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Dossier | LIVES

Le grand âge, une école de la fragilité

Les premiers résultats de la plus grande enquête sur les personnes âgées jamais menée en Suisse montrent que si les conditions d’existence des plus de 80 ans continuent à s’améliorer globalement, de nouvelles formes d’inégalités se développent en parallèle

Au-delà de 80 ans, nous ne sommes pas tous condamnés à finir nos jours dans un lit d’hôpital ou une chambre d’EMS. En Suisse, 45% des personnes du grand âge tombent effectivement dans une situation de dépendance avant de passer quelques mauvaises années et de mourir. Ce qui signifie que 55% d’entre elles échappent à cette destinée en parvenant à rester autonomes pratiquement jusqu’à leur dernier souffle (lire également ici).

Le trait majeur de la grande vieillesse reste cependant la fragilité, qui touche d’une manière ou d’une autre près de 80% des aînés. Par ailleurs, s’il est vrai que les conditions d’existence de cette catégorie de la population se sont considérablement améliorées au cours de ces dernières décennies (on vit plus longtemps en bonne santé), cette évolution a été accompagnée par l’apparition de nouvelles inégalités.

Tels sont les premiers résultats de l’enquête Vivre, Leben, Vivere menée par l’équipe du professeur Michel Oris, directeur du Centre interfacultaire de gérontologie de l’Université et codirecteur du Pôle de recherche national (PRN) LIVES.

Vivre, Leben, Vivere est la plus grande enquête sur les personnes âgées (65 ans et plus) jamais menée en Suisse. Basée sur un échantillon de 4200 personnes, dont près de 700 nonagénaires (chiffre que même les plus vastes études américaines peinent à atteindre), elle couvre six cantons (Genève, Valais, Tessin, Berne, Bâle-Ville, Bâle-Campagne) et intègre un sur-échantillonnage des personnes issues de la migration (Italiens, Espagnols et Portugais).

Mais ce qui fait sa principale spécificité, c’est son ancrage dans la durée. L’enquête menée par le groupe de Michel Oris a en effet été conçue pour pouvoir être comparée à deux autres études similaires réalisées en 1979 et en 1994, sous la direction de Christian Lalive d’Epinay, alors professeur de sociologie à la Faculté des sciences économiques et sociales.

«Il existe des observations comparables depuis les années 1950 pour la ville de Seattle, explique Michel Oris. Mais en dehors de ce cas, Genève et le Valais central sont les deux seuls endroits du monde où l’on pourra prochainement observer une évolution de la grande vieillesse sur trente ans.»

Un privilège d’autant plus remarquable que la population en question n’est pas aisée à étudier. Pour parvenir à boucler la récolte de données de cette troisième vague, il a donc fallu que les chercheurs de LIVES fassent preuve non seulement de tout leur savoir-faire scientifique mais également de sens pratique et de beaucoup de persévérance.

Le questionnaire auto-administré envoyé à chaque personne interrogée était ainsi accompagné d’une lettre personnalisée et d’un calendrier de vie débutant avec l’année de naissance de l’individu concerné.

«Check-list» cognitive

Afin de vérifier l’aptitude de chacun à répondre aux questions posées, les enquêteurs disposaient par ailleurs d’une sorte de check-list cognitive composée d’une petite dizaine de points. En cas de résultat négatif, il leur incombait de trouver un proche (parent ou soignant) capable d’assister la personne âgée. Une démarche lourde mais absolument indispensable pour éviter de biaiser les résultats en ne retenant que les personnes en état de s’exprimer de manière autonome.

Ne posant pas de difficulté particulière dans les EMS, où de nombreux pensionnaires ont accueilli avec bienveillance les chercheurs, ne serait-ce que pour échapper à l’ennui, l’exercice s’est avéré bien plus compliqué dans les parties rurales du Valais où il a notamment fallu joindre des gens qui ne sont pas dans l’annuaire téléphonique.

«Cette enquête s’est révélée plus difficile que dans nos pires cauchemars, concède Michel Oris. Le travail de terrain en Valais était censé durer quatre mois. Il nous en a fallu le double pour arriver à nos fins. Près de 20% des dossiers ont en effet été obtenus parce que l’on s’est obstiné cinq fois et plus et pour 10% d’entre eux, il a fallu insister au moins à sept reprises. Cela étant, si ces personnes présentent des différences significatives avec les 80% qui sont faciles à joindre, cet effort valait la peine d’être fourni puisqu’il aura permis d’améliorer la qualité générale de nos résultats.»

La collecte achevée, reste désormais à faire parler cette immense quantité de données qui doit encore être analysée en profondeur. Un premier survol des résultats semble confirmer les progrès spectaculaires constatés par les études conduites en 1979 et en 1994 en termes de conditions de vie, de santé ou de recul de la pauvreté chez les personnes âgées.

Pour s’en tenir à la santé, les derniers chiffres obtenus par les chercheurs de LIVES démontrent ainsi que plus de la moitié des personnes interrogées dans le cadre de l’enquête (55%) évitent la case EMS ou hôpital en fin de vie. Sur les 45% restants, 7% des personnes sont tombés dans une situation de dépendance à la suite d’un problème de santé (souvent un accident cardiovasculaire laissant des séquelles importantes), tandis que 38% ont connu une période de fragilité plus ou moins longue avant que leur déclin physique ne s’accélère.

«Il y a sans doute quelque chose à faire pour éviter que ces gens ne suivent le schéma classique selon lequel une personne âgée qui tombe et qui se casse le fémur a des chances de s’en remettre seulement si ce type d’accident ne se reproduit pas, explique Michel Oris. Dans le cas contraire, la personne meurt dans l’année, car le deuxième accident ne pardonne pas en règle générale. En proposant un soutien plus rapide, dès que survient un problème, on pourrait donc améliorer grandement la qualité de vie dans le dernier chapitre de l’existence de ces personnes. Le hic, c’est que, pour l’instant, le système socio-sanitaire ne prend absolument pas en compte la fragilité. Il est conçu pour guérir les gens qui ont un problème et les renvoyer chez eux au plus vite.»

Génération service

Cependant, si l’espérance de vie en bonne santé ou sans handicap grave progresse effectivement plus rapidement que l’espérance de vie tout court, tout indique que ce phénomène s’accompagne du développement de nouvelles inégalités, notamment entre les personnes issues de l’immigration et les Suisses ou entre les hommes et les femmes.

Comme l’a observé Michel Oris dans le cadre d’une recherche menée il y a quelques années déjà en Belgique, c’est par exemple le cas dans les zones résidentielles péri-urbaines qui ont fleuri un peu partout en Europe à partir des années 1950.

«Dans ces zones, on assiste à un sur-vieillissement de la population, explique le professeur. Les enfants sont partis, les maris sont souvent décédés, si bien que les deux tiers des chefs de ménage sont des femmes seules. C’est une situation qui génère un sentiment de grande solitude contre lequel il est difficile de lutter dans la mesure où ces endroits sont mal desservis par les transports publics et qu’il est difficile pour les services publics d’y intervenir.»

L’isolement ne semble pas pour autant être devenu la norme pour nos aînés. La tranche d’âge des 65-79 ans représente ainsi la catégorie de la population qui rend le plus de services autour d’elle. Et cela aussi bien en direction des classes d’âges supérieures (en apportant par exemple une bouteille d’eau à un voisin plus âgé lors des grandes chaleurs) que des classes d’âges inférieures (garde des petits-enfants principalement)

«Le fait de disposer d’un certain capital social, de maintenir des relations avec ses enfants ou ses proches, peut faire une énorme différence en termes de bien-être lorsque l’on entre dans la vieillesse, complète Michel Oris. Mais il ne faut pas non plus sous-estimer le poids des cadres culturels. Aujourd’hui, le grand-père et la grand-mère sont devenus des figures idéales et il y a une forte pression sociale pour que les aînés endossent ce rôle. C’est sans doute très positif dans de nombreux cas, mais on sait également que pour certaines personnes, être grands-parents est une véritable corvée qui génère à la fois de la fatigue et un stress important.»