Plongée dans le kaléidoscope carcéral helvétique

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Tiraillé entre une nécessaire modernisation, une tendance au renforcement des mesures de sécurité et la nécessité de réduire les coûts, le système carcéral suisse est composé d’une constellation d’établissements de taille moyenne qui cumulent souvent les fonctions. 

Petite, diversifiée, mélange d’innovations et de conservatisme, la Suisse ressemble à ses prisons. Fédéralisme oblige, il n’y a dans le paysage carcéral suisse ni programme de construction standardisé ni grandes prisons centrales, comme c’est le cas en France, mais une variété d’établissements de taille moyenne ou petite qui, le plus souvent, multiplient les fonctions au sein d’unités à dimension humaine et au fonctionnement plus ou moins communautaire. Proche du «modèle finlandais» (lire en page 41), ce kaléidoscope pénitentiaire est traversé par des mouvements contraires, la volonté de modernisation et d’humanisation des conditions de détention manifeste depuis le milieu des années 1990 se heurtant à une demande de durcissement de la punitivité.

«Jusque dans les années 1990, la Suisse comptait près de 240 lieux de détention disséminés sur l’ensemble du territoire», explique Daniel Fink, ancien chargé de cours aux universités de Lausanne et de Lucerne et membre du projet sur la décroissance carcérale piloté par l’UNIGE. «Mais, après avoir été montrée du doigt par le Comité européen pour la prévention de la torture notamment pour la vétusté de son système de détention provisoire, elle s’est engagée dans un processus de modernisation du parc pénitentiaire qui s’est traduit par une amélioration tangible des conditions matérielles de vie des détenus grâce à une série d’innovations touchant aussi bien à la construction qu’à la conception et au fonctionnement de nos prisons, y compris dans le domaine de l’exécution des peines et des mesures.» 

Les anciens châteaux, arsenaux désaffectés, greniers à grains et autres écoles qui avaient été convertis en lieux d’enfermement au fil du temps ont ainsi quasiment tous été remplacés par un nombre restreint – moins d’une centaine aujourd’hui – d’établissements neufs ou rénovés répondant mieux aux standards contemporains: espaces communs et aménagements extérieurs plus spacieux, agencement moderne des cellules, pratique d’ouverture des portes plus flexible...

Une des lignes directrices de cette vaste réforme a consisté à réaliser des économies d’échelle en concentrant les sites de détention – autrefois répartis sur l’ensemble du territoire national – au sein d’une série de «hubs» pénitentiaires.

C’est ce qui s’est passé dans le canton de Genève avec le regroupement à Puplinge de la prison de Champ-Dollon, des établissements fermés de la Brenaz et de Curabilis, ainsi que de l’établissement de détention administrative Favra, soit un ensemble de près de 800 places de détention. La même logique a été mise en œuvre dans le canton de Vaud où les quelque 34 lieux de détention qui existaient dans les années 1980 ont fait place à sept établissements, majoritairement implantés dans la plaine de l’Orbe.

Idem en Argovie, où le centre de Lenzbourg, avec ses 400 places réparties en quatre structures déployées sur le même périmètre, a remplacé la dizaine de prisons que comptait autrefois le canton. Et on peut dire la même chose de Berne, qui est passée d’une vingtaine de structures carcérales à sept.

Malgré ces regroupements, les prisons suisses restent de taille relativement modeste en regard de celles que possèdent nos voisins européens, puisqu’on compte des ensembles 6 à 8 fois plus importants en France, en Allemagne ou en Italie. Mais ce qui fait surtout la spécificité du modèle helvétique, c’est son caractère multifonctionnel.

La population carcérale en chiffres

La Suisse compte aujourd’hui 7400 places de détention, soit 82 pour 100 000 habitants, un chiffre stable depuis les années 1980. La moyenne européenne se situe autour de 120 places pour 100 000 habitants.

Au 31 janvier 2025, 6994 personnes étaient détenues; près de 50% étaient en détention provisoire.

La durée moyenne d’un séjour en détention provisoire est de quarante jours; celui des personnes en exécution des peines – soit les personnes jugées – est de 180 jours.

À 95%, les détenus sont des hommes, dont l’âge moyen est de 33 ans.


«Contrairement à un grand nombre de pays aux établissements pénitentiaires clairement séparés par fonction, la quasi-
totalité des prisons suisses fait exécuter plusieurs formes de détention, confirme Daniel Fink. À Lenzbourg, par exemple, on trouve dans l’ancien pénitencier aussi bien des détenus qui purgent une peine longue que d’autres qui font l’objet de mesures thérapeutiques ou d’internement; on peut y trouver des prisonniers placés dans le quartier de haute sécurité (une des sept structures de ce type en Suisse). D’autres bâtiments hébergent des personnes en détention provisoire ou, dans une autre unité, celles condamnées à une courte peine. Dans cette même institution, il y a aussi des mineurs, des femmes et des personnes âgées. Le même phénomène s’observe notamment dans les cantons de Vaud, au Tessin ou à Genève.» 

La modernisation du système s’est accompagnée d’une organisation plus communautaire de l’enfermement. Elle s’est traduite, dans certains cantons, par la mise en place dans les établissements d’exécution des peines et des mesures, et dans quelques prisons dédiées à la détention provisoire, de petites sections ou de pavillons permettant à des groupes de détenus – d’une vingtaine en règle générale – de vivre ensemble une bonne partie de la journée. Au sein de ce type d’unité, les détenus peuvent accéder librement à des espaces communs et y prendre leurs repas. Quelques établissements d’exécution de peines de durée moyenne ou longue remettent même aux détenus une clé de leur cellule.

Promouvoir la responsabilité des détenus, améliorer leur comportement social, en particulier leur aptitude à vivre sans commettre d’infraction est également l’objectif des prisons ouvertes. Créées au début du XXe siècle pour accueillir des détenus purgeant des peines légères et ne présentant ni danger ni risque d’évasion, ces établissements sont souvent situés à la campagne. Ils gèrent des exploitations agricoles parfois très vastes, Witzwil étant la plus grande ferme de Suisse. L’architecture des lieux est assez loin de ce que l’imaginaire collectif associe généralement à une prison. Les nouveaux pavillons de deux étages construits à Witzwil comprennent ainsi, outre des cellules, un espace ouvert pour les loisirs, avec une entrée claire et lumineuse.

Construite en 2003, la prison de Saxerriet, dans le canton de Saint-Gall, est, quant à elle, dénuée de murs extérieurs. En lieu et place des traditionnels barreaux, on y trouve de grandes fenêtres avec vue sur la vallée du Rhin. Les espaces intérieurs sont clairs et lumineux, le sol est couvert de parquet, les escaliers et le mobilier sont en bois.

Depuis une vingtaine d’années, les restrictions budgétaires ainsi que quelques faits divers largement relayés par les médias, dont le fameux «drame de la Pâquerette» qui a vu un récidiviste assassiner une jeune sociothérapeute lors d’une sortie en 2013, ont mis un coup d’arrêt net à ce vent de libéralisation des conditions de détention.

Conséquence: le nombre de places dans les établissements ouverts a chuté au profit de structures fermées, au point qu’il n’en reste aujourd’hui plus que 500 contre 1500 dans les années 1980. Certains établissements ont par ailleurs opté pour des équipements plus fonctionnels avec le recours à des préfabriqués (comme à la Brenaz), des espaces de promenade situés sur le toit des bâtiments (Thoune) et de plus en plus grillagés. La sécurité a, par ailleurs, été globalement renforcée avec la mise en place de caméras et, parfois, de systèmes de détection de mouvement, de murs d’enceinte rehaussés ou de clôtures de sécurité, de systèmes sophistiqués de contrôle des entrées et des visiteurs, de dispositifs ultrasensibles de brouillage des téléphones portables et de capteurs de drones.

«Dans une certaine mesure, cette évolution a du sens, analyse Daniel Fink. Tout pays se doit de disposer de prisons sûres pour régler les cas les plus graves. Mais, d’un autre côté, il ne faut pas perdre de vue le fait que 99,9% des détenus sortiront un jour de prison et qu’il faut donc préparer au mieux leur retour au sein de la collectivité. Le Code pénal précise d’ailleurs que la prison est une punition qui ne doit porter que sur la privation de liberté et qu’elle a le devoir de prévenir les effets néfastes de la détention. Ce qui signifie que tout détenu doit avoir la possibilité de se former, de pratiquer du sport, de s’informer et de garder des liens avec ses proches et ce qui se passe à l’extérieur. Dans cette optique, il faudrait donc à mon sens autoriser les détenus à disposer d’un téléphone portable avec des numéros préprogrammés, voire à accéder à Internet parce qu’aujourd’hui cela fait partie de la vie au même titre que le journal, la radio ou la télévision.»

Suisses versus étrangers

En 1984, on comptait 4 fois moins d’étrangers dans les prisons suisses que de ressortissants nationaux. Une quarantaine d’années plus tard (2023), les premiers sont 2 fois plus nombreux que les seconds.

Largement instrumentalisé par une partie de la classe politique, ce spectaculaire renversement s’explique moins par le caractère «criminogène» de la population concernée que par les changements intervenus entre ces deux dates en matière de politique pénale et d’application des peines.

«Les révisions des dispositions pénales de diverses lois depuis les années 1980 (portant sur le refus de servir, la médicalisation des addictions ou le droit des sanctions) ont contribué à ce que les Suisses soient de moins en moins envoyés derrière les barreaux, analyse Daniel Fink. Le changement dans l’origine et particulièrement le statut de résidence des détenus indique que la prison est aussi devenue un instrument de régulation, par le moyen du droit pénal, des étrangers en situation irrégulière dans le pays. Afin de prévenir un risque de fuite, ces derniers sont plus souvent incarcérés en détention avant jugement, sanctionnés avec des peines privatives de liberté sans sursis ou détenus en vue d’une expulsion ultérieure.»