Campus 104

Campus

n°104 juin-septembre 2011
Extra-muros | Pérou

Le peuple du poulpe, du hibou et de l’araignée

Les Moche, qui ont vécu au Pérou entre le IIe et le VIIIe siècle, ont inventé de manière indépendante la notion d’Etat. Un archéologue genevois étudie le processus de complexification de cette culture

Méconnue du grand public, la culture Moche (se prononce motché), qui a prospéré sur la côte nord du Pérou entre le IIe et le VIIIe siècle, fait partie d’un club très fermé: elle a inventé l’Etat, comme seule une poignée d’autres civilisations dans le monde a su le faire de manière indépendante (en Mésopotamie, en Iran, en Chine, en Amérique centrale…). C’est cette évolution des Moche vers une société sophistiquée qu’étudie Steve Bourget, conservateur au Musée d’ethnographie de Genève (MEG) et chargé de cours au Département des sciences de l’antiquité. L’anthropologue genevois vient d’ailleurs de terminer la fouille d’une tombe royale inviolée sur le site de Huaca El Pueblo, une découverte rare dont on pourra admirer le contenu dans une exposition au MEG prévue pour 2014. Il s’apprête maintenant à commencer un nouveau projet de fouilles sur un site plus ancien et également très prometteur: celui de Dos Cabezas, à 50 kilomètres plus au sud.

«Nous avons trouvé la tombe du seigneur de Ucupe – c’est le nom que les Péruviens lui ont donné – un peu par hasard en 2008 dans le cadre d’une campagne plus vaste menée à Huaca El Pueblo, se rappelle Steve Bourget. Creusée à côté du temple principal, cette sépulture intacte date d’environ 450. Elle témoigne d’une période de transition politique importante pour la culture Moche. Elle a notamment révélé des objets identiques à ceux trouvés dans un site éloigné de 30 kilomètres. Plusieurs éléments permettent d’affirmer que le seigneur d’Ucupe est le premier représentant d’une nouvelle génération de dirigeants ayant imposé un nouveau style.»

La tombe recèle en tout cas un véritable trésor. Plus de 170 objets, dont de nombreux en or, en argent et en cuivre sont mis au jour. Parmi eux, trois masques funéraires, 11 couronnes, dix diadèmes, des armes, des ornements, etc. La dernière demeure d’Ucupe et de ses trois accompagnantes renferme aussi les restes de lamas sacrifiés, des poteries, des textiles et des bijoux en coquillages.

Convaincre les sujets

Ces trouvailles viennent documenter le processus de complexification de la société Moche. Elles permettent notamment de comprendre comment les personnalités de haut rang se représentent et disséminent leur idéologie. «Quand l’Etat se crée, il met en place un appareil de propagande, explique Steve Bourget. Les dirigeants doivent en effet convaincre leurs sujets qu’ils sont au-dessus d’eux, proches des dieux, que leur lignage est très ancien et donc qu’il est naturel qu’ils détiennent le pouvoir. Ce message passe auprès de la population via l’iconographie, les parures, les habits, les mythes, etc. Une fois que cet artifice réussit, le pouvoir se maintient. Et pour y arriver, une armada d’ouvriers et de créatifs développent la religion, l’essaient et la valident.»

Ainsi, chez les Moche, les animaux qui se retrouvent presque toujours ensemble sur les insignes du pouvoir sont le poulpe, le hibou et l’araignée. Le point commun entre ces trois bêtes est le fait qu’elles possèdent huit extrémités: des tentacules, griffes et pattes qui leur servent à capturer leurs proies. Le premier vit dans la mer, le deuxième dans l’air et le troisième sur terre. Pour les Moche, ils forment une famille qui sert d’outil pour le développement d’une idéologie dans leur chemin vers l’établissement d’un Etat. Le signal envers le peuple est clair: en se parant de l’image du poulpe, du hibou et de l’araignée, le chef indique qu’il est proche des créatures ou des dieux qui maîtrisent tous les secteurs du monde.

Les représentants du pouvoir usent de bien d’autres moyens pour conquérir et garder leur place dominante. La violence sacrée figure parmi les plus puissants. Les dirigeants Moche s’octroient en effet le droit de vie et de mort sur leurs sujets. Pour ces derniers, à l’instar de toutes les sociétés préindustrielles d’ailleurs, la mort n’est jamais naturelle. Elle est toujours causée par quelque chose qui les dépasse ou quelqu’un de malintentionné: les dieux, les démons, les sorciers, la guerre, le poison. Le pouvoir utilise ce mécanisme pour imposer sa légitimité. Cela se remarque notamment dans les actes sacrificiels dépeints avec beaucoup de détails sur de nombreux objets.

Pillage intensif

Le fait d’avoir été inviolée donne une dimension supplémentaire à la tombe du seigneur d’Ucupe. Tous les sites monumentaux Moche connus à ce jour, une quinzaine qui s’égrainent sur plus de 500 kilomètres de côtes, ont en effet été intensivement pillés, surtout durant la période coloniale et moderne. Un seul des masques funéraires en cuivre trouvé dans la sépulture de Huaca El Pueblo coûte la bagatelle de 300 000 francs sur le marché illégal des collectionneurs occidentaux. De quoi donner des idées aux habitants de cette région particulièrement pauvre du Pérou.

«Des pilleurs ont sévi l’année dernière sur le site de Dos Cabezas, poursuit Steve Bourget. Il ne s’agit pas d’actes isolés mais le fait d’une dizaine d’individus probablement engagés pour ce travail. Ils se sont attaqués au temple principal et ont commencé à démanteler une des parois. Il a fallu réagir. En accord avec la direction du MEG, nous avons débloqué de l’argent pour engager un gardien armé. C’est le Ministère de la culture péruvien qui devrait se charger de cela, mais le pays n’a pas les moyens de sauvegarder ses richesses. Et comme nous allons fouiller là-bas durant plusieurs années, nous avons estimé qu’il était de notre devoir de protéger le site.»

L’anthropologue s’est donc rendu sur place en 2010 pour mettre en place ces nouvelles mesures de sécurité. En compagnie de ses associés péruviens, il en a profité pour protéger les murs abîmés par les pilleurs et pour préparer les campagnes de fouilles à venir qui devraient s’étaler sur quatre ou cinq ans.

Des travaux antérieurs, menés par Christopher Donnan, archéologue à l’Université de Californie aujourd’hui à la retraite, ont montré que Dos Cabezas est occupé depuis environ 1800 avant notre ère. Ces vestiges constituent une ville ou un grand village entourant une série de constructions cérémonielles (temples, palais, mausolées funéraires). Les chercheurs ont déjà découvert plusieurs objets précieux et identifié des ateliers de céramique et de métallurgie. Mais beaucoup reste à faire.

«J’ai acheté la maison que Christopher Donnan possédait dans le village de Jequetepeque, à cinq minutes du chantier de fouilles, confie Steve Bourget. Elle était déjà équipée d’un laboratoire, d’ordinateurs et de chambres à coucher. Je l’ai aménagée et agrandie un peu. Un homme la garde toute l’année, un autre s’occupe des jardins et nourrit les tortues et une dame s’occupe des finances. Nous sommes au bord de la mer et je suis convaincu que le site renferme des trésors archéologiques considérables. Que demander de plus?»

Dès que la campagne commencera, Steve Bourget passera trois mois par années au Pérou. L’équipe comptera une quarantaine de fouilleurs et six techniciens, tous Péruviens. Les étudiants genevois ne viendront que dans un deuxième temps. Les pilleurs, eux, n’auront qu’à bien se tenir: un mur de 4 mètres protège la maison et le laboratoire et dès que les premiers objets importants seront déterrés, trois policiers s’installeront jour et nuit parmi les archéologues.

Quant à la culture Moche, elle a disparu, selon les archéologues, au cours du VIIIe siècle pour être remplacée par les Chimú et les Lambayeque qui seront, à leur tour, dominés par les Incas autour de 1450. Pour Steve Bourget, toutefois, les Moche ne sont pas victimes d’un effondrement catastrophique de leur civilisation. Après avoir établi leur Etat, ils ont dû commencer à gérer ses richesses. De l’intérieur est probablement apparu un changement qui a privilégié le commerce et l’organisation de l’administration. Durant les 80 ans qui séparent les Moche des Chimú, un nouveau système s’est mis en place, empruntant aux premiers la notion du pouvoir et aux seconds l’art de l’administration. En d’autres termes, les Chimú ne sont probablement rien d’autres que des Moche qui ont évolué.

Anton Vos