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Mot de la Direction

Une formation, deux tutelles et l’urgence croissante de les concilier

« Ce n’est pas au nom du gouvernement, même républicain, ni au nom de l’État, ni même au nom du peuple que l’instituteur confère son enseignement : c’est au nom de la vérité. ». Cette revendication syndicale date de 1905, mais elle reste sans doute à méditer. En particulier dans un Institut de formation des enseignant-es tenu autant à l’indépendance de jugement qu’à la reconnaissance de son travail par la société.

  • L’indépendance d’abord, parce que si l’instruction est publique, elle ne devient démocratique qu’en visant à développer le libre arbitre. C’est un point pour l’esprit des Lumières, la recherche résolue – donc sans entraves ni tabous – de la vérité.
  • La reconnaissance ensuite, parce que produire des savoirs et les enseigner exige un cadre préalable, lui-même démocratiquement partagé. Ce second point irait plutôt au respect de l’État de droit et de ses lois, fussent-elles scientifiquement contre-indiquées.

Comment donc naviguer entre ces deux valeurs : penser librement et faire société ? La question n’est pas que théorique. L’Institut genevois de formation des enseignant-es travaille en effet sous deux tutelles normatives, de facto complexes à concilier :

  • Celle de la charte éthique de l’Université, qui lui impose avant tout « la recherche de la vérité dans la quête du savoir ».
  • Celle de la Convention scolaire romande, qui aimerait en même temps le voir « veiller à la pluralité des approches pédagogiques ».

D’un côté, la rationalité savante : si la recherche juge certaines données plus fiables que d’autres, le rôle d’une formation pédagogique crédible est de le faire savoir aux professionnel-les, quelles que soient leurs opinions privées. N’est-ce pas contre les fausses croyances et le quant-à-soi que l’instruction publique s’est historiquement dressée ?

De l’autre côté, l’intelligence située : si la compétence des praticien-nes se mesure en situation, s’ils ont besoin de créativité didactique pour faire face aux spécificités de chaque classe et de chaque élève, leurs études doivent les éclairer et les outiller sans les endoctriner. Comment une pensée dogmatique formerait-elle des esprits émancipés ?

C’est le paradoxe de l’enseignement public, à l’ère où le sens critique qu’il a si bien promu se met en retour à le questionner. L’incertitude devient la règle. La puissance publique et les individus doivent tous rendre des comptes, bon gré mal gré. L’ordre des choses découle de moins en moins des statuts. Il se noue et se dénoue entre contractant-es, se négocie et se légitime au fil des interactions. On peut regretter l’instabilité ou la saluer : signe-t-elle que « tout fout le camp » ou que « tout se discute » au contraire utilement ? C’est surtout un fait difficile à contester. Les savoirs se distendent à mesure qu’ils s’étendent : l’enseignement n’évitera le déchirement qu’en renforçant ses propres références, sa culture, son corpus à lui de fondamentaux.

Or cette tâche est partout devant nous, mais traitée inégalement suivant les régions. La recherche montre que plus les sociétés se sentent en sécurité, mieux elles savent marier fermeté des idées et cordialité des relations, en particulier dans le domaine de l’éducation. C’est donc moins facile dans les contextes stressés, socialement et politiquement fragmentés, là où l’angoisse des lendemains pousse plus vite à se retrancher et/ou à s’opposer de front. Nous savons que la Suisse est un pays sur ce plan plutôt protégé, mais où Genève a aussi tendance à se distinguer. La formation des élèves et des enseignant-es y est souvent controversée, sans que l’on sache – incertitude oblige – si c’est un indice de désarroi ou de bonne santé…

Autant donc sortir de notre pré carré. La formation des enseignant-es a partout eu tendance à penser l’avenir de l’école à long terme et à large échelle. Mais notre espace global se contracte et les temps à venir nous sont comptés. Si la fébrilité monte bien au-delà de nos frontières, c’est que jamais l’espèce humaine ne fut aussi puissante, et que jamais cette puissance ne l’a autant menacée. Quel corps enseignant devons-nous donc former, en marge de « grèves de l’école » reprochant aux adultes d’ignorer les savoirs qu’ils forcent pourtant la jeunesse à étudier ?

Notre planète est sous tension, et le temps nous manque pour apprendre à décélérer, décroître, nous autolimiter. À en croire une fois de plus les savoirs savants, l’apaisement exigera de la sobriété, la sobriété de coopérer, et coopérer de l’égalité. Le compte à rebours aurait donc commencé, mais nos réflexes sont de lui répondre par l’individualisme global et le repli sur les identités. Cette fuite en avant doit-elle nous décourager ? Comment garder le cap de la civilité et de la rationalité ? L’Institut universitaire de formation n’a pas pour mission de prévoir l’avenir mais de le préparer. Que cela soit chaque jour plus aléatoire ne doit donc pas l’effrayer : démocratiser l’accès au pouvoir de s’orienter n’est-il pas le premier service que l’instruction publique doit à la Cité ?

Textes cités :

CIIP-Conférence intercantonale de l’instruction publique de la Suisse romande et du Tessin (2007). Convention scolaire romande. Neuchâtel : CIIP.

Manifeste des instituteurs syndicalistes (1905). In Manuel général de l'instruction primaire : journal hebdomadaire des instituteurs, 73(42), 102-103.

UNIGE & HES-SO (2019). Charte d'éthique et de déontologie des Hautes Écoles universitaire et spécialisée de Genève. Université de Genève et Haute école spécialisée de Suisse occidentale-Genève.

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