2020

Notre mémoire préfère le fond à la forme

Des chercheurs de l’UNIGE et de CY Cergy Paris Université démontrent que les situations présentes évoquent en mémoire des situations passées qui partagent des ressemblances profondes et structurelles.

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Sur quels indices notre mémoire s’appuie-t-elle pour rattacher une situation actuelle à une situation passée ? Contrairement à ce qu’expliquait la littérature existante jusqu’à aujourd’hui, des chercheurs de l’Université de Genève (UNIGE), en collaboration avec le CY Cergy Paris Université en France, démontrent que ce sont bien les ressemblances de structure et de fond (le cœur de la situation) qui guident les évocations en mémoire, et non pas les ressemblances de surface (par exemple la thématique générale, le lieu ou les protagonistes). Ce n’est qu’en l’absence de connaissances qu’une personne fait appel aux indices de surface, les plus faciles d’accès, pour se remémorer une situation. Ces résultats, à lire dans la revue Acta Psychologica, sont particulièrement pertinents dans le domaine de l’éducation : ils soulignent la nécessité de mettre l’accent sur les aspects conceptuels des situations qui sont abordées en classe pour permettre aux élèves de s’appuyer sur des indices pertinents, et non pas d’être induits en erreur par des semblants de similarités.

Notre mémoire organise notre vécu selon deux traits principaux : les traits de surface, qui regroupent les ressemblances superficielles des situations (par exemple les lieux ou les personnes présentes), et les traits de structure qui caractérisent la profondeur de la situation et sa problématique. Selon la littérature existante, les individus ont tendance à privilégier les indices de surface lorsqu’ils traitent une situation. «Cela est souvent attribué au fait que notre cerveau cherche la facilité lorsqu’il s’agit de l’évocation et qu’en général la surface d’un souvenir est corrélée à sa structure», précise Emmanuel Sander, professeur à la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation (FPSE) de l’UNIGE.

En analysant la littérature existante, les chercheurs se sont aperçus que les travaux menés antérieurement se fondaient sur des situations qui n’avaient pas en commun uniquement des traits de surface, mais également une part de la structure, et que les participants n’avaient pas les connaissances nécessaires pour appréhender le fond des situations qui leur étaient présentées. «Nous nous sommes demandés si les traits de surface dominaient réellement les traits de structure lorsqu’une situation en évoquait une autre», explique Lucas Raynal, chercheur à CY Cergy Paris Université et membre associé à la FPSE de l’UNIGE.


Le fond importe plus que la forme

Pour répondre à cette question, les chercheurs ont créé six récits qui ont en commun soit la surface, soit la structure, soit ni l’une ni l’autre (récits dits distracteurs) avec un récit cible. «Notre récit cible raconte l’histoire d’un pizzaïolo, Luigi, qui travaille sur une place fréquentée. Un second pizzaïolo, Lorenzo, vient s’installer juste à côté, lui faisant de la concurrence directe. Pourtant ses pizzas sont moins bonnes. Luigi donne alors un conseil de fabrication à Lorenzo afin que ses pizzas deviennent meilleures. Pour le remercier, Lorenzo déplace sa pizzeria pour mettre fin à la concurrence directe», précise Evelyne Clément, professeure à CY Cergy Paris Université. Parmi les six récits créés dans cette recherche, certains mettent l’accent sur les pizzaïolos, d’autres sur le principe de concurrence résolue à l’amiable et certains aucun de ces deux traits.

Dans la première expérience, les six récits ont été lus par 81 participants adultes, avant que ceux-ci ne soient confrontés directement à l’histoire de Luigi et Lorenzo. Ils ont ensuite dû dire à quelle situation précédente ils rattachaient cette histoire. «81,5% des participants ont choisi le récit qui avait la même structure, soit le principe de concurrence, contre 18,5% pour celui partageant la même surface (des pizzaïolos) et 0% les récits distracteurs», relève Emmanuel Sander, montrant une nette prédominance pour les traits de structure, contrairement à ce qu’évoquait la littérature existante. Les chercheurs ont alors poussé l’expérience plus loin: ils ont à nouveau pésenté six récits à d’autres participants, mais cette-fois-ci, le récit mettant en avant le principe de concurrence précédent était accompagné de plusieurs récits décrivant des histoires de pizzaïolos (Expérience 2). La troisième et la quatrième expérience visaient également à affirmer la robustesse des résultats en augmentant le nombre de récits à mémoriser et en distrayant les participants avec des activités sans lien avec la tâche durant un délai variable (5 minutes dans l’expérience 3 et 45 minutes dans l’expérience 4), avant la présentation du récit cible. «Les résultats de ces quatre expériences sont sans appel, puisqu’environ 80% des participants choisissent le récit avec la même structure plutôt que ceux partageant la même surface ou ne présentant aucune similitude», constate Lucas Raynal.


Et à l’école ?

Cette recherche démonte ainsi l’idée reçue selon laquelle notre mémoire se laisse guider par le principe de facilité et que les traits de surface dominent l’évocation. «L’être humain, dans sa manière de mémoriser, est moins superficiel que ce que l’on pensait et privilégie vraisemblablement la structure à la surface, appuie Emmanuel Sander. Ce n’est que par ignorance que les indices superficiels prendront le dessus. Le défi est réel à l’école, car les notions scolaires peuvent être opaques lors de l’entrée dans les apprentissages, d’où le risque que la surface soit privilégiée.» Ces résultats jouent donc un rôle fondamental pour l’éducation. «Il s’agit en effet de rendre saillants les traits pertinents pour les élèves, soit les aspects conceptuels des notions enseignées, pour les amener à catégoriser les situations travaillées en classe en négligeant les aspects superficiels qui les induisent en erreur», conclut Evelyne Clément.

14 févr. 2020

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