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Dossier | préhistoire

L’Union européenne des cloches renversées

Le continent européen a connu une unité culturelle au cours du IIIe millénaire av. J.-C. Comment cela s’est-il produit? Les archéologues genevois apportent les premières réponses à l’«énigme du Campaniforme»

Au cours de la préhistoire, les échanges n’ont cessé d’exister et de s’intensifier en Europe. Certains silex retrouvés sur le site de Veyrier (à Etrembière en France, lire ici), dont l’occupation remonte à environ 13 000 av. J.-C., proviennent déjà d’Italie, de France et même de la région de Bâle. L’ensemble d’habitations retrouvé sur le site du Petit-Chasseur à Sion, qui date de 4000 ans av. J.-C., contient des pointes de flèche et des couteaux en silex provenant du Bassin parisien. Le silex d’excellente qualité du Grand-Pressigny en Touraine, au sud-ouest de Paris, est, lui, exporté en Suisse durant toute la préhistoire. Il existe donc à la fin du Néolithique de véritables «autoroutes» du commerce d’objets, souvent des objets de prestige, que les archéologues ont bien identifiés.

Culture homogène

Mais, durant tous ces millénaires, il n’y a aucune trace d’identité commune européenne. On observe plutôt un grand nombre de groupes culturels clairement séparés les uns des autres. Au cours du troisième millénaire av. J.-C., cependant, apparaît soudainement la première culture homogène qui s’étend progressivement de la péninsule Ibérique à la Pologne en passant par l’Afrique du Nord la Sicile et les îles Britanniques. Dès 2900 av. J.-C., on commence en effet à retrouver sur ce large territoire des gobelets en terre cuite, des brassards d’archer ainsi que des poignards en cuivre ayant un air de famille. C’est le début du Campaniforme, le nom venant du fait que les céramiques en question évoquent des cloches, ou campanules, renversées. Une mode qui a duré mille ans.

«Cette façon de fabriquer la céramique et de la décorer est le fruit d’une expression culturelle mais aussi un acte politique, estime Marie Besse, professeure et responsable du Laboratoire d’archéologie préhistorique et anthropologie de la Faculté des sciences. J’y vois une volonté de montrer que l’on fait partie de la même «civilisation» tout en conservant une attache très régionale. Les céramiques ont en effet toutes la même forme mais on peut distinguer des touches locales. C’est un peu comme les pièces de 1 euro qui ont une face commune et l’autre qui est propre à chaque pays.»

Le Campaniforme, qui balaie l’Europe tout au long du millénaire en partant du sud vers le nord, n’est présent sur le territoire suisse qu’entre 2450 et 2200 av. J.-C. L’un des sites emblématiques de cette époque est celui de la nécropole du Petit-Chasseur à Sion (lire ci-contre). Autour du Léman, le Campaniforme coïncide avec un abandon provisoire des rives, dû peut-être à une élévation du niveau de l’eau.

Apparente contradiction

Le problème, pour les archéologues, c’est que l’homogénéité de la culture matérielle du Campaniforme (céramique, poignards et brassards) contraste avec les pratiques funéraires et les types d’habitat (maisons en pierre sèche pour la sphère méridionale et maisons en bois pour la sphère orientale) de cette époque qui restent très différenciés selon les régions. Cette apparente contradiction a aiguillonné de nombreuses recherches visant à mieux connaître le mode de propagation de la culture du Campaniforme. Entre autres, est-elle due à des mouvements de population, au déplacement des objets ou à une influence idéologique?

Selon la thèse de Jocelyne Desideri, aujourd’hui maître assistante et chargée de cours au Laboratoire d’archéologie préhistorique et anthropologie et qui a reçu le Prix Latsis 2008 pour son travail, c’est la première hypothèse qui est la bonne, à savoir que le Campaniforme est accompagné par l’arrivée de migrants porteurs d’une nouvelle culture.

Pour parvenir à cette conclusion, l’archéologue genevoise a analysé les dents prélevés sur 2000 individus associés au Campaniforme retrouvés en Bohême, en Hongrie dans le nord de l’Espagne, le sud de la France et la Suisse (représentée – entre autres – par le site du Petit-Chasseur en Valais). L’étude des différences dans leur morphologie lui a permis d’estimer les distances biologiques entre populations.

Résultats: l’analyse ne révèle aucun renouvellement de population dans le nord de l’Espagne et la Bohême mais en atteste un pour le sud de la France, la Hongrie et, dans une moindre mesure, la Suisse. Il en ressort également une différence de genre: si l’homogénéité du groupe masculin est forte, il y a d’importantes variations parmi les individus féminins. Jocelyne Desideri a par ailleurs identifié deux groupes de population différents: les Campaniformes méridionaux et les Campaniformes orientaux. Sur la base de toutes ses données, la chercheuse a construit un scénario en deux phases.

Dans un premier temps, des petits groupes de Méridionaux migrent depuis la péninsule Ibérique en direction de l’est. Ils vont au moins jusqu’en Suisse où leur présence est attestée. Le mouvement se propage dans un deuxième temps aux populations orientales de l’Europe qui adoptent par contact une partie des traditions de leurs nouveaux voisins. La nouvelle société qui en découle, les Campaniformes orientaux, colonise ensuite le reste de l’Europe de l’Est, probablement par le biais d’un système exogame (dans lequel les unions se font entre membres de clans différents), ce qui expliquerait les différences constatées au sein de la population féminine. Au même moment, des éléments culturels orientaux se diffusent dans la direction opposée, vers l’ouest, ce qui confère au Campaniforme son apparente unité.

Petit-Chasseur, grand site

Le site du Petit-Chasseur à Sion est un haut lieu archéologique de la fin du Néolithique et du début du Campaniforme. En plus des vestiges d’habitation datant de 4000 av. J.-C., il compte une nécropole mégalithique plus tardive. Ce dernier ensemble regroupe 13 dolmens, ou coffres sépulcraux. Deux d’entre eux sont accompagnés d’un grand soubassement triangulaire. Les archéologues ont trouvé à cet endroit plus de 30 stèles gravées de dessins anthropomorphes qui ont établi la renommée internationale du site.

Ces stèles représentent des personnages avec leurs habits, leurs parures et leurs armes. Dans un premier groupe, on voit des poignards. Dans un autre, plus récent, on remarque des arcs et des flèches, des motifs solaires et des vêtements richement décorés. Ces stèles témoignent d’un changement idéologique qui s’est opéré en même temps que la fin du Néolithique et de l’avènement de la culture du Campaniforme dans le Valais vers 2400 av. J.-C.

Les tombes du Petit-Chasseur sont collectives. A chaque nouveau décès, les restes du cadavre précédent sont poussés et le nouveau est déposé à la place avant de refermer le caveau. Dans une sépulture de 4 m2, les archéologues ont ainsi retrouvé près de 100 squelettes. La plupart d’entre eux sont indigènes mais quelques-uns semblent différents des autres. Peut-être s’agit-il d’immigrés qui ont apporté des idées différentes, des connaissances nouvelles. Une analyse plus approfondie devrait permettre de déduire, selon la position des restes dans les couches d’os, si ce sont les premiers inhumés, ce qui signi­fierait qu’ils auraient peut-être fondé la lignée et même construit le dolmen.

«Les Saisons du Petit-Chasseur», sous la direction de François Mariéthoz, Sedunum Nostrum, 2009