Plan de recherche
1. Objectifs et méthodologie
Exprimé de façon synthétique, le but général du projet consiste en la mise en évidence et l’interprétation des sources de la contestation politique et religieuse utilisées dans les différents traités monarchomaques. En effet, les sources et leur interprétation constituent un des points centraux des polémiques politiques et religieuses pendant les guerres de religion (Christin 2014, pp. 99-113 ; Yvert-Hamon 2019, pp. 253-270). Pour cela, un premier objectif sera la construction une Bibliothèque Digitale en open access, laquelle permettra de conduire les recherches à leur terme. Elle donnera accès sur une même plateforme aux données et métadonnées nécessaires, jusqu’alors éparpillées ou absentes. Le projet vise d’abord la production d’un corpus de recherche constitué de :
- l’ensemble de toutes les éditions du corpus monarchomaque (axe 1), en fournissant la liste précise des différentes éditions de chacun des traités (jusqu’en 1600), et en produisant une édition scientifique des sept éditions princeps (OCR + TEI + métadonnées) et les autres en simple transcription (réalisée automatiquement par le système OCR développé par la cellule Humanités numériques de l’Unige : l’instance locale d’eScriptorium, FoNDUE), avec mention précise des variations. Chaque texte sera accompagné de métadonnées relatives aux auteurs, aux éditeurs et aux imprimeurs (biographies détaillées, autres imprimés sortis des mêmes ateliers, etc.). Les textes devront être reliés les uns aux autres via les sources utilisées, afin de pouvoir circuler de l’un à l’autre.
- l’ensemble des neuf ouvrages critiques discutant les Monarchomaques (axe 2-2), et notamment tous ceux qui ont été minorés par l’historiographie. Ces ouvrages seront édités de façon simple (numérisés par OCR + correction manuelle / traduction) et accompagnés de métadonnées (notamment sur les conflits d’interprétation). Les sources invoquées ou discutées seront mises en évidence (Text Reuse : Romanello, Berra et Trachsel 2014). La source permettra donc de relier le corpus des éditions et le corpus des critiques (pointage grâce aux métadonnées ou aux fac simile numériques).

La chaîne de traitement suivra celle décrite par la flowchart présenté ci-dessus. Chaque document va passer par deux étapes fondamentales : une phase d’extraction d’informations (analyse de mise en page : Layout ; reconnaissance optique de caractères/OCR : Text) et une phase d’annotation (lemmatisation, normalisation, reconnaissance d’entités nommées : NER). Si la phase d’extraction requiert un passage par le format XML-ALTO (standard pour l’OCR), tout le reste de la chaîne de traitement s’appuie sur des données encodées en TEI (standard pour les HN) qui fait office de format pivot. Le fichier TEI file + est ainsi un fichier maître qui contient toutes les informations produites pendant les phases d’extraction puis d’annotation. Tous les modèles d’apprentissage machine requis pour le travail existent déjà, grâce aux projets FreEM et Gallic(orpor)a, et sont fonctionnels (par ex. Bawden 2022). Un soin particulier est apporté pour la redistribution des données via tous les protocoles standards des HN : RDF pour les données structurées, DTS pour les données textuelles au format TEI et IIIF pour les images. Grâce à ces protocoles, les autres bibliothèques ne sont pas conçues comme de simples distributrices de données, mais comme des partenaires auxquels nous mettrons à disposition nos propres données.
L’analyse de la mise en page suivra la norme proposée par le vocabulaire contrôlé SegmOnto (Carboni 2021) et la transcription adoptera les normes publiées par l’Ecole nationale des chartes. L’annotation linguistique suivra les recommandations de CATTEX et LGeRM, adaptées au français du XVIe siècle. Deux outils permettent aux chercheurs d’intervenir directement sur les données et de garantir leur qualité : eScriptorium pour la mise en page et l’OCR, et Pyrrha pour l’annotation linguistique. Cette phase de correction ne concernera que le corpus de recherche, exigeant un haut niveau de qualité. Pour les autres données (corpus d’exploration : cf. axe 2.1), les outils d’intégration continue développés par le projet HTR-United assureront une garantie de qualité suffisante. La modélisation TEI suivra les recommandations du projet Gallic(orpor)a et celles du Linguitic annotation Framework (Christensen 2022), adaptées le cas échéant. Le corpus d’exploration ne fera donc pas l’objet d’une correction manuelle mais seulement d’un contrôle qualité automatisé.
La Bibliothèque des Monarchomaques s’inspire donc d’autres réalisations importantes. A la manière des Bibliothèques Virtuelles Humanistes (BVH) , nous prévoyons la création d’une bibliothèque virtuelle s’appuyant sur des éditions princeps intégralement encodées en TEI (avec accès facilité au fac simile). En revanche, nous ne prévoyons pas d’utiliser la technologie XTF, mais le module TEI Publisher d’eXistDB, comme l’ont fait certain.e.s collègues de l’Unige (ex. Desenrollando el cordel). Comme eux, nous choisissons la création d’une bibliothèque en open access (à la différence d’ARTFL par exemple). Afin de faciliter les requêtes, l’outil Blacklab développé par le Dutch Language Institute, et repris par de nombreux projets, est extrêmement prometteur pour proposer une fouille de corpus efficace. Certains sites de grande qualité peuvent servir d’exemples de ce point de vue, comme le Deutsches Textarchiv ou le 15cBOOKTRADE, mais ils sont d’une dimension et d’une complexité bien supérieures à celle de notre bibliothèque. Dans la mesure où nous prévoyons une édition scientifique d’une partie seulement de notre corpus (sept éditions principes), c’est plutôt la Digitale Edition der Karl Barth-Gesamtausgabe qui pourra nous servir de modèle.
2. Axes du projet
*Axe 1 : Identifier le corpus, donner les éditions et rééditions, les comparer entre elles
Cette première étape est fastidieuse, mais elle permet de constituer la base de la Bibliothèque Digitale à partir de laquelle l’identification des sources est possible (axe 3).
-Volet 1 / Identification et numérisation des Monarchomaques.
A l’heure actuelle, les traités monarchomaques ne sont pas tous bien connus, du moins du point de vue des différentes éditions. L’historiographie a en effet identifié certaines éditions seulement, et les travaux ont porté sur des textes isolés les uns des autres. Il s’agira donc d’abord d’identifier toutes les éditions anciennes de ces sept textes et de les rassembler sur une même plateforme. Les deux textes publiés par Goulart étant mal connus pour l’instant, l’une des tâches importantes du projet sera d’en donner pour la première fois une édition scientifique (voir ci-dessus). Le corpus de recherche (différent du corpus d’exploration : axe 2.1) rassemblera ces sept éditions, mais aussi les rééditions et les critiques (simple OCR avec corrections), soit environ 35 textes en tout.
A titre d’exemple, ne prenons que les éditions latines de la Francogallia : Franc. Hotomani Iurisconsulti, Francogallia, Ex officina Iacobi Stoerij, 1573, 174 p. (préface et deux index non pag.) ; Franc. Hotomani Iurisconsulti, Francogallia. Libellus statum veteris Reipublicae Gallicae, tum deinde a Francis occupatae, describens. Editio secunda, Coloniae, ex officina Hieronymi Bertulphi, 1574, 154 p. (préface et deux index non pag.) ; Franc. Hotomani Iurisconsulti, Francogallia. Editio tertia locupletior, ex officina Iohannis Bertulphi, 1576, 254 p. (deux index et errata non pag.) ; Francisci Hotomani Iursiconsulti celeberrimi, Francogallia : Nunc quartim ab auctore recongita, & praeter alias accessiones, sex novis capitibus aucta, Francofurdi, apud heredes Andreae Wecheli, 1586, 229 p. (préface et index non pag.) ; Franc. Hotmani Iurisc. De antiquo iure regni Galliae, praecipue quo ad auctoritatem comitiorum ; dans Franc. Hotmani Iurisconsulti Operum, excudebant haeredes Eustathii Vignon & Iacobus Stoer, 1599-1600, tomus tertius, p. 1-96 (titre modifié). Cette première liste n’est pas complète : manquent les versions en français, certaines traductions et des éditions à tirage limité, dont on connaît l’existence par des sources secondaires. Pour compléter le corpus de recherche, il faudra donc rechercher les autres éditions manquantes, notamment dans certaines grandes bibliothèques (Genève, Paris, Munich, Wolfenbüttel, Oxford, Washington, Chicago). Le projet vise à combler ces lacunes pour fournir un corpus complet.
-Volet 2 / Comparaison des éditions d’un même texte.
Ce n’est que dans un deuxième temps que l’on pourra comparer ces éditions. A titre d’exemple, à la suite de travaux antérieurs (Giesey et Salmon 1972, pp. 534-542 ; Leca 1991, pp. 214-219), et en complétant leurs analyses, on peut comparer les éditions latines de la Francogallia de 1576, 1586 et 1600 à partir de quelques chapitres (Mellet 2007, pp. 502-506).

Les cases blanches du tableau correspondent à des chapitres absents ou retirés. Par rapport à l’édition de 1576, six nouveaux chapitres apparaissent en 1586 (7, 9, 13, 19, 24 et 25). Le chapitre 22, ajouté lors de la refonte du texte en 1576, disparaît en 1600, tout comme le chapitre 24. L’édition de 1586 est donc la plus longue : elle comprend 27 chapitres, contre 21 en 1576 et 25 en 1600. Elle semble constituer une sorte d’état intermédiaire entre ces deux autres éditions latines. Mais dans la mesure où les éditeurs des Opera de 1600 n’ont pas indiqué si les modifications qu’ils ont proposées proviennent de Hotman lui-même (mort en 1590), on peut convenir que c’est l’édition de 1586 qui constitue l’état d’avancement du traité le plus fidèle à la position de l’auteur (Giesey 1972, p. 130). C’est d’ailleurs cette structure en 27 chapitres qui est reprise au XVIIè siècle, par exemple dans l’édition latine de 1665 (Francofurti, chez Georg Fickwirt). Dans la Bibliothèque Digitale, il faudra donc faire apparaître ces modifications du texte princeps de 1573, tout en insistant sur la place particulière qu’occupe l’édition de 1586.
-Volet 3 / Confrontation des différents textes entre eux.
Rassembler toutes les éditions des différents textes ne prend véritablement sens que par rapport à la comparaison entre eux qu’il est alors possible de faire. Ce travail n’a jamais été réalisé complètement, tant la comparaison simultanée de sept textes différents est difficile. Mais les nouvelles technologies apportent de nouveaux outils qui permettent de réorienter les recherches (cooccurrence de termes, approche de type Topic Modeling, etc. : cf. Albalawi et alii 2020 ; Schöch 2022). On pourra alors mesurer les reprises extérieures (en amont) et les influences réciproques (en aval). L’utilisation du testament de Charlemagne rapporté par Jean Nauclerc peut servir d’exemple. Voici le passage de Hotman : « nous produirons premièrement le testament de Charlemaigne, ainsi qu’il est couché dedans Nauclere, et Hen. Mutius : auquel il y a notamment ceste clause : S’il y a un de mes trois fils, à qui il naisse un fils, et que le peuple vueille elire ce fils-là, pour succeder à son père en l’heritage du Royaume, nous voulons que ses oncles y consentent, et qu’ils permettent de regner le fils de leur frère, en la portion du Royaume de son père » (1574, p. 64). Il faut le comparer à celui de Bèze : « (…) tesmoin Jean Nauclerus, qui nous a laissé la teneur dudit Testament, que le peuple (c’est à dire les Estats) esleust quiconques lui seroit agreable des fils de ses enfans, commandant aux oncles qui seroient lors survivans, d’acquiescer à telle election » (1574, p. 40). Et finalement, on peut aussi le comparer à celui de Duplessis-Mornay : « Et au testament de Charlemagne inseré en l’histoire escrite par Nauclere, Charlemagne prie le peuple d’eslire par l’assemblee des Estats du Royaume celuy de ses petis fils que le peuple voudra, & commande aux oncles d’acquiescer à l’ordonnance du peuple » (1581, p. 104). L’assentiment des oncles aurait pu permettre d’insister sur l’importance des Pairs dans l’attribution de la couronne. Mais dans les trois cas, le testament de Charlemagne sert uniquement à souligner la place de l’élection dans l’avènement du roi, et donc le pouvoir du peuple (ou de ses représentants). Dans les trois cas aussi, le texte se poursuit par l’étude de Charles le Chauve. C’est donc bien le raisonnement entier qui est calqué sur celui d’Hotman : la source retenue (le testament de Charlemagne), son interprétation (l’élection) et la construction argumentative (Kingdon 1970 ; Leca 1991 ; Mellet 2007). Avec cet exemple, on voit se dessiner concrètement le projet : la cooccurrence des termes, ici très marquée, permettra de suivre les sources dans le corpus et d’observer les mutations éventuelles de leur rôle argumentatif. Avec des textes numérisés, une démarche comparable pourrait être conduite par recyclages ou réemplois (Text Reuse) sur plusieurs dizaines d’autres cas (corpus d’exploration : axe 2.1).
*Axe 2 : Identifier l’influence des Monarchomaques, numériser les réponses, donner les éditions
Cette étape vient compléter la première partie du corpus de recherche, afin de lui adjoindre une masse de documents suffisante pour conduire à bien les extractions décrites dans la suite (axe 3).
-Volet 1 / Définir la nature des influences.
Le corpus d’exploration comprendra une trentaine d’imprimés politiques et religieux parus en Suisse, en France et aux Pays-Bas dans les années 1570-1620. Ils seront choisis en fonction de deux critères : soit leur proximité intellectuelle avec le corpus de recherche, soit leur lien avec les mêmes imprimeurs (par exemple Le Miroir des François, 1581 ; Les Secrets des Finances, 1581). D’autres textes présentent moins des similarités que des parties communes, comme la courte pièce en vers intitulée Sympathie de la vie de Catherine & de Jezabel, qui apparaît dans le premier dialogue du Reveille-matin (1574) et se retrouve en pièce annexe du Discours merveilleux de la vie, actions et deportemens de Catherine de Medicis (1575). La présence de ces textes permettra non seulement de mesurer la diffusion des idées monarchomaques, mais aussi la nature de ces influences (Cazauran 1995).
Cependant, on ne touche ici que l’influence intellectuelle et éditoriale et non pas l’influence historique. Il faudra alors faire une place notoire aux « Provinces-Unies du Midi » (Millau, août 1574), où les idées monarchomaques ont circulé. Il est vrai que Bèze, par exemple, se trouve en Languedoc où il prend part au synode national de Nîmes en juin 1572, et il participe à la préparation à Genève de l’assemblée de 1573 (Genève, Archives Tronchin, vol. 142, n° 25, fol. 191-195). Ce sera l’occasion de tenter de comprendre ce texte étrange intitulé les « Arrêts de Daniel », règlement organisant les pouvoirs civils, religieux et militaires des communautés protestantes, connu seulement grâce à la diffusion que leur assure le Reveille-matin (vol. I et II) et sous la forme de manuscrits (principalement Paris, BNF, Fonds Brienne, nouv. acq. fr. 23.488, fol. 65-81 ; et Genève, Archives Tronchin, vol. 8, fol. 83-86). Or, le règlement adopté par l’assemblée de Millau de décembre 1573 présente de nombreuses similitudes avec les Arrêts de Daniel (voir plus bas : axe 2-2). Enfin, il faudra s’attacher longuement au contexte du début de la guerre de Quarante-Vingts-Ans aux Pays-Bas. Certaines remontrances et protestations, notamment celles qui apparaissent pendant la répression du duc d’Albe ou la destruction de villes (Anvers 1576), s’inspirent manifestement des traités monarchomaques. Et la déclaration de déchéance de Philippe II (juillet 1581) représente l’aboutissement constitutionnel d’une résistance par déposition telle qu’elle est définie par Hotman ou Bèze, en utilisant d’ailleurs des formulations similaires (Kossman 2003).
Enfin, il existe une influence que l’on pourrait qualifier de paradoxale : la Ligue. Cette proximité apparente entre les Monarchomaques protestants et la Ligue catholique a été mise en valeur dès 1600 par Barclay, l’inventeur du mot « monarchomaque » qui désigne sous sa plume tout autant Bèze et Hotman que, par exemple, Jean Boucher. Or, le curé parisien de Saint-Benoît serait l’auteur de l’Apologie pour Jean Chastel (1595), qui revendique la filiation avec les Monarchomaques protestants (Barnavi 1980, p. 341). D’autres textes ligueurs reprennent à leur compte les idées de Hotman ou Duplessis-Mornay, comme De la puissance des Roys et droict de succession aux Royaumes (1589). Ils les désignent d’ailleurs nominativement pour leur justification du « tyrannicide » contre Henri III (Ramsey 1999, pp. 7-31 ; Jouanna 2002, p. 817), alors que le régicide représente précisément une différence majeure entre Ligueurs et Monarchomaques (Quin 1999, pp. 100-143 ; Mellet 2007, pp. 44-48). Reste que cette influence paradoxale mérite d’être examinée de près, notamment en ce qui concerne les sources identiques utilisées à des fins opposées (Judith, David, Bartole, saint Thomas, etc.).
-Volet 2 / Identification et numérisation des réponses aux Monarchomaques.
Ce volet est très important, car il constitue un des aspects les moins bien traités par l’historiographie (cf 1-6). Comme décrit précédemment, ont déjà été mis en évidence les débats avec Barclay et Bodin (Franklin 1969 ; Turchetti 2001). Mais plusieurs textes importants sont restés jusqu’ici dans l’ombre. Le projet sera donc d’abord de les identifier, puis d’en fournir une version numérisée exploitable pour permettre une comparaison des sources avec le corpus monarchomaque. Parmi ces réponses dont l’étude n’a pas été conduite, nous pouvons mentionner d’ores-et-déjà : Jean Beccaria, Refutatio cujusdam libelli sine auctore, cui titulus est De jure magistratuum in subditos et officio subditorum erga magistratus, s.l., 1590, 210 p. ; Gabriel Chappuys, Citadelle de la royauté. Contre les efforts d’aucuns de ce temps, qui par Escrits captieux ont voulu l’oppugner, Paris, Guillaume Le Noir, 1604, 141 f. ; Johann Baptist Fickler, De Jure magistratuum in subditos, et officio subditorum erga magistratus, contra libellum cujusdam calvianiani (…) tractatus brevis, Ingolstadii, ex officina Davidis Sartorii, 1578, x-75 p. ; Jean Papire Masson, Papirii Massonii Responsio ad maledicta Hotomani cognomento Matagonis, Parisiis, ex. typ. D. a Prato, 1575, 13 ff. ; Antoine Matharel, Ad Francisci Hotomani Franco-Galliam Antonii Matharelli reponsio, in qua agitur de initio regni Franciae, successione regum, publicis negotiis et politia, Paris, Federic Morel, 1575, 176 p. ; Arnaud Sorbin, Le Vray resveille-matin des calvinistes, et publicains François : où est amplement discouru de l’auctorité des Princes, & du devoir des suiets envers iceux, Paris, Guillaume Chaudiere, 1576, 114 f. (pièces lim. non pag.) ; Pierre Turrel, Contra Othomani Francogalliam libellus, Paris, M. de Roigny, 1576, 27 f. En plus de ces réponses critiques, il sera intéressant d’ajouter les réponses des Monarchomaques à ces critiques, par exemple les deux textes de Hotman contre Matharel : Matagonis de Matagonibus (1575, rééd. 1578), et contre Papire Masson : Strigilis Papirii Massoni (1575 ; rééd. 1578). On aura alors un panorama complet des polémiques permettant une analyse intertextuelle.
Ces réponses sont très intéressantes du point de vue de l’histoire de la pensée de la contestation : elles montrent à quel les sources sont au centre des polémiques. Ne prenons qu’un exemple. Dans sa réponse au Reveille-matin, Arnaud Sorbin, évêque de Nevers et confesseur de Charles IX, discute très longuement les « Arrêts de Daniel » (mentionnés ci-dessus : axe 1-1).

Arnaud Sorbin cherche d’abord à rappeler les droits du roi : administrer la justice (art. 6 et 23), faire les lois (art. 7), lever les impôts (art. 21), et surtout obtenir l’obéissance de ses sujets (art. 40). A son sens, toutes les précautions proposées dans les Arrêts de Daniel n’empêcheront ni la corruption (art. 22) ni la tyrannie (art. 24). Mais il indique aussi le fait que ces articles ne sont que des déclarations d’intention ne correspondant pas à la réalité ou à l’histoire récente, notamment militaire (art. 33 et 38). Enfin, sa critique est également adressée aux catholiques, rendus partiellement responsables de la situation. Les soldats du roi ne respectent pas suffisamment la discipline religieuse, et ne peuvent donc pas toujours se prévaloir de combattre pour la gloire de Dieu (art. 20 et 28). L’effort de Sorbin consiste finalement à déjouer le règlement en destituant les huguenots de leur titre de sujets du roi puisque, sous prétexte de gloire de Dieu ou de guerre contre la tyrannie, ils semblent combattre contre lui et s’emparer de ses droits (Mellet 2007, pp. 507-511).
*Axe 3 : Identifier les sources, retrouver les éditions de référence
Cet axe constitue le coeur du projet, car les sources constituent le point central des polémiques politiques et religieuses (Christin 2014, pp. 99-113 ; Yvert-Hamon 2019, pp. 253-270). Il n’intervient qu’en troisième lieu dans ce plan de recherche, car il ne peut être analysé que si les axes 1 et 2 sont menés à bien (cf. 2.4). Cette étape est rendue possible par le fait que les sources sont citées ou désignées comme telles, ce qui permet de les extraire par repérage des références (guillemets, marginalia, italiques, majuscules, etc.).
-Volet 1 / La variété des sources.
Elle s’impose immédiatement à la lecture des traités monarchomaques. On trouve tout d’abord les sources bibliques, de loin les plus nombreuses (Turchetti 1999). En dehors des cas de Romains 13,1 et de I Samuel 8, déjà mentionnés plus haut (cf 2.1), il faut citer le respect des lois divines (par ex. David : 2 Rois 11, 1-11 ; 2 Chroniques 22, 10-12), les vocations extraordinaires (Ehuh délivre Israël du joug des Moabites : Juges 3, 12-26), la suppression du culte aux « faux dieux » (Ioïadas, grand prêtre du Temple, fait assassiner Athalie et couronner Joas : 2 Rois 11, 4-16), ou encore la fin des mauvais rois (par ex. Achab et Jézaël : 1 Rois 21, 17-29). Le Nouveau Testament est évidemment très présent également : par exemple, l’auteur du Dialogue de l’authorité du prince indique que le silence de Jésus sur l’usage des glaives que lui présentent les apôtres doit être entendu comme une autorisation implicite de s’en servir (fol. 92 r°-93 r°). En dehors de Jésus, la référence régulière à certains personnages bibliques (comme Déborah, Daniel ou David) sera à analyser de près (Backus 2000, pp. 59-77 ; Fiorentino 2003, pp. 109-111 ; Boillet, Cavicchioli et Mellet 2014, pp. 7-18).
Les autres sources sont issues de l’Antiquité et du Moyen-Age. On trouve notamment des références à la philosophie antique : la typologie des régimes politiques dans Aristote (Politique, III, 7 et 8), le récit de l’émissaire de Thrasybule dans Hérodote (Enquête, V, 92), les éphores de Sparte dans Platon et Xénophon (Platon, Lois, III, 690-691 ; Xénophon, Constitution de Sparte, VIII, 4 et XIV, 7), le tyran brisant la justice des hommes chez Platon (République, VIII), ainsi que les nombreux renvois aux lois romaines (Ulpien, Digeste, I, 4, 1 ; Codex, I, 17, 1, 7 ; Institutes, I, 2, 6). A ces sources s’ajoutent les références aux théologiens, juristes et historiens : la distinction entre la tyrannie d’exercice (ex parte exercitii) et tyrannie sans titre (defectu tituli) du juriste Bartole de Sassoferrato (Quaglioni 1983 ; Razzi 2019), la théorie de la « guerre juste » chez saint Augustin (Cité de Dieu, livre IV, chap. IV, et livre XIX, chap. XXI) et saint Thomas (Somme théologique, II, 2, question 40), le principe de l’acclamation et de l’élévation des rois tiré de Grégoire de Tours (Historia Francorum, II), les mentions des couronnements anciens tirées de la Chronique de Rhegino ou des Histoires d’Aimoin de Fleury, etc. Arrêtons-nous sur Sparte :

La plupart des traités monarchomaques reprennent ce même exemple des éphores de Sparte tiré de Platon (Lois, III), Aristote (Politique, II et V) et Xénophon (Constitution de Sparte, VIII et XIV). Les personnages de Lycurgue, Pausanias, Théopompe et Lysandre (réf. 1, 2, 3 et 6) n’apparaissent pas ici au premier plan. C’est bien l’assemblée des Ephores qui est centrale, même si sa création est parfois attribuée à Théopompe (réf. 1, 2 et 6 : selon Aristote) ou à Lycurgue (selon Platon). Elle réunit les plus sages pour Coras (réf. 6), alors que les autres traités n’abordent pas la question de la composition. Tous en revanche indiquent la portée de son pouvoir. Mais là encore, il existe une distinction entre les textes qui ne lui confient que le rôle négatif de contenir le roi (réf. 2, 3, 4 et 7) et ceux qui lui concèdent le pouvoir positif de faire les lois (réf. 1, 5 et 6). Dans le premier cas, l’assemblée n’occupe une place majeure que dans le cas d’abus du roi ; dans le deuxième, son pouvoir s’impose à lui (Morel 1996, pp. 81-93 ; Mellet 2007, pp. 455-456).
-Volet 2 / Identifier la provenance des sources.
Cette recherche aboutit à la question de la provenance des sources, à réaliser par comparaison des citations et utilisation de mots-clés. Si l’on poursuit le cas des éphores de Sparte, il convient de se demander comment ces références ont pu transiter jusqu’aux Monarchomaques. On peut supposer qu’ils reprennent la comparaison, introduite par Calvin à la fin de l’Institution de la religion chrétienne (IV, XX, 31), entre les Etats généraux et les éphores de Sparte. Calvin a pu s’inspirer des travaux du juriste Chasseneuz (Catalogus Gloriae Mundi, 1528), lui-même marqué par Seyssel (La Grande Monarchie de France, 1519) qui avait traduit avec Lascaris plusieurs auteurs antiques, dont Xénophon (Torrens 2010, pp. 183-200). Ce travail de recherche est resté jusqu’ici largement vierge et le projet adoptera, pour y parvenir, une méthode d’analyse systématique en s’appuyant sur la comparaison computationnelle du corpus de recherche et du corpus d’exploration. L’approche numérique, ici, trouve toute sa place.
Le problème devient plus difficile encore si on se fixe comme objectif de déterminer quelles éditions les Monarchomaques ont pu utiliser. Pour Hotman par exemple, les Mémoires de Commynes constituent la source privilégiée pour l’étude des Etats de 1484. Dans le chapitre XVIII de la Gaule françoise consacré aux tensions entre Louis XI et les Etats, il cite en effet longuement les Mémoires (Livre V, chap. XVIII), en utilisant semble-t-il l’édition parisienne de 1552 (Jean de Roigny, 169 fol.). En réalité, Hotman cite librement le livre V, chap. XVIII, fol. 95 v° (pp. 153-154), mais le traducteur de 1574 reprend mot pour mot le fol. 95 r° (p. 155). On peut alors supposer que Hotman a eu entre les mains cet exemplaire de 1552 quand il rédigeait son texte durant l’été 1570 à Bourges (De Caprariis 1959, pp. 391-392 ; Bakos 1997, p. 30). Ce travail reste à faire pour les autres sources et justifie le choix de l’analyse computationnelle appliquée à un corpus élargi (corpus d’exploration : 2.1).
Peut-on se tourner alors vers les bibliothèques, privées et publiques, à une époque où elles se constituent partout en Europe (Walsby 2020, pp. 100-107) ? Hotman a fui précipitamment Bourges pour Genève fin août 1572, au moment de la Saint-Barthélemy, mais sans ses ouvrages. Pour sa part, Bèze a vendu sa bibliothèque à Zastrisell et les volumes correspondants des Archives Tronchin ne fournissent aucun inventaire (MHR, vol. 4 et 5). Les renseignements précis dont nous disposons pour la bibliothèque de Duplessis-Mornay concernent surtout la période, plus tardive, de son installation à Saumur (Daussy et Gourdin 2001 ; Guillemin et Trehuedic 2020). Dans ces conditions, il reste à orienter les investigations dans deux directions : la bibliothèque de l’Académie de Genève, dont Bèze est recteur et où Hotman enseigne ; et l’identification des imprimeurs, qui représentent de véritables passeurs de textes. Le milieu des imprimeurs genevois sera privilégié dans un premier temps, car certains sont en contact étroit avec les Monarchomaques comme les frères Estienne, Berjon et Vignon (Registres du Conseil, vol. 69, fol. 45 et vol. 69, fol. 72). Il faudra ensuite poursuivre l’investigation en direction des imprimeurs de Genève, Bâle, Zurich, Strasbourg et Lyon (Chaix 2020, pp. 85-93).