ă lâheure : le point neutre adulte pour la sĂ©rie fin de 1 (104,7) est voisin de la Mg des sĂ©ries V-1I rĂ©unies (101,2), tandis que celui de 5-6 ans (94,6), si lâon calcule de proche en proche la descente V Ă I, est voisin de la Mg III-II (95,3). La raison de ces dĂ©calages est sans doute que, en montant des sĂ©ries I Ă II les petits Ă©lĂ©ments initiaux valorisent les grands suivants, tandis quâen descendant de V Ă I les grands Ă©lĂ©ments initiaux dĂ©valorisent les petits qui suivent. En effet, la surestimation graduelle des grands Ă©lĂ©ments de 9-16 cm en ordre ascendant ne change rien au classement, puisque la Mg I-V est situĂ©e Ă 93,2. Au contraire, la sous-estimation graduelle (et dâautant plus prononcĂ©e quâinterviennent les effets temporels augmentant avec lâĂąge) des Ă©lĂ©ments de 12 cm et moins, en ordre descendant, a pour rĂ©sultat que la Mg V-l de 93,2 ne correspond plus subjectivement Ă un intervalle situĂ© entre des Ă©lĂ©ments ayant objectivement 9 Ă 10 cm, mais Ă un intervalle supĂ©rieur, tel que par exemple 10 Ă 11 cm, puisque les derniers Ă©lĂ©ments sont subjectivement dĂ©valuĂ©s et ceux de moins de 20 cm davantage encore.
En bref, ces effets dâĂ©chelle prouvent dâabord quâil existe des transports temporels entre Ă©lĂ©ments successivement prĂ©sentĂ©s dâun mĂȘme ensemble (effets intrascalaires) et assez actifs pour donner lieu Ă des points neutres voisins des moyennes
1 Le calcul sur les Mp conduit naturellement aux mĂȘmes conclusions, avec un simple dĂ©calage dans les rĂ©sultats.
[p. 238]proportionnelles et mĂȘme gĂ©omĂ©triques. Ils prouvent ensuite que les ensembles dâĂ©lĂ©ments agissent les uns sur les autres dans le sens de la succession temporelle (effets interscalaires) et cela en fonction du dĂ©veloppement, les transports temporels adultes tenant compte de lâensemble total et ceux des sujets de 5-6 ans des sĂ©ries immĂ©diatement prĂ©cĂ©dentes seulement. Or, ces effets interscalaires sont naturellement dâune grande importance dans la vie de tous les jours : une « petite » fourmi, un « petit » chien ou un « petit » Ă©lĂ©phant correspondent Ă des points neutres qui sont bien diffĂ©rents dans chacune de ces trois classes dâĂ©lĂ©ments.
Mais ces rĂ©sultats, comparĂ©s Ă ceux indiquĂ©s sous I, montrent surtout que si les transports temporels augmentent dâimportance avec lâĂąge, ils constituent une activitĂ© perceptive proprement dite : ils consistent donc en mises en relation actives et non pas seulement en associations automatiques entre « traces » se conservant dâelles-mĂȘmes passivement. Dans lâhypothĂšse de simples « traces » reliĂ©es en fonction des seules rĂ©pĂ©titions et des durĂ©es de persistance, on voit mal pourquoi les effets temporels augmenteraient avec lâĂąge, alors que la mĂ©moire enfantine est plus plastique et simplement moins bien organisĂ©e que la mĂ©moire adulte. Dans la mesure, au contraire oĂč les transports temporels constituent un cas particulier de ces mises en relation Ă distances toujours plus grandes dans lâespace et dans le temps qui caractĂ©risent les activitĂ©s perceptives, on comprend quâils se dĂ©veloppent avec lâĂąge dans le double sens dâune plus grande frĂ©quence et dâun trajet plus long entre les points (ou instants) reliĂ©s. Câest ce qui se vĂ©rifie dans toutes les situations perceptives oĂč intervient une anticipation, cas particulier Ă son tour ou nouvelle extension des transports temporels, comme nous allons le voir maintenant sur un exemple entre plusieurs possibles.
§ 7. Les anticipations perceptives.đ
11 va de soi que dans la mesure oĂč se systĂ©matisent les transports et oĂč ils sâallongent dans le temps et dans lâespace ils conduiront Ă des attitudes anticipatrices ( « Einstellung ») ou Ă des anticipations proprement dites. Lorsquâun Ă©lĂ©ment quelconque A est « transporté » sur un autre (B), il nây a pas de raison pour que B soit anticipĂ© plus grand, plus petit ou Ă©gal Ă A. Mais si une suite de comparaisons prĂ©alables ont donnĂ© A=B = C ou A<B<C, le transport de C sur D sâaccom-
[p. 239]pagnera dâune attente de C=D ou de C<D (analogue aux « attentes » que Tolman fait intervenir avec raison dans les thĂ©ories de lâapprentissage). Le problĂšme est alors dâĂ©tablir si de telles anticipations constituent des activitĂ©s augmentant avec lâĂąge ou sâil ne sâagit que dâeffets rĂ©siduels de caractĂšre primaire analogues aux « after-effects » de W. Koehler et Wallach.
Un exemple bien connu dâanticipation intervient dans 1â« illusion de poids » selon laquelle, de deux boĂźtes de poids Ă©gaux mais de volumes inĂ©gaux soulevĂ©es en conditions identiques (grĂące Ă des crochets situĂ©es Ă la mĂȘme hauteur), la plus grande paraĂźt la plus lĂ©gĂšre. Il intervient sans doute bien dâautres conditions, dans lâillusion de poids, que lâanticipation dâune proportionnalitĂ© entre le poids et le volume (suivie alors dâun effet de contraste en cas dâinfirmation), mais cette anticipation paraĂźt en constituer une condition nĂ©cessaire puisque les imbĂ©ciles nâĂ©prouvent pas lâillusion faute de toute prĂ©vision quant Ă cette relation entre le poids et le volume. Or, A. Rey a montrĂ© 1 que lâillusion de poids croĂźt avec lâĂąge jusque vers 11-12 ans pour diminuer quelque peu dans la suite.
D. Usnadze 2 voulant mettre en Ă©vidence ce facteur dâanticipation en le dissociant des composantes musculaires propres Ă lâillusion de poids, a imaginĂ© un Ă©quivalent visuel de cette illusion : deux cercles inĂ©gaux A<C sont prĂ©sentĂ©s une dizaine de fois au tachistoscope dans les mĂȘmes positions, puis sont suivis de cercles Ă©gaux B1 et B2 de dimensions intermĂ©diaires entre les prĂ©cĂ©dents ; ces cercles B sont alors perçus inĂ©gaux, le cercle B1 qui est substituĂ© Ă A Ă©tant surestimĂ© et le cercle B2 substituĂ© Ă C Ă©tant dĂ©valuĂ© par contraste.
Nous nous sommes proposĂ© avec Lambercier de comparer ces effets anticipateurs chez lâenfant et chez lâadulte et avons utilisĂ© deux cercles A et C de 20 et 28 mm de diamĂštre prĂ©sentĂ©s trois fois Ă quatre reprises successives (= F1 Ă F4). AprĂšs chaque prĂ©sentation de trois fois A+C nous avons mesurĂ© lâeffet obtenu sur deux cercles B de 24 mm (lâun constant, alternativement Ă gauche et Ă droite et lâautre variant de 17 Ă 24 mm pour la mesure). AprĂšs la quatriĂšme imprĂ©gnation (FA) nous avons dâautre part mesurĂ© les effets rĂ©siduels El Ă E10) par dix prĂ©sentations successives des cercles B avec mesure lors de chaque prĂ©sentation (et prĂ©cautions prises pour ne renforcer ni affaiblir lâeffet). Les rĂ©sultats ont Ă©tĂ© les suivants sur
1 Arch. de Psychol., XXII, p. 285.
2 Psychol. Forsch., XIV (1930), p. 366.
[p. 240]20-28 enfants de 5-6 ans, 22-30 de 6-7 ans et 20-32 adultes (les grands nombres pour F et les petits pour E) :
Tabl. 81. Effet Usnadze en % de 24 mm (entre parenthĂšses en % de lâeffet aprĂšs F 4) :
Nous avons en outre tentĂ© une expĂ©rience de transfert sous la forme suivante. AprĂšs les mesures sur les cercles B suivant lâimprĂ©gnation FA, nous avons provoquĂ© une nouvelle imprĂ©gnation F5 (trois fois les cercles A + C) suivie de la prĂ©sentation de deux carrĂ©s posĂ©s sur leurs cĂŽtĂ©s (24 mm de cĂŽtĂ©s); puis, aprĂšs une nouvelle imprĂ©gnation F6, deux carrĂ©s de 22 mm de cĂŽtĂ©s posĂ©s sur pointe ; apres Fl les deux cercles B habituels et enfin, aprĂšs FS deux cercles de 24 mm mais remplis Ă lâencre noire :
Tabl. 82. Transfert de lâeffet sur des carrĂ©s et sur des cercles noirs (entre parenthĂšses valeurs en % de F 4) :
On constate alors deux faits fondamentaux : (1) lâeffet dâanticipation croĂźt plus rapidement chez lâadulte que chez lâenfant (et atteint en F4 une valeur supĂ©rieure), de mĂȘme que les effets de transferts ; (2) par contre, chez lâenfant, lâeffet
[p. 241]est plus durable, de telle sorte que, de El Ă E10 les erreurs sont plus grandes chez lui que chez Îadulte. Ces deux faits sont lâun et lâautre, et surtout par leur liaison, trĂšs caractĂ©ristiques dâune activitĂ© sous son double aspect de renforcement avec lâĂąge et de rĂ©gulation dans le sens dâun freinage (extinction graduelle) en cas de non confirmation de lâanticipation (prĂ©sentation des cercles Ă©gaux). Le fait que lâanticipation corrĂ©late avec le transfert et que la force de celui-ci diffĂšre selon les figures (fort pour les cercles noircis qui rappellent les modĂšles initiaux, intermĂ©diaire pour les carrĂ©s posĂ©s sur pointe et faible pour les carrĂ©s sur base) parle aussi dans le mĂȘme sens.
On pourrait certes chercher Ă interprĂ©ter ces faits dans le sens des after-effects de Koehler, câest-Ă -dire selon le schĂ©ma expliquant les distances apparentes par la rĂ©sistance Ă©lectrique des tissus et par ses modifications dues Ă la satiation. Comme lâenfant est censĂ© prĂ©senter une satiation permanente faible et que, selon Koehler, les fixations moins bonnes de lâenfant (self- satiation) entraĂźneraient la formation dâune rĂ©gion plus Ă©tendue de satiation faible, cela expliquerait les moins fortes illusions de 5-7 ans. Dâautre part, toute satiation due Ă lâinspection dâune figure nâĂ©tant quâune augmentation momentanĂ©e et localisĂ©e de la satiation permanente, le rĂ©tablissement dâĂ©quilibre (durant lâextinction de lâeffet) serait plus rapide chez lâadulte sous lâinfluence dâune plus forte satiation permanente, selon un processus homĂ©ostatique. Le schĂ©ma expliquerait donc Ă la fois les diffĂ©rences dans la force de lâillusion dâUsnadze et dans la vitesse dâextinction entre enfants et adultes. Nous nâaurions rien contre un tel modĂšle (Ă part ses propres difficultĂ©s neurologiques : relations entre les satiations dans les deux lobes occipitaux, etc.), si Koehler ne considĂ©rait pas comme insoutenable lâaction de lâcxercice ou de lâactivitĂ© sur les taux de satiation. Par contre, si, par lâintermĂ©diaire de la notion de self- satiation (dĂ©pendant de la centration) on pouvait complĂ©ter le schĂ©ma par une dimension fonctionnaliste, il ne contredirait plus le rĂ©sultat principal des tabl. 81 et 82 : la formation avec lâĂąge dâune mise en relation entre figures successives Ă la fois plus rapide, plus forte et suivie dâune marche arriĂšre (freinage dans lâextinction) plus efficace. Que cette activitĂ© anticipatrice avec rĂ©gulation orientĂ©e dans le sens de la rĂ©versibilitĂ© sâappuie ou non sur les propriĂ©tĂ©s homĂ©ostatiques de la satiation permanente, câest lĂ un problĂšme de psychophysiologie sur lequel nous nâavons pas Ă nous prononcer : les caractĂšres relationnels de ces anticipations et rĂ©gulations suffisent Ă la comparaison avec les autres aspects des activitĂ©s perceptives.
§ 8. Les schĂ©matisations dĂ©formantes et compensatoires.đ
Presque toutes les activitĂ©s perceptives examinĂ©es jusquâici, explorations, mises en rĂ©fĂ©rence, transports et transpositions simples ou avec changements de direction, consistent en activitĂ©s proprement sensori-motrices, câest-Ă -dire comportant, outre lâorganisation du donnĂ© sensoriel une intervention de la motricitĂ©. Or, toute activitĂ© sensori-motrice susceptible de rĂ©pĂ©tition aboutit Ă une schĂ©matisation, en ce sens que les actions, en se reproduisant, se gĂ©nĂ©ralisent selon une structure commune ou schĂšme, et que les situations nouvelles sont assimilĂ©es, en tant quâĂ©quivalentes aux prĂ©cĂ©dentes, au schĂšme des actions antĂ©rieurement exercĂ©es sur celles-ci. Il faut donc sâattendre Ă ce que les activitĂ©s perceptives englobant la motricitĂ© aboutissent Ă©galement Ă la formation de schĂšmes perceptifs. Quant aux activitĂ©s perceptives ne comportant pas nĂ©cessairement de dĂ©placements du regard, comme les transports temporels ou comme les anticipations dont il vient dâĂȘtre question, elles constituent par contre des liaisons entre les perceptions antĂ©rieures et les perceptions ultĂ©rieures, mais ce fait est Ă nouveau propice Ă la formation de schĂšmes. En outre, le fait que la perception des sons et les perceptions musicales impliquent, comme lâa montrĂ© R. FrancĂšs 1, toute une activitĂ© perceptive de dĂ©centration, de mise en relation, de transports et transpositions, etc., sans quâil existe de mouvements explorateurs de lâoreille comparables aux mouvements oculaires quant Ă leur signification fonctionnnelle dans lâactivitĂ© perceptive visuelle, montre que les concepts opĂ©rationnels dont nous nous servons, de la centration Ă la schĂ©matisation, doivent recevoir une interprĂ©tation neurologique « centrale » qui, selon les domaines considĂ©rĂ©s, peut se suffire Ă elle-mĂȘme ou ĂȘtre complĂ©tĂ©e par la description des concomitants pĂ©riphĂ©riques.
Cela dit, les faits de schĂ©matisation perceptive peuvent ĂȘtre rĂ©partis en quatre catĂ©gories, selon une table Ă double entrĂ©e. On peut distinguer, tout dâabord, des schĂšmes empiriques (au sens de la « Gestalt empirique » dâE. Brunswik) et des schĂšmes gĂ©omĂ©triques : par exemple, sans que les « bonnes formes » gĂ©omĂ©triques correspondent nĂ©cessairement et Ă tout Ăąge Ă des schĂšmes, car elles peuvent relever dâeffets de champ simplement primaires, elles donnent lieu avec le dĂ©veloppement
1 Dans sa thĂšse sur La perception de la musique, Vrin (1960).
[p. 243]Ă des schĂšmes proprement dits pour les raisons que nous examinerons tout Ă lâheure (sous II). Dâautre part, les mĂȘmes schĂšmes perceptifs, quâils soient empiriques ou gĂ©omĂ©triques, peuvent comporter cerrains aspects dĂ©formants, car toute activitĂ© perceptive, aboutissant ou non Ă des schĂ©matisations stables, est susceptible dâengendrer par contre coup des erreurs secondaires. Mais les schĂšmes perceptifs peuvent Ă©galement ĂȘtre de nature compensatoire, câest-Ă -dire que leurs lois dâorganisation ou dâĂ©quilibre tendent Ă compenser les dĂ©formations : tel est le cas des « bonnes formes » secondaires ou schĂ©matisĂ©es ; mais tel peut aussi ĂȘtre le cas de certains schĂšmes empiriques lorsque leurs propriĂ©tĂ©s imposĂ©es en fonction de lâexpĂ©rience acquise comportent par ailleurs certains aspects gĂ©omĂ©triques (comme une ou plusieurs symĂ©tries pour les formes animales et vĂ©gĂ©tales).
I. Nous nâavons pas fait de recherches particuliĂšres sur les schĂšmes empiriques, mais il convient de rappeler leur existence pour les mettre en relation avec les notions prĂ©cĂ©demment admises. Dans une expĂ©rience bien connue, E. Brunswick a prĂ©sentĂ© Ă des sujets adultes (au tachistoscope) une forme intermĂ©diaire entre celle dâune main ouverte, Ă doigts Ă©cartĂ©s, et une sorte dâĂ©ventail ou de faisceau Ă cinq tiges sĂ©parĂ©es rigoureusement symĂ©trique, en demandant aux sujets de choisir entre ces deux formes pour dĂ©signer ce quâils avaient perçu : 50 % environ ont alors indiquĂ© la forme gĂ©omĂ©trique et 50 % la forme empirique, ce qui montre lâexistence de deux sortes de prĂ©gnance, lâune tendant Ă corriger le donnĂ© dans le sens de la gĂ©omĂ©trisation et lâautre dans le sens de la ressemblance avec une forme non symĂ©trique mais familiĂšre.
Le rĂŽle de ces schĂšmes empiriques, avec leur prĂ©gnance fondĂ©e sur lâexpĂ©rience antĂ©rieure, est capital dans la perception de tous les jours. Quand J. Bruner1 soutient que la perception est avant tout une identification consistant Ă reconnaĂźtre dans lâobjet perçu le reprĂ©sentant dâune classe (« ceci est une orange ») et quâil caractĂ©rise ainsi cette identification comme un acte de catĂ©gorisation, il est naturellement obligĂ© dâintroduire 2, entre les indices enregistrĂ©s (« input ») et la classe Ă laquelle lâobjet perçu est finalement rattachĂ©, un « schĂšme temporel » dont la fonction essentielle est lâorgani-
1 J. Bruner, Les processus de prĂ©paration Ă la perception, in « Logique et Perception », vol. VI des « Etudes dâEpistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique », Paris (P.U.F.) 1958.
2 Entre autres.
[p. 244]sation des indices. La classe comme telle nâĂ©tant pas perceptible et ne pouvant intervenir elle-mĂȘme dans, le mĂ©canisme de la perception, il faut bien admettre, en effet, quâentre lâobjet perçu et son interprĂ©tation conceptuelle intervienne dĂšs la perception un Ă©lĂ©ment de gĂ©nĂ©ralisation, mais distinct de la classe en ceci quâil sâen tient aux seules propriĂ©tĂ©s accessibles Ă lâactivitĂ© perceptive (par opposition Ă lâabstraction, Ă la quantification en « tous » et en « quelques », etc.). Cet Ă©lĂ©ment est alors constituĂ© par ce que lâon peut appeler un schĂšme, lequel rĂ©sulte exclusivement de lâaction des perceptions antĂ©rieures sur les suivantes, mais de perceptions portant sur des objets dont le choix est naturellement orientĂ© par un cadre conceptuel.1
Autrement dit un schĂšme perceptif empirique est dâabord le produit de transports et transpositions temporels, analogues Ă ceux que nous avons vu Ă lâĆuvre dans les effets dâĂ©chelles (§ 6 sous II) et aboutissant Ă des relations dont 1a liaison ou la prĂ©gnance est en partie fonction du nombre des objets antĂ©rieurement perçus. Par exemple, une tĂȘte de nĂšgre Ă nez aqui- lin ne frappera que si un nombre suffisant de rĂ©pĂ©titions antĂ©rieures a imposĂ© la liaison « nez Ă©paté Ă couleur noire », tandis quâune figure gĂ©omĂ©trique presque carrĂ©e frappera immĂ©diatement en fonction de la lĂ©gĂšre inĂ©galitĂ© entre lâun des cĂŽtĂ©s et les trois autres. Mais le nombre des perceptions antĂ©rieures rĂ©pĂ©tĂ©es est loin de suffire, puisque la transposition temporelle nâest pas automatique et quâelle constitue une activitĂ© dĂ©pendant des intĂ©rĂȘts, etc., et du pouvoir de coordination du sujet : par exemple lâauteur de ces lignes, pour sâĂȘtre occupĂ©, il y a une quarantaine dâannĂ©es de zoologie, distinguera encore immĂ©diatement Ă 2-3 m de lui telle espĂšce de mollusque terrestre de telle autre, tandis quâil lui faudrait une perception beaucoup plus attentive et plus proche pour discerner la diffĂ©rence entre deux fleurs de jardin. Dâautre part, comme les transpositions aboutissant au schĂšme portent sur les ressemblances, il va de soi quâelles seront aussi fonction de la plus ou moins grande facilitĂ© Ă coordonner les propriĂ©tĂ©s de lâobjet en un tout cohĂ©rent.
Les schĂšmes perceptifs empiriques ainsi caractĂ©risĂ©s ne sont donc pas des concepts ou des classes, bien que le choix des objets sur lesquels portent les transpositions soit lui- mĂȘme subordonnĂ© Ă lâactivitĂ© entiĂšre du sujet et particuliĂšre-
1 Voir les beaux travaux de F. Bresson : Perception et indices perceptifs et Influence des schĂšmes inductifs sur la perception, in « Logique et Perception », vol. VI des « Etudes dâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique ».
[p. 245]ment Ă ses systĂšmes notionnels qui encadrent ainsi les schĂšmes. Mais si nous parlons dâactivitĂ© de schĂ©matisation et non pas seulement de transports et transpositions temporels aboutissant Ă la formation de schĂšmes perceptifs, câest que ceux-ci comportent, au fur et Ă mesure de leur construction, une activitĂ© nouvelle comparable Ă une sorte dâimplication au sens large ou de « prĂ©implication » : les caractĂšres des objets subsumĂ©s sous le schĂšme Ă©tant a, b, c il suffira, par exemple, de percevoir a et b pour anticiper c (par exemple « couleur noire » a et « cheveux crĂ©pus » b conduisant Ă anticiper « nez Ă©paté » c) 1. Lâanticipation en question demeure alors naturellement perceptive, câest-Ă -dire quâelle ne se traduira pas par un jugement conceptuel ou par une image mentale, mais simplement par une rĂ©cognition de la forme dâensemble en cas dâattente confirmĂ©e, ou par une surprise en cas dâinfirmation. Ce sont ces prĂ©implications qui rendent possibles les prĂ©infĂ©rences perceptives sur lesquelles nous reviendrons (chap. VII, § 4).
IL Les schĂšmes perceptifs gĂ©omĂ©triques prĂ©sentent les mĂȘmes propriĂ©tĂ©s que les schĂšmes empiriques, sauf que les liaisons entre les caractĂšres a, b, c, en des objets perçus consistent en proportions simples avec une prĂ©dominance des Ă©quivalences et symĂ©tries. Mais il convient ici de bien distinguer ce que lâon peut appeler, avec la thĂ©orie de Gestalt, les « bonnes formes » primaires et ce nous considĂ©rerons comme schĂšmes secondaires, et de distinguer aussi les schĂ©matisations gĂ©omĂ©triques dĂ©formantes et compensatoires.
A commencer par cette derniĂšre distinction, dĂ©jĂ indiquĂ©e au dĂ©but de ce § , un schĂšme gĂ©omĂ©trique est en gĂ©nĂ©ral compensatoire, en ce sens que les Ă©quivalences et symĂ©tries le caractĂ©risant aboutissent Ă une homogĂ©nĂ©isation des rencontres et des couplages et par consĂ©quent Ă une compensation des erreurs momentanĂ©es dues aux effets de centration. Mais en certains cas, la schĂ©matisation gĂ©omĂ©trique peut ĂȘtre source de dĂ©formations systĂ©matiques : dans la mesure, par exemple, oĂč les coordonnĂ©es perceptives donnent lieu Ă une schĂ©matisation, lâopposition des verticales et des horizontales donnera lieu Ă une consolidation des polarisations analysĂ©es au § 3. (Ce qui explique la diffĂ©rence remarquable des erreurs sur la verticales des adultes et des jeunes enfants au tachistoscope avec fixation sur lâhorizontale.) Mais si un schĂšme de coor-
1 Dans le domaine de la perception musicale, R. FrancĂšs parle Ă cet Ă©gard de « condensation » (par allusion au sens chimique du mot) pour dĂ©crire la maniĂšre dont on reconnaĂźt un thĂšme au moyen dâun nombre toujours plus restreint de ses notes initiales.
[p. 246]donnĂ©es peut ĂȘtre ainsi dĂ©formant du point de vue dimensionnel, rien ne lâempĂȘche dâĂȘtre compensatoire du point de vue des directions.
Cela dit, et sans nous prononcer encore sur les filiations gĂ©nĂ©tiques entre les effets primaires et les activitĂ©s perceptives y compris les schĂ©matisations, il est clair quâune « bonne forme » gĂ©omĂ©trique peut correspondre Ă des effets primaires : un carrĂ© perçu au tachistoscope et posĂ© sur un cĂŽtĂ© donnera immĂ©diatement lieu Ă une perception spĂ©cifique dominĂ©e par lâĂ©galitĂ© des cĂŽtĂ©s et par le caractĂšre perpendiculaire des cĂŽtĂ©s adjacents ou parallĂšle des cĂŽtĂ©s opposĂ©s. Mais le problĂšme subsiste de savoir si ces effets primaires, aboutissant Ă une compensation quasi instantanĂ©e des erreurs de centration, ne peuvent pas se doubler Ă un autre niveau dâune schĂ©matisation qui engendrerait les rĂ©sultats suivants. Tout dâabord, le sujet peut reconnaĂźtre une forme gĂ©omĂ©trique familiĂšre de la mĂȘme maniĂšre quâil reconnaĂźt perceptivement une main ou un oiseau. En second lieu, la reconnaissant, il fera intervenir des prĂ©implications et des anticipations, dĂ©celables dĂšs les durĂ©es trĂšs courtes de prĂ©sentation : il sera, par exemple, bien difficile de savoir si le sujet a perçu distinctement lâĂ©galitĂ© des angles du carrĂ© ou si cette Ă©galitĂ© particuliĂšre nâa Ă©tĂ© perçue quâen tant quâimpliquĂ©e dans la forme globale immĂ©diatement reconnue. En troisiĂšme lieu, et surtout, ces implications vont diriger les explorations et les transportĂ© en cas de perception Ă©quivoque oĂč la forme carrĂ©e se trouve en conflit avec dâautres facteurs, et câest cette exploration systĂ©matique qui attestera, selon quâelle se produit ou non, la prĂ©sence dâun schĂšme secondaire se superposant alors Ă la bonne forme primaire.

Pour contrĂŽler de telles hypothĂšses, nous avons, avec F. Maire et F. PrivĂąt (Rech. XVIII), soumis une certain nombre dâenfants et dâadultes Ă lâexpĂ©rience suivante, en nous inspirant dâun article posthume de E. Rubin sur les conflits entre les bonnes formes et un facteur de dĂ©formation. Dans lâidĂ©e dâutiliser ces conflits de Rubin comme mesures de la rĂ©sistance des bonnes formes, nous avons donc prĂ©sentĂ© Ă nos sujets des carrĂ©s dont les cĂŽtĂ©s supĂ©rieur et infĂ©rieur1 sont pourvus de pennures respectivement externes et internes (fig. 48 4) en faisant alors comparer ces cĂŽtĂ©s. Pour rapporter lâerreur brute obtenue (que nous appellerons lâeffet Rubin absolu) Ă lâerreur de MĂŒller-Lyer nous avons mesurĂ© celle-ci sur les mĂȘmes sujets en prĂ©sentation superposĂ©e (ce que nous appellerons lâerreur MuC : voir fig. 48 Z ?) et de mĂȘme en augmentant les distances de 5, 10 et 20 cm (ce que nous appellerons MuG 5, MuG 10 et MuG 20). Pour lâĂ©valuation du carrĂ©, nous avons fait simplement comparer les cĂŽtĂ©s (Ă©preuves Ci et C,1) et, entre deux, nous avons demandĂ© (ceci pour les enfants) Ă quoi ressemblait le carrĂ© (carreau de fenĂȘtres, etc.) en dessinant alors soit des carrĂ©s exacts soit des trapezoĂŻdes pour faire juger probablement la forme du quadrilatĂšre malgrĂ© ses pennures (Ă©preuve C2). Enfin on reprend une mesure de MĂŒller-Lyer (soit MuCâ). Voici les rĂ©sultats :
Tabl. 83. Erreurs systĂ©matiques (en %) par groupes dâĂąges :
Ages
Â
MuC
MuC
MuG5
MuGIO
MuG20
cÎč
câ
C\
4- 6 ans
(36 s.)â
40,8
39,2
38,4
36,0
34,2
16,6
5,6
13,4
7- 8 ans
(30 s.)
30,8
25,8
26,4
25,6
25,6
7,4
4,3
6,4
9-10 ans
(29 s.)
22,6
19,4
20,4
21,4
23,6
6,2
3,8
5,4
Adultes
(25 s.)
21,8
17,2
17,8
22,2
23,2
3,2
2,0
2,6
Â
On voit que les erreurs Ci, C\ et C2 (comparaison des cĂŽtĂ©s du carrĂ© ou Ă©valuation globale de la forme carrĂ©e) sont Ă tout Ăąge beaucoup plus faibles que les erreurs de MĂŒller-Lyer (Mu), mais dans des proportions variĂ©es sur lesquelles nous allons revenir. Mais avant de conclure Ă une diminution des erreurs C par rapport aux erreurs Mu sous lâinfluence de la rĂ©sistance de la bonne forme carrĂ©e, il convient encore de
1 De 5 cm pour le cÎté supérieur et de 4,4 à 8 cm pour le cÎté inférieur. 2 Dont 4 sujets de 4 ans, 17 de 5 ans et 15 de 6 ans.
[p. 248]prĂ©venir une objection, ce que nous nâavons pas fait dans la Rech. XVIII. Notre collĂšgue A. Jonckheere nous ayant indiquĂ© que cette rĂ©duction des erreurs C1 et C,1 nâĂ©tait pas nĂ©cessairement due Ă la prĂ©sence de la bonne forme carrĂ©e, mais pouvait ĂȘtre attribuĂ©e Ă la seule influence de repĂšres perpendiculaires aux lignes Ă Ă©valuer, nous avons donc prĂ©sentĂ© Ă 20 adultes et Ă 35 enfants de 6 Ă 12 ans les configurations D et E de la fig. 48 (D constant : 50 mm et E variant de 50 Ă 80 mm)1 ainsi que, pour les adultes les figures de MĂŒller- Lyer identiques Ă D et E mais sans les perpendiculaires. Nous avons trouvĂ©, avec la collaboration de Mme Vinh-Bang :
Tabl. 84. Figures D et E (entre parenthĂšses erreurs de MĂŒller-Lyer des adultes)Â :
On voit ainsi que lâerreur, tout en diminuant naturellement par rapport Ă lâillusion de MĂŒller-Lyer sans perpendiculaires, reste encore trĂšs forte : les 17,2 % dâadultes sont identiques aux mesures MuCâ du tabl. 83 (Ă la fin des Ă©preuves, donc aprĂšs exercice) et les 18,8 Ă 23,2 % de lâenfant sont du mĂȘme ordre de grandeur que les Mu du tabl. 83 Ă 9-10 ans. Il est donc clair que les rĂ©ductions des erreurs Ci Ă C,1 du tabl. 83 par rapport aux erreurs Mu sont bien dues Ă lâinfluence de la bonne forme carrĂ©e (dont lâinfluence des perpendiculaires nâest quâun aspect partiel). Cela dit, si nous comparons maintenant ies effets Rubin absolus (mesurĂ©s par C1 et C,1) de lâenfant et de lâadulte, ainsi que leurs illusions de MĂŒller-Lyer (moyenne des MuC et MuG) nous trouvons :
Tabl. 85. Rapports entre les effets Rubin absolus de lâenfant et de lâadulte :
1 E en prolongement de D.
[p. 249]On voit ainsi que, Ă 4-6 ans lâeffet Rubin absolu est cinq fois plus fort que chez lâadulte, tandis que lâillusion de MĂŒller- Lyer nâest que de 1,70 fois plus forte : cela signifie donc que la rĂ©sistance du carrĂ© augmente de beaucoup avec lâĂąge et quâun facteur secondaire de schĂ©matisation vient renforcer le mĂ©canisme de la bonne forme primaire. Pour Ă©tablir ce fait intĂ©ressant avec prĂ©cision, cherchons Ă dĂ©terminer la valeur quantitative de cette rĂ©sistance. Nous appellerons dâabord « effet Rubin relatif » (RuR par opposition Ă RuA = effet Rubin absolu) la valeur RuA : MuC. Cet effet RuR est de 0,39 Ă 4-6 ans, 0,25 Ă 7-10 ans et 0,13 chez lâadulte, câest-Ă -dire trois fois plus fort Ă 4-6 ans que chez lâadulte. Nous appellerons, dâautre part, rĂ©sistance de la bonne forme RF le rapport inverse MuC : RuA, que nous avons calculĂ© sous les diffĂ©rentes variĂ©tĂ©s MuC : C1 ; MuG5 : C1 ; etc. et MuC : Cân etc. :
Tabl. 86. Valeurs des résistances du carré et relations entre enfants et adultes :
Â
Moy. C1
Moy. C,1
Moy. génér.
Rapp. adultes/enfants
4- 6 ans
2,25
2,72
2,47
2,98 ~ 3
7- 8 ans
3,60
4,25
3,92
1,88
9-10 ans
3,50
4,00
3,75
1,96
Adultes
6,60
8,15
7,37
âÂ
Â
Â
Â
Â
4-6 ans
7-8 ans
9-10 ans
Adultes
Seuils
12,0
7,2
6,0
3,6
Rapport adultes/enfants
3,33
2,00
1,66
âÂ
[p. 250]On voit que la discrimination adulte est Ă nouveau environ trois fois meilleure que celle de 4-6 ans, de mĂȘme que la rĂ©sistance du carrĂ©.
Notons Ă ce propos que les rĂ©sultats du tabl. 87 ne sauraient ĂȘtre, interprĂ©tĂ©s Ă eux seuls : dire que les petits voient encore un vrai carrĂ© lĂ oĂč lâadulte discerne nettement un trapĂšze (toutes prĂ©cautions prises pour Ă©carter les malentendus verbaux) pourrait signifier soit que la bonne forme carrĂ©e est plus prĂ©gnante chez les jeunes sujets soit quâelle est plus Ă©lastique en un sens contraire Ă la mobilitĂ© analytique (lâĂ©lasticitĂ© Ă©tant fonction du syncrĂ©tisme, § 1 de ce chap. 111, câest- Ă -dire de lâindissociation des parties constituant une totalitĂ©, tandis que la mobilitĂ© est fonction de leur dissociation selon des relations multiples). Or la comparaison des tabl. 85-86 et 87 montre Ă©videmment que le seuil Ă©tendu des petits traduit lâĂ©lasticitĂ© et non pas la rĂ©sistance de leur bonne forme encore subordonnĂ©e aux facteurs primaires. Câest pour cela â nous le comprenons maintenant â que les rĂ©sultats Ă lâĂ©preuve C2du tabl. 83 sont bien meilleurs que ceux des Ă©preuves C1 et C,1et quâils ne sont pas utilisables dans un calcul de la rĂ©sistance RF (tabl. 86) : en effet, rĂ©pondre adĂ©quatement Ă la question C2 signifie simplement attribuer une forme globale carrĂ©e Ă la figure 48 C, mais sans jugement sur les cĂŽtĂ©s supĂ©rieur et infĂ©rieur ; or, nous venons de voir (tabl. 87) combien prĂ©cisĂ©ment cette rĂ©ponse globale est Ă©lastique !
La conclusion de cette analyse est alors quâil faut distinguer deux niveaux dans la. perception des bonnes formes, (a) Un niveau primaire de compensation immĂ©diate entre les dĂ©formations, due aux Ă©galitĂ©s entre les cĂŽtĂ©s et aux angles de 90°. Mais cette compensation due Ă lâannulation des couplages de diffĂ©rence (Bâ A)A = 0, va si loin quâelle rĂ©duit la sensibilitĂ© aux diffĂ©rences rĂ©elles (tabl. 87) et aboutit ainsi Ă une faible rĂ©sistance du carrĂ© et Ă une Ă©lasticitĂ© syncrĂ©tique, (b) Un niveau secondaire de schĂ©matisation qui conduit Ă des explorations et transports systĂ©matiques en fonction du schĂšme acquis (= attente ou anticipation conduisant Ă explorer les relations entre cĂŽtĂ©s deux Ă deux, leur parallĂ©lisme, lâĂ©galitĂ© des angles, la perpendicularitĂ©, Ă©ventuellement lâĂ©galitĂ© des diagonales, etc.) et assure une meilleure rĂ©sistance de la bonne forme. Que le schĂšme soit lui-mĂȘme orientĂ© et encadrĂ© par des activitĂ©s opĂ©ratoires, cela ne fait pas de doute, mais il reste quâil se traduit par une attitude perceptive nouvelle en son mĂ©canisme et en ses rĂ©sultats par rapport aux simples compensations immĂ©diates du niveau primaire.
[p. 251]111. Un problĂšme fondamental se pose alors, qui est celui des filiations. A ne considĂ©rer quâun secteur gĂ©nĂ©tique limitĂ©, comme câest le cas de toutes les expĂ©riences de laboratoire un peu fines (oĂč lâon ne peut remonter en deçà de 5 ans en moyenne), on se trouve en prĂ©sence dâeffets dits primaires qui dominent aux Ăąges les plus bas, puis dâactivitĂ©s perceptives ultĂ©rieures, qui sont Ă cet Ă©gard gĂ©nĂ©tiquement secondaires. Mais les effets primaires (relativement au secteur considĂ©rĂ©) ne sont-ils pas eux-mĂȘmes relatifs Ă des activitĂ©s perceptives antĂ©rieures, par exemple nĂ©cessaires pour structurer les figures qui, une fois perceptibles dâun seul coup dâĆil, donnent alors lieu aux dĂ©formations primaires ? Autrement dit, si les activitĂ©s perceptives peuvent engendrer par choc en retour des erreurs secondaires, dont plusieurs dĂ©croissent avec lâĂąge aprĂšs une certaine pĂ©riode de croissance, les erreurs primaires ne seraient- elles pas elles-mĂȘmes des erreurs en ce sens secondaires, parce que supposant des activitĂ©s perceptives prĂ©alables et prĂ©coces dont elles ne constitueraient que les contre-coups ou les dĂ©pĂŽts ?
Comme on ne saurait soumettre des nouveau-nĂ©s ou des bĂ©bĂ©s de quelques mois Ă des mesures perceptives ordinaires et encore moins Ă des mesures tachistoscopiques, il ne reste quâĂ chercher si les activitĂ©s perceptives ultĂ©rieures, et notamment les schĂ©matisations que nous discutons maintenant, sont susceptibles dâengendrer Ă partir dâun certain Ăąge de nouveaux « effets de champ » qui prĂ©sentent la simultanĂ©itĂ© et le caractĂšre coercitif des effets primaires.
Or, câest ce que nous croyons avoir trouvĂ© en plusieurs cas. Bornons-nous pour lâinstant Ă une exemple tirĂ© Ă nouveau de la perception des bonnes formes. En Ă©tudiant avec B. Stettler v. Albertini (Rech. XIX) la maniĂšre dont les enfants de diffĂ©rents niveaux perçoivent les bonnes formes lorsquâelles sont prĂ©sentĂ©es en dessins entrecroisĂ©s, tronquĂ©s, en traits interrompus, en points, etc., nous avons Ă©tĂ© frappĂ©s par lâopposition suivante. Dâune part, une figure complexe prĂ©sentant lâentrecroisement dâun carrĂ©, dâun triangle, dâun rectangle, dâun parallĂ©logramme et dâun demi-cercle a donnĂ© lieu Ă une rĂ©cognition aisĂ©e des figures Ă©lĂ©mentaires : 73 % de rĂ©ussites Ă 4 ans (sauf pour le demi-cercle : 66 %), 89 Ă 93 % Ă 5 ans et 100 % Ă 6 ans. Dâautre part, les formes Ă parties Ă©chancrĂ©es (un angle enlevĂ© ou une dĂ©chirure sur un cĂŽtĂ©, etc.) ne sont perçues quâĂ 7 ou 8 ans (dans le 75 % des cas au moins). Et surtout les figures uniques reprĂ©sentĂ©es par traits interrompus
[p. 252](un cercle de 2,1 cm de diamĂštre reprĂ©sentĂ© par cinq arcs de 6 mm ; un carrĂ© de 2,5 cm de cĂŽtĂ© reprĂ©sentĂ© par ses quatre angles en deux traits de 4 mm chacun ; etc.) ne donnent lieu Ă la perception de la forme dâensemble quâĂ 6 ans (voir le tabl. 88).
Il semble ainsi que les lignes virtuelles comprises entre les traits pleins mais discontinus donnent lieu Ă une perception progressivement acquise par lâactivitĂ© exploratrice, mĂȘme dans le cas oĂč ces lignes virtuelles sâinscrivent dans le contour de bonnes formes. Nous avons donc, pour mieux assister Ă cette construction, prĂ©sentĂ© en outre six figures formĂ©es chacune de deux (et la derniĂšre de trois) bonnes formes entrecroisĂ©es mais indiquĂ©es en simples traits discontinus. Voici les moyennes obtenues sur 40 sujets pour les formes simples et sur 109 enfants de 4 Ă 7 ans examinĂ©s individuellement et une centaine collectivement (8-9 ans) pour les formes entrecroisĂ©es :
Tabl. 88. Récognition des bonnes formes représentées en traits interrompus (en %) (entre parenthÚses : n) :
Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, on peut ainsi distinguer trois Ă©tapes dans lâĂ©volution des lignes virtuelles, avec bien entendu une sĂ©rie de dĂ©calages selon laâplus ou moins grande complexitĂ© des Ă©preuves. Au cours de la premiĂšre, le sujet ne perçoit quâune lacune ou une interruption : ou bien donc il ne perçoit que les traits discontinus dessinĂ©s, ou bien il comble la lacune Ă sa maniĂšre mais avec une fantaisie montrant prĂ©cisĂ©ment quâil est demeurĂ© insensible aux lignes virtuelles et que la forme dâensemble nâexerce encore quâune coercition pour en imposer la longueur et la direction. Au cours de la seconde pĂ©riode, le sujet imagine des lignes virtuelles possibles, mais il les construit de proche en proche grĂące Ă des explorations, des transports, des transpositions et surtout des anticipations lui permettant, mais peu Ă peu, dâatteindre la forme la meilleure. Au cours de la troisiĂšme pĂ©riode, enfin, la ligne virtuelle est perçue de façon immĂ©diate et mĂȘme coercitive, et cela bien quâaucun Ă©lĂ©ment sensoriel ne la soutienne et quâelle se borne
[p. 253]à relier des données sensibles séparées par un espace vide (cf. les perceptions amodales de Michotte).
Lâessentiel pour nous est donc ici que la perception des lignes virtuelles comprises entre des traits rĂ©els, dans le contour dâune bonne forme, devient un effet de champ, mais Ă titre final et non pas initial, et uniquement dans la mesure oĂč cet effet, rendu en fin de compte coercitif, a Ă©tĂ© prĂ©parĂ© par une longue pĂ©riode dâactivitĂ©s perceptives antĂ©rieures. On voit dâemblĂ©e la portĂ©e dâune telle constatation : sâil en est ainsi dâeffets de champ tardifs, dus Ă des activitĂ©s perceptives, dont on peut suivre expĂ©rimentalement le dĂ©roulement, pourquoi nâen serait-il pas de mĂȘme dâeffets primaires plus prĂ©coces, mais en fonction dâactivitĂ©s plus simples et dont on nâaperçoit les indices au cours des premiĂšres annĂ©es, et surtout des premiers mois, quâen analysant lâensemble du comportement ?
§ 9. Conclusion : activitĂ©s perceptives et effets de champ 1.đ
Le fait fondamental dont il convient de repartir, au terme de cette analyse des multiples activitĂ©s perceptives, est que ces activitĂ©s conduisent toutes Ă des structurations plus poussĂ©es et plus objectives du donnĂ© perceptif, mais que, crĂ©ant ainsi des liaisons entre Ă©lĂ©ments jusque-lĂ non reliĂ©s (ou pas de la mĂȘme maniĂšre) elles provoquent parfois par cela mĂȘme, mais Ă titre secondaire ou dĂ©rivĂ©, des dĂ©formations dues Ă ces rapprochements nouveaux. Or, si les erreurs secondaires sont secondaires en leur dĂ©clenchement (Ă©tant donc dues Ă des mises en relation corrĂ©latives aux progrĂšs de la structuration), elles demeurent toujours primaires en leur mĂ©canisme intrinsĂšque, puisquâelles consistent en effets de centrations hĂ©tĂ©rogĂšnes (couplages incomplets) sans intervention nĂ©cessaire dâaucun facteur supplĂ©mentaire (sauf sâil y a dĂ©formation au cours des transports eux-mĂȘmes, mais nous avons pu faire lâĂ©conomie dâune telle hypothĂšse).
Câest ainsi que lâactivitĂ© exploratrice conduit Ă des relations Ă la fois synthĂ©tiques et analytiques, se substituant au syncrĂ©tisme initial, mais peut avoir pour effet de multiplier les centrations sur les parties jusque-lĂ mal analysĂ©es de la figure et par cela mĂȘme de renforcer lâerreur (illusion des
1 Rappelons que nous appelons effets de champ ou « primaires », les effets rĂ©sultant de lâInteraction immĂ©diate des Ă©lĂ©ments simultanĂ©ment perçus en un mĂȘme champ de centration.
[p. 254]espaces divisĂ©s). LâactivitĂ© de mise en rĂ©fĂ©rence aboutit Ă la construction de coordonnĂ©es perceptives, ce qui constitue un autre progrĂšs dans le sens de la structuration, mais, en rendant les directions hĂ©tĂ©rogĂšnes entre elles, elle favorise les polarisations de centrations lors des comparaisons dimensionnelles avec changements de direction (erreur de la verticale, etc.) Les transports et les transpositions spatio-temporels Ă©largissent dans lâespace le champ des comparaisons, mais dĂ©clenchent de nouveaux effets de centrations relatives en reliant des Ă©lĂ©ments jusque-lĂ sans liaisons. Les transports temporels et les anticipations permettent lâamĂ©lioration des comparaisons successives dans les effets dâexercice et de rĂ©pĂ©tition, mais aboutissent eux aussi Ă de nouveaux effets de centrations relatives en cas dâinĂ©galitĂ©s successives sĂ©riĂ©es ou de contrastes dĂ©jouant les anticipations dâĂ©quivalence (Usnadze). Les schĂ©matisations marquent lâachĂšvement de certaines structurations, mais peuvent aboutir par contre coup Ă des dĂ©formations ; etc.
Le problĂšme est alors de dĂ©cider si tous les effets primaires, tels que ceux dont les chap. I et II ont donnĂ© la description, ne seraient pas eux aussi secondaires par rapport Ă des structurations actives qui les auraient rendus possibles. Cette hypothĂšse ne revient naturellement pas Ă supposer un stade primitif dâactivitĂ©s perceptives suivi dâun second stade au cours duquel se constitueraient les effets « primaires », sans quoi il faudrait permuter nos dĂ©nominations. Elle consiste uniquement Ă attribuer au terme de « primaire » un sens relatif Ă la hiĂ©rarchie plus quâĂ la succession temporelle et Ă se rappeler que toute centration, avec les effets « primaires » quâelle comporte, est toujours insĂ©rĂ©e dans un contexte de mouvements du regard et donc toujours subordonnĂ©e Ă une activitĂ©. Mais cette activitĂ©, sans doute faible et mal coordonnĂ©e au dĂ©but, se dĂ©veloppe sans discontinuer jusquâaux paliers adultes (alors diffĂ©renciĂ©s selon les occupations professionnelles 1), tandis que les effets primaires demeurent qualitativement les mĂȘmes Ă tous les niveaux dâĂąge et sont simplement compensĂ©s quantitativement par de nouvelles activitĂ©s, bien que celles-ci, en construisant de nouveaux rapprochements, puissent dĂ©clencher par ailleurs dâautres effets de nature semblable. Ainsi le terme de « primaire » garde sa signification de « commun Ă tous les niveaux » et de « relatif aux effets localisĂ©s de centration » : le problĂšme est seulement
1 Cf. les travaux de P. Fralsse. Voir plus haut le tabl. 71.
[p. 255]dâĂ©tablir si les effets primaires ne seraient pas toujours subordonnĂ©s Ă des activitĂ©s structurantes, mais Ă des activitĂ©s multiples et successives dont les unes dĂ©clenchent lâapparition de ces effets primaires en tel domaine dĂ©terminĂ© par les structurations du moment, et dont les suivantes attĂ©nueront les effets primaires en ce domaine mais pour en dĂ©clencher dâautres dans les nouveaux domaines ouverts par les structurations ultĂ©rieures.

effets primaires constitutifs de lâillusion (ceux-ci demeurant par contre toujours semblables Ă eux-mĂȘmes quant aux actions locales de centration).

Â
Que la forme dâĂ©volution II constitue un cas particulier de la forme III cela est aisĂ© Ă comprendre si, comme lâa montrĂ© P. Fraisse, les diverses populations adultes rĂ©agissent diffĂ©remment selon leurs diffĂ©renciations professionnelles (techniciens, scientifiques ou littĂ©raires, etc.), ce qui correspond Ă divers niveaux dâexercice perceptif : une mĂȘme courbe de type II peut donc aboutir Ă des terminaisons A, B ou C (fig. 5011) et, si lâon a B ou C, il sâagit dâune forme dâĂ©volution III.
Quant Ă la forme dâĂ©volution I, que lâon nâĂ©tudie en fait quâĂ partir de 4 et surtout de 5 ans, il suffirait, pour quâelle soit Ă considĂ©rer comme une forme III (voir fig. 50 sous I), que les sujets de 2-3 ans ou moins prĂ©sentent une illusion moindre quâĂ 4-5 ans, non pas parce que leurs effets de centration seraient plus faibles, mais parce que, les figures Ă©tant moins bien structurĂ©es, les inĂ©galitĂ©s dimensionnelles frapperaient moins Ă premiĂšre inspection et donneraient lieu Ă une distribution des centrations et surtout des « rencontres » moins hĂ©tĂ©rogĂšne.
En effet, rien ne prouve que les perceptions initiales des quelques semaines consĂ©cutives Ă la naissance fournissent dâemblĂ©e une apprĂ©hension des figures euclidiennes et, si la perception passe prĂ©cocement par les mĂȘmes Ă©tapes que les reprĂ©sentations figurĂątes ultĂ©rieures (dessin, image mentale, etc.), il est au contraire probable quâelle dĂ©bute par une phase au cours de laquelle dominent les structures topologiques avec
[p. 257]leurs relations de voisinage (cf. la « proximité » perceptive), de sĂ©paration (cf. la « sĂ©grĂ©gation » perceptive), dâenveloppement, dâouverture et de fermeture, de frontiĂšre, etc. En ce cas les relations de distance et de grandeur seraient Ă construire au lieu dâĂȘtre donnĂ©es dĂšs le dĂ©part et, effectivement, les recherches sur la constance de la grandeur au cours de la premiĂšre annĂ©e semblent montrer que la comparaison mĂȘme des grandeurs (perception des inĂ©galitĂ©s ou Ă©galitĂ©s) est difficile avant la coordination de la vision et de la prĂ©hension. Les relations de parallĂ©lisme et de perpendicularitĂ© sont sans doute encore plus malaisĂ©es Ă saisir dâemblĂ©e, etc. Il en rĂ©sulte quâavant de pouvoir ĂȘtre sensible Ă des illusions comme celles du rectangle, des angles, du losange, des Courbures, des trapĂšzes et de MĂŒller-Lyer, etc., le jeune enfant doit ĂȘtre en mesure de percevoir ces figures comme nous et pour cela de les structurer selon leurs relations constitutives fondamentales. Or, il est prĂ©cisĂ©ment douteux quâil en soit ainsi Ă tout Ăąge, et il est probable que, pour en arriver lĂ , lâintervention de certaines activitĂ©s perceptives prĂ©coces soit nĂ©cessaire, sous la forme dâactivitĂ©s Ă©lĂ©mentaires de fixation (car il sâagit dâabord dâapprendre Ă regarder, par exemple pas trop loin ni trop prĂšs de la figure, etc.) et de mise en position, de segrĂ©gation, dâapprĂ©ciation de longueurs entre Ă©lĂ©ments voisins, dâapprĂ©ciation des directions Ă lâintĂ©rieur de la figure, etc. Il est donc trĂšs vraisemblable que lâerreur initiale soit moindre, et quâelle croisse en fonction de ces activitĂ©s Ă©lĂ©mentaires avant de dĂ©croĂźtre plus tard sous lâinfluence des explorations de dĂ©tail, etc.
On aperçoit alors que la rĂ©duction des formes dâĂ©volution I, II, et III Ă la forme III, conçue comme la plus gĂ©nĂ©rale, conduirait Ă interprĂ©ter ces courbes de dĂ©veloppement comme Ă©tant analogues, mais en termes de genĂšse rĂ©elle entre 0 et 14-15 ans, Ă ce que sont, en terme de « genĂšse actuelle », les courbes dâĂ©volution de lâillusion en fonction des durĂ©es de prĂ©sentation (chap. II, § 6). On a vu, en effet, quâen prĂ©sentations tachistoscopiques, les illusions passent par un maximum temporel du fait quâaux trĂšs courtes durĂ©es les rencontres sont peu nombreuses et plus homogĂšnes (avec Ă©videmment une structuration moins bonne ou moins dĂ©taillĂ©e de la figure), quâaux durĂ©es un peu moins courtes les rencontres sont plus nombreuses et plus hĂ©tĂ©rogĂšnes et quâaux durĂ©es plus longues lâexploration dĂ©taillĂ©e agit dans lĂ© sens de rencontres
[p. 258]de plus en plus nombreuses mais aussi de plus en plus homogĂšnes. Or, le tableau que nous proposons maintenant de la succession des types I-III dâĂ©volution avec lâĂąge obĂ©irait Ă des lois analogues, mutatis mutan- dis : une phase de structuration initiale, due Ă des activitĂ©s perceptives Ă©lĂ©mentaires et au cours de laquelle lâillusion croĂźt parce que, mieux la figure est structurĂ©e, et plus nettement apparaissent les inĂ©galitĂ©s dimensionnelles ou directionnelles qui sont sources de lâhĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© des centrations et des rencontres ; puis, aprĂšs un maximum temporel situĂ© entre 9 et 12 ans pour le type III (fig. 51) et beaucoup plus tĂŽt pour le type I (fig. 51 sous I), les explorations, transports, etc., dĂ©termineraient une phase de dĂ©croissance de lâillusion. La seule diffĂ©rence entre les
trois types dâĂ©volution (diffĂ©rence correspondant Ă celles que lâon trouve dĂ©jĂ , on sâen souvient, pour lâĂ©volution en fonction des durĂ©es de prĂ©sentation) serait donc que, pour le type I, le maximum serait gĂ©nĂ©tiquement prĂ©coce, pour le type III situĂ© Ă 9-12 ans et pour le type II plus tardif encore, lorsquâil se manifeste.

sion donnent lieu, chacun pour sa part, Ă une Ă©volution de type 1 : câest le cas de lâillusion des angles (tabl. 5 et 6 et Rech. X), de celle des diagonales dâun parallĂ©logramme simple (tabl. 12), et de celle des cĂŽtĂ©s du rectangle (illusion de mĂȘme forme que celle des cĂŽtĂ©s du parallĂ©logramme). Toutes les composantes de lâillusion de Sander sont donc primaires,â tandis que lâillusion complexe de Sander est elle-mĂȘme secondaire : un tel fait semble ainsi fournir la preuve que la seule diffĂ©rence entre les illusions secondaires (type II ou III dâĂ©volution) et primaires (type I) tient Ă 1 la complexitĂ© des figures, qui exige une structuration active prĂ©alable pour donner lieu aux rapprochements engendrant lâillusion, avant quâune exploration plus poussĂ©e affaiblisse en fin de compte cette derniĂšre. Les jeunes sujets, ne parvenant pas Ă percevoir simultanĂ©ment tous les Ă©lĂ©ments de la figure 1, ne prĂ©sentent alors quâune illusion restreinte faute des rapprochements nĂ©cessaires2; lâillusion croĂźt ensuite avec les activitĂ©s permettant la structuration, jusquâĂ une troisiĂšme phase oĂč les explorations, Ă©ventuellement guidĂ©es par des esquisses de construction gĂ©omĂ©trique, conduisent Ă des compensations qui modĂšrent Ă nouveau lâerreur, mais pour de tout autres raisons et en fonction dâactivitĂ©s perceptives diffĂ©rentes des prĂ©cĂ©dentes3.
Or, cet exemple nâest pas unique. Titchener, Wagner et Werner ont Ă©tudiĂ© lâillusion provoquĂ©e par deux figures comportant chacune en son centre un cercle de 16,5 mm de rayon, mais le cercle de la figure I Ă©tant entourĂ© de cinq cercles de 25 mm et celui de la figure II de neuf cercles de 9 mm de rayon : on voit alors le cercle II de 16,5 mm comme plus grand que le cercle I objectivement Ă©gal. Une telle erreur systĂ©matique croĂźt alors avec lâĂąge tandis que ses composantes consistent Ă©videmment en effets de contraste qui dĂ©croissent avec le dĂ©veloppement. Or, ici Ă nouveau il est facile de voir que ce qui augmente avec lâĂąge nâest pas autre chose quâune structuration attentive de la figure : mieux le sujet regardera la figure dans chacune de ses relations et (1) plus il verra de relations contrastantes entre chacun des cercles extĂ©rieurs et le cercle central ; (2) mieux il verra aussi lâĂ©galitĂ© entre les cercles extĂ©rieurs, ce qui renforce le contraste entre chacun
1 Au nombre de neuf.
2 On sait dâailleurs que la figure renversĂ©e ne donne lieu Ă tout Ăąge quâĂ une illusion trĂšs faible, parce quâalors les deux diagonales se prĂ©sentent comme les cĂŽtĂ©s dâun angle dĂ©tachĂ© du reste de la figure et que les Ă©lĂ©ments de dĂ©formation sont alors nĂ©gligĂ©s.
3 Les effets de quatre rĂ©pĂ©titions diminuent lâerreur de 15 Ă 27 % chez lâadulte.
[p. 260]dâeux et le cercle central. Les raisons de lâaugmentation de lâillusion avec lâĂąge sont donc ici assez analogues Ă celles qui expliquent lâĂ©volution de lâillusion dâOppel-Kundt sauf quâil y a en outre contraste entre certaines parties de la figure et non pas entre chaque partie et le tout. Mais ici Ă nouveau, cette augmentation avec lâĂąge tient indirectement aux progrĂšs de la structuration, tandis que les composantes de lâillusion sont de nature primaire, comme dans le cas de la figure de Sander et de celle dâOppel-Kundt.
Mais, si des faits de ce genre semblent Ă eux seuls probants, une vĂ©rification plus gĂ©nĂ©rale de notre interprĂ©tation reste assurĂ©ment malaisĂ©e, car elle supposerait la mise en Ă©vidence de ce que lâon pourait appeler une activitĂ© perceptive primaire, contemporaine des premiers effets de champ. Le fait que cette supposition puisse correspondre Ă certains modĂšles neurologiques, comme ceux quâa utilisĂ©s D. Hebb pour justifier son hypothĂšse dâun apprentissage primaire 1 ne suffit pas Ă rendre nĂ©cessaire une telle conception, dont elle indique seulement la communautĂ© de tendances avec certaines notions rĂ©pandues aujourdâhui. Par contre, en admettant que les effets primaires sont solidaires dâactivitĂ©s perceptives primaires comme les effets secondaires le sont dâactivitĂ©s perceptives secondaires, on est conduit Ă en infĂ©rer que les effets de champ sâaccroissent en Ă©tendue au cours du dĂ©veloppement, tout en diminuant dâintensité : or cette consĂ©quence de lâinterprĂ©tation est vĂ©ritable en fait. Lâexemple des lignes virtuelles qui finissent par ĂȘtre perçues sous une forme immĂ©diate et coercitive (§ 8 sous III) en est une illustration Ă titre dâeffets non dĂ©formants en eux-mĂȘmes, et lâexemple des erreurs sur la verticale augmentant avec lâĂąge en tachistoscopie avec fixation sur lâhorizontale (Chap. II § 6) en est une autre illustration Ă titre dâeffet dĂ©formant.
Et surtout, lâhypothĂšse des activitĂ©s perceptives primaires conduisant aux structurations Ă©lĂ©mentaires de la perception trouve sa justification dans lâexamen des comportements du nourrisson pendant les 12 Ă 18 premiers mois ; et cet examen conduit mĂȘme Ă franchir un pas de plus dans cette interprĂ©tation fonctionnaliste et activiste de la perception et Ă concevoir les activitĂ©s primaires comme subordonnĂ©es Ă lâactivitĂ© sensori-motrice dans son ensemble. A Ă©tudier, en effet, comme nous lâavons tentĂ© jadis2, le dĂ©veloppement des rĂ©actions du
1 D.O. Hebb, The Organisation 0/ Behavior, New York (Wiley), 1949.
2 J. Piacet, La naissance de lâintelligence chez lâenfant et La construction du rĂ©el chez lâenfant, NeuchĂątel et Paris (Delachaux et NiestlĂ©).
[p. 261]nourrisson aux objets, de ses conduites exploratrices et de ses coordinations spatio-temporelles, on ne peut sâempĂȘcher de voir dans les perceptions de 0 Ă 12-18 mois le produit dâune sĂ©dimentation continue ou de cristallisations successives Ă partir des activitĂ©s sensori-motrices, et non pas une rĂ©alitĂ© indĂ©pendante qui dirigerait dâavance ou au fur et Ă mesure ces mĂȘmes activitĂ©s. Par exemple, les segrĂ©gations dâobjets individuels et la relation existant entre un objet « posĂ© sur » un autre et ce support lui-mĂȘme (relation Ă©tudiĂ©e par Szuman et par Baley avant que nous nâayons repris lâanalyse) sont Ă©troitement liĂ©es aux actions de saisir et de dĂ©placer, de tirer un support pour atteindre un objectif Ă©loignĂ© posĂ© vers son extrĂ©mitĂ©, etc. Les manipulations dâobjets avec explorations dĂ©taillĂ©es (tactiles et visuelles) des diffĂ©rentes faces, jouent dâautre part un rĂŽle fondamental dans la construction des formes, etc.1
Bref, lâinterprĂ©tation suggĂ©rĂ©e en ce § 9 des relations entre les effets primaires et les activitĂ©s perceptives ne porte que sur un aspect particulier dâun problĂšme bien plus large, qui est dâabord celui des relations entre les activitĂ©s perceptives et les activitĂ©s sensori-motrices en gĂ©nĂ©ral, et qui est finalement celui des relations entre la perception et lâintelligence. Ce sera donc Ă la Partie III de cet ouvrage Ă rĂ©pondre Ă ces questions sous leur forme gĂ©nĂ©ralisĂ©e. Mais auparavant, il convient de terminer notre analyse des activitĂ©s perceptives en examinant ce que nous savons, du point de vue gĂ©nĂ©tique, des constances et de la causalitĂ© perceptives, manifestations dâactivitĂ©s perceptives compensatrices relativement primitives en leur source et se poursuivant jusque vers 12-15 ans, ainsi que des perceptions du mouvement, de la vitesse et du temps.
1 A dĂ©faut dâune analyse psychogĂ©nĂ©tique des dĂ©buts de la perception, lâanalyse pathologique fournit dâailleurs de nombreuses donnĂ©es utiles. En Ă©tudiant les comparaisons de grandeur sur des enfants dyslexiques, etc., W. Bladergroen a par exemple observĂ© de nombreux sujets ne parvenant pas Ă dĂ©cider visuellement laquelle Ă©tait la plus grande de deux rĂ©glettes de 3 et de 5 cm alors quâils y parvenaient tactilement, tandis que les rĂ©ussites visuelles sans rĂ©ussite tactile (cas plus rares) sâaccompagnaient de troubles de la troisiĂšme dimension. Il existe donc un niveau oĂč les comparaisons visuelles de grandeurs nâexistent point encore, et leur Ă©laboration semble liĂ©e Ă lâaction entiĂšre, et ne pas dĂ©pendre seulement de la perception.