Chapitre VIII.
Conclusion l’épistémologie de la perception
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En conclusion de cet ouvrage, nous pouvons et devons nous demander quel est le rôle de la perception dans la connaissance. Nous le pouvons parce que tout ce qui précède nous y a préparés. Mais nous le devons parce que, à se refuser de considérer les notions comme tirées de la seule perception, on soulève alors le problème de la signification de celle-ci dans l’acte de la connaissance.
§ 1. L’aspect figuratif et l’aspect opératif de la connaissance.🔗
Toute connaissance appréhende des structures, par opposition à la vie affective qui constitue l’énergétique ou plus précisément l’économie de l’action 1. Mais ces structures peuvent elles-mêmes être figuratives, comme le sont la perception et l’image mentale, ou opératives comme le sont les structures de l’action ou des opérations (nous parlerons pour celles-ci de structures opératoires au sens propre ou restreint2, tandis qu’« opératif » sera utilisé pour l’ensemble des actions extérieures ou intériorisées qui précèdent l’opération aussi bien que pour celles qui atteignent le niveau opératoire). Les questions sont alors d’établir le rôle respectif des structures figuratives et opératives ainsi que leurs liaisons.
Connaître consiste à construire ou à reconstruire l’objet de la connaissance, de façon à saisir le mécanisme de cette cons-
1 L’économie au sens du « réglage des forces » de P. Janet.
2 Est dite opération une action intérlorisable, réversible et constituant avec d’autres, dont elle est solidaire, une structure caractérisée par des lois de totalité dans lesquelles interviennent l’une ou l’autre forme de la réversibilité.
[p. 442]truction ; ce qui revient à dire (si l’on préfère employer les expressions mêmes que le positivisme a constamment, mais en vain, frappées de sa condamnation) que connaître, c’est produire en pensée, de manière à reconstituer le « mode de production des phénomènes ». Si l’on admet cette définition, qui correspond aux tendances constantes de la pensée scientifique (malgré ces interdictions du positivisme), il va soi que les structures opératives jouent le rôle principal dans la connaissance, d’où le primat indiscuté des explications logico-mathé- matiques.
Mais il s’agit alors de comprendre le rôle des structures figuratives et singulièrement des structures perceptives. Nous ne saurions traiter ici des structures figuratives en général, car nous n’avons pas terminé l’ensemble des recherches que nous avons entreprises sur le rôle de l’image dans la pensée de l’enfant en son développement. A nous en tenir à ce que personne n’ignore, on pourrait objecter que la définition proposée de la connaissance reste trop étroite, car certaines disciplines scientifiques réservent une place importante aux questions de configuration, et cela jusqu’en mathématiques où la géométrie a commencé par être essentiellement figurative. Cet exemple est même très instructif du point de vue de la perception, car on a longtemps opposé aux mathématiques « pures » (théorie des nombres et analyse) les mathématiques considérées comme appliquées, telle la géométrie fondée sur 1’« intuition » au sens précisément de la perception. Or, l’évolution récente de la géométrie montre le caractère fragile d’une conception dans laquelle les structures figuratives seraient considérées comme occupant un domaine à part, juxtaposé au domaine opératif, mais sur le même plan que lui. En effet, à partir notamment du célèbre « programme d’Erlangen » où F. Klein proposait de réduire chacune des variétés de géométries à un groupe fondamental de transformations, la géométrie est devenue nettement opérative et a conquis par le fait même sa place légitime dans les mathématiques pures : non seulement chaque forme d’espace peut être engendrée grâce aux opérations constitutives de son « groupe » fondamental, mais encore on peut passer d’une géométrie à une autre selon les règles de subordination d’un « sous-groupe » à un « groupe », de telle sorte que le primat de la transformation par rapport à la configuration s’est vérifié en géométrie comme ailleurs.
il serait donc vain de chercher à distinguer deux types de connaissance, l’une opérative et l’autre figurative, selon les
[p. 443]objets ou les domaines à explorer, et il convient de trouver un autre mode de liaison entre ces deux aspects de la fonction cognitive.
Sans doute pourra-t-on commencer par dire qu’un système opératif de transformations consiste à modifier certains états en d’autres, et réciproquement, et que ces états ne sauraient être caractérisés que par des configurations : ainsi l’aspect figuratif de la connaissance fournirait la signalisation ou la représentation des états, tandis que l’aspect opératif porterait sur leurs transformations. Parvenus au niveau de leur solidarité nécessaire, ces deux aspects seraient donc indispensables l’un et l’autre, mais selon un mode de subordination de la configuration à la transformation ; tandis que, livré à lui-même et à ses seules capacités, l’aspect figuratif donnerait lieu à toutes sortes d’illusions systématiques, parce que centré sur les états sans la décentration correctrice fournie par les transformations ; d’où les erreurs de la perception (sans parler ici des lacunes de l’image, antérieurement aux niveaux opératoires).
Mais si tout cela est vrai, cela ne suffit nullement encore, parce que la nature opérative de la connaissance en général, et singulièrement la nature opératoire de l’intelligence conduisent, si l’on en dégage tout le sens, aux antipodes de l’intellectualisme. L’intellectualisme (que certains appellent idéalisme) consiste à dissocier le sujet de l’objet et à s’imaginer que, du seul fait qu’il existe une logique et une mathématique « pures », l’univers entier pourrait être connu et déduit par de simples démarches de la pensée. Or, l’objet s’impose au sujet selon des interactions telles que si, pour le connaître, il est nécessaire d’agir sur lui et de le reconstruire, (cette reconstruction ne l’atteignant peut-être d’ailleurs qu’à la manière dont, en mathématiques, on tend vers une « limite »), il n’est pas moins nécessaire de recourir à l’expérience1. Le caractère propre de la conception opératoire de l’intelligence consiste alors à se refuser d’admettre tout dualisme radical entre l’expérience et la déduction et à considérer l’expérience comme une structuration progressive et non pas simplement comme une lecture, tandis que la déduction est une coordination d’opérations et non pas simplement un discours : or, l’expérience consistant à agir sur les objets et les opérations déductives consistant en actions intériorisées et coordonnées, il n’y a donc entre la structuration
1 Et cela jusqu’à un certain niveau de la formation des opérations logico- mathématiques, puisque, outre l’expérience physique, il existe une expérience logico-mathématique avec abstraction à partir des actions.
[p. 444]qui intervient dans l’expérience et celle des constructions déductives qu’une différence de degré (du point de vue du fonctionnement), provenant de ce que, dans la construction purement déductive tout est ou construit ou postulé, tandis que dans la construction expérimentale il s’y ajoute un certain nombre de données, plus ou moins important selon les cas, qui doivent être tirées des faits. Il en résulte alors un ensemble de conséquences fondamentales quant aux rôles respectifs des aspects figuratif et opératif de la connaissance ou des structures de configuration et de transformation, puisque la configuration, dans une construction purement déductive, n’est qu’un des états situés entre deux transformations, mais rigoureusement homogènes à celles-ci, tandis que dans la structuration expérimentale, la configuration n’est pas sans plus transformable et fournit donc des connaissances de fait non entièrement intégrables à la déduction mais tendant seulement à le devenir.
Pour comprendre ces rôles respectifs, insistons encore sur le fait que la connaissance logico-mathématique ne nous détache pas du réel ou du monde des objets, mais l’élargit seulement en l’insérant dans l’ensemble des possibles. Il n’en existe pas moins une concordance remarquable entre ces cadres possibles, ou certains d’entre eux, et les données de l’expérience, de telle sorte qu’après coup on peut toujours faire la théorie logico-mathématique d’un phénomène physique, et qu’on peut même souvent l’anticiper par le calcul. Mais l’expérience est nécessaire pour décider lequel des cadres possibles convient. Il s’y ajoute cette circonstance essentielle que, plus le fait est concret ou immédiat, c’est-à -dire non élaboré par une dissociation préalable des facteurs, et plus il relève du mélange et du fortuit, ce qui renforce considérablement les obstacles à la déductibilité intégrale de l’expérience et caractérise l’originalité individuelle et irréversible de chaque événement particulier, la déduction mathématique ne pouvant plus en ces cas procéder qu’en gros, c’est-à -dire statistiquement, tandis que le fait brut et singulier résiste.
C’est ce caractère semi-déductible et semi-irréductible de l’expérience qui explique les propriétés ambiguës du figurai, lequel tend d’une part à une organisation des configurations en tant qu’états de transformations déductibles, mais qui, d’autre part, fournit la seule connaissance possible dans les cas où les états et leurs transformations ne sont pas ou pas encore déductibles. C’est ce qui explique, d’autre part, les difficultés de filiation sur lesquelles nous avons insisté aux chap. VI et VII :
[p. 445]le figurai perceptif n’est pas à l’origine des systèmes de transformations opératoires, mais il les préfigure indirectement (ou par parenté collatérale) dans la mesure où il est déjà structuré par les structures opératives en jeu dans l’activité sensori-motrice. Mais ne revenons pas à ces questions de filiation et bornons-nous, en cette conclusion, ’à celles de connaissance.
Or, d’un tel point de vue, la signification de l’aspect figuratif de la connaissance, dans tous les cas où l’imbrication des données de l’expérience est telle que la construction déductive en jeu dans cette expérience ne peut être achevée, est déterminée par les deux facteurs expliquant cet inachèvement : (1) le figurai fournit les indices conduisant à préférer tel cadre déductible possible à tels autres dans l’interprétation du fait donné ; (2) le figurai fournit d’autre part, une esquisse approchée et nécessairement symbolique (au sens large des symboles pour l’image et des indices pour la perception) de ce fait donné lorsque son caractère immédiat de mélange ou de contingence fortuite le rend imperméable à la déduction de détail.
En d’autres termes, tandis que l’opération élabore des cadres j généralisables et tend à réduire le réel à des structures de transformations déductibles, la perception se situe hic et nunc et ï a pour fonction d’insérer chaque objet ou événement particulier dans ces cadres d’assimilation possible. Les perceptions ne constituent donc pas la source de la connaissance, puisque celle-ci procède de l’action entière, en ses schèmes opératifs, mais elles assument la fonction de connecteurs assurant à chaque instant et en leur point spatial d’application, le contact entre les actions ou opérations, d’une part, et les objets ou événements, de l’autre. Elles transmettent alors leurs messages sous forme figurative, parce qu’elles ne sauraient procéder autrement, tandis que le décodage consiste à les intégrer dans la mesure du possible aux systèmes de transformations.
On saisit alors la double nature ou la bipolarité des perceptions ou même des structures figurales en général, selon qu’elles sont polarisées du côté du sujet ou du côté des objets ; et cela avec d’autant moins de délimitation possible entre ces deux orientations simultanées que ces perceptions sont plus primitives. Du côté du sujet, le figurai tend à s’organiser, sous l’influence des activités perceptives, en configurations homogènes aux transformations, c’est-à -dire pouvant servir d’états entre deux transformations déterminées d’un système cohérent : d’où la préfiguration apparente de la notion opératoire dans la perception. Mais, du côté des objets, précisément parce qu’il
[p. 446]est lié au hic et mine et qu’il ne dispose pas des instruments de comparaison à distances spatio-temporelles suffisants pour structurer les transformations, le figurai se borne à construire des esquisses approchées de configurations objectives, esquisses procédant par échantillonnage (centrations et « rencontres ») avec des moyens restreints de coordination (« couplages incomplets »). Il en résulte que, du côté de l’objet la perception ne constitue, non seulement pas la source des connaissances, car les renseignements qu’elle fournit n’acquièrent de signification qu’assimilés par les schèmes sensori-moteurs, mais encore pas non plus un connecteur irréprochable, car ces renseignements doivent eux-mêmes être complétés et corrigés pour donner lieu à assimilation. Mais comme, sous l’influence des activités sensori-motrices puis représentatives, les activités perceptives se livrent déjà en partie à ces compléments et à ces corrections, ainsi qu’à des débuts d’assimilation et de schématisation, et cela même au cours des sédimentations en effets de champ, il en résulte aussi que, du côté du sujet, la perception fournit en gros les services de connexion que l’on attend d’elle et que, grâce aux apports constants des instances de niveau supérieur, elle parvient à constituer un reflet de l’intelligible assez consistant pour que les sensualistes et empiristes de tous les temps aient cru pouvoir chercher en elle l’origine de nos connaissances.
Au total, les structures figurales jouent donc un rôle nécessaire dans la connaissance, mais un rôle subordonné en ce sens, d’une part, que lors de l’achèvement des systèmes opératoires, elles ne correspondent qu’aux « états » entre lesquels s’effectuent les transformations, et en ce sens, d’autre part, qu’aux niveaux antérieurs ou inférieurs aux opérations, elles aboutissent à des configurations mixtes, préfigurant les structures opératoires dans la mesure où elles sont déjà enrichies d’apports supérieurs à leur niveau mais sujettes à déformations dans la mesure où elles ne bénéficient pas encore de la perspective décentrée propre aux systèmes de transformations.
§ 2. Empirisme, apriorisme et interaction entre le sujet
et l’objet.🔗
Le problème épistémologique se pose à deux étages bien distincts en ce qui concerne la perception. On peut d’abord se demander, en supposant que la perception nous fournit une
[p. 447]connaissance adéquate de l’objet, jusqu’à quel point toute connaissance dérive de la perception : c’est la position classique du problème soulevé par le sensualisme et l’empirisme. Mais on peut ensuite se demander si et jusqu’à quel point la perception nous donne précisément une connaissance adéquate de l’objet et l’on retrouve alors les mêmes problèmes mais sur un autre plan, plus élémentaire que le premier.
I. Nous n’avons pas à rediscuter du premier de ces deux problèmes, puisque l’ensemble des chap. VI et VII indique la solution à laquelle nous avons été conduits. Cette solution revient d’abord à répondre que tout ce qui est à l’œuvre dans l’intelligence n’a pas passé par les sens : « Nisi ipse intel- lectus » disait profondément Leibniz, mais encore faut-il s’entendre sur ce qu’on entendra par intellectus. Si celui-ci comprend les schèmes sensori-moteurs et toute la logique de l’action, alors on ne peut qu’être d’accord avec la formule leib- nizienne. Mais s’il ne comporte que le système des opérations de la pensée représentative, alors il est inexact d’accorder à l’empirisme que tout le contenu de l’intelligence provient des sens, puisque le schématisme de l’action intervient en ce contenu (chaque structure constituant un contenu pour les structures supérieures et une forme pour les inférieures) sans que les schèmes comme tels soient perceptibles. En d’autres termes, il n’est pas possible de répartir simplement les fonctions cognitives en perception (« les sens ») et raison, parce que tout le domaine de l’action constitue à la fois le point de départ de la raison et une source d’organisation et de réorganisation continuelle pour la perception.
Aussi bien la réponse la plus décisive à l’empirisme n’a-t-elle pas été fournie par le rationalisme leibnizien mais par le renversement des positions effectué par Kant sur le terrain de la perception aussi bien que de l’intelligence : en considérant l’espace et le temps comme des formes a priori de la « sensibilité » Kant a soulevé, dans le domaine des perceptions elles- mêmes, la question, ruineuse pour l’empirisme, d’une organisation possible des formes perceptives provenant du sujet comme tel. Sans doute, Kant se référait-il à un sujet transcen- dental au lieu de poser le problème en termes d’activités perceptives et de construction réelle. Sans doute aussi, restait-il influencé par les casiers traditionnels à cloisons étanches : la sensibilité, d’un côté, et l’entendement de l’autre. Mais si l’on néglige la lettre pour s’en tenir à l’esprit, Kant était dans le vrai en admettant que les perceptions sont organisées dès le
[p. 448]départ, au lieu de procéder par associations entre sensations isolées, et en attribuant à cette organisation la même source relative au sujet1 que celle des catégories de l’entendement. C’est donc dans un sens analogue que la solution proposée par nos chap. VI et VII a insisté (et c’est son second aspect) sur la préfiguration des notions dans les perceptions, en reprenant la formule de Michotte, non pas dans le sens d’une abstraction des notions à partir de la perception, mais d’une structuration des perceptions procédant d’une façon analogue à celle des notions parce que procédant de racines sensori-motrices communes.
II. Mais en déplaçant les questions épistémologiques au sein même de la perception, on soulève alors le second problème, dont il nous reste à traiter : celui des relations entre le sujet et l’objet dans le déroulement du processus perceptif.
Notons d’abord qu’il est assez frappant de retrouver, dans les discussions sur les rapports entre la sensation et la perception soulevées par la théorie de la Gestalt à partir de 1912, une transposition à l’intérieur de la perception comme telle des questions jadis posées quant aux relations entre « les sens » et « la raison ». Nil est in perceptione quod non guérit in sensu, aurait pu dire G. E. Millier à W. Koehler au cours de leur polémique ; à quoi celui-ci aurait pu répondre : nisi ipse per- ceptio. Ce qui revient à dire indirectement : pour autant que les données sensorielles sont plus proches des stimuli objectifs que la perception elle-même, il y a autre chose en celle-ci que de tels enregistrements élémentaires. Le problème est ainsi soulevé de savoir jusqu’à quel point la perception est une « copie » ou tout au moins une traduction fidèle de l’objet et jusqu’à quel point elle ajoute des éléments de transposition, de coordination interprétative, bref d’assimilation à des structures relevant de l’activité du sujet. Or, à examiner d’un tel point de vue les positions des divers auteurs, ou écoles, il n’est pas difficile de retrouver, sur ce terrain exclusivement perceptif, les principales positions épistémologiques.
Il y a d’abord la liaison classique de l’associationnisme et de l’empirisme. Quand G. E. Millier opposait à la notion de Gestalt celle de « complexe associatif » par liaisons automatisées entre sensations élémentaires, il donnait de la perception
1 C’est cette notion kantienne de l’activité du sujet qui a sans doute inspiré à K. Marx l’une de ses célèbres thèses contre Feuerbach, où il oppose à la « perception sensible » la « sensibilité en tant qu’activité pratique des sens de l’homme » !
[p. 449]une conception contenant tout ce qu’il fallait pour justifier l’hypothèse empiriste de la connaissance-copie, la copie étant alors en l’espèce la perception elle-même. H. Piéron n’est pas loin d’un tel modèle explicatif de la perception, mais il en corrige, à la fin de son ouvrage sur « La sensation, guide de vie », l’interprétation épistémologique possible en faisant cette remarque fondamentale que la sensation elle-même n’est que symbolique et fournit des objets une image moins vraie que les équations mathématiques. C’est donc que la « copie » est devenue traduction approximative, et Ampère faisait déjà , à propos également du caractère symbolique de la sensation, des remarques du même ordre.
Il n’est pas besoin de souligner que, du point de vue où nous nous sommes placés dans cet ouvrage, nos objections principales à l’empirisme sont la part considérable des activités du sujet dans les processus perceptifs et la part considérable de choix bu de décision qui intervient dans ces activités. Qu’il s’agisse d’exploration, à commencer par le choix même des points de centration, de mise en référence, de transpositions ou d’anticipations, etc., le sujet ne subit pas la contrainte de l’objet, mais il dirige ses essais comme dans la solution d’un problème. Mais le plus frappant est l’ensemble des démarches nécessaires aux estimations les plus élémentaires : loin de demeurer simplement réceptif, le sujet procède par une sorte d’échantillonnage, pensant à multiplier les « rencontres » à partir du point de centration le plus rentable et à les coordonner au moyen d’un jeu de « couplages » : on se rappelle que la loi du maximum temporel oblige à distinguer ces deux mécanismes, l’intervention nécessaire des couplages attestant ainsi la part de coordination plus ou moins « active » selon les situations qui s’ajoute aux simples enregistrements. Tout cela pour ce qui est des simples estimations de grandeurs, etc. Quant à « l’identification » des objets, les modèles élaborés par J. Bruner ou par F. Bresson montrent assez la complexité des interventions du sujet (« filtrage », schèmes temporels, « hypothèses » et « décisions », etc.), opposées aux schémas de l’associationnisme.
Quant à la conception aprioriste de la perception, elle existe en certaines tendances de l’école gestaltiste. Nous avions fait jadis un tel rapprochement et Koffka nous l’avait reproché comme insoutenable. Mais si effectivement l’inspiration de Wertheimer, Koehler et Koffka est nettement phénoménologique.
[p. 450]il n’en reste pas moins que des auteurs comme W. Metzger interprètent les « Gestalt » géométriques les plus générales dans un sens authentiquement kantien 1 en prétendant y découvrir les « conditions d’organisation préalables à toute expérience ». Comme il a été noté au début de ce § 2 (sous I), l’idée d’un schématisme perceptif, dont le présent ouvrage soutient l’importance, est influencée par une inspiration analogue, mais dans le sens d’une construction génétique et non pas transcendentale. Aussi ne saurions-nous suivre Metzger dans son apriorisme proprement dit, pour cette raison que les conditions perceptives préalables à toute expérience ne sont pas nécessairement antérieures à cette expérience : il peut s’agir de lois d’équilibre intervenant dès les premiers contacts entre le sujet et l’objet et ne précédant donc pas l’expérience, mais la réglant dès le départ en tant que condition immanente (et non pas transcendentale) de sa structuration.
Ce recours aux lois d’équilibre ainsi que l’hypothèse d’une interaction fondamentale entre le sujet et l’objet caractérisent alors la conception gestaltiste sous son aspect phénoTnénolo- gique, et, pour ce qui est de ces deux notions générales, on a vu le rôle que nous leur conservions dans le présent ouvrage. Cependant la conception de l’équilibre à laquelle nous avons été conduits ne se confond pas avec celle des Gestaltistes et surtout la raison des interactions entre le sujet et l’objet nous paraît tout autre que celle dont les fondateurs de la Gestalt- theorie ont fait l’emprunt à la phénoménologie. La notion de l’équilibre perceptif que les faits nous semblent suggérer n’est pas celle d’un champ physique avec balance exacte et automatique des forces en présence, mais bien celle d’une compensation active de la part du sujet tendant à modérer les perturbations extérieures ; et cet aspect d’activité se marque notamment dans ces surcompensations décrites à propos des surconstances (chap. IV), qui évoquent bien davantage des conduites de précaution contre l’erreur qu’une équilibration mécanique. De façon générale l’interaction entre le sujet et l’objet n’est pas due au fait que des formes d’organisation indépendantes du développement et ignorant toute genèse réuniraient en de mêmes totalités le sujet et les objets, mais au contraire au fait que le sujet construit sans cesse de nouveaux schèmes au cours de son développement et y assimile les objets perçus
1 Metzger l’a confirmé publiquement lors d’une discussion à la Société suisse de Psychologie.
[p. 451]sans frontière délimitable entre les propriétés de l’objet assimilé et les structures du sujet assimilant. Comme nous le disions dès notre Introduction, il convient donc d’opposer au génétisme sans structures de l’empirisme et au structuralisme sans genèse de la phénoménologie gestaltiste, un structuralisme génétique tel que chaque structure soit le produit d’une genèse et que chaque genèse constitue le passage d’une structure moins évoluée à une structure plus complexe. C’est donc dans ce contexte de structuration active que se situent les échanges entre le sujet et l’objet.
En quoi consistent alors de tels échanges et jusqu’à quel point nous autorisent-ils à considérer la perception comme adéquate à l’objet ? Il en est à cet égard de la perception comme de toute connaissance : (1) l’objectivité se construit en fonction et au fur et à mesure des activités du sujet ; (2) l’état initial de chaque processus ne fournit pas les propriétés de l’objet, mais un mélange indifférencié d’apports du sujet et de l’objet ; (3) c’est en se décentrant par rapport à ces états initiaux que le sujet parvient à la fois à régler ses activités en les coordonnant et à atteindre les caractères spécifiques de l’objet en corrigeant les déformations dues aux centrations de départ.
(1) L’objectivité se construit, dans le domaine de la perception comme dans les autres, en fonction des activités du sujet, puisque les effets de champ, qui assurent le contact le plus immédiat avec l’objet, sont également les plus déformants et que les activités perceptives au cours desquelles le rôle du sujet est assurément plus grand conduisent en principe à une correction des erreurs donc à une adéquation plus grande à l’objet. Il est vrai que les activités engendrent également des erreurs « secondaires » à cause des recentrations auxquelles elles peuvent conduire, mais celles-ci obéissent aux mêmes lois que les effets « primaires » et sont à leur tour modérées par de nouvelles activités perceptives de niveau supérieur aux précédentes.
(2) Si relative que soit l’adéquation à l’objet ainsi atteinte par les activités perceptives, elle suppose donc que l’état initial d’où part chaque processus d’objectivation (par exemple les centrations de départ d’où procède un essai d’exploration ou de mise en référence) soit encore moins « objectif », c’est-à - dire qu’il consiste en un mélange de données relatives à l’objet et de liaisons fournies par le sujet. Or, chacun de ces deux ensembles d’éléments comporte des facteurs d’adéquation et d’inadéquation. L’objet fournit, bien entendu, certains de ses
[p. 452]caractères propres, mais, comme il est impossible qu’il soit perçu en sa totalité simultanément, soit que le temps de présentation soit trop court et que seules quelques « rencontres » sont appelées à le représenter, soit qu’il donne lieu déjà à plusieurs centrations et que les dernières priment les antérieures, il ne saurait donc être atteint en pleine adéquation, à cause de ses dimensions, de sa complexité, de son contexte, etc. Quant au sujet, il poursuit, en tant que débutent dès le départ ses activités de coordination, un certain nombre de liaisons objectivantes, mais il est également source de déformation du fait même que ce qu’il perçoit est toujours relatif à sa perspective à la fois particulière et non encore coordonnée (effets de centration).
(3) Au total l’adéquation relative de la perception à l’objet est donc à chaque cas le résultat, non pas d’un contact immédiat, mais d’un processus constructif au cours duquel le sujet cherche à utiliser ses informations incomplètes, et en partie déformées ou faussées, pour les réunir en un système correspondant suffisamment aux propriétés de l’objet : il n’y parvient alors qu’au moyen d’une méthode simultanément cumulative et corrective, qui, sur le terrain de la perception, est fondée sur le processus de la décentration, ou coordination des centrations successives ayant pour effet de corriger les déformations liées à chacune d’entre elles. Il est d’un grand intérêt de retrouver jusque sur le terrain perceptif cette condition de la décentration qui, à tous les niveaux de l’élaboration des connaissances, se manifeste sous une forme ou sous une autre à titre de condition nécessaire de l’adaptation cognitive : ce n’est, en effet, qu’en réussissant à se décentrer de lui-même que le sujet parvient à se libérer des facteurs dits « subjectifs » en tant que déformants, pour rejoindre cette activité dite aussi (mais en un tout autre sens) « subjective » en tant que coordinatrice, ce qui lui permet d’atteindre l’objectivité.
Jusqu’en ce résumé final, nous retrouvons ainsi la double nature de la perception : source d’erreurs systématiques, d’une part, mais reflet et préfiguration indirecte de l’intelligence, d’autre part, la perception ne bénéficie donc d’aucun privilège dans la conquête de l’objet. Dans la mesure où elle l’atteint hic et nunc, ce qui constitue sa fonction originale, elle risque sans cesse de le déformer, comme il arrive dans les effets de centration. Dans la mesure au contraire où elle le saisit avec une adéquation relative, c’est qu’elle s’intégre dans le courant
[p. 453]général des constructions cognitives, qui, du niveau sensori-moteur aux niveaux opératoires, obéit à des conditions fonctionnelles communes, dont l’une des plus remarquables est celle de la décentration.